MÉthodologie d’Étude des composantes francophones des identités des pays francophones et application au cas du vietnam





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date de publication06.11.2017
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MÉTHODOLOGIE D’ÉTUDE DES COMPOSANTES FRANCOPHONES DES IDENTITÉS DES PAYS FRANCOPHONES ET APPLICATION AU CAS DU VIETNAM

Trang PHAN
L’équipe d’accueil « Francophonie, Mondialisation et Relations internationales » a retenu dans son plan quinquennal 2011-2016 parmi ses pôles prioritaires de recherche, le pôle Histoire et représentations culturelles en Francophonie, avec comme thèmes principaux de recherche : l’histoire des institutions francophones, la composante francophone des identités des pays membres de la Francophonie, l’appartenance et le vivre ensemble francophone.
Ces problématiques sont au cœur du concept même de Communauté francophone. Il ne peut y avoir, en effet, de communauté vivante et pérenne, quelle qu’elle soit, si elle ne suscite pas un sentiment d’appartenance non seulement des États mais aussi des peuples qui la composent. Par ailleurs, de toute évidence, les identités nationales de nombreux pays ont été influencées par le fait français et, depuis ces 50 dernières années, par le fait francophone.
Un premier travail de recherche a été effectué sur les enjeux identitaires liés aux identités et à l’appartenance partagées en Francophonie1 dans le cadre de la thèse de doctorat de science politique que j’ai soutenue en juillet 2005 sur La francophonie au Vietnam, du fait colonial à la mondialisation : un enjeu identitaire. Puis Alioune Dramé a mené sur la même problématique et en utilisant la même méthodologie, une recherche comparable sur le cas du Sénégal qui l’a conduit à soutenir un doctorat de science politique en 2011. Un travail similaire est en cours sur le Maroc.
Pour mener à bien ces études, il convenait, d’abord, d’élaborer et de proposer une méthodologie et de l’utiliser pour un pays donné, en l’occurrence, le Vietnam. C’est ce travail qui est l’objet de cette étude. Pour cerner le rôle de l’apport français et francophone dans ces questions identitaires, il est apparu indispensable, en premier lieu, de décrire et d’analyser le parcours linguistique et culturel des peuples concernés depuis leurs premiers contacts avec la langue française jusqu’à maintenant, ces contacts étant divers et marqués ou non par la colonisation française et belge. Il est indispensable, par ailleurs, de dissocier dans cette analyse les apports bilatéraux, en particulier français, des apports multilatéraux francophones qui se sont ajoutés ces cinquante dernières années, même s’ils sont liés. Cette démarche à dominante historique, par conséquent linéaire, s’appuie principalement sur les données historiques disponibles (articles, ouvrages, etc.). Elle est complétée si nécessaire par des études historiques sur archives.
Cette première phase permet de cerner le rôle de chacun, les apports réciproques, le résultat en terme d’assimilation culturelle, d’acculturation positive ou de rejet culturel. Elle permet aussi d’évaluer le sentiment d’appartenance ou non à une communauté d’idées naissante : la Francophonie, sans oublier les problématiques coloniales et postcoloniales.
Dans une seconde phase, ces conclusions sont confrontées aux résultats de sondages d’opinion sur des échantillons de population homogènes et en particulier sur celles de jeunes étudiants francophones. Ces sondages sont complétés par une enquête qualitative menée auprès de politiques, de hauts fonctionnaires et de décideurs ayant, à des titres divers, participé ces dernières décennies à la vie politique de leur pays. Ces enquêtes sont ensuite analysées par logiciel d’enquête et d’analyse de données et en particulier par logiciel de traitement de données textuelles. Enfin, un modèle compréhensif des variables intervenantes au processus de formation de l’identité concernée est réalisé. Cette approche méthodologique innovante est susceptible, par ailleurs, de s’appliquer à l’étude comparative des enjeux identitaires dans tous les pays francophones colonisés ou non et ouvre un champ nouveau de recherche.
Pour le Vietnam, l’approche historique nous apprend que la rencontre entre les cultures vietnamienne et française a commencé dès la fin du XVIe siècle, trois siècles avant l’établissement de l’Indochine française. Il s’est agi, pendant cette période, de commerce et d’évangélisation. Toutefois, pour les Vietnamiens, les Européens, et particulièrement les Français, étaient des gens de l’extérieur. Les contacts culturels restaient donc peu importants. En ce qui les concerne, et beaucoup mieux que les commerçants, les missionnaires ont largement atteint leur objectif. Le catholicisme s’est peu à peu implanté au Vietnam pour y devenir la deuxième religion au début du régime colonial français. Ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Mais c’est le développement de l’écriture romanisée de la langue vietnamienne qui a dépassé toutes les prévisions. Le « quôc ngu » que l’on doit au Père jésuite Alexandre De Rhode avait certes comme finalité première l’enseignement du catéchisme, mais il est devenu l’écriture nationale que les patriotes vietnamiens ont adoptée et utilisée dans leur lutte pour l’indépendance. Cependant, le développement du « quôc ngu » ne s’est pas fait contre les Français. Dès le début du XXe siècle, le « quôc ngu » a été accepté, voire voulu, par l’administration française. Il est, indiscutablement, le fruit le plus porteur et le plus heureux de la rencontre « forcée » de la culture vietnamienne avec la culture française. Enrichi par le français, le « quôc ngu » a été l’instrument indispensable à la naissance et à l’essor de la littérature contemporaine vietnamienne tout comme l’instrument le plus redoutable du Gouvernement de Ho Chi Minh pour l’alphabétisation et l’instruction du peuple. Les idéogrammes ne peuvent jamais exercer ces mêmes fonctions avec autant d’efficacité. De nos jours, langue nationale et officielle, sa place au Vietnam est définitivement acquise.
Cette rencontre culturelle franco-vietnamienne est devenue plus importante et plus contraignante avec l’établissement du régime colonial français en Indochine. Mais la « mission civilisatrice » affichée par l’administration française au début de la colonisation s’est vite heurtée à la résistance des Vietnamiens ainsi qu’à des remises en question de la pertinence du modèle français au sein même du milieu colonial. Devant faire face à une culture traditionnelle forte et enracinée, la France coloniale a été dans l’obligation d’adapter sa politique culturelle et éducative. Ce qui a émergé de ce dialogue interculturel, c’est avant tout la création d’une élite vietnamienne formée à l’école coloniale. Ces nouveaux intellectuels, avides d’études et de connaissances, ont vite assimilé les valeurs universelles et humanistes françaises, valeurs qui, en retour, ont par nature mis en cause la domination coloniale française.
Il est évident que l’installation du régime colonial a bouleversé la société vietnamienne dans de nombreux domaines. La rupture avec le régime féodal voulue par les Français en même temps que la lâcheté de la monarchie des Nguyen, ont poussé, au début de l’époque coloniale, l’ancienne élite intellectuelle des lettrés confucianistes à chercher d’autres voies de salut national. Il est à noter que le rôle des lettrés était particulièrement important dans la société vietnamienne traditionnelle et que cette influence a persisté pendant la colonisation. Les Vietnamiens ont vite compris que l’école française était un bon moyen d’armer la cause nationale de progrès, de libération et d’indépendance. De plus, il y a eu un attrait vietnamien très réel pour la culture française. Ainsi, à côté des initiatives culturelles coloniales, il existait aussi une demande vietnamienne de France. Cependant, les Vietnamiens n’ont pas été les seuls à chercher à « se mettre à l’école française ». L’attirance culturelle était partagée aussi bien par les colonisés que par les colonisateurs. Les Français voulaient comprendre le Vietnam. De très nombreux ouvrages de recherche sur les trois pays de l’ex-Indochine, ses hommes, ses cultures, ses traditions, etc., ont été écrits et publiés par l’École française d’Extrême-Orient.
Cette acculturation de la culture vietnamienne par la culture française, certes difficile au début, a été en fin de compte positive car recherchée pour partie par les Vietnamiens et surtout utilisée par eux à des fins nationales d’indépendance. C’est pour cette raison que la culture française fait partie désormais du paysage culturel vietnamien, malgré des décennies de rupture avec la France, sa culture et sa langue. Elle est un élément constitutif de l’identité vietnamienne, une identité forgée par la combinaison particulière d’éléments venant de l’extérieur avec une souche propre à l’Asie du Sud-Est et jamais oubliée : la culture Van lang. Cette composante francophone fait partie de l’identité vietnamienne contemporaine, ce qu’ont confirmé les personnalités vietnamiennes que j’ai interviewées. Selon la plupart d’entre elles, les éléments francophones de l’identité vietnamienne sont des éléments positifs et enrichissants résultant d’une acculturation positive. C’est cette alchimie culturelle bien réussie qui donne tout son sens à la présence vietnamienne dans la Communauté francophone.
L’étude par sondage et enquête a porté sur deux composantes de la société vietnamienne : la jeunesse étudiante francophone et des personnalités ayant exercé ou exerçant des responsabilités importantes au sein de la nation vietnamienne. Pour la première population, la méthode utilisée a été celle du sondage avec traitement informatique par le logiciel Sphinx de la société « Le Sphinx Développement ». Pour la seconde, les entretiens non directifs ont été choisis avec analyse des données textuelles réalisée par le logiciel Alceste du CNRS. L’élite vietnamienne est, aujourd’hui, dans l’ensemble très peu francophone car formée majoritairement dans des anciens pays socialistes de l’Europe de l’Est et depuis dix ans, dans des pays anglophones principalement. C’est pourquoi l’avenir de la francophonie au Vietnam repose sur la jeune génération issue des cursus scolaires et universitaires en français visant à former de futurs diplômés qualifiés trilingues, voire multilingues.
Le premier objectif du sondage était donc de connaître la perception de ces jeunes étudiants vietnamiens concernant la francophonie actuelle dans le monde et au Vietnam, en particulier. Le deuxième était de comprendre leurs motivations quant à l’apprentissage du français. Enfin, dans le souci de développement d’une francophonie utile et efficace, il était important de connaître les attentes de ces jeunes francophones vis-à-vis de la francophonie ainsi que leurs perceptions quant à l’intérêt du multilinguisme et sur la possibilité de le mettre en œuvre au Vietnam face à l’anglais aujourd’hui omniprésent.
Les étudiants francophones vietnamiens au Vietnam et en France ont donc constitué la population visée par cette enquête. Il s’agissait d’un public relativement homogène en termes d’âge et de statut. Selon la théorie de sondage, un échantillon de 200 à 300 personnes est jugé acceptable pour ce type d’enquête, avec un taux d’erreur de 5,6% à 6,9% 2. Le sondage a porté sur près de 450 étudiants. Les étudiants des filières universitaires francophones ont été privilégiés par rapport à ceux des départements de français car ces filières forment de futurs diplômés francophones capables de travailler dans plusieurs domaines socio-économiques. Il a été décidé de choisir des étudiants ayant suivi au moins deux ans d’études de français pour qu’ils aient une certaine maîtrise de la langue française et des connaissances sur la Francophonie.
L’enquête s’est déroulée au Vietnam et en France.
Au Vietnam, vu le grand nombre de personnes à contacter, la diffusion des questionnaires auprès des étudiants sondés a été jugée la plus appropriée. Pour avoir un taux de réponse élevé, les responsables des filières francophones et les professeurs de français ont été sollicités. La distribution des questionnaires s’est faite sur rendez-vous avec les étudiants participant à l’enquête. Il a fallu, souvent, prendre un autre rendez-vous soit avec les étudiants directement, soit avec leurs responsables et professeurs pour récupérer les questionnaires remplis.
En France, l’enquête a été faite via le courrier électronique et le site Internet créé spécialement pour la collecte des réponses et l’analyse des données d’enquête.
Le dépouillement de l’enquête fait tout d’abord ressortir un réel recouvrement des données de l’étude historique et des résultats de l’enquête. L’image de la francophonie perçue par les jeunes vietnamiens francophones est majoritairement très positive et politique. La francophonie, contrairement aux vieux clichés, n’est plus vue par la grande majorité comme une forme de retour au néocolonialisme. De façon générale, pour ces étudiants, la francophonie incarne des valeurs de solidarité, de coopération, d’échange et de développement durable.
En ce qui concerne l’influence culturelle française au Vietnam, la majorité d’entre eux est d’accord sur l’existence d’éléments culturels français dans la culture vietnamienne. Ceux-ci concernent surtout l’architecture et l’écriture romanisée actuelle du vietnamien, le « quôc ngu ». Cependant, ces influences culturelles positives n’ont pas fait perdre au Vietnam son identité culturelle propre. En matière de multilinguisme : la majorité des étudiants francophones pense qu’il est nécessaire de connaître au moins deux langues étrangères dans le contexte actuel d’intégration du Vietnam dans le monde et de mondialisation. La tendance d’apprentissage de la seule langue anglaise est aussi considérée soit comme insuffisante, soit comme une mauvaise chose. Le multilinguisme leur apparaît tout à fait possible. D’ailleurs, 75% des sondés sont trilingues.
Enfin, pour que la francophonie s’impose au Vietnam, il faudrait, selon eux, qu’elle soit utile aux jeunes. Ils insistent sur la nécessité d’investir dans les projets de formations francophones. Les mesures proposées sont diverses. La plus prescrite est l’opportunité de poursuivre leurs études supérieures dans les pays francophones. Il y a donc un besoin réel de bourses d’études. La Francophonie devrait aussi, en subventionnant l’octroi de documentations et d’équipements modernes, rendre attrayant l’apprentissage du français. Dans le même ordre d’idée, il est demandé à la Francophonie et au Vietnam de stimuler les échanges et coopérations culturels, éducatifs et économiques entre le Vietnam et les pays francophones, afin d’accroître les débouchés pour les diplômés francophones.
En ce qui concerne l’enquête auprès des personnalités, le public visé concernait des personnalités politiques et des hauts cadres vietnamiens francophones, reconnus non seulement par les milieux professionnels concernés, mais aussi pour leurs activités en faveur de la francophonie. Il s’agissait d’hommes et de femmes appartenant à la génération des 40 ans et plus. La majorité d’entre eux avaient connu la colonisation française ou les guerres d’indépendance et de réunification du Vietnam et, en tout cas, le Vietnam postcolonial. À la différence de l’enquête menée auprès des étudiants francophones où les personnes interrogées n’ont pas eu de contact direct avec l’enquêteur, cette enquête qualitative a consisté en des entretiens individuels « face à face ». Ce sont des entretiens non directifs dont l’objectif est de mettre l’interviewé(e) à l’aise dans une ambiance chaleureuse et de confiance comme dans une discussion privée. Ce type d’entretien demande donc du temps (en moyenne deux heures par personne), des prises de rendez-vous bien à l’avance et beaucoup de souplesse relationnelle. Le guide d’entretien abordait trois points principaux : la colonisation française et les influences culturelles françaises dans la société vietnamienne ; le Vietnam et la Francophonie ; la mondialisation, le Vietnam et la Francophonie. Les entretiens se sont déroulés au Vietnam du 15 novembre au 5 décembre 2004. La durée d’un entretien a varié d’une heure à trois heures selon les cas. Le vietnamien a été utilisé car l’enquêteur et les enquêtés le parlaient comme langue maternelle et langue d’usage quotidien, ce qui a facilité le dialogue. Il est à souligner que l’anonymat a été demandé par quelques personnes. Pour ce type d’entretien non directif, l’enquêteur devait souvent réajuster son questionnaire en fonction des réponses des enquêtés dont beaucoup ne respectaient pas la trame du guide d’entretien. Le premier travail a consisté à reclasser les réponses libres selon l’ordre du guide d’entretien. Ensuite, des modalités ont été établies par la méthode de recodification pour chaque question. Pour le travail d’analyse, les modalités ont été classées selon l’ordre décroissant de fréquence, c'est-à-dire le nombre de personnes les ayant choisies.
Cette enquête qualitative conforte à son tour les données historiques. La Francophonie représente, pour les générations « aînées » vietnamiennes, à la fois un trait d’union avec l’histoire coloniale tumultueuse mais enrichissante, et une ouverture vers d’autres opportunités de développement et de solidarité dans le monde. Les personnalités interviewées ont toutes souligné que la Francophonie au Vietnam leur semble fragile car elle n’a pas de grands projets suscitant l’engouement vietnamien vers l’apprentissage du français qui est le ciment soudant la communauté francophone. Pour pérenniser la francophonie au Vietnam, il est fortement recommandé à la Francophonie de s’occuper de l’économie. Dans les entretiens, on ressent aussi une inquiétude quant à l’avenir de la francophonie au Vietnam dans le contexte actuel de mondialisation et de domination de la culture américaine et de l’anglais.
L’analyse des entretiens fait apparaître un déficit général de connaissance sur la Francophonie contemporaine, c’est-à-dire la Francophonie en tant qu’union géoculturelle dans la mondialisation. L’enjeu de cette Francophonie, la troisième francophonie, comme un pôle humaniste nécessaire dans la mondialisation n’est pas non plus bien saisi par les interviewés, d’où la nécessité pour la Francophonie de mettre en place des programmes d’enseignement sur la Francophonie dans le système éducatif des pays francophones, notamment dans les formations concernant les relations internationales et la diplomatie. Par ailleurs, l’analyse statistique de l’ensemble du vocabulaire utilisé par les personnalités interrogées, menée par la méthode informatique la plus évoluée dans le domaine des données textuelles, a permis d’effectuer de manière automatique l’analyse des entretiens (il s’agit du logiciel Alceste du CNRS) et d’extraire les structures significatives les plus fortes dans les corpus textuels sur la base de la distribution des mots qui le constituent. Le recours à cette technologie a permis, avant tout, de se dégager de la subjectivité du chercheur dans l’interprétation des textes car elle n’exige pas de connaissances a priori sur le texte à analyser comme c’est le cas dans le découpage thématique de l’analyse de contenus traditionnelle. Cette analyse s’est révélée très enrichissante et elle est venue confirmer l’essentiel de nos analyses proposées sur une base plus subjective et moins complète (thèmes abordés par les interviewés). Il en ressort que trois discours ont été tenus sur la francophonie, bien distincts les uns des autres.
Le premier discours (représentant 48,5% des unités du corpus) est centré sur l’influence politique et culturelle de la langue française et du colonisateur sur la pensée et l’identité vietnamienne. Les mots utilisés sont plutôt connotés favorablement : la langue française et les valeurs individuelles françaises ont apporté le support philosophique de la révolution vietnamienne, et permis le rejet du féodalisme de la société traditionnelle et l’expression d’un renouveau de la littérature et de la poésie par l’usage populaire du « quôc ngu ». Les unités lexicales qui ont les poids les plus élevés (c’est-à-dire qui permettent de donner cette interprétation) sont : culture, français, révolution, colonisation, école, écriture, influence, langue, régime.
Le deuxième discours (45,26% des unités lexicales du corpus) est centré sur la culture et l’économie. La terminologie employée montre à la fois un attrait certain pour la langue française comme outil d’accès à la culture3 et à la coopération avec les pays francophones, et une méfiance vis-à-vis de cette langue qui est jugée comme n’étant pas assez tonique au niveau économique. Les unités lexicales qui ont les poids les plus élevés sont : coopération, francophonie, économie, renforcement, investissement, solidarité, formation, bilinguisme, mondialisation.
Le troisième discours (6,20% des unités lexicales) est plus marginal en importance et s’inscrit dans le quotidien et le vécu des interviewés. Les termes utilisés sont plus disparates car liés à des expériences, des comportements personnels dans l’histoire de chacun. Ils expriment néanmoins un doute, une insatisfaction, pour le moins une interrogation, vis-à-vis de la Francophonie dans le contexte actuel de la mondialisation. Les vocables : anglais, travail, université, place, apprendre, construisent ce discours.
À ce point de l’étude, en croisant les études historiques et les résultats des sondages et des interviews, il nous est paru possible de dresser une liste de « variables intervenantes » dans le processus d’évolution de l’identité vietnamienne. Cette démarche permet d’abord de synthétiser l’analyse sur quelques éléments, les plus pertinents à nos yeux, et ensuite, de proposer le cadre d’un modèle compréhensif de la formation de l’identité nationale vietnamienne.
Il est patent que jusqu’au XVIIe siècle, la culture vietnamienne avait deux composantes dominantes : l’une d’origine « Van lang » et l’autre, chinoise. La composante chinoise était en mouvement car le Vietnam était encore vassal de l’empire du milieu. Il en ressort un certain nombre de facteurs que la colonisation française va totalement bouleverser :

  • organisation administrative et politique féodale,

  • langue écrite par sinogrammes,

  • forte influence du confucianisme (vision communautaire),

  • hiérarchie sociale fondée sur l’existence des « lettrés » comme élites,

  • pensée traditionnelle (syncrétique),

  • échanges culturels externes avec la culture chinoise.


Avec la colonisation, une composante française de la culture vietnamienne s’est mise à son tour en mouvement en prenant en compte des éléments nouveaux :

  • organisation administrative et politique moderne,

  • langue romanisée et accessible au plus grand nombre,

  • prise en compte de l’individu et non du groupe exclusivement,

  • société qui s’organise autour de nouvelles catégories sociales (ouvriers, bourgeois, intellectuels…),

  • pensée analytique et scientifique,

  • échanges culturels internes avec la culture française en particulier grâce au bilinguisme « quôc ngu » - français.


D’où la proposition du modèle compréhensif en annexe qui retient six « variables intervenantes » pour décrire la période précoloniale et coloniale :

  • l’organisation administrative et politique,

  • la langue,

  • l’organisation sociale,

  • la place de l’individu dans la société,

  • les échanges culturels,

  • la pensée logico-déductive.


Ce premier modèle est susceptible d’être complété au cours d’une étude à entreprendre des enjeux identitaires dans d’autres pays francophones. Il ouvre une piste de recherche nouvelle en matière d’« études francophones ». La comparaison des modèles compréhensifs rencontrés dans les différents pays membres de la Francophonie, ayant connu la colonisation ou non, sera riche d’enseignements pour la définition et la mise en œuvre de l’action de l’Organisation internationale de la Francophonie notamment en matière d’éducation et de dialogue des cultures. Il est à souligner que ce modèle prend en compte les incohérences internes de la colonisation entre le discours universaliste et démocratique tenu et la réalité vécue qui explique les phénomènes de rupture survenus au moment de l’indépendance.
Au cours de la période prérévolutionnaire (à partir des années 1930) et pendant les guerres d’indépendance, d’autres variables intervenantes sont apparues pour aboutir finalement à l’expression d’une culture nationale et d’une identité nationale du Vietnam. À l’issue de ce processus de lutte pour l’indépendance, il y aura rejet de la langue du colonisateur, fin de l’échange interculturel interne, mais maintien d’une acculturation positive française. En fait, la rupture linguistique et culturelle sera avant tout la conséquence d’une affirmation forte de l’indépendance doublée d’un conflit idéologique entre blocs qui caractérisera plus tard toute la période de la guerre froide. Des contacts interculturels limités se poursuivront néanmoins dans des niches idéologiquement possibles et en particulier avec le Parti communiste français. La culture vietnamienne, à l’aube de l’actuelle mondialisation au moment du « Doi moi » était donc composite avec pour base la culture « Van lang » et pour composantes dominantes, la culture française et la culture chinoise.
Depuis la fin du régime français en 1954, le français n’a plus été ni la langue d’enseignement ni celle de l’administration au Vietnam. La vietnamisation de l’enseignement l’a rapidement mis aux côtés des autres langues étrangères (l’anglais au Sud, le russe ainsi que le chinois au Nord) qui l’ont déjà devancé dans les années 1970. L’enseignement du français dans le système d’enseignement général n’a fait un retour timide qu’à partir de 1972 avec la directive du Premier Ministre Pham Van Dong sur l’introduction des langues étrangères dont le français dans le système éducatif général. Malgré tout, l’élite vietnamienne était encore majoritairement francophone pendant la guerre anti-américaine et beaucoup de personnes parlaient français. Depuis, ces Francophones ont pour la plupart pris leur retraite. La quasi éradication au Nord de l’enseignement du et en français pendant la période postindépendance et son déclin au Sud n’ont pas permis leur relève. Il a fallu attendre jusqu’aux années 1990 pour que la situation linguistique commence à changer et que la francophonie reprenne quelques couleurs, c’est-à-dire quand les coopérations bi et multilatérales francophones ont pu à nouveau mettre en œuvre les programmes de formation au français et en français.
Mais depuis l’ouverture, le Vietnam subit une nouvelle acculturation due essentiellement à l’influence américaine et à l’actuelle mondialisation libérale : la « globalization ». En ce qui la concerne, la Francophonie, tout en ayant repris pied, reste incertaine. Cependant, le renouveau du bilinguisme « quôc ngu » - français et le dialogue interculturel (le troisième dialogue) au sein de la communauté francophone ont permis de reprendre un réel dialogue des cultures entre non seulement la culture française, mais plus généralement la culture francophone et la culture vietnamienne. Cette nouvelle composante culturelle francophone en mouvement fait obstacle à l’envahissement sans contrepoids de la culture américaine dominante avec risques de perte d’identité. Reste à savoir si l’engagement francophone est suffisant. Les frilosités constatées ces dernières années quant aux programmes qui génèrent le dialogue des cultures interne, c’est-à-dire, les classes bilingues, les filières universitaires francophones, la francophonie globale et au quotidien... permettent d’en douter. D’autant plus que le dialogue interculturel externe au sein de la communauté francophone, faute de moyens suffisants pour la coopération multilatérale, reste faible. C’est particulièrement vrai pour les coopérations Sud-Sud.
Si l’engagement de la Francophonie reste ambigu comme il l’est aujourd’hui, il est probable que la composante culturelle francophone de l’identité vietnamienne ne pourra pas se remettre en mouvement et cela au profit d’autres composantes, celle américaine en particulier, et au-delà, celle chinoise. Notre identité en mouvement se conjugue toujours au pluriel. C’est un produit de notre propre histoire et de celle du monde. « N’hésitez donc pas, multipliez vos appartenances, vos liens s’enrichiront d’autant », nous recommande Michel Serres.

ANNEXE
MODÈLE COMPRÉHENSIF DES VARIABLES INTERVENANTES DANS LA FORMATION DE L’IDENTITÉ VIETNAMIENNE À L’ÉPOQUE COLONIALE FRANÇAISE4


Chercheure à Université Jean Moulin Lyon 3, Déléguée exécutive auprès du Réseau international des Chaires Senghor de la Francophonie.

1 Dans cet article, « Francophonie » désigne la Francophonie institutionnelle (instances politiques, opérateurs et institutions reconnus par la Charte de la Francophonie) ou l’adhésion d’un État ou gouvernement à l’Organisation internationale de la Francophonie tandis que « francophonie » a plutôt un rapport avec la langue française ou désigne les deux à la fois.

2 Le Sphinx - Développement, Manuel de référence.

3 L’accent y est mis sur l’effort de formation jugé insuffisant et essentiel au renforcement de la Francophonie.

4 Lettres majuscules : variables intervenantes ; Lettres minuscules en gras : période précoloniale ; Lettres minuscules en italique : période coloniale ; Lettres majuscules en gras et en italique : nouvelles variables intervenantes pendant la période de pré-indépendance.


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