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Anatole France

Histoire contemporaine II

Le mannequin d’osier



BeQ

Anatole France

Histoire contemporaine II

Le mannequin d’osier

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 997 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Les contes de Jacques Tournebroche

L’orme du Mail

L’Histoire contemporaine

comprend quatre volumes :

1. L’orme du Mail.

2. Le mannequin d’osier.

3. L’anneau d’améthyste.

4. Monsieur Bergeret à Paris.

Le mannequin d’osier

Édition de référence :

Paris, Calmann Lévy, Éditeur.

I


Dans son cabinet de travail, au bruit clair et mécanique du piano sur lequel ses filles exécutaient, non loin, des exercices difficiles, M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres, préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide. Le cabinet de travail de M. Bergeret n’avait qu’une fenêtre, mais grande, qui en occupait tout un côté et qui laissait entrer plus d’air que de lumière, car les croisées en étaient mal jointes et les vitres offusquées par un mur haut et proche. Poussée contre cette fenêtre, la table de M. Bergeret en recevait les reflets d’un jour avare et sordide. À vrai dire, ce cabinet de travail, où le maître de conférences aiguisait ses fines pensées d’humaniste, n’était qu’un recoin difforme, ou plutôt un double recoin derrière la cage du grand escalier dont la rotondité indiscrète, s’avançant vers la fenêtre, ne ménageait à droite et à gauche que deux angles déraisonnables et inhumains. Opprimé par ce monstrueux ventre de maçonnerie, qu’habillait un papier vert, M. Bergeret avait trouvé à peine, dans cette pièce hostile, en horreur à la géométrie et à la raison élégante, une étroite surface plane où ranger ses livres sur des planches de sapin, au long desquelles la file jaune des Tübner baignait dans une ombre éternelle. Lui-même, pressé contre la fenêtre, y écrivait d’un style glacé par l’air malin, heureux s’il ne trouvait pas ses manuscrits bouleversés et tronqués, et ses plumes de fer entrouvrant un bec mutilé ! C’était l’effet ordinaire du passage de madame Bergeret dans le cabinet du professeur où elle venait écrire le linge et la dépense. Et madame Bergeret y déposait le mannequin sur lequel elle drapait les jupes taillées par elle. Il était là, debout, contre les éditions savantes de Catulle et de Pétrone, le mannequin d’osier, image conjugale.

M. Bergeret préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide, et il aurait trouvé dans ce travail, à défaut de joie, la paix de l’esprit et l’inestimable tranquillité de l’âme, s’il n’avait pas quitté les particularités de métrique et de linguistique, auxquelles il se devait attacher uniquement, pour considérer le génie, l’âme et les formes de ce monde antique dont il étudiait les textes, pour s’abandonner au désir de voir de ses yeux ces rivages dorés, cette mer bleue, ces montagnes roses, ces belles campagnes où le poète conduit ses héros, et pour déplorer amèrement qu’il ne lui eût pas été permis, comme à Gaston Boissier, comme à Gaston Deschamps, de visiter les rives où fut Troie, de contempler les paysages virgiliens, de respirer le jour en Italie, en Grèce et dans la sainte Asie. Son cabinet de travail lui en parut triste, et un grand dégoût envahit son cœur. Il fut malheureux par sa faute. Car toutes nos misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu’elles viennent du dehors, mais nous les formons au-dedans de nous de notre propre substance.

Ainsi M. Bergeret, sous l’énorme cylindre de plâtre, composait sa tristesse et ses ennuis en songeant que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait l’âme vulgaire et n’était plus belle, et que les combats d’Énée et de Turnus étaient insipides. Il fut distrait de ces pensées par la venue de M. Roux, son élève, qui, faisant son année de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote bleue.

– Hé ! dit M. Bergeret, voici qu’ils ont travesti mon meilleur latiniste en héros !

Et comme M. Roux se défendait d’être un héros :

– Je m’entends, dit le maître de conférences. J’appelle proprement héros un porteur de sabre. Si vous aviez un bonnet à poil, je vous nommerais grand héros. C’est bien le moins qu’on flatte un peu les gens qu’on envoie se faire tuer. On ne saurait les charger à meilleur marché de la commission. Mais puissiez-vous, mon ami, n’être jamais immortalisé par un acte héroïque, et ne devoir qu’à vos connaissances en métrique latine les louanges des hommes ! C’est l’amour de mon pays qui seul m’inspire ce vœu sincère. Je me suis persuadé, par l’étude de l’histoire, qu’il n’y avait guère d’héroïsme que chez les vaincus et dans les déroutes. Les Romains, peuple moins prompt à la guerre qu’on ne pense et qui fut souvent battu, n’eurent des Decius qu’aux plus fâcheux moments. À Marathon, l’héroïsme de Cynégire est situé précisément au point faible pour les Athéniens qui, s’ils arrêtèrent l’armée barbare, ne purent l’empêcher de s’embarquer avec toute la cavalerie persane qui venait de se rafraîchir dans la plaine. Il ne paraît pas d’ailleurs que les Perses aient fait grand effort dans cette bataille.

M. Roux posa son sabre dans un coin du cabinet et s’assit sur la chaise que lui offrit son maître.

– Il y a, dit-il, quatre mois que je n’ai entendu une parole intelligente. Moi-même j’ai concentré depuis quatre mois toutes les facultés de mon esprit à me concilier mon caporal et mon sergent-major par des largesses mesurées. C’est la seule partie de l’art militaire que je sois parvenu à posséder parfaitement. C’est aussi la plus importante. Cependant j’ai perdu toute aptitude à comprendre les idées générales et les pensées subtiles. Et vous me dites, mon cher maître, que les Grecs ont été vaincus à Marathon et que les Romains n’étaient pas belliqueux. Ma tête se perd.

M. Bergeret répondit tranquillement :

– J’ai dit seulement que les forces barbares n’avaient pas été entamées par Miltiade. Quant aux Romains, ils n’étaient pas essentiellement militaires, puisqu’ils firent des conquêtes profitables et durables, au rebours des vrais militaires qui prennent tout et ne gardent rien, comme, par exemple, les Français.

» Ceci encore est à noter que, dans la Rome des rois, les étrangers n’étaient pas admis à servir comme soldats. Mais les citoyens, au temps du bon roi Servius Tullius, peu jaloux de garder seuls l’honneur des fatigues et des périls, y convièrent les étrangers domiciliés dans la ville. Il y a des héros ; il n’y a pas de peuples de héros ; il n’y a pas d’armées de héros. Les soldats n’ont jamais marché que sous peine de mort. Le service militaire fut odieux même à ces pâtres du Latium qui acquirent à Rome l’empire du monde et la gloire d’être déesse. Porter le fourniment leur fut si dur que le nom de ce fourniment, ærumna, exprima ensuite chez eux l’accablement, la fatigue du corps et de l’esprit, la misère, le malheur, les désastres. Bien menés, ils firent, non point des héros, mais de bons soldats et de bons terrassiers ; peu à peu ils conquirent le monde et le couvrirent de routes et de chaussées. Les Romains ne cherchèrent jamais la gloire : ils n’avaient pas d’imagination. Ils ne firent que des guerres d’intérêt, absolument nécessaires. Leur triomphe fut celui de la patience et du bon sens.

» Les hommes se déterminent par leur sentiment le plus fort. Chez les soldats, comme dans toutes les foules, le sentiment le plus fort est la peur. Ils vont à l’ennemi comme au moindre danger. Les troupes en ligne sont mises, de part et d’autre, dans l’impossibilité de fuir. C’est tout l’art des batailles. Les armées de la République furent victorieuses parce qu’on y maintenait avec une extrême rigueur les mœurs de l’ancien régime, qui étaient relâchées dans les camps des alliés. Nos généraux de l’an II étaient des sergents la Ramée qui faisaient fusiller une demi-douzaine de conscrits par jour pour donner du cœur aux autres, comme disait Voltaire, et les animer du grand souffle patriotique.

– C’est bien possible, dit M. Roux. Mais il y a autre chose. C’est la joie innée de tirer des coups de fusil. Vous savez, mon cher maître, que je ne suis pas un animal destructeur. Je n’ai pas de goût pour le militarisme. J’ai même des idées humanitaires très avancées et je crois que la fraternité des peuples sera l’œuvre du socialisme triomphant. Enfin j’ai l’amour de l’humanité. Mais, dès qu’on me fiche un fusil dans la main, j’ai envie de tirer sur tout le monde. C’est dans le sang...

M. Roux était un beau garçon robuste, qui s’était vite débrouillé au régiment. Les exercices violents convenaient à son tempérament sanguin. Et comme il était, de plus, excessivement rusé, il avait, non pas pris le métier en goût, mais rendu supportable la vie de caserne, et conservé sa santé et sa belle humeur.

– Vous n’ignorez pas, cher maître, ajouta-t-il, la force de la suggestion. Il suffit de donner à un homme une baïonnette au bout d’un fusil pour qu’il l’enfonce dans le ventre du premier venu et devienne, comme vous dites, un héros.

La voix méridionale de M. Roux vibrait encore quand madame Bergeret entra dans le cabinet de travail, où ne l’attirait point d’ordinaire la présence de son mari. M. Bergeret remarqua qu’elle avait sa belle robe de chambre rose et blanche.

Elle étala une grande surprise de trouver là M. Roux ; elle venait, disait-elle, demander à M. Bergeret un livre de poésie, pour se distraire.

Le maître de conférences remarqua encore, sans y prendre d’ailleurs aucun intérêt, qu’elle était devenue tout à coup presque jolie, aimable.

M. Roux ôta de dessus un vieux fauteuil de molesquine le Dictionnaire de Freund et fit asseoir madame Bergeret. M. Bergeret considéra tour à tour les in-quarto poussés contre le mur et madame Bergeret qui y avait été substituée dans le fauteuil et il songea que ces deux groupes de substance, si différenciés qu’ils fussent à l’heure actuelle et si divers quant à l’aspect, la nature et l’usage, avaient présenté une similitude originelle et l’avaient longtemps gardée lorsque l’un et l’autre, le dictionnaire et la dame, flottaient encore à l’état gazeux dans la nébuleuse primitive.

« Car enfin, se disait-il, madame Bergeret nageait dans l’infini des âges, informe, inconsciente, éparse en légères lueurs d’oxygène et de carbone. Les molécules, qui devaient un jour composer ce lexique latin, gravitaient en même temps, durant les âges, dans cette même nébuleuse d’où devaient sortir enfin des monstres, des insectes et un peu de pensée. Il a fallu une éternité pour produire mon dictionnaire et ma femme, monuments de ma pénible vie, formes défectueuses, parfois importunes. Mon dictionnaire est plein d’erreurs. Amélie contient une âme injurieuse dans un corps épaissi. C’est pourquoi il n’y a guère à espérer qu’une éternité nouvelle crée enfin la science et la beauté. Nous vivons un moment et nous ne gagnerions rien à vivre toujours. Ce n’est ni le temps, ni l’espace qui fit défaut à la nature, et nous voyons son ouvrage ! »

Et M. Bergeret parla encore dans son cœur inquiet :

« Mais qu’est-ce que le temps, sinon les mouvements mêmes de la nature, et puis-je dire qu’ils sont longs ou qu’ils sont courts ? La nature est cruelle et banale. Mais d’où vient que je le sais ? Et comment me tenir hors d’elle pour la connaître et la juger ? Je trouverais l’univers meilleur, peut-être, si j’y avais une autre place. »

Et M. Bergeret, sortant de sa rêverie, se pencha pour assurer contre la muraille l’amas chancelant des in-quarto.

– Vous êtes un peu bruni, monsieur Roux, dit madame Bergeret, et il me semble, un peu maigri. Mais cela ne vous va pas mal.

– Les premiers mois sont fatigants, répondit M. Roux. Évidemment, l’exercice à six heures du matin, dans la cour du quartier, par huit degrés de froid, est pénible, et l’on ne surmonte pas tout de suite les dégoûts de la chambrée. Mais la fatigue est un grand remède et l’abêtissement une précieuse ressource. On vit dans une stupeur qui fait l’effet d’une couche d’ouate. Comme on ne dort, la nuit, que d’un sommeil à tout moment interrompu, on n’est pas bien éveillé le jour. Et cet état d’automatisme léthargique où l’on demeure est favorable à la discipline, conforme à l’esprit militaire, utile au bon ordre physique et moral des troupes.

En somme, M. Roux n’avait pas à se plaindre. Mais il avait un ami, Deval, élève, pour le malais, de l’École des langues orientales, qui était malheureux et accablé. Deval, intelligent, instruit, courageux, mais roide de corps et d’esprit, gauche et maladroit, avait un sentiment précis de la justice qui l’éclairait sur ses droits et sur ses devoirs. Il souffrait de cette clairvoyance. Deval était depuis vingt-quatre heures à la caserne quand le sergent Lebrec lui demanda, dans des termes qu’il fallut adoucir pour l’oreille de madame Bergeret, quelle personne peu estimable avait bien pu donner le jour à un veau aussi mal aligné que le numéro 5. Deval fut lent à s’assurer qu’il était lui-même le veau numéro 5. Il attendit d’être consigné pour n’avoir plus de doute à ce sujet. Et même alors il ne comprit pas qu’on offensât l’honneur de madame Deval, sa mère, parce qu’il était lui-même inexactement aligné. La responsabilité inattendue de sa mère en cette circonstance contrariait son idéal de justice. Il en garde, après quatre mois, un étonnement douloureux.

– Votre ami Deval, répondit M. Bergeret, avait pris à contresens un discours martial, que je place parmi ceux qui ne peuvent que hausser le moral des hommes et exciter leur émulation en leur donnant envie de mériter les galons, afin de tenir à leur tour de semblables propos, qui marquent évidemment la supériorité de celui qui les tient sur ceux auxquels il les adresse. Il faut prendre garde de ne pas diminuer la prérogative des chefs armés, comme le fit, dans une circulaire récente, un ministre de la guerre civil et plein de civilité, urbain et plein d’urbanité, honnête homme qui, pénétré de la dignité du citoyen militaire, prescrivit aux officiers et aux sous-officiers de ne pas tutoyer leurs hommes, sans s’apercevoir que le mépris de l’inférieur est un grand principe d’émulation et le fondement de la hiérarchie. Le sergent Lebrec parlait comme un héros qui forme des héros. Il m’a été possible de rétablir sa harangue dans la forme originale ; car je suis philologue. Eh bien, je n’hésite pas à dire que ce sergent Lebrec fut sublime en associant l’honneur d’une famille à l’alignement d’un conscrit dont la bonne tenue importe au succès des batailles, et en rattachant de la sorte, jusque dans ses origines, le numéro 5 au régiment et au drapeau...

» Après cela, vous me direz peut-être que, donnant dans le travers commun à tous les commentateurs, je prête à mon auteur des intentions qu’il n’avait pas. Je vous accorde qu’il y eut une part d’inconscience dans le discours mémorable du sergent Lebrec. Mais c’est là le génie. On le fait éclater sans en mesurer la force.

M. Roux répondit en souriant qu’il croyait aussi qu’il y avait une certaine part d’inconscience dans l’inspiration du sergent Lebrec.

Mais madame Bergeret dit sèchement à M. Bergeret :

– Je ne te comprends pas, Lucien. Tu ris de ce qui n’est pas risible et l’on ne sait jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. Il n’y a pas de conversation possible avec toi.

– Ma femme pense comme le doyen, dit M. Bergeret. Il faut leur donner raison à tous deux.

– Ah ! s’écria madame Bergeret, je te conseille de parler du doyen ! Tu t’es ingénié à lui déplaire et maintenant tu te mords les doigts de ton imprudence. Tu as trouvé moyen encore de te brouiller avec le recteur. Je l’ai rencontré dimanche à la promenade, où j’étais avec mes filles ; et il m’a à peine saluée.

Elle se tourna vers le jeune soldat :

– Monsieur Roux, je sais que mon mari vous aime beaucoup. Vous êtes son élève préféré. Il vous prédit un brillant avenir.

M. Roux, basané, crépu, les dents éclatantes, sourit sans modestie.

– Monsieur Roux, persuadez à mon mari de ménager les gens qui peuvent lui être utiles. Le vide se fait autour de nous.

– Quelle idée, madame ! murmura M. Roux.

Et il détourna la conversation.

– Les paysans ont de la peine à tirer leurs trois ans. Ils souffrent. Mais on ne le sait pas, parce qu’ils n’expriment rien que d’une façon commune. Loin de la terre qu’ils aiment d’un amour animal, ils traînent leur douleur muette, monotone et profonde. Ils n’ont pour les distraire, dans l’exil et dans la captivité, que la peur des chefs et la fatigue du métier. Tout leur est étranger et difficile. Il y a dans ma compagnie deux Bretons qui n’ont pu retenir, après six semaines de leçons, le nom de notre colonel. Chaque matin, alignés devant le sergent, nous apprenons ce nom avec eux, l’instruction militaire étant la même pour tous. Notre colonel se nomme Dupont. Il en va ainsi de tous les exercices. Les hommes ingénieux et adroits y attendent indéfiniment les stupides.

M. Bergeret demanda si les officiers cultivaient, comme le sergent Lebrec, l’éloquence martiale.

– J’ai, répondit M. Roux, un capitaine tout jeune qui observe, au contraire, la plus exquise politesse. C’est un esthète, un rose-croix. Il peint des vierges et des anges très pâles, dans des ciels roses et verts. C’est moi qui fais les légendes de ses tableaux. Pendant que Deval est de corvée dans la cour du quartier, je suis de service chez mon capitaine qui me commande des vers. Il est charmant. Il s’appelle Marcel de Lagère, et il expose à l’Œuvre sous le pseudonyme de Cyne.

– Est-ce qu’il est aussi un héros ? demanda M. Bergeret.

– Un saint Georges, répondit M. Roux. Il se fait une idée mystique du métier militaire. Il dit que c’est un état idéal. On va, sans voir, au but inconnu. On s’achemine, pieux, chaste et grave, vers des dévouements mystérieux et nécessaires. Il est exquis. Je lui apprends le vers libre et la prose rythmée. Il commence à faire des proses sur l’armée. Il est heureux, il est tranquille, il est doux. Une seule chose le désole, c’est le drapeau. Il trouve que le bleu, le blanc et le rouge en sont d’une violence inique. Il voudrait un drapeau rose ou lilas. Il a des rêves de bannières célestes. « Encore, dit-il avec mélancolie, si les trois couleurs partaient de la hampe, comme trois flammes d’oriflamme, ce serait supportable. Mais leur disposition verticale coupe les plis flottants avec une absurdité cruelle ! » Il souffre. Mais il est patient et courageux. Je vous répète que c’est un saint Georges.

– Sur le portrait que vous m’en faites, dit madame Bergeret, j’éprouve pour lui une vive sympathie.

Elle dit et regarda M. Bergeret avec sévérité.

– Mais les autres officiers, demanda M. Bergeret, ne les étonne-t-il pas ?

– Nullement, répondit M. Roux. Au mess et dans les réunions, il ne dit rien. Il a l’air d’un officier comme un autre.

– Et les soldats, quelle idée se font-ils de lui ?

– Au quartier, les hommes ne voient jamais leurs officiers.

– Vous dînez avec nous, monsieur Roux, dit madame Bergeret. Ce sera un vrai plaisir que vous nous ferez.

Cette parole suggéra d’abord à M. Bergeret l’idée d’une tourte. Chaque fois que madame Bergeret faisait à l’improviste une invitation à dîner, elle commandait une tourte chez le pâtissier Magloire, et de préférence une tourte maigre, comme plus délicate. M. Bergeret se représenta donc, sans convoitise et par un pur effet de son intelligence, une tourte aux œufs ou au poisson, fumant dans un plat à filets bleus, sur la nappe damassée. Vision prophétique et vulgaire. Puis il songea qu’il fallait que madame Bergeret estimât singulièrement M. Roux pour le prier à dîner, car Amélie faisait rarement à un étranger les honneurs de sa table modique. Elle craignait avec raison la dépense et le tracas ; les jours où elle donnait à dîner étaient signalés par des bruits d’assiettes brisées, par les cris d’épouvante et les larmes indignées de la jeune servante Euphémie, par une âcre fumée qui remplissait tout l’appartement et par une odeur de cuisine qui, pénétrant dans le cabinet de travail, incommodait M. Bergeret parmi les ombres d’Énée, de Turnus et de la timide Lavinie. Pourtant, le maître de conférences fut content de savoir que M. Roux, son élève, mangerait ce soir à sa table. Car il aimait le commerce des hommes et se plaisait aux longues causeries.

Madame Bergeret reprit :

– Vous savez, monsieur Roux, ce sera à la fortune du pot.

Et elle sortit pour donner des ordres à la jeune Euphémie.

– Mon cher ami, dit M. Bergeret à son élève, proclamez-vous toujours l’excellence du vers libre ? Pour ma part, je sais que les formes poétiques varient selon les temps comme selon les lieux. Je n’ignore pas que le vers français a subi, dans le cours des âges, d’incessantes modifications et je puis, caché derrière mes cahiers de métrique, sourire discrètement du préjugé religieux des poètes, qui ne veulent point qu’on touche à l’instrument consacré par leur génie. Je remarque qu’ils ne donnent point la raison des règles qu’ils suivent, et j’incline à croire que cette raison ne saurait être cherchée dans le vers lui-même, mais plutôt dans le chant qui l’accompagnait primitivement. Enfin, je suis propre à concevoir les nouveautés pour cela même que je me laisse conduire par l’esprit scientifique qui, de nature, est moins conservateur que l’esprit artiste. Pourtant, je conçois mal le vers libre, dont la définition m’échappe. L’incertitude de ses limites me trouble et...

Un homme jeune encore, gracieux, aux fins traits de bronze, entra alors dans le cabinet du maître de conférences. C’était le commandeur Aspertini, de Naples, philologue, agronome, député au Parlement italien, qui, depuis dix ans, entretenait avec M. Bergeret une docte correspondance, à la manière des grands humanistes de la Renaissance et du XVIIsiècle, et qui ne manquait pas d’aller voir son correspondant ultramontain à chaque voyage qu’il faisait en France. Carlo Aspertini était grandement estimé par tout le monde savant pour avoir lu, dans un des rouleaux carbonisés de Pompéi, tout un traité d’Épicure. Maintenant il s’adonnait à l’agriculture, à la politique et aux affaires ; mais il aimait chèrement la numismatique, et ses mains élégantes avaient besoin de toucher des médailles. Ce qui l’attirait à ***, c’était, en même temps que le plaisir d’y trouver M. Bergeret, la volupté de revoir l’incomparable collection de monnaies antiques, léguée à la bibliothèque de la ville par Boucher de La Salle. Il y venait aussi collationner les lettres de Muratori qui s’y trouvent. Ces deux hommes, que la science faisait concitoyens, se chargèrent de félicitations mutuelles. Puis, comme le Napolitain s’avisa qu’un militaire se tenait près d’eux, dans le studio, M. Bergeret l’avertit que ce soldat gaulois était un jeune philologue, plein de zèle pour l’étude de la langue latine.

– Cette année, ajouta M. Bergeret, il apprend, dans une cour de caserne, à mettre un pied devant l’autre. Et vous voyez en lui ce que notre brillant divisionnaire, le général Cartier de Chalmot, nomme l’outil tactique élémentaire, vulgairement un soldat. Monsieur Roux, mon élève, est soldat. Il en sent l’honneur, ayant l’âme bien née. À vrai dire, c’est un honneur qu’il partage à cette heure avec tous les jeunes hommes de la fière Europe, et dont jouissent comme lui vos Napolitains, depuis qu’ils font partie d’une grande nation.

– Sans manquer au loyalisme qui m’attache à la maison de Savoie, répondit le commandeur, je reconnais que le service militaire et l’impôt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire sous un gouvernement léger. Il n’aime ni payer, ni servir. Un législateur doit mieux comprendre les nécessités de la vie nationale. Mais vous savez que, pour ma part, j’ai toujours combattu la politique des mégalomanes et que je déplore ces grands armements qui arrêtent tout progrès intellectuel, moral et matériel dans l’Europe continentale. C’est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.

– Je n’en prévois pas la fin, répondit M. Bergeret. Personne ne la désire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs d’État ne peuvent souhaiter le désarmement, qui rendrait leur fonction difficile et mal sûre, et leur ferait perdre un admirable instrument de règne. Car les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline militaire les forme à l’obéissance et l’on ne craint chez elles ni insurrections, ni troubles, ni tumultes d’aucune sorte. Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir, ou même son absence, comme on l’a vu en France.

M. Bergeret en était à ce point de ses considérations politiques lorsque éclata, du côté de la cuisine prochaine, un bruit de graisses répandues sur un brasier ; le maître de conférences en induisit que la jeune Euphémie avait, selon la coutume des jours de gala, renversé sa casserole dans le fourneau, après l’y avoir imprudemment dressée sur une pyramide de charbons. Il reconnut qu’un tel fait se produisait avec la rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une exécrable odeur de graillon pénétra dans le cabinet de travail et M. Bergeret poursuivit en ces mots le cours de ses idées :

– Si l’Europe n’était pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des insurrections éclater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie. Mais les forces obscures qui, par moments, soulèvent les pavés des capitales, trouvent aujourd’hui un emploi régulier dans les corvées de quartier, le pansage des chevaux et le sentiment patriotique.

» Le grade de caporal donne une issue convenablement ménagée à l’énergie des jeunes héros qui, libres, eussent fait des barricades pour se dégourdir les bras, et je viens précisément d’apprendre qu’un sergent du nom de Lebrec prononce des harangues sublimes. En blouse, ce héros aspirerait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre. La paix intérieure est facile à maintenir dans les nations armées, et vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernières années, Paris, une fois, s’est quelque peu agité, c’est que le mouvement avait été communiqué par un ministre de la guerre. Un général avait pu faire ce qu’un tribun n’aurait pas fait. Et quand ce général fut détaché de l’armée, il le fut en même temps de la nation et perdit sa force. Que l’État soit monarchie, empire ou république, ses chefs ont donc intérêt à maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une armée au lieu de gouverner une nation.

» Le désarmement, qu’ils ne souhaitent pas, n’est pas désiré non plus par les peuples. Les peuples supportent très volontiers le service militaire, qui, sans être délicieux, correspond à l’instinct violent et ingénu de la plupart des hommes, s’impose à eux comme l’expression la plus simple, la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et l’éclat de l’appareil, par l’abondance du métal qui y est employé, les exalte, enfin, par les seules images de puissance, de grandeur et de gloire qu’ils soient capables de se représenter. Ils s’y ruent en chantant ; sinon, ils y sont mis de force. Aussi ne vois-je pas la fin de cet état honorable qui appauvrit et abêtit l’Europe.

– Il y a deux portes pour en sortir, répondit le commandeur Aspertini : la guerre et la banqueroute.

– La guerre ! répliqua M. Bergeret. Il est visible que les grands armements la retardent en la rendant trop effrayante et d’un succès incertain pour l’un et l’autre adversaire. Quant à la banqueroute, je la prédisais, l’autre jour, sur un banc du Mail, à monsieur l’abbé Lantaigne, supérieur de notre grand séminaire. Mais il ne faut pas m’en croire. Vous avez trop étudié l’histoire du Bas-Empire, cher monsieur Aspertini, pour ne pas savoir qu’il y a, dans les finances des peuples, des ressources mystérieuses, dont la connaissance échappe aux économistes. Une nation ruinée peut vivre cinq cents ans d’exactions et de rapines, et comment supputer ce que la misère d’un grand peuple fournit de canons, de fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de paille et d’avoine à ses défenseurs ?

– Ce langage est spécieux, répliqua le commandeur Aspertini. Pourtant, je crois discerner l’aurore de la paix universelle.

Et l’aimable Napolitain, d’une voix chantante, dit ses espérances et ses rêves, dans les roulements sourds du couperet, qui, de l’autre côté du mur, sur la table de cuisine, faisait, aux mains de la jeune Euphémie, un hachis pour M. Roux.

– Vous vous rappelez, monsieur Bergeret, disait le commandeur Aspertini, l’endroit du Don Quichotte où, Sancho s’étant plaint d’essuyer sans trêve les plus cruelles disgrâces, l’ingénieux chevalier lui répond que cette longue misère est signe d’un bonheur prochain. « Car, dit-il, la fortune étant changeante, nos maux ont déjà trop duré pour ne pas bientôt faire place à la félicité. » La seule loi du changement...

Le reste de ces heureux propos se perdit dans l’explosion d’une bouillotte d’eau, suivie de cris inhumains, poussés par Euphémie, fuyant épouvantée ses fourneaux.

Alors M. Bergeret, attristé par l’inélégance de sa vie étroite, rêva de quelque villa où, sur une blanche terrasse, au bord d’un lac bleu, il mènerait de paisibles entretiens avec le commandeur Aspertini et M. Roux, dans le parfum des myrtes, à l’heure où la lune amoureuse vient se tremper dans un ciel pur comme le regard des dieux bons, et doux comme l’haleine des déesses.

Mais sortant bientôt de ce songe, il reprit sa part dans l’entretien commencé.

– La guerre, dit-il, a des conséquences infinies. J’apprends, par une lettre de mon excellent ami William Harrison, que la science française est méprisée en Angleterre depuis 1871 et qu’on affecte d’ignorer dans les universités d’Oxford, de Cambridge et de Dublin le manuel d’archéologie de Maurice Raynouard, qui pourtant est de nature à rendre aux étudiants plus de services que tout autre ouvrage similaire. Mais on ne veut pas se mettre à l’école des vaincus. Et, pour en croire un professeur sur les caractères de l’art éginétique ou sur les origines de la poterie grecque, il faut que ce professeur appartienne à la nation qui excelle à fondre des canons. Parce que le maréchal de Mac-Mahon fut battu en 1870 à Sedan et que le général Chanzy perdit, l’année suivante, son armée dans le Maine, mon confrère Maurice Raynouard est repoussé d’Oxford en 1897. Telles sont les suites lentes, détournées et sûres de l’infériorité militaire. Et il n’est que trop vrai que d’une trogne à épée dépend le sort des Muses.

– Cher monsieur, dit le commandeur Aspertini, je vous répondrai avec la liberté permise à un ami. Reconnaissons d’abord que la pensée française entre comme autrefois dans la circulation du monde. Le manuel d’archéologie de votre très savant compatriote Maurice Raynouard n’a pas pris place sur les pupitres des universités anglaises, mais vos pièces de théâtre sont représentées sur toutes les scènes du globe, les romans d’Alphonse Daudet et ceux d’Émile Zola sont traduits dans toutes les langues ; les toiles de vos peintres ornent les galeries des deux mondes ; les travaux de vos savants jettent encore un éclat universel. Et, si votre âme ne fait plus frissonner l’âme des nations, si votre voix ne fait plus battre le cœur de toute l’humanité, c’est que vous ne voulez plus être les apôtres de la justice et de la fraternité, c’est que vous ne prononcez plus les saintes paroles qui consolent et qui fortifient ; c’est que la France n’est plus l’amie du genre humain, la concitoyenne des peuples ; c’est qu’elle n’ouvre plus les mains pour répandre ces semences de liberté qu’elle jetait jadis par le monde avec une telle abondance et d’un geste si souverain, que longtemps toute belle idée humaine parut une idée française ; c’est qu’elle n’est plus la France des philosophes et de la Révolution et qu’il n’y a plus, dans les greniers voisins du Panthéon et du Luxembourg, de jeunes maîtres écrivant, la nuit, sur une table de bois blanc, ces pages qui font tressaillir les peuples et pâlir les tyrans. Ne vous plaignez donc pas d’avoir perdu la gloire que redoute votre prudence.

» Surtout, ne dites pas que vos disgrâces viennent de vos défaites. Dites qu’elles viennent de vos fautes. Une nation ne souffre pas plus d’une bataille perdue qu’un homme robuste ne souffre d’une égratignure reçue dans un duel à l’épée. C’est une atteinte qui ne doit causer qu’un trouble passager dans l’économie et un affaiblissement réparable. Il suffit, pour y remédier, d’un peu d’esprit, d’adresse et de sens politique. La première habileté, la plus nécessaire, et certes la plus facile, est de tirer de la défaite tout l’honneur militaire qu’elle peut donner. À bien prendre les choses, la gloire des vaincus égale celle des vainqueurs, et elle est plus touchante. Il convient, pour rendre un désastre admirable, de célébrer le général et l’armée qui l’ont essuyé, et de publier ces beaux épisodes qui assurent la supériorité morale de l’infortune. Il s’en découvre dans les retraites même les plus précipitées. Les vaincus doivent donc tout d’abord orner, parer, dorer leur défaite, et la marquer des signes frappants de la grandeur et de la beauté. On voit dans Tite-Live que les Romains n’y manquèrent pas et qu’ils ont suspendu des palmes et des guirlandes aux glaives rompus de la Trebbia, du Trasimène et de Cannes. Il n’est pas jusqu’à l’inaction désastreuse de Fabius qu’ils n’aient glorifiée, à ce point qu’après vingt-deux siècles on admire la sagesse du Cunctator, qui n’était qu’une vieille bête. C’est le premier art des vaincus.

– Cet art n’est pas perdu, dit M. Bergeret. L’Italie sut le pratiquer, de nos jours, après Novare, après Lissa, après Adoua.

– Cher monsieur, reprit le commandeur Aspertini, quand une armée italienne capitule, nous estimons justement que cette capitulation est glorieuse. Un gouvernement qui présente la défaite dans des conditions esthétiques rallie à l’intérieur l’opinion des patriotes et se rend intéressant aux yeux de l’étranger. Ce sont là des résultats assez considérables. En 1870, il ne tenait qu’à vous, Français, de les obtenir. Si, à la nouvelle du désastre de Sedan, le Sénat et la Chambre des députés avec tous les corps de l’État avaient, en grande pompe, unanimement félicité l’empereur Napoléon III et le maréchal de Mac-Mahon de n’avoir point, en donnant la bataille, désespéré du salut de la patrie, ne croyez-vous pas que le peuple français aurait tiré du malheur de ses armes une gloire éclatante et fortement exprimé sa volonté de vaincre ? Et sachez bien, cher monsieur Bergeret, que je n’ai pas l’impertinence de donner à votre pays des leçons de patriotisme. Je me ferais trop de tort. Je vous présente seulement quelques-unes des notes marginales qu’on trouvera, après ma mort, crayonnées dans mon exemplaire de Tite-Live.

– Ce n’est pas la première fois, dit M. Bergeret, que le commentaire des Décades vaut mieux que le texte. Mais poursuivez.

Le commandeur Aspertini sourit et reprit le fil de son discours :

– La patrie fait sagement de jeter à pleines mains des lis sur les blessures de la guerre. Puis discrètement, en silence, d’un regard rapide, elle étudie la plaie. Si le coup a été rude, si les forces du pays sont sérieusement entamées, elle ouvre tout de suite des négociations. Pour traiter avec le vainqueur, le temps le plus proche est le plus avantageux. L’adversaire, dans le premier étonnement du triomphe, accueille avec joie des propositions qui tendent à changer ses débuts favorables en un bonheur définitif. Il n’a pas encore eu le temps de s’enorgueillir d’un succès constant ni de s’irriter d’un trop long obstacle. Il ne peut exiger des réparations énormes pour un dommage encore médiocre. Ses prétentions naissantes n’ont pas grandi. Peut-être ne vous accordera-t-il pas alors la paix à bon marché. Mais vous êtes sûr de la payer plus cher si vous tardez à la demander. La sagesse est de traiter avant d’avoir montré toute sa faiblesse. On obtient alors des conditions moins dures, que l’intervention des puissances neutres adoucit encore. Quant à chercher le salut dans le désespoir et à ne faire la paix qu’après la victoire, ce sont sans doute de belles maximes, mais d’une application difficile dans un temps où, d’une part, les nécessités industrielles et commerciales de la vie moderne et, d’autre part, l’énormité des armées qu’il faut équiper et nourrir, ne permettent point de prolonger indéfiniment les hostilités et, par conséquent, ne laissent point au moins fort le temps de rétablir ses affaires. La France, en 1870, s’est inspirée des plus nobles sentiments. Mais, raisonnablement, elle devait négocier après les premiers revers, honorables pour elle. Elle avait un gouvernement qui pouvait et devait assumer cette tâche et qui l’aurait accomplie dans les conditions les moins mauvaises qu’on pût désormais espérer. Le bon sens était de tirer de lui ce dernier service avant de s’en défaire. On agit au rebours. Ce gouvernement, qu’elle supportait depuis vingt ans, la France eut l’idée peu réfléchie de le renverser au moment où il lui devenait utile, et d’y substituer un autre gouvernement qui, ne se faisant point solidaire du premier, devait recommencer la guerre, sans apporter de nouvelles forces. Un troisième gouvernement tenta de s’établir.

» S’il avait réussi, on recommençait une troisième fois la guerre, pour la raison que les deux premiers essais, trop mauvais, ne comptaient pas. Il fallait, dites-vous, satisfaire l’honneur. Mais, avec votre sang, vous avez satisfait deux honneurs : l’honneur de l’Empire et celui de la République ; vous étiez prêts à satisfaire encore un troisième honneur, celui de la Commune. Pourtant il apparaît qu’un peuple, fût-il le plus fier du monde, n’a qu’un honneur à satisfaire. Cet excès de générosité vous mit dans un état de faiblesse extrême, dont vous sortez heureusement...

– Enfin, dit M. Bergeret, si l’Italie avait été battue à Wissembourg et à Reichshoffen, ces défaites lui auraient valu la Belgique. Mais nous sommes un peuple de héros et nous croyons toujours que nous sommes trahis. Voilà notre histoire. Notez que nous sommes en démocratie ; c’est l’état le moins propre aux négociations. On ne peut nier que nous n’ayons fait une longue et courageuse défense. De plus on dit que nous sommes aimables, et je le crois. Au reste les gestes de l’humanité ne furent jamais que des bouffonneries lugubres, et les historiens qui découvrent quelque ordre dans la suite des événements sont de grands rhéteurs. Bossuet...

Au moment où M. Bergeret prononçait ce nom, la porte du cabinet de travail s’ouvrit avec un tel fracas que le mannequin d’osier en fut soulevé et alla choir aux pieds étonnés du militaire. Une fille parut, roussotte, louchon, sans front, et dont la robuste laideur, trempée de jeunesse et de force, reluisait. Ses joues rondes et ses bras nus avaient l’éclat du vermillon triomphal. Elle se campa devant M. Bergeret et, brandissant la pelle au charbon, cria :

– Je m’en vas !

C’était la jeune Euphémie qui, après une querelle avec madame Bergeret, refusait le service. Elle répéta :

– Je m’en vas chez nous !

M. Bergeret lui dit :

– Allez, ma fille, en silence !

Elle répéta plusieurs fois :

– Je m’en vas ! Madame me ferait tourner en bourrique.

Et elle ajouta plus tranquillement, abaissant sa pelle :

– Et puis il se passe ici des choses que j’aime mieux ne pas voir.

M. Bergeret, sans tenter d’éclaircir ces paroles mystérieuses, fit observer à la servante qu’il ne la retenait pas, et qu’elle pouvait partir.

– Alors, dit-elle, donnez-moi mon argent.

– Retirez-vous, lui répondit M. Bergeret. Ne voyez-vous pas que j’ai autre chose à faire que de compter avec vous ? Allez m’attendre en quelque autre place.

Mais Euphémie, levant de nouveau la sombre et lourde pelle, hurla :

– Donnez-moi mon argent ! Mes gages ! Je veux mes gages !
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