Plusieurs années, et ne faisait donc aucune place à cette longue période transitoire que nous appelons l'adolescence. Avec la scolarisation de masse





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date de publication09.05.2017
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F4 - 1er trim./ Vieux et anciens/ FG

La Défaite de la pensée – Alain Finkielkraut, 1987
Extrait ( pp. 172 – 182)
Les Jeunes: ce peuple est d'apparition récente. Avant l'école, il n'existait pas: l'apprentissage traditionnel n'avait pas besoin pour se transmettre de séparer ses destinataires du reste du monde pendant plusieurs années, et ne faisait donc aucune place à cette longue période transitoire que nous appelons l'adolescence. Avec la scolarisation de masse, l'adolescence elle même a cessé d'être un privilège bourgeois pour devenir une condition universelle. Et un mode de vie: abrités de l'influence parentale par l'institution scolaire, et de l'ascendant des professeurs par « le groupe des pairs », les jeunes ont pu édifier un monde à eux, miroir inversé des valeurs environnantes. Décontraction du jean contre conventions vestimentaires, bande dessinée contre littérature, musique rock contre expression verbale, la « culture jeune », cette anti école, affirme sa force et son autonomie depuis les années soixante, c'est à dire depuis la démocratisation massive de l'enseignement: « Comme tout groupe intégré (celui des Noirs américains par exemple), le mouvement adolescent demeure un continent en partie immergé, en partie défendu et incompréhensible à tout autre que lui. On en veut pour preuve et pour illustration le système de communication très particulier, très autonome et très largement souterrain, véhiculé par la culture rock pour qui le feeling l'emporte sur les mots, la sensation sur les abstractions du langage, le climat sur les significations brutes et d'un abord rationnel, toutes valeurs étrangères aux critères traditionnels de la communication occidentale et qui tirent un rideau opaque, dressent une défense impénétrable aux tentatives plus ou moins intéressées des adultes. Que l'on écoute ou que l'on joue, en effet, il s'agit de se sentir « cool » ou bien de s'éclater. Les guitares sont plus douées d'expression que les mots, qui sont vieux(ils ont une histoire), et dont il y a lieu de se méfier ! ... »
Voilà, au moins, qui est clair : fondée sur les mots, la culture au sens classique a le double inconvénient de vieillir les individus en les dotant d'une mémoire qui excède celle de leur propre biographie, et de les isoler, en les condamnant à dire « je », c'est à dire à exister en tant que personnes distinctes. Par la destruction du langage, la musique rock conjure cette double malédiction: les guitares abolissent la mémoire; la chaleur fusionnelle remplace la conversation, cette mise en rapport des êtres séparés; extatiquement, le « je » se dissout dans « le Jeune ».
Cette régression serait parfaitement inoffensive, si le jeune n'était maintenant partout: il a suffi de deux décennies pour que la dissidence envahisse la norme, pour que l'autonomie se transforme en hégémonie et que le style de vie adolescent montre la voie à l'ensemble de la société. La mode est jeune; le cinéma et la publicité s'adressent prioritairenient au public des quinze vingt ans; les mille radios libres chantent, presque toutes sur le même air de guitare, le bonheur d'en finir avec la conversation. Et la chasse au vieillissement est ouverte : tandis qu'il y a moins d'un siècle, dans ce monde de la sécurité si bien décrit par Stefan Zweig, « celui qui voulait s'élever était obligé d'avoir recours à tous les déguisements possibles pour paraître plus vieux qu'il n'était », « les journaux recommandaient des produits pour hâter la croissance de la barbe », et les jeunes médecins frais émoulus de la Faculté tâchaient d'acquérir un léger embonpoint et « chargeaient leurs nez de lunettes à montures d'or, même si leur vue était parfaite, et cela tout simplement pour donner à leurs patients l'impression qu'ils avaient de l' expérience »,    de nos jours, la jeunesse constitue l'impératif catégorique de toutes les générations. Une névrose chassant l'autre, les quadragénaires sont des « teenagers » prolongés; quant aux Anciens, ils ne sont pas honorés en raison de leur sagesse (comme dans les sociétés traditionnelles), de leur sérieux (comme dans les sociétés bourgeoises) ou de leur fragilité (comme dans les sociétés civilisées), mais si et seulement si ils ont su rester Juvéniles d'esprit et de corps. En un mot, ce ne sont plus les adolescents qui, pour échapper au monde, se réfugient dans leur identité collective, c'est le monde qui court éperdument après l'adolescence. Et ce renversement constitue, comme le remarque Fellini avec une certaine stupeur, la grande révolution culturelle de l'époque postmoderne   « je me demande ce qui a bien pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que, soudainement, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle vérité absolue. Les jeunes, les jeunes, les jeunes... On eût dit qu'ils venaient d'arriver dans leurs navires spatiaux [ ... ] Seul un délire collectif peut nous avoir fait considérer comme des maîtres dépositaires de toutes les vérités des garçons de quinze ans 1. »
Qu'est ce qui a bien pu se passer, en effet? Aussi énigmatique soit il, le délire dont parle Fellini n'a pas surgi du néant : le terrain était préparé et l'on peut dire que le long processus de conversion à l'hédonisme de la consommation engagé par les sociétés occidentales, culmine aujourd'hui dans l'idolâtrie des valeurs juvéniles. Le Bourgeois est mort, vive l'Adolescent! L'un sacrifiait le plaisir de vivre à l'accumulation des richesses et mettait, selon la formule de Stefan Zweig, « l'apparence morale au dessus de l'être humain »; témoignant d'une impatience égale devant les rigidités de l'ordre moral et les exigences de la pensée, le second veut, avant tout, s'amuser, se délasser, échapper dans le loisir aux rigueurs de l'école, et c'est pourquoi l'industrie culturelle trouve en lui la forme d'humanité la plus rigoureusement conforme à sa propre essence.
Ce qui ne veut pas dire que l'adolescence soit enfin devenue le plus bel âge de la vie. Autrefois niés en tant que peuple, les jeunes le sont aujourd'hui en tant qu'individus. La jeunesse est désormais un bloc, un monolithe, une quasi espèce On ne peut plus avoir vingt ans sans apparaîtr aussitôt comme le porte parole de sa génération « Nous, les jeunes... » : les copains attentifs et le parents attendris, les instituts de sondage et le monde de la consommation veillent ensemble à la perpétuation de ce conformisme et à ce que nul ne puisse jamais s'exclamer : « J'ai vingt ans, c'est mon âge, ce n'est pas mon être, et je ne laisserai personne m'enfermer dans cette détermination. »
Et les jeunes sont d'autant moins enclins transcender leur groupe d'âge (leur « bio classe » dirait Edgar Morin) que toutes les pratiques adultes entament, pour se mettre à leur portée, une cure de désintellectualisation : c'est vrai, on l'a vu, de l'Éducation, mais aussi de la Politique (qui voit les partis en compétition pour le pouvoir s'évertuer identiquement à « moderniser » leur look et leur message, tout en s'accusant mutuellement d'être « vieux dans leur tête »), du Journalisme «animateur d'un magazine télévisé français d'information et de loisir ne confiait il pas récemment qu'il devait son succès aux « moins de quinze ans entourés de leur mère » et à leur attirance pour « nos rubriques chanson, pub, musique' » », de l'Art et de la Littérature (dont certains chefs doeuvre sont déjà disponibles, en France tout au moins, sous la forme « brève et artistique » du clip culturel), de la Morale (comme en témoignent les grands concerts humanitaires en mondiovision) et de la Religion (si l'on en juge par les voyages de Jean Paul II).
Pour justifier ce rajeunissement général et ce triomphe du cucul sur la pensée, on invoque habituellement l'argument d'efficacité : en pleine période de quant à soi, de volets clos, de repli sur la sphère privée, l'alliance de la charité et du rock'n'roll réunit instantanément des sommes fabuleuses; quant au pape, il déplace des foules immenses, au moment même où les meilleurs experts diagnostiquent la mort de Dieu. A y regarder de près pourtant, un tel pragmatisme se révèle totalement illusoire. Les grands concerts pour l'Éthiopie, par exemple, ont subventionné la déportation des populations qu'ils devaient aider à nourrir. C'est le gouvernement éthiopien, on s'en doute, qui est responsable de ce détournement de fonds. Il n'empêche: le gâchis aurait pu être évité si les organisateurs et les participants de cette grand messe mondiale avaient consenti à distraire leur attention de la scène pour réfléchir, ne fût ce que sommairement, aux problèmes soulevés par l'interposition d'une dictature entre les enfants qui chantent et qui dansent, et les enfants affamés. Le succès que rencontre Jean Paul II, d'autre part, tient à sa manière et non à la substance de ses propos : il déchaînerait le même enthousiasme s'il autorisait l'avortement ou s'il décidait que le célibat des prêtres perdait, à partir de maintenant, tout caractère d'obligation. Son spectacle, comme celui des autres super stars, vide les têtes pour mieux en mettre plein la vue, et ne véhicule aucun message, mais les engloutit tous dans une grandiose profusion de son et de lumière. Croyant ne céder à la mode que sur la forme, il oublie, ou feint d'oublier, que cette mode là vise précisément l'anéantissement de la signification. Avec la culture, la religion et la charité rock, ce n'est pas la jeunesse qui est touchée par les grands discours, c'est l'univers du discours lui même qui est remplacé par celui des vibrations et de la danse.
Face au reste du monde, le peuple jeune ne défendait pas seulement des goûts et des valeurs spécifiques. Il mobilisait également, nous dit son grand thuriféraire, «d'autres aires cervicales que celles de l'expression langagière. Conflit de générations, mais aussi conflit d'hémisphères différenciés du cerveau (la reconnaissance non verbale contre la verbalisation), hémisphères longtemps aveugles, en l'occurence l'un à l'autre' ». La bataille a été rude, mais ce qu'on appelle aujourd'hui communication, l'atteste : l'hémisphère non verbal a fini par l'emporter, le clip a eu raison de la conversation, la société est « enfin devenue adolescente ». Et, à défaut de savoir soulager les victimes de la famine, elle a trouvé, lors des concerts pour l'Éthiopie, son hymne international   We are the world, we are the children. Nous sommes le monde, nous sommes les enfants.

Le Zombie et le Fanatique (dernière page du livre)
La barbarie a donc fini par s'emparer de la culture. A l'ombre de ce grand mot, l'intolérance croît, en même temps que l'infantilisme. Quand ce n'est pas l'identité culturelle qui enferme l'individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l'accès au doute, à l'ironie, à la raison   à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c'est l'industrie du loisir, cette création de l'âge technique qui réduit les oeuvres de l'esprit à l'état de pacotille (ou, comme on dit en Amérique, d'entertainment). Et la vie avec la pensée cède doucement la place au face à face terrible et dérisoire du fanatique et du zombie.





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