Comment je devins auteur dramatique





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Alexandre Dumas

Comment je devins auteur dramatique

suivi de

Mon odyssée à la Comédie-Française



BeQ



Alexandre Dumas

Comment je devins auteur dramatique

suivi de

Mon odyssée à la Comédie-Française

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 324 : version 1.01

Dans les deux textes présentés ici, Alexandre Dumas raconte ses débuts au théâtre.

Le premier : Comment je devins auteur dramatique, a paru, le 20 décembre 1833, dans La Revue des Deux Mondes. Il figurera ensuite, comme préface du Théâtre complet de l’écrivain.

Le second est un chapitre de ses Souvenirs dramatiques (1868), paru d’abord, en 1856, dans Paris et les Parisiens au XIXe siècle, mœurs, arts et monuments : Mon Odyssée à la Comédie-Française.

Comment je devins auteur dramatique


Un jour, on connaîtra quelle lutte obstinée

A fait sous mon genou plier la destinée ;

À quelle source amère en mon âme j’ai pris

Tout ce qu’elle contient de haine et de mépris ;

Quel orage peut faire, en passant sur la tête,

Qu’on prenne pour le jour l’éclair d’une

/ tempête ;

Et ce que l’homme souffre en ses convulsions,

Quand au volcan du cœur grondent les passions.

Je ne cacherai plus où ma plume fidèle

A trouvé d’Antony le type et le modèle ;

Et je dirai tout haut à quels foyers brûlants

Yaqoub et Saint-Mégrin puisèrent leurs élans.

Je venais d’avoir vingt ans, lorsque ma mère entra un matin dans ma chambre, s’approcha de mon lit, m’embrassa en pleurant, et me dit :

– Mon ami, je viens de vendre tout ce que nous avions, pour payer nos dettes.

– Eh bien, ma mère ?

– Eh bien, mon pauvre enfant, nos dettes payées, il nous reste deux cent cinquante-trois francs.

– De rente ?...

Ma mère sourit tristement.

– En tout ? repris-je.

– En tout.

– Eh bien, ma mère, je prendrai, ce soir, les cinquante-trois francs, et je partirai pour Paris.

– Qu’y feras-tu, mon pauvre ami ?

– J’y verrai les amis de mon père : le duc de Bellune, qui est ministre de la guerre ; Sébastiani, aussi puissant de son opposition que les autres le sont de leur faveur... Mon père, plus ancien qu’eux tous comme général, et qui a commandé en chef quatre armées, en a eu quelques-uns pour aides de camp, et les a vus passer presque tous sous ses ordres ; nous avons là une lettre de Bellune, qui constate que c’est à l’influence de mon père qu’il doit d’être rentré en faveur près de Bonaparte ; une lettre de Sébastiani, qui le remercie d’avoir obtenu que lui, Sébastiani, fit partie de l’armée d’Égypte ; des lettres de Jourdan, de Kellermann, de Bernadotte même. Eh bien, j’irai jusqu’en Suède, s’il le faut, trouver le roi, et faire un appel à ses souvenirs de soldat.

– Et moi, pendant ce temps-là, que deviendrai-je ?

– Tu as raison ; mais, sois tranquille, je n’aurai besoin de faire d’autre voyage que celui de Paris. Ainsi, ce soir, je pars.

– Fais ce que tu voudras, me dit ma mère en m’embrassant une seconde fois ; c’est peut-être une inspiration de Dieu.

Et elle sortit.

Je sautai à bas de mon lit, plus fier qu’attristé des nouvelles que je venais d’apprendre. J’allais donc à mon tour être bon à quelque chose ; non pas rendre à ma mère les soins qu’elle avait pris de moi, c’était impossible, mais lui épargner ces tourments journaliers que la gêne traîne après elle, assurer par mon travail ses vieilles années, à elle qui avait veillé avec tant de soin sur mes jeunes ans ; j’étais donc un homme, puisque l’existence d’une femme allait reposer sur moi ! Mille projets, mille espoirs me traversaient l’esprit ; j’avais à la fois de la joie et de l’orgueil dans le cœur, cette certitude du succès, qui est une des vertus de la jeunesse ; car elle prouve que les autres pourraient compter sur vous comme vous pensez pouvoir compter sur eux. D’ailleurs, il était impossible que je n’obtinsse pas tout ce que je demanderais, quand je dirais à ces hommes dont dépendait mon avenir : « Ce que je réclame de vous, c’est pour ma mère, pour la veuve de votre ancien camarade d’armes, pour ma mère, ma bonne mère ! »

Oui, c’était une bonne mère que la mienne ; si bonne, que, grâce à son amour pour moi, j’étais incapable de tout, excepté de me jeter dans le feu pour elle.

Car, grâce à cet amour excessif, elle n’avait jamais voulu me quitter, et, lorsqu’on saura que je suis né à Villers-Cotterêts, petite ville de deux mille âmes, à peu près, on devinera tout d’abord que les ressources n’y étaient pas grandes pour l’éducation : il est vrai que tout ce que la ville présentait de ressources sous ce rapport avait été mis à contribution. Un bon et brave abbé, que tout le monde aimait et respectait, plus encore à cause de sa dilection et de son indulgence pour ses paroissiens qu’à cause de son savoir, m’avait donné, pendant cinq à six ans, des leçons de latin, et m’avait fait faire quelques bouts-rimés français. Quant à l’arithmétique, trois maîtres d’école avaient successivement renoncé à me faire entrer dans la tête les quatre premières règles ; en échange, et sous beaucoup d’autres rapports, je possédais les avantages physiques que donne une éducation agreste, c’est-à-dire que je montais tous les chevaux, que je faisais douze lieues à pied pour aller danser à un bal, que je tirais assez habilement l’épée et le pistolet, que je jouais à la paume comme Saint-Georges, et qu’à trente pas je manquais très rarement un lièvre ou un perdreau.

Ces avantages, qui m’avaient acquis une certaine célébrité à Villers-Cotterêts, devaient me présenter bien peu de ressources à Paris ; en conséquence, après avoir gravement réfléchi, et m’être mûrement examiné, je tombai d’accord avec moi-même que je n’étais bon qu’à faire un employé. Tous mes soins devaient donc tendre à me procurer une place dans ce qu’on appelle génériquement les bureaux.

Mes préparatifs faits, et la chose ne fut pas longue, je sortis pour annoncer à toutes mes connaissances que je partais pour Paris.

Je rencontrai dans la rue l’entrepreneur des diligences ; il m’aimait beaucoup, parce qu’il m’avait donné les premiers éléments du jeu de billard, et que j’avais admirablement profité de ses leçons. Il me proposa de faire la partie d’adieu : nous entrâmes au café ; je lui gagnai ma place à la voiture ; c’était autant d’économisé sur mes cinquante-trois francs.

Dans ce café se trouvait un ancien ami de mon père ; il avait, outre cette amitié, conservé pour notre famille quelque reconnaissance : blessé à la chasse, il s’était fait transporter un jour chez nous, et les soins qu’il avait reçus de ma mère et de ma sœur étaient restés dans sa mémoire.

C’était un homme fort influent dans le pays par sa fortune et sa réputation de probité. Quelques années auparavant, il avait enlevé d’assaut l’élection du général Foy, son camarade de collège. Il m’offrit une lettre pour l’honorable député ; je l’acceptai, l’embrassai, et me remis en course.

J’allai dire adieu à mon digne abbé. Je m’attendais à un long discours moral sur les dangers de Paris, sur les séductions du monde, etc., etc... Le brave homme approuva ma résolution, m’embrassa les larmes aux yeux, car j’étais son élève chéri, et, lorsque je lui demandai quelques conseils qu’il ne me donnait pas, il ouvrit l’Évangile, et me montra du doigt ces seules paroles : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît.

Le soir même, je partis, au grand désespoir de ma mère, qui ne m’avait jamais perdu de vue, mais qui se consola en pensant que mes cinquante-trois francs ne me mèneraient pas loin, et que, par conséquent, elle ne tarderait pas à me revoir.

Du reste, j’entrais dans le monde avec des idées de morale et de religion complètement faussées ; j’étais matérialiste et voltairien jusque dans le bout des ongles ; je mettais le Compère Mathieu au rang des livres élémentaires ; je préférais Pigault-Lebrun à Walter Scott ; enfin je faisais des petits vers dans le style de ceux du cardinal de Bernis et d’Évariste Parny. Mes opinions politiques seules étaient arrêtées dès cette époque : elles étaient en quelque sorte instinctives, mon père me les avait léguées en mourant ; depuis lors, elles se sont rationalisées, mais n’ont subi aucun changement. Quant à mon goût pour la poésie légère, il venait peut-être de ce que j’étais né tout près de la maison où mourut Demoustiers.

C’est portant avec moi cette somme intrinsèque de qualités physiques et de connaissances morales que je descendis dans un modeste hôtel de la rue des Vieux-Augustins, convaincu que l’on calomniait la société, que le monde était un jardin à fleurs d’or, dont toutes les portes allaient s’ouvrir devant moi, et que je n’avais, comme Ali-Baba, qu’à prononcer le mot sésame pour fendre les rochers.

J’écrivis le même soir au ministre de la guerre pour lui demander une audience : je lui détaillais mes droits à cette faveur, je les appuyais du nom de mon père, qu’il ne pouvait avoir oublié ; j’en appelais à l’ancienne amitié qui les avait unis, passant sous silence, et par délicatesse, les services rendus, mais dont une lettre du maréchal, qu’à tout hasard j’avais apportée avec moi, faisait preuve incontestable.

Je m’endormis là-dessus, et fis des songes des Mille et une Nuits.

Le lendemain, j’achetai un Almanach des vingt-cinq mille adresses, et je me mis en course.

La première visite que je fis fut au maréchal Jourdan. Il se souvenait vaguement qu’il avait existé un général Alexandre Dumas ; mais il ne se rappelait pas avoir jamais entendu dire qu’il eût un fils. Malgré tout ce que je pus faire, je le quittai au bout de dix minutes, sans l’avoir parfaitement convaincu de mon existence.

Je me rendis chez le général Sébastiani. Il était dans son cabinet de travail ; quatre ou cinq secrétaires écrivaient sous sa dictée ; chacun d’eux avait sur son bureau, outre sa plume, son papier et ses canifs, une tabatière d’or, qu’il présentait tout ouverte au général, chaque fois qu’en se promenant celui-ci s’arrêtait devant lui. Le général y introduisait délicatement l’index et le pouce d’une main que son arrière-cousin Napoléon eût enviée pour la blancheur et la coquetterie, savourait voluptueusement la poudre d’Espagne, et, comme le Malade imaginaire, se remettait à arpenter la chambre tantôt en long, tantôt en large. Ma visite fut courte ; quelque considération que j’eusse pour le général, je me sentais peu de vocation pour devenir porte-tabatière.

Je rentrai à mon hôtel un peu désappointé ; les deux premiers hommes que j’avais rencontrés avaient soufflé sur mes rêves d’or et les avaient ternis. Je repris mon Almanach des vingt-cinq mille adresses ; mais déjà ma confiance joyeuse avait disparu ; j’éprouvais ce serrement de cœur qui va toujours croissant au fur et à mesure que la désillusion arrive ; je feuilletais le livre au hasard, regardant machinalement, lisant sans comprendre, lorsque je vis un nom que j’avais si souvent entendu prononcer par ma mère, et avec tant d’éloges, que je tressaillis de joie ; c’était celui du général Verdier, qui avait servi en Égypte sous les ordres de mon père. Je me jetai dans un cabriolet, et je me fis conduire rue du Faubourg-Montmartre, n° 4 ; c’était là qu’il demeurait.

– Le général Verdier ? demandai-je au concierge.

– Au quatrième, la petite porte à gauche.

Je fis répéter ; j’avais cependant bien entendu.

– Parbleu ! me disais-je tout en montant l’escalier, voilà au moins quelque chose qui ne ressemble ni aux laquais à livrée du maréchal Jourdan, ni au suisse de l’hôtel Sébastiani. Le général Verdier, au quatrième, la porte à gauche. Cet homme-là doit se souvenir de mon père.

J’arrivai à ma destination. Un modeste cordonnet vert pendait près de la porte désignée : je sonnai avec un battement de cœur dont je n’étais pas le maître. J’attendais cette troisième épreuve pour savoir à quoi m’en tenir sur les hommes.

J’entendis des pas qui s’approchaient ; la porte s’ouvrit ; un homme d’une soixantaine d’années parut. Il était coiffé d’une casquette bordée d’astrakan, vêtu d’une veste à brandebourgs et d’un pantalon à pieds ; il tenait d’une main une palette chargée de couleurs, et de l’autre un pinceau. Je crus m’être trompé, et je regardai les autres portes.

– Que désirez-vous, monsieur ? me dit-il.

– Présenter mes hommages au général Verdier. Mais il est probable que je me trompe ?

– Non, non, vous ne vous trompez pas ; c’est ici.

J’entrai dans un atelier.

– Vous permettez, monsieur ?... me dit l’homme à la casquette en se remettant à un tableau de bataille, dans la confection duquel je l’avais interrompu.

– Sans doute ; et si vous voulez seulement m’indiquer où je trouverai le général...

Le peintre se retourna.

– Eh bien, mais, pardieu ! c’est moi, me dit-il.

– Vous ?...

Je fixai mes yeux sur lui avec un air si marqué de surprise, qu’il se mit à rire.

– Cela vous étonne, de me voir manier le pinceau, n’est-ce pas, reprit-il, après avoir entendu dire que je maniais assez bien le sabre ? Que voulez-vous ! j’ai la main impatiente, et il faut que je l’occupe à quelque chose. Maintenant, que me voulez-vous ? Voyons !

– Général, lui dis-je, je suis le fils de votre ancien compagnon d’armes en Égypte, d’Alexandre Dumas.

Il se retourna vivement de mon côté, me regarda fixement ; puis, au bout d’un instant de silence :

– C’est sacredieu vrai, me dit-il, vous êtes tout son portrait.

Deux larmes lui vinrent en même temps aux yeux, et, jetant son pinceau, il me tendit une main que j’avais plus envie de baiser que de serrer.

– Et qui vous amène à Paris, mon pauvre garçon ? continua-t-il. Car, si j’ai bonne mémoire, vous demeuriez avec votre mère dans je ne sais plus quel village...

– C’est vrai, général ; mais ma mère vieillit, et nous sommes pauvres.

– Deux chansons dont je sais l’air, murmura-t-il.

– Alors je suis venu à Paris dans l’espoir d’obtenir une petite place pour la nourrir à mon tour, comme elle m’a nourri jusqu’à présent.

– C’est bien fait ! mais une place n’est point chose facile à obtenir par le temps qui court ; il y a un tas de nobles à placer, et tout leur est bon.

– Mais, général, j’ai compté sur votre protection.

– Hein ?...

Je répétai.

– Ma protection !...

Il sourit amèrement.

– Mon pauvre enfant, si tu veux prendre des leçons de peinture, ma protection ira jusqu’à t’en donner, et encore tu ne seras jamais un grand artiste, si tu ne surpasses pas ton maître. Ma protection ! Eh bien, je te suis très reconnaissant de ce mot-là ; car il n’y a peut-être que toi au monde qui puisse aujourd’hui s’aviser de me la demander.

– Comment cela ?

– Est-ce que ces gredins-là ne m’ont pas mis à la retraite, sous prétexte de je ne sais quelle conspiration !... de sorte que, vois-tu, je fais des tableaux. Si tu veux en faire, voilà une palette, des pinceaux et une toile de 36.

– Merci, général, mais je n’ai jamais su faire que les yeux ; d’ailleurs, l’apprentissage serait trop long, et ma mère ni moi ne pouvons attendre.

– Que veux-tu, mon ami ! voilà tout ce que je puis t’offrir... Ah ! et puis la moitié de ma bourse ; je n’y pensais pas, car cela n’en vaut guère la peine.

Il ouvrit le tiroir d’un petit bureau dans lequel il y avait, je me rappelle, deux pièces d’or et une quarantaine de francs en argent.

– Je vous remercie, général, je suis à peu près aussi riche que vous.

C’était moi qui avais à mon tour les larmes aux yeux.

– Je vous remercie ; mais vous me donnerez des conseils sur les démarches que j’ai à faire.

– Oh ! cela, tant que tu voudras. Voyons, où en es-tu ?

Il reprit son pinceau, et se remit à peindre.

– J’ai écrit au maréchal duc de Bellune.

Le général, tout en glaçant une figure de Cosaque, fit une grimace qui pouvait se traduire par ces mots : « Si tu ne comptes que là-dessus, mon pauvre garçon !... »

– J’ai encore, ajoutai-je, répondant à sa pensée, une recommandation pour le général Foy, député de mon département.

– Ah ! ceci, c’est autre chose. Eh bien, mon enfant, je te conseille de ne pas attendre la réponse du ministre ; c’est demain dimanche, porte ta lettre au général, et, sois tranquille, il te recevra bien. Maintenant, veux-tu dîner avec moi ? Nous causerons de ton père.

– Volontiers, général.

– Eh bien, laisse-moi travailler, et reviens à six heures.

Je pris aussitôt congé du général Verdier, et je descendis les quatre étages, avec un cœur plus léger que je ne les avais montés ; les choses et les hommes commençaient à m’apparaître sous leur véritable point de vue, et ce monde qui m’avait été inconnu jusqu’alors, se déroulait à mes yeux tel que Dieu et le diable l’ont fait, brodé de bon et de mauvais, taché de pire.

Le lendemain, je me présentai chez l’honorable général. Je fus introduit dans son cabinet ; il travaillait à son Histoire de la Péninsule. Au moment où j’entrai, il écrivait debout, sur une de ces tables qui se lèvent ou s’abaissent à volonté ; autour de lui étaient épars, dans une confusion apparente, des discours, des cartes géographiques et des livres entrouverts.

En entendant ouvrir la porte de son sanctuaire, il se retourna avec la vivacité qui lui était habituelle, et arrêta sur moi ses yeux perçants. J’étais tout tremblant.

– M. Alexandre Dumas ?... me dit-il.

– Oui, général.

– Êtes-vous le fils de celui qui commandait en chef l’armée des Alpes ?

– Oui, général.

– C’était un brave. Puis-je vous être bon à quelque chose ? J’en serais heureux.

– Je vous remercie de votre intérêt. J’ai à vous remettre une lettre de M. Danré1.

– Oh ! ce bon ami !... Que fait-il ?

– Il est heureux et fier d’avoir été pour quelque chose dans votre élection.

– Pour quelque chose ?

Et, décachetant la lettre :

– Dites pour tout. Savez-vous, continua-t-il tenant la lettre ouverte sans la lire, savez-vous qu’il a répondu de moi aux électeurs, corps pour corps, honneur pour honneur ? J’espère que ma nomination ne lui aura pas valu trop de reproches. Voyons ce qu’il me dit.

Il se mit à lire.

– Ah ! il vous recommande à moi avec instance ; il vous aime donc bien ?

– Comme son fils.

– Eh bien, voyons alors.

Il vint à moi.

– Que ferons-nous de vous ?

– Tout ce que vous voudrez, général.

– Il faut d’abord que je sache à quoi vous êtes bon.

– Oh ! pas a grand-chose.

– Voyons, que savez-vous ? un peu de mathématiques ?

– Non, général.

– Vous avez au moins quelques notions d’algèbre, de géométrie, de physique ?

Il s’arrêtait entre chaque mot, et, à chaque mot, je sentais la rougeur me monter au visage et la sueur me couler sur le front ; c’était la première fois qu’on me mettait ainsi face à face avec mon ignorance.

– Non, général, répondis-je en balbutiant.

Il s’aperçut de mon embarras.

– Vous avez fait votre droit ?

– Non, général.

– Vous savez le latin et le grec ?

– Un peu.

– Parlez-vous quelques langues vivantes ?

– L’italien assez bien, l’allemand assez mal.

– Je verrai à vous placer chez Laffitte alors. Vous vous entendez en comptabilité ?

– Pas le moins du monde.

J’étais au supplice ; lui-même souffrait visiblement pour moi.

– Oh ! général, lui dis-je avec un accent qui parut l’impressionner, mon éducation est complètement faussée, et, chose honteuse ! je m’en aperçois d’aujourd’hui seulement ; mais je la referai, je vous en donne ma parole d’honneur.

– Bon ! mais, en attendant, mon ami, avez-vous de quoi vivre ?

– Oh ! je n’ai rien, répondis-je, écrasé par le sentiment de mon impuissance.

Le général réfléchit un instant.

– Donnez-moi votre adresse, me dit-il ; je réfléchirai à ce qu’on peut faire de vous.

Il me présenta de l’encre et du papier ; je pris la plume avec laquelle cet homme venait d’écrire. Je la regardai, toute mouillée qu’elle était encore, et je la posai sur le bureau.

– Eh bien ?...

– Je n’écrirai pas avec votre plume, général ; ce serait une profanation.

– Que vous êtes enfant ! Tenez, en voilà une neuve.

– Merci.

J’écrivis ; le général me regardait faire. À peine eus-je écrit quelques mots, qu’il frappa dans ses deux mains.

– Nous sommes sauvés ! s’écria-t-il.

– Pourquoi cela ?

– Vous avez une belle écriture.

Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, je n’avais plus la force de la porter. Une belle écriture, voilà tout ce que j’avais ! Ce brevet d’incapacité, oh ! il était bien à moi. Une belle écriture !

Je pouvais donc arriver un jour à être expéditionnaire ; c’était un avenir... Je me serais volontiers fait couper le bras droit.

Le général Foy continua, sans s’apercevoir de ce qui se passait en moi :

– Écoutez, je dîne aujourd’hui chez le duc d’Orléans, je lui parlerai de vous ; mettez-vous là.

Il m’indiqua un petit bureau.

– Faites une pétition, et écrivez-la du mieux que vous pourrez.

J’obéis avec une humilité ponctuelle, qui eût été pour moi une grande recommandation près de mon futur chef de bureau, s’il avait pu me voir.

Lorsque j’eus fini, le général Foy écrivit quelques lignes en marge. Son écriture jurait près de la mienne et m’humiliait cruellement ; puis il plia la pétition, la mit dans sa poche, et, me tendant la main en signe d’adieu, m’invita à venir déjeuner le lendemain avec lui.

Je rentrai à mon hôtel, et j’y trouvai une lettre timbrée du ministère de la guerre. Jusqu’à présent, la somme du mal et du bien s’était répartie sur moi d’une manière assez impartiale, la lettre que j’allais décacheter allait définitivement faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

Le ministre me répondait que, n’ayant pas le temps de me recevoir, il m’invitait à lui exposer, par écrit, ce que j’avais à lui dire. Le plateau du mal l’emportait.

Je lui répondis que l’audience que je lui avais demandée n’avait pour but que de lui remettre l’original d’une lettre de remerciement qu’il avait autrefois écrite à mon père, son général en chef, mais que, ne pouvant avoir l’honneur de le voir, je me contentais de lui en envoyer la copie.

Je m’acheminai le lendemain vers l’hôtel du général Foy qui était redevenu mon seul espoir. Il m’aborda avec une figure riante, qui me parut d’un bon augure.

– Eh bien, me dit-il, votre affaire est faite.

– Comment ?

– Oui, vous entrez au secrétariat du duc d’Orléans comme surnuméraire, aux appointements de douze cents francs : ce n’est pas grand-chose, mais c’est à vous de bien travailler.

– C’est une fortune ! Et quand serai-je installé ?

– Aujourd’hui même, si vous le voulez.

– Et comment se nomme mon chef ?

– M. Oudard ; vous vous présenterez chez lui de ma part.

– Permettez que j’annonce cette bonne nouvelle à ma mère ?

– Oui ; mettez-vous là, vous trouverez ce qu’il vous faut.

J’écrivis à ma mère de vendre tout ce qui nous restait et de venir me rejoindre. Douze cents francs par an me paraissaient une somme inépuisable. Lorsque j’eus fini, je me retournai vers le général ; il me regardait avec un air de bonté inexprimable. Cela me rappela que je ne l’avais pas même remercié. Je lui sautai au cou et je l’embrassai. Il se mit à rire.

– Il y a un fonds excellent chez vous, me dit-il ; mais rappelez-vous ce que vous m’avez promis, étudiez.

– Oui, général, je vais vivre de mon écriture ; mais je vous promets de vivre un jour de ma plume.

– En attendant, déjeunons ; il faut que j’aille à la Chambre.

Un domestique apporta dans le cabinet une petite table toute servie ; nous déjeunâmes en tête à tête. Aussitôt le déjeuner fini, je quittai le général. Je ne fis que deux bonds de la rue du Mont-Blanc au Palais-Royal. Décidément, la balance du bien reprenait le dessus.

M. Oudard me reçut avec une affabilité si grande, que je vis bien que ce n’était pas à mon mérite personnel que je le devais : il m’installa dans un bureau où travaillaient déjà deux autres jeunes gens qui devinrent dès lors mes camarades, et qui, aujourd’hui, sont mes amis.

Je songeai aussitôt à tenir ma promesse et à étudier sérieusement. Je savais assez de latin pour suivre seul les études de cette langue. J’achetai, avec ce qui me restait de mes cinquante-trois francs, un Juvénal, un Tacite et un Suétone. J’avais toujours eu beaucoup de goût pour la géographie, je me fis une récréation de son étude. Je connaissais un jeune médecin, je le priai de me conduire à la Charité pour y suivre un cours de physiologie ; lui-même était bon physicien et bon chimiste : il se fit aider par moi dans ses opérations, et j’appris bientôt de ces deux sciences ce qu’il est nécessaire à un homme du monde d’en savoir. Ma constitution de fer me permettait de suppléer, par le temps que je prenais sur la nuit, au temps qui me manquait le jour ; bref, un changement complet s’opéra dans mon existence matérielle et morale, et, lorsqu’au bout de deux mois ma mère arriva, elle me reconnut à peine, tant j’étais devenu sérieux.

Alors commença cette lutte obstinée de ma volonté, lutte d’autant plus bizarre qu’elle n’avait aucun but fixe, d’autant plus persévérante que j’avais tout à apprendre. Occupé huit heures par jour à mon bureau, forcé d’y revenir chaque soir de sept à dix heures, mes nuits seules étaient à moi. C’est pendant ces veilles fiévreuses que je pris l’habitude, conservée toujours, de ce travail nocturne qui rend la confection de mon œuvre incompréhensible à mes amis mêmes ; car ils ne peuvent deviner ni à quelle heure ni dans quel temps je l’accomplis.

Cette vie intérieure, qui échappait à tous les regards, dura trois ans, sans amener aucun résultat, sans que je produisisse rien, sans que j’éprouvasse même le besoin de produire. Je suivais bien, avec une certaine curiosité, les œuvres théâtrales du temps dans leur chute ou dans leur succès ; mais, comme je ne sympathisais ni avec la construction dramatique, ni avec l’exécution dialoguée de ces sortes d’ouvrages, je me sentais seulement incapable de produire rien de pareil, sans deviner qu’il existât autre chose que cela, m’étonnant seulement de l’admiration que l’on partageait entre l’auteur et l’acteur, admiration qu’il me semblait que Talma avait le droit de revendiquer pour lui tout seul.

Vers ce temps, les acteurs anglais arrivèrent à Paris. Je n’avais jamais lu une seule pièce du théâtre étranger. Ils annoncèrent Hamlet. Je ne connaissais que celui de Ducis. J’allai voir celui de Shakespeare.

Supposez un aveugle-né auquel on rend la vue, qui découvre un monde tout entier dont il n’avait aucune idée ; supposez Adam s’éveillant après sa création, et trouvant sous ses pieds la terre émaillée, sur sa tête le ciel flamboyant, autour de lui des arbres à fruits d’or, dans le lointain un fleuve, un beau et large fleuve d’argent, à ses côtés la femme jeune, chaste et nue, et vous aurez une idée de l’Éden enchanté dont cette représentation m’ouvrit la porte.

Oh ! c’était donc cela que je cherchais, qui me manquait, qui me devait venir ; c’étaient ces hommes de théâtre, oubliant qu’ils sont sur un théâtre ; c’était cette vie factice, rentrant dans la vie positive à force d’art ; c’était cette réalité de la parole et des gestes qui faisait, des acteurs, des créatures de Dieu, avec leurs vertus, leurs passions, leurs faiblesses, et non pas des héros guindés, impassibles, déclamateurs et sentencieux. Ô Shakespeare, merci ! Ô Kemble et Smithson, merci ! Merci à mon dieu ! merci à mes anges de poésie !

Je vis ainsi Roméo, Virginius, Shylock, Guillaume Tell, Othello ; je vis Macready, Kean, Young. Je lus, je dévorai le répertoire étranger, et je reconnus que, dans le monde théâtral, tout émanait de Shakespeare, comme, dans le monde réel, tout émane du soleil ; que nul ne pouvait lui être comparé, car il était aussi dramatique que Corneille, aussi comique que Molière, aussi original que Calderon, aussi penseur que Gœthe, aussi passionné que Schiller. Je reconnus que ses ouvrages, à lui seul, renfermaient autant de types que les ouvrages de tous les autres réunis. Je reconnus enfin que c’était l’homme qui avait le plus créé après Dieu.

Dès lors ma vocation fut décidée ; je sentis que cette spécialité à laquelle chaque homme est appelé, m’était offerte ; j’eus en moi une confiance qui m’avait manqué jusqu’alors, et je m’élançai hardiment vers l’avenir, contre lequel j’avais toujours craint de me briser.

Cependant je ne m’abusais pas sur les difficultés de la carrière que j’embrassais. Je savais que, plus que toute autre, elle exigeait des études profondes et spéciales, et que, pour expérimenter avec succès sur la nature vivante, il faut avoir longuement étudié la nature morte. Je pris donc, les uns après les autres, ces hommes de génie qui ont nom Shakespeare, Corneille, Molière, Calderon, Gœthe et Schiller. J’étendis leurs œuvres comme des cadavres sur la pierre d’un amphithéâtre, et, le scalpel à la main, pendant des nuits entières, j’allai jusqu’au cœur chercher les sources de la vie et le secret de la circulation du sang. Je devinai par quel mécanisme admirable ils mettaient en jeu les nerfs et les muscles, et je reconnus avec quel artifice ils modelaient ces chairs différentes, destinées à couvrir des ossements qui sont tous les mêmes.

Car ce sont les hommes, et non pas l’homme, qui inventent, chacun arrive à son tour et à son heure, s’empare des choses connues de ses pères, les met en œuvre par des combinaisons nouvelles, puis meurt après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines, qu’il lègue à ses fils ; une étoile à la voie lactée. Quant à la création complète d’une chose, je la crois impossible. Dieu lui-même, lorsqu’il créa l’homme, ne put ou n’osa point l’inventer ; il le fit à son image.

C’est ce qui faisait dire à Shakespeare, lorsqu’un critique stupide l’accusait d’avoir pris parfois une scène tout entière dans quelque auteur contemporain :

– C’est une fille que j’ai tirée de la mauvaise société pour la faire entrer dans la bonne.

C’est ce qui faisait répondre, plus naïvement encore, à Molière, lorsqu’on lui faisait le même reproche :

– Je prends mon bien où je le trouve.

Et Shakespeare et Molière avaient raison, car l’homme de génie ne vole pas, il conquiert ; il fait de la province qu’il prend une annexe de son empire ; il lui impose ses lois, il la peuple de ses sujets, il étend son spectre d’or sur elle, et nul n’ose lui dire, en voyant son beau royaume : « Cette parcelle de terre ne fait point partie de ton patrimoine. » Sous Napoléon, la Belgique était France ; la Belgique est aujourd’hui un État séparé : Léopold en est-il plus grand, ou Napoléon plus petit ?

Je me trouve entraîné à dire ces choses, parce que, génie à part, on me fait aujourd’hui la même guerre que l’on faisait à Shakespeare et à Molière ; parce qu’on en vient à me reprocher jusqu’à mes longues et persévérantes études, parce que, loin de me savoir gré d’avoir fait connaître à notre public des beautés scéniques inconnues, on me les marque du doigt comme des vols, on me les signale comme des plagiats. Il est vrai, pour me consoler, que j’ai du moins cette ressemblance avec Shakespeare et Molière, que ceux qui les ont attaqués étaient si obscurs, qu’aucune mémoire n’a conservé leur nom ; cela vient de ce qu’un homme d’art qui sait, par expérience, ce que la plus petite œuvre coûte, n’appuiera jamais de l’autorité de sa signature qu’une attaque consciencieuse et mesurée.

Ces choses dites en passant et une fois pour toutes, abandonnons l’auteur dramatique en herbe, et revenons au surnuméraire qui fleurit.

Mon écriture avait fait merveille ; pendant deux ans, le duc d’Orléans n’envoya pas une seule dépêche à une tête couronnée ou à un prince royal qu’elle ne fût lithographiée de ma main. Une autre chose m’avait servi encore : comme mon ambition bureaucratique n’était pas grande, j’abandonnais la rédaction à mes camarades, et je me chargeais purement et simplement de copier leur prose ; occupation machinale, qui me laissait l’esprit libre et me permettait de poursuivre dans ma tête les idées les plus opposées au genre de travail qui m’occupait. De cette manière, je ne leur inspirais nul ombrage sur leur avenir ; car il était évident que je n’avais pas la prétention de devenir autre chose que ce que j’étais, c’est-à-dire un expéditionnaire. J’avais donc, sans opposition aucune, fait mon premier pas dans la carrière administrative, c’est-à-dire que, de surnuméraire, j’étais devenu employé. Le rapport du directeur général, sur lequel cette promotion avait été faite, contenait même une péroraison très flatteuse pour moi. La voici :

« En conséquence, je supplie monseigneur d’accorder le titre de commis à ce jeune homme, qui possède une fort belle écriture, et qui même ne manque pas d’intelligence. »

Ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que mes appointements étaient augmentés de cent écus, et qu’au lieu de douze cents francs par an, j’avais quinze cents francs, c’est-à-dire cent vingt-cinq francs par mois, pour vivre et faire vivre ma mère ; outre, j’avais encore l’espoir de toucher, au bout de l’année, une gratification de deux cent cinquante francs. Mais cette somme, comme son titre le dénonce, ne devait m’être accordée que dans le cas de parfaite satisfaction de la part du directeur général ; or, nous verrons plus tard comment il se fit que jamais le directeur général ne fut parfaitement satisfait.

Mon existence, à tout prendre, eût été assez tolérable, sans le travail du soir ; car, après avoir étudié la littérature, il me fallait étudier la société. Ce n’était point assez de connaître les ressorts dramatiques, il fallait encore connaître les passions qui amollissent ou qui tendent ces ressorts ; or, où chercher ces passions, si ce n’est dans le monde, et comment aller dans le monde, lorsqu’on sort de son bureau à dix heures et demie du soir, fatigué d’y avoir travaillé toute la journée ?

En conséquence, je m’armai un beau jour de courage ; j’allai trouver M. Oudard, et je le priai de me dispenser de mon travail du soir.

Il faut connaître la susceptibilité du despotisme bureaucratique, pour comprendre, malgré sa bonté parfaite pour nous tous en général, et son amitié pour moi en particulier, amitié si réelle et dont depuis il m’a donné tant de preuves, combien cette demande lui parut ambitieusement déplacée. Il me la fit répéter deux fois, me prit les mains dans les siennes, me regarda en face comme pour s’assurer que je n’étais pas devenu fou, puis me dit avec une voix encore mêlée de doute :

– Mais, mon enfant, c’est impossible.

– Vous êtes si excellent, lui répondis-je, que j’avais pensé que vous me laisseriez ces trois heures dont j’ai besoin.

– Et pour quoi faire ?

– Pour étudier.

– Étudier ?

– Oui, monsieur... La carrière administrative, je vous l’avouerai, ne m’offre ni grande chance ni grand attrait ; mon avenir n’est point là, et, dussé-je parvenir à être ce que vous êtes, ce que je ne serais probablement jamais, eh bien, je ne serais encore ni content ni heureux...

– Mais que voulez-vous faire ?

– De la littérature...

Le mot était lâché, il produisit son effet.

On saura qu’en général la bureaucratie n’a point d’ennemie plus mortelle que la littérature, et vice versa ; une vieille tradition veut qu’elles ne puissent vivre l’une avec l’autre ; aussi se rendent-elles cordialement haine pour haine, mépris pour mépris.

Cependant Oudard, qui m’aimait, fut plus affligé que courroucé de cette confidence.

– Vous avez tort, me dit-il ; cela ne vous mènera à rien.

– N’importe ; laissez-moi tenter la fortune.

– Il n’y a qu’un moyen à ma disposition.

– Quel qu’il soit, je l’adopte.

– Je vous ferai passer dans un autre bureau où il n’y aura pas de travail le soir.

– M’aimerez-vous toujours bien ?

– Comme si vous ne me quittiez pas.

– Eh bien, j’accepte.

Deux mois après, ma mutation était signée : je quittais le secrétariat du duc d’Orléans, et j’entrais à la direction des forêts ; je perdais un brave chef de bureau et deux excellents camarades, mais je gagnais mes soirées, et c’était, j’en demande bien pardon à leur amitié d’alors et à leur amitié d’aujourd’hui, c’était, dis-je, dans mon égoïsme littéraire, une compensation suffisante.

Cependant j’entrai dans ma nouvelle famille bureaucratique sous de mauvais auspices ; on avait voulu me colloquer dans une grande salle où travaillaient déjà trois ou quatre de mes collègues, et je m’étais révolté contre cette mesure ; ils avaient eu beau m’expliquer qu’ils trouvaient, dans cette réunion, l’avantage de tuer, par la causerie, le temps, cet ennemi mortel des employés, je ne craignais rien tant que cette causerie, qui faisait leurs délices, à eux, et qui m’aurait distrait, moi, de ma pensée unique, croissante et éternelle. J’avais
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