Colloque “Journalisme(s) dans l’océan Indien”, 28-29 mars 2007 (à paraître)





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Colloque “Journalisme(s) dans l’océan Indien”, 28-29 mars 2007 (à paraître)
(Version 9/07/07)
Bernard Idelson

Maître de conférences

LCF-UMR 8143 CNRS

Université de la Réunion

Des journalistes et des îles

Le terme « indiaocéanique » renvoie à questionnement aussi vaste qu’un océan. Ce néologisme forgé dans les années 60 par le poète mauricien Camille de Rauville (cité par Lucas, 2003 : 2), souligne à la fois l’hétérogénéité géographique de ces îles et la volonté de leur trouver un dénominateur commun. Sous la focale de la carte, l’indiaocéanie comprend les archipels des Comores (Anjouan, Mohelli, Grande Comore, Mayotte), des Mascareignes (La Réunion, Maurice et ses dépendances, dont Rodrigues), des Seychelles et la grande île de Madagascar. Mais bien évidemment, l’indiaocéanie s’inscrit dans un contexte encore plus étendu aux carrefours (maritime et culturel) de civilisations aux origines arabo-persane, indienne, indonésienne, africaine, et plus récemment, à partir des conquêtes navales, européenne.

Dans certaines de ces îles, l’histoire de la presse remonte au XVIII e siècle (le premier journal de l’ancienne Ile de France/Ile Maurice date de 1769), mais l’apparition des journalistes professionnels est très récente (50 ans tout au plus). À partir des années 80, quelques tentatives de regroupement associatif visent à structurer la profession ; il s’agit toutefois d’initiatives propres à chaque territoire. Malgré quelques « envoyés spéciaux » et l’apparition de pages « Région océan Indien », il n’existe pas de fédération constituée de journalistes de cette zone géographique1. Les projets correspondant à des demandes (renouvelées lors de ce colloque) d’école de journalisme régionale tardent à se concrétiser. Quant aux recherches sur les médias dans l’océan Indien, elles datent de moins de 20 ans. Évoquons, en illustration, l’étude, initiée par Jacky Simonin (2002), de corpus de presse sur le voyage du pape Jean-Paul II, en 1989, dans la région, ou encore le colloque « Media and démocracy in an age of transition » à l’université de Maurice en 2004 (Kasenally & Bunwaree, 2005)2.

Quelques réflexions sont donc proposées sur la profession de journalistes - et sur leur pratique du journalisme - dans l’océan Indien. Notre approche prend en compte trois aspects : le contexte socio-historique de l’exercice et des parcours, la pertinence de la récolte de récits de vie professionnels, et la présentation de quelques « terrains » de recherche.
« L’angle » historique comme ressource d’analyse
L’approche problématisante des médias india-océaniques et de leurs acteurs doit être attentive au cadre socio-historique local et régional. Les témoignages des journalistes recueillis dans ces actes, se réfèrent, à chaque propos, à l’histoire récente des sociétés dans lesquelles ces professionnels évoluent. Les journalistes de La Réunion (ainsi que ceux des autres îles) mettent en parallèle leurs pratiques professionnelles avec leur propre représentation sociétale. Par exemple, Jean-Louis Rabou, rédacteur en chef du Quotidien de la Réunion pendant plusieurs années, introduit son exposé de la sorte : « Si l’abolition de l’esclavage incluait le droit à l’information et à la libre formation des opinions, on pourrait affirmer que l’affranchissement de la Réunion a tout juste une trentaine d’années. Cette entrée en matière peut paraître brutale, voire simpliste, concernant un département français, mais c’est bien une dictature à deux têtes antagonistes qui sévissait dans l’île jusqu’à l’orée des années 1980. Sur les deux bords, politiques et journalistes traitaient de coquins à coquins, journaux et population de maîtres à esclaves. Avec la bénédiction de l’église, jamais absente, jusque dans ses propres déchirements, du débat politique » (Rabou, dans cet ouvrage). La référence à l’histoire constitue ici « l’un des principes matriciels forts » (Simonin, Idelson, 1995 : 43). Les acteurs de la scène politico-médiatique s’y réfèrent, convoquant le « poids » du passé à longueur d’argument, et l’on pourrait ajouter d’opinion.

Les différents médias des îles concernées apparaissent bien comme des supports issus d’une tradition d’opinion - souvent liés à des partis politiques -, ce qui constitue un premier point commun.

Les sociétés insulaires du sud-ouest de l’océan Indien ont connu de profonds changements structurels ces cinquante dernières années3. Sur les six espaces insulaires concernés par cette étude (Maurice, Madagascar, Seychelles, Comores, Mayotte, Réunion), les quatre premiers ont progressivement accédé à l’indépendance à partir de la période de la guerre froide. La Réunion s’est orientée vers une autre voie statutaire, la départementalisation ; Mayotte est une collectivité d’outremer (voir dates des indépendances par ailleurs).

Dans aucune des îles, ces différents choix ne se sont effectués dans le consensus. La presse d’opposition contrôlée, voire muselée ici, ou a contrario accompagnant, là, les partis nationaux vers les indépendances, s’est toujours engagée au sein de la sphère politique. L’État gardait alors (garde toujours ?) la mainmise sur l’audiovisuel. L’arrivée des Tic (Technologies de l’information et de la communication) n’a constitué qu’une nouvelle étape du processus de mutations des médias, et pas forcément la plus radicale, contrairement au point de vue déterministe de certains décideurs politiques. Mais, ce qui apparaît récurrent, c’est la conception prévalente du rôle des médias par les pouvoirs en place, comme par les opposants : chez les différents protagonistes politiques, on peut souvent observer la perception de l’influence déterminante de la radio et de la télévision et de sa toute puissance. Ainsi, à La Réunion, au moment de l’ORTF en 1964 - qui prône dans ses statuts le « pluralisme des différents courants de pensée» - le contrôle des stations domiennes apparaît efficient. Il s’effectue néanmoins subtilement par le biais des nominations dans les stations régionales (Bourdon, 1991). La presse ne suscite pas moins d’attention : à Maurice, le gouvernement travailliste qui vient de mener le pays à l’indépendance, met en place un état d’urgence qui impose une censure sans nuance à la presse écrite au début des années 70 (Colom, 1994 : 163).

Il ne s’agit que de quelques exemples parmi tant d’autres, mais qui confortent cette idée que l’histoire peut constituer le fil d’Ariane de l’analyse de ces médias si hétérogènes au premier abord.

Cependant, cette Histoire, au sens générique, n’appartient pas aux seuls historiens. Les journalistes eux-mêmes peuvent représenter un « foyer de connaissance historique », pour reprendre l’expression de Marc Ferro (1997 : 107). Ce troisième foyer (les sources « officielles » et les productions de ceux qui les contestent constituent les deux premiers) émane de collecteurs de souvenirs, de récits, de documents ou de témoins ou rapporteurs de l’histoire immédiate.

Par ailleurs, l’historien « légitime » aura lui-même recours à la production médiatique (les corpus de presse écrite ou parlée) comme sources et donc ressources de travail.

La démarche des chercheurs en Sciences de l’information et de la communication, qui s’intéressent aux médias de l’océan Indien, emprunte donc certains procédés de récolte de données à l’histoire contemporaine et, plus précisément, « à l’histoire du temps présent ». En recueillant les récits biographiques des journalistes, en travaillant sur des corpus de presse, ils tentent d’éviter certains écueils inhérents au genre : absence de distanciation, subjectivité, etc. Mais les grilles méthodologiques de décryptage des discours – de presse et d’acteurs de presse – permettent in fine de considérer la forte implication des témoins comme significative des contextes.

L’essentiel de cette observation diachronique, qui se révèle particulièrement heuristique, reste ainsi la dimension compréhensive. L’ambition serait de suivre une voie identique à celle des historiens de l’école des Annales (Marc Block, Lucien Febvre puis Fernand Braudel) qui s’attachent davantage à comprendre certaines « logiques » de l’histoire qu’à fournir une simple énumération de données descriptives.

L’analyse des contenus produits par les journalistes est complétée de la sorte par le recueil des récits de vie professionnelle de ces producteurs d’information. Il s’agira ensuite, pour boucler provisoirement cette boucle d’étude, d’enquêter auprès des publics de presse.
Recueillir des récits de vie de journalistes de l’océan Indien
L’approche biographique, le récit de vie professionnelle de journalistes de l’océan Indien, s’insère donc dans les contextes sociopolitiques des îles ; on observe l’ensemble en suivant un axe diachronique depuis l’après-guerre jusqu’à aujourd’hui. On postule, selon un «  choix de paradigme entre objectivisme et phénoménologie » (Simonin, Idelson, 1995 : 51), que les témoignages des journalistes, qui retracent leur itinéraire et celui des médias de leurs régions, permettent de mieux comprendre la production des médias insulaires. De ces discours, il ressort des « allants de soi », représentatifs des structures sociales dans lesquelles les journalistes évoluent. Ces allants de soi du quotidien professionnel des acteurs interrogés permettent de faire ressortir les règles, ou grammaires professionnelles (par exemple celle maintes fois évoquée de l’indépendance rédactionnelle) qui renseignent sur leur propre représentation de leur action (Lemieux, 2000).

Parallèlement, le journal est lui aussi envisagé comme un acteur social, local pour La Réunion (Idelson, 1999) et Mayotte (dans une certaine mesure), et national pour les autres îles. On entend par acteur (au singulier), la désignation du journal comme entité abstraite, ensemble collectif, indivisible, mais composé de plusieurs individualités (directeur de la publication, rédacteur en chef, journalistes, etc.) évoluant au sein de contextes historiques particuliers4.

Structures sociales et acteurs sont donc appréhendés ensemble, comme interagissant. Les profonds changements structurels, politiques, économiques, statutaires, survenus depuis les années soixante/soixante-dix sont perceptibles à travers les discours des producteurs d’information. Ces producteurs en sont partie prenante et contribuent à l’émergence, à des tempo différents, d’espaces publics médiatiques dans l’ensemble de ces îles. En recueillant les récits de journalistes, on peut ainsi découvrir, et c’est un autre point commun, ces médias d’information comme « un réseau d’acteurs qui forme un système dynamique en interaction avec un contexte local (ou national pour les îles indépendantes), lui-même en transformation » (Simon, Idelson, 1995 : 42). Ces réseaux sont en grande partie liés au fonctionnement de sociétés insulaires « d’interconnaissance ».

En complément d’études de contenus des médias ou des pratiques des publics, l’approche biographique guide ainsi les travaux entrepris depuis une quinzaine d’années (Simonin, Idelson, 1995, Idelson, 2006).
Présentation de quelques terrains de recherche
Ces recherches entreprises visent à comparer les médias du sud-ouest de l’océan Indien. Elles concernent essentiellement Maurice, Madagascar, La Réunion, mais quelques enquêtes exploratoires ont pu être conduites dans l’archipel des Comores et aux Seychelles.

L’approche comparative s’inscrit dans une continuité de travaux sur les médias et la communication dans l’espace francophone (et en partie créolophone) au sein du laboratoire LCF-CNRS 8143 de l’université de La Réunion. La construction médiatique d’un événement régional comme la visite du Pape Jean-Paul II dans l’océan Indien en 1989 a d’abord permis de dresser différentes perspectives anthropologiques. Le traitement journalistique de cette visite cérémonielle (Dayan & Katz, 1996) révèle les situations politiques propres aux trois îles. À Madagascar les auteurs repèrent et analysent les manifestations de l’opposition politique, proche de l’Église, à Maurice, ils mettent en lumière les revendications des écoles confessionnelles face au gouvernement. À La Réunion, ils s’intéressent à la thématique du positionnement identitaire vis-à-vis de la métropole. « On observe ainsi trois formes spécifiées de quête démocratique et trois processus singuliers d’émergence d’espace public » note Jacky Simonin (2002 : 16). Les médias des trois îles font partie de communautés qui ont assisté à l’affrontement des puissances coloniales française et britannique. « Longtemps fermées sur elles-mêmes au sein de leur "empire d’appartenance", les trois îles sont aujourd’hui confrontées au phénomène de mondialisation des échanges et des communications. Ce qui les place, chacune de manière spécifique, en situation d’auto-hétéronomie. Ce sont des sociétés qui évoluent selon une dynamique socio-historique singulière en dépendance/indépendance de facteurs socio-économiques, technologiques et culturels externes. En outre, les médias mauriciens, réunionnais et malgaches se déploient dans des espaces insulaires géographiquement proches qui ont des liens historiques » (Simonin, Idelson, Almar, à paraître, Almar 2007). Et c’est sur ce fonds d’histoire commune que les médias et leurs acteurs participent à ces processus d’ouverture de la presse écrite, et à partir des années 80, de libéralisation des ondes. La question de la naissance d’un espace public régional est alors posée par différents chercheurs de cette zone géographique.
Faire parler les journalistes de leur pratique...
Outre les corpus de presse, des entretiens avec ces acteurs des médias ont ainsi été menés. Pour des raisons matérielles (difficultés à obtenir des données officielles et officieuses, mutations permanentes des effectifs), on ne possède pas encore d’études quantitatives sur la morphologie de la profession de journalistes dans les différentes îles, les travaux qualitatifs sont composés essentiellement d’entretiens.

Trois catégories principales de journalistes interrogés forment le corpus composé d’une vingtaine d’entretiens à La Réunion, Maurice et Madagascar.

1 - Des acteurs « pionniers » impliqués de longues années dans les médias de leur pays. Certains d’entre eux ont côtoyé la sphère politique, soit en ayant exercé des mandats électifs, soit en ayant relayé, par exemple en occupant des postes d’encadrement dans l’audiovisuel, les directives du pouvoir en place. On peut citer Jean Vincent-Dolor, acteur des médias réunionnais pendant 40 ans (rédacteur en chef au Journal de l’Ile et surtout à la radio et télévision réunionnaises), Jean-Claude de l’Estrac, ministre puis rédacteur en chef de l’Express de Maurice, Simon Andriamialison, directeur de la Télévision nationale malgache (TVM), puis cadre au ministère de l’information au temps du régime fort du président de la République Didier Ratsiraka.

2 – Des journalistes ayant exercé depuis une vingtaine d’années dans les îles, ayant vécu les périodes de libéralisation des ondes, et se référant à une identité professionnelle (par exemple en relation avec la carte de presse pour certains).

Ces journalistes possèdent de l’expérience, échappent à la précarité inhérente parfois aux médias insulaires (Accardo, 1998) et peuvent être qualifiés de journalistes relativement bien « installés » dans les médias de leur territoire respectif.

3 – Des journalistes travaillant sur des supports en ligne dans les trois îles. La plupart sont issus de médias traditionnels, mais officient à présent dans de nouveaux médias, dont certains ne sont que la déclinaison numérique de la version papier.
Les rencontres avec des journalistes réalisées sur une période de dix ans (1995-2005) ont donné matière à deux types de données : des sociobiographies et des entretiens sur les pratiques professionnelles. Les sociobiographies d’acteurs sont composées de séries d’entretiens semi-directifs, retraçant l’ensemble de l’itinéraire de vie professionnelle et quelques aspects personnels du journaliste interrogé, par exemple Jean Vincent-Dolor(Simonin, Idelson, idem). Les entretiens sur les pratiques des journalistes interrogent ces derniers sur le sens qu’ils donnent à leur action professionnelle5.

L’un des thèmes abordés concerne les « modes de (ré)appropriation des modèles canoniques du journalisme occidental (britannique ou français) » par des journalistes des trois îles (Simonin, Idelson, Almar, idem). Ainsi, on peut repérer dans les discours, comment ces journalistes adoptent et adaptent des normes professionnelles défendues avec conviction. Dans des espaces insulaires spécifiques dans lesquels, peut-être plus que sur les continents, des liens d’interconnaissance dominent les relations, les professionnels mettent en avant la nécessité de la distanciation avec les interviewés ou l’indépendance vis-à-vis des sphères politiques ou économiques,. L’analyse s’inspire du modèle grammatical de Lemieux (2000) qui repère les grammaires « privées » et « publiques », règles professionnelles auxquelles se réfèrent les journalistes pour justifier leur action.

De ces discours ainsi recueillis, il ressort, suivant en cela Lemieux (2000 : 8), que sont à l’œuvre des logiques plurielles d’action du journalisme : logiques d’acteurs, logiques politiques et logiques économiques.

Une approche comparative
Des stratégies d’adaptation sont révélées dans les entretiens. Elles montrent comment, dans le jeu de la communication politique, les journalistes gèrent leurs relations au sein de contextes économiques particuliers, et en fonction des différentes époques. La question du marché des médias, relativement restreint dans ces territoires insulaires, prend également toute sa place, notamment dans les relations de concurrence entre les supports de presse.

Les terrains sont évidemment différents : la libéralisation des ondes à Maurice se concrétise pour l’instant uniquement en radio ; la presse malgache, très prolixe dans la capitale de Tananarive, rencontre des difficultés de diffusion dans les provinces ; les quotidiens de La Réunion connaissent une relative érosion de leur jeune lectorat, sans doute concurrencés comme en métropole, par d’autres supports électroniques d’information. Mais il se dégage, de l’ensemble de ces discours de journalistes india-océaniques, des similitudes, ne serait-ce que dans les représentations du changement, objet d’étude du réseau international d’études sur le journalisme (REJ, présenté par ailleurs).
Ces similitudes peuvent être repérées à des époques antérieures et chez des acteurs de médias, a priori, totalement opposés. L’exemple d’une récente enquête qui concerne deux journalistes de la première catégorie, à Maurice et à La Réunion, nous paraît assez significatif du propos (Idelson, à paraître).

Henry Cazal, ancien directeur du Journal de l’Ile (de 1957 à 1980), et le Dr Philippe Forget, ancien directeur de L’express de Maurice (de 1967 à 1984), ont appartenu à deux journaux ayant emprunté des positions très différentes. Ce sont les fils des fondateurs des deux titres (Fernand Cazal et Sir Guy Forget) ; ils ont participé à leur lancement, puis les ont dirigés. Le Journal de l’Ile a, dès ses débuts, soutenu les positions des « nationaux » proches de Michel Debré, l’accompagnant dans son « combat » contre les partisans de l’autonomie de La Réunion. L’express s’est, au contraire, positionné aux côtés du Parti travailliste dans une voie pro-indépendantiste. Ces deux acteurs évoluent donc à la même période, mais dans des îles et des journaux qui empruntent des voies statutaires et politiques radicalement éloignées, voire opposées.

Cependant, les discours des intéressés laissent entrevoir des représentations communes. La première est un certain déterminisme technique et l’idée de la nécessité d’une professionnalisation de la presse. Ces deux dirigeants des années 60 partagent une certaine conception de la modernité de la presse : ils cherchent à doter leur entreprise de matériel d’impression performant et organisent une rédaction composée de journalistes professionnels. Ce qui constitue une rupture avec la presse artisanale de parti de l’après-guerre.

Autre point commun, le discours légitimant6 - tenu aujourd’hui - à propos de l’indépendance de leurs actions respectives : chacun des deux anciens journalistes revendique une totale liberté d’action, dans des termes quasi-similaires, bien qu’ils ne se traduisent pas de manière différente au niveau de la production, comme le révèle l’analyse des contenus des journaux. Cette analyse montre d’ailleurs que ces deux titres fonctionnent dans une logique de presse d’opinion. Enfin, la question communautaire est également présente dans les discours : revendiquée dans le cas de Philippe Forget qui définit son parcours et celui de son père comme la réussite d’une catégorie de la population mauricienne « de couleur », jusque-là plutôt écartée des affaires. Fernand Cazal, dont le journal correspondait plutôt jusqu’aux années 80 à un lectorat appartenant à la bourgeoisie blanche, évoque de manière plus implicite les origines sociales et ethniques de son père, fils d’ouvrier agricole, devenu ingénieur, dont il loue l’ascension sociale et professionnelle.

Ce dernier point dégagé des discours permet de mettre en parallèle deux sociétés insulaires. La société mauricienne s’organise officiellement autour de communautés. La Constitution de 1947 (rédigée par les Britanniques) identifie quatre groupes : les Hindous, les Musulmans, les Sino-Mauriciens, et la Population générale (qui désigne les Franco-Mauriciens et le reste de la population, dont les Créoles). Le terme « Créole » constitue d’ailleurs une appellation éthonyme (Police-Michel, 2005 : 8), dont le sens peut varier dans le temps et regrouper plusieurs ressortissants mauriciens à la phénotypie (apparence physique) ou aux origines géographiques différentes. Cette question communautaire se retrouverait dans un « espace médiatique dual », imprégné « d’une logique communautaire » où « l’ethnicité semble occuper une grande place » (Barbeau, 2002 : 80). L’analyse est évidemment nuancée par Gilbert Ahnee (2002 : 322), rédacteur en chef du Mauricien, l’un des deux principaux titres de la presse écrite, qui, se référant et à une règle de stricte indépendance vis-à-vis de tout groupe communautaire, évoque un modèle déontologique universalisant.

A contrario, à La Réunion, cette question des liens éventuels entre média et groupe particulier n’apparaît pas publiquement. En effet, la législation française n’autorise de faire état d’aucune catégorisation officielle liée aux origines culturelles, religieuses ou phénotypique.

Dans chacune des îles, selon les époques et les médias, les discours de journaliste permettent ainsi d’établir un lien entre l’exercice de la profession et le contexte sociétal.
Des journalistes, des îles et des Tic
La récolte et l’analyse des données s’effectuent dans le temps et dans l’espace india-océanique. Ce vaste chantier de recherche concerne les six territoires et plusieurs centaines de journalistes au travail. Beaucoup d’entre eux sont confrontés, dans leur environnement propre, aux changements et aux mutations des Tic.

L’arrivée d’internet dans l’océan Indien invite enfin à s’interroger sur les rapports au territoire et à l’économie de la presse des médias. Ces îles n’ont pas échappé aux déceptions de la fin des années 90 quant à la net economy, les formules de passage en ligne restent prudentes, bien que les situations diffèrent également d’une île à l’autre. Quelques « cyberjournalistes », c’est-à-dire travaillant uniquement dans des supports en ligne, ont dû, à La Réunion comme en métropole, abandonner l’expérience. La question du modèle économique apparaît donc prégnante, et en observant la morphologie de la profession, on constate que la quasi-totalité des journalistes officie dans des supports traditionnels. Cependant, on assiste, ici et là, à une « accélération du processus d’hybridation » (Idelson, 2006 : 181), allant dans le sens de ce que D . Ruellan appelle la « plasticité » (Ruellan, 2007 : 201). L’activité journalisme débordant, avec les Tic, le simple cadre professionnel et légal des journalistes répertoriés officiellement. Tandis que le domaine de la communication (versus information) est parfois investi par ces mêmes journalistes professionnels.

Concernant la question du territoire, les promoteurs de versions en ligne des supports papier visent au premier abord les diasporas vivant sur les continents (Réunionnais installés en métropole, Mauriciens en Grande-Bretagne, au Canada ou en Australie, Malgaches en France, etc.). Les préoccupations de diffusion locale interviennent également : par exemple dans l’archipel des Comores, où la fabrication, l’acheminement, la distribution des journaux restent difficiles ; la création de supports en ligne, vendus sur abonnement, pourrait constituer un nouveau modèle, à condition qu’une partie de la population puisse bien entendu y avoir accès. Les Tic, le développement des réseaux communicationnels, matériels et immatériels, modifient donc, avec des adaptations particulières, les pratiques professionnelles, les contenus, les modes de diffusion. Mais les différentes études menées récemment (Idelson, 2003, Watin 2005, Almar, 2007,) montrent que l’appropriation de ces Tics, à l’image de l’histoire de la presse de ces îles, restent bien endogène.

Bibliographie

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Annexe : Carte

Six territoires dans le sud-ouest de l’océan Indien



(Fond de carte : Laboratoire de cartographie FLSH)


Maurice a acquis son indépendance en 1968, puis est devenue une République en 1992, elle fait partie du Commonwealth. La Réunion a été départementalisée en 1946 (Département d’Outremer), c’est une Région  (monodépartementale) depuis 1982 et une Région ultrapériphérique européenne (Rup, depuis le Traité d’Amsterdam de 1997).

Madagascar a acquis son indépendance en 1960, les Seychelles en 1976, cet archipel fait également partie des pays membres du Commonwealth.

Madagascar et Maurice adhèrent à la Communauté de développement d’Afrique australe (Sadc), organisme créé en 1979, qui vise à la constitution d’une zone économique intégrée.

Enfin, l’archipel des Comores est composé de quatre principales îles indépendantes depuis 1975 formant l’Union des Comores : la Grande Comore, Anjouan, Mohéli. Une quatrième île, Mayotte, est restée française (referendum de 1976) ; c’est actuellement une collectivité d'outre-mer française. L’Union européenne reconnaît l’appartenance à la France de Mayotte avec le statut de PTOM (Pays et territoires d'outre-mer).
(Encadré)
Les barrières de l’information india-océanique
Dans les médias de la zone, l’échange de l’information se heurte à plusieurs obstacles. Le premier, d’ordre culturel et politique, concerne le relatif cloisonnement vécu par les différents médias de l’île durant les trente années qui ont succédé à la Seconde Guerre mondiale. Le contexte politique de La Réunion, par exemple, a longtemps généré chez les responsables des médias, une méfiance vis-à-vis des îles voisines, engagées dans des processus d’indépendance. La presse écrite et audiovisuelle de la « période Debré » cherche surtout à relayer les informations nationales métropolitaines. À la même période, les presses mauricienne et malgache semblent également davantage préoccupées par leur propre actualité nationale.

L’échange d’images se heurte également à des difficultés techniques : si les satellites de télécommunication permettent dorénavant la transmission en direct, il faut parfois acheminer les contenus, via l’Europe, pour « redescendre » sur l’océan Indien. La technologie numérique devrait cependant permettre prochainement de remédier à cet écueil.

Enfin, les contraintes économiques apparaissent difficilement surmontables : le « marché » de lecteurs et d’annonceurs india-océaniques reste encore limité. Ce qui n’a pas découragé quelques initiatives d’agences de presse india-océaniques ou de pages régionales, plutôt artisanales (Idelson, 2006 : 191).

Sur le plan institutionnel, l’idée de coopération régionale n’intervient que plus tard, avec la création de la COI (Commission de l’océan Indien) en janvier1984.

Lancée à la suite de l’Accord général de coopération de Victoria, la COI regroupe initialement Madagascar, Maurice et les Seychelles. Depuis janvier 1986, elle compte parmi ses membres l’Union des Comores et la France, cette dernière agissant pour le compte de La Réunion, région ultrapériphérique de l’Europe. L’objectif de la Commission est de « promouvoir le co-développement durable » de ces territoires insulaires qui possèdent une histoire commune. La COI reçoit des financements de l’Union européenne, et collabore avec d’autres organismes internationaux ou régionaux (Banque mondiale, ONU, Unesco, etc.)7. Mais son efficacité est tout autant dépendante du contexte économique et géographique.

1 Quelques tentatives fédératives ont parfois lieu lors de manifestations institutionnelles, comme l’Université de la communication de l’océan Indien, mais elles se heurtent assez rapidement aux contraintes économiques et géographiques (voir hors-texte).

2 Un séminaire annuel « Médias et Tic dans l’océan Indien » se tient à l’université de La Réunion depuis 2000 (cf. actes publiés. Ed. LCF/UMR 8143 du CNRS/Université de La Réunion). Un pôle « Océan Indien » du Réseau d’Etudes sur le Journalisme (REJ) réunit également plusieurs chercheurs autour de l’objet « journalismes dans l’océan Indien » ; voir également l’historique des recherches (Simonin, dans cet ouvrage).

3 Ce sont des sociétés « périphériques » d’un centre européen, et qui en empruntent les modèles, par exemple journalistiques, mais avec toujours, in fine, une appropriation locale.

4 Gérard Imbert évoque le journal comme « doté d’un faire [et relevant] d’une totalité partitive, collectif d’hommes dont la pratique obéit à un « faire programmé » (Greimas) », Le discours du journal à propos de El Païs, Paris, Éd. du CNRS, (coll. De la Maison des Pays Ibériques), 1998, p. 44.

5 Ces entretiens concernent des journalistes de supports traditionnels ou exerçant dans des médias en ligne (témoignages recueillis en 2000, dans le cadre d’une étude portant sur les NTIC dans les rédactions)

- Réunion : Idriss Issa (Responsable de la locale Le Quotidien), Benoît Ferrand (journaliste Radio Réunion), Guillaume Alexandre (journaliste Antenne Réunion, formateur CFJ), Gilbert Hoair (rédacteur en chef adjoint Télé Réunion), Pascale David (journaliste Témoignages), Yves Mont-Rouge (Responsable service politique Journal de l’Ile de la Réunion).

- Madagascar : Sylvain Ramambazafy, (journaliste à la retraite, ancien rédacteur en chef dans l’audiovisuel public), Frank Raharison (rédacteur en chef, La Tribune), Rémy Ralibert (journaliste évêché de Madagascar), Honoré Razafintsalama (directeur de publication DMD, Demain dans les médias), Christian Chadefaux, (rédacteur en chef L’Express de Madagascar).

- Maurice : Nazim Esoof (pigiste à l’Express, journaliste en ligne agence Odysseus), Bernard Delaître, (directeur technique adjoint Le Mauricien), Finlay Salesse (ancien rédacteur en chef Cinq Plus), Gilbert Ahnee (rédacteur en chef Le Mauricien), Norbert Donat (responsable éditorial, portail Servihoo).



6 L’enquêteur peut être confronté à ce que D. Ruellan (1997 : 37) nomme « le palier engluant des discours professionnels auto-légitimants ». Mais, en contextualisant cette auto-légitimation, il tente d’en dégager du sens.

7 www.coi-info.org




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