Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres





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La vie devant soi

(1975)
Roman de 260 pages

Le narrateur, Mohammed, dit Momo, est un jeune Maghrébin de treize ans qui est le fils d’une femme qui «se défend» quelque part sur un trottoir, son père étant en prison. Il a été confié, avec d'autres enfants de prostituées, à une ancienne du métier, Madame Rosa, monumentale matrone de soixante ans, empaquetée de peignors mauves et d’écharpes à ramages, trônant, avec des coquetteries de nounou, parmi ses bijoux en toc et ses chocolats fourrés. Momo la décrit ainsi : «Elle avait plus de fesses et de seins que n’importe qui [...] Elle était si triste qu’on ne voyait même plus qu’elle était moche.» Dans son appartement de Belleville, refuge d’immigrants de toutes origines, Arabes, Noirs et juifs, Momo brandissant son «droit sacré des peuples à disposer d’eux-mêmes», elle remâche sa gloire d’ex-tapineuse mais continue aussi, sortant de ses tiroirs de «faux papiers en règle», à vivre dans la hantise des malheurs qu'elle a subis pendant la guerre en tant que juive, rescapée d’Auschwitz. Mais Momo la soulage de sa décrépitude et de sa peur de la mort.
Commentaire
Le sujet avait été donné à Romain Gary par Régine qui avait connu une Madame Rosa.

Cette histoire d’amour entre une vieille femme et un enfant, entre un Harold algérien, qui a la naïveté et la curiosité de son enfance finissante, la douleur enfouie d’un déjà grand homme, et une Maud juive, bouleversante d’humanité, tous deux des abîmés au grand cœur qui ont appris à s’aimer, à vivre ensemble, jusqu’à se devenir indispensables, aurait pu n’être qu’un roman populaire de plus, un roman touffu, tendre, brillant, émouvant, révolté, prônant la fraternité des humbles et dénonçant la tristesse du déclin. Mais elle devient une oeuvre déroutante, dérangeante, à contre-courant, quand elle concilie l’inconciliable : la naïveté du coeur et les artifices du verbe, parce que Gary, qui aimait traquer la langue dans ses moindres recoins, a donné à ce gavroche de Momo une verve faubourienne, un français de la rue, plus entendu que lu, où il use évidemment de l’argot («des belles miches et un zob»), où il s’amuse à des approximations («des proxynètes» - «les mecs à main armée»), où il insère des tournures étranges mais significatives («il y avait du monde dans la façon qu’elle me regardait»). Cela a pu faire crier certains au trucage. Et il est certain qu’il y a dans cette pratique du dérapage, du pataquès, de l’association incongrue, dans ce négligé savant, une sorte d’artifice. Mais c’est celui de l’art ou de la littérature qui utilisent les véhicules les plus propres à transcrire et à transmettre les réalités évoquées : ici, une certaine façon de vivre et de parler en marge, un monde à part qui cohabite avec le nôtre et où apparaissent cependant, souvent grâce à des aphorismes profonds («La vie peut être belle mais on ne l’a pas encore trouvée et, en attendant, il faut bien vivre») les grands problèmes qui nous préoccupent pour l’avenir : la natalité et l’avortement, la démographie, la réalité multiethnique de la France, la vieillesse et l’euthanasie. On a pu dire que c’était “Les misérables” du XXe siècle réécrits par Queneau.

Le roman fut couronné par le prix Goncourt. Mais Romain Gary, satisfait d’un succès qui allait au-delà de ses espoirs, s’offrit le luxe de le faire refuser pour respecter la règle qui veut qu’un écrivain ne puisse le recevoir deux fois.

Le roman fut adapté au cinéma par le cinéaste israélien Moshe Mizrahi, Madame Rosa étant devenue inoubliable grâce à Simone Signoret.

En 2007, le roman fut adapté au théâtre par l'auteur et comédien Xavier Jaillard et mis en scène à Paris, au Théâtre Marigny, par Didier Long, les rôles étant tenus par Myriam Boyer, qui interpréta une Mme Rosa tout en souffrance contenue, et le jeune Aymen Saïdi qui, après le cinéma, y fit ses débuts sur les planches, incarnant Momo avec une telle fougue qu'il manqua, lors des premières représentations, de briser le décor. L’adaptation a été encensée par la critique.

En 2008, à Montréal, Louise Marleau l’a reprise avec Catherine Bégin, Aliocha Schneider (acteur d'à peine quatorze ans), Pascal Rollin et Alejandro Moran, ,.

On peut rapprocher ‘’La vie devant soi’’ de ‘’Zazie dans le métro’’ de Queneau : image non-conventionnelle de l’enfance, vision du Paris interlope, et évocation d’une insolite parentalité déléguée.

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À la sortie de “La vie devant soi”, un pan du voile de mystère qui flottait sur l’identité réelle de l’auteur se leva. Une photo du «fantôme» parut dans “France-Soir”. En 1975, il fut révélé qu’Ajar habitait 108, rue du Bac, adresse de Gary. Michel Cournot, du ‘’Nouvel observateur’’, le rencontra dans un studio de Gary à Genève. En septembre 1976, les portes d’une petite maison de la banlieue de Copenhague s’ouvrirent à une journaliste du “Monde” et à l’éditrice Simone Gallimard qui le rencontrèrent. En plein département du Lot, dans une bergerie de Caniac-du-Causse, fut trouvé, par un journaliste du “Point”, Paul Pavlovitch, le neveu de Romain Gary que celui-ci avait tout à fait manipulé pour qu’il se présente comme étant Ajar, mais qui alors refila une photo de lui à la presse, accorda des interviews. ‘’La dépêche du midi’’ ayant révélé qu’Ajar était en réalité Gary, celui-ci envoya un démenti au ‘’Monde’’. «Mais qui est donc cet Ajar?» continuait donc à se demander le Tout-Paris. Romain Gary, bien décidé à pousser jusqu'au bout la supercherie, prétendit donner la réponse dans un livre écrit dans la fièvre, en quelques semaines, destiné à clore le bec de tous ceux qui spéculaient sur la véritable identité d'Émile Ajar :

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Pseudo

(1976)
Roman
Émile Ajar y présente son neveu, Paul Pavlovitch, comme un psychotique qui, après des études agitées à Toulouse, s’était installé pour un temps à Paris, qu’il avait quitté pour épouser une jeune fille du Lot et était pour lors enfermé dans une clinique, un neveu avec lequel est aux prises son “Tonton Macoute”, qui est un type odieux, ridicule, envieux, affamé de notoriété, bouffon des lettres et de la France libre.
Commentaire
C’est un récit furieux, impulsif et brutal où Gary atteignit son but : mettre fin aux rumeurs, duper la presse et régler un certain nombre de comptes avec... lui-même. Ce texte jusqu'au-boutiste et profondément subversif permit de comprendre à quel point Roman Kacew, alias Romain Gary, alias Émile Ajar, s'insurgeait contre l'impossibilité d'être soi. «Moi aussi j'aurais voulu être quelqu'un d'autre, j'aurais voulu être moi-même», avait-il écrit dans “Gros-Câlin”.

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Mais, les histoires de golem finissant mal, Romain Gary fut victime de son art de la mystification, et « l’affaire Ajar » allait lui être fatale. L’entreprise empoisonna sa vie quand le complice qu’était Paul Pavlovitch se fit embêtant. Dans la partie d’échecs, Gary était désormais à sa merci. Au lieu de jouir de la supercherie, il entra dans l’angoisse, une angoisse qui décupla à l’annonce d’un contrôle fiscal. Révéler le tout lui semblait impossible.

Le 23 janvier 1976, Romain Gary publia dans “Le monde” :

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Lettre d’amour aux hommes politiques

(1976)
Article
Romain Gary se réjouissait que les hommes politiques ne soient pas des «robots programmés» : «Faibles, incertains, perdus d’idées ou de leur absence, cyniques, moraux, immoraux, moralisateurs, sincères, combinards, naïfs, astucieux, angoissés mais affichant une assurance et des certitudes à usage purement extérieur, paumés comme nous tous mais toujours prêts à montrer le chemin, vous êtes encore vraiment représentatifs de ce que nous sommes
Commentaire
Ces propos sont toujours aussi valables.

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Romain Gary prétendit publier en français le livre d’un prétendu Shatan Bogat, ‘’A direct flight to Allah", qui aurait été traduit de l'américain sous le titre :

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Les têtes de Stéphanie

(1977)
Roman de 289 pages
Stéphanie, mannequin mondialement célèbre, vient faire son charmant métier dans une « démocratie » du golfe Persique, où elle reconnaît avec ravissement les couleurs, les parfums chantés par les poètes persans... Mais, partout où elle passe, dans les avions, les hôtels de luxe, les palais du désert, elle trouve des têtes fraîchement coupées.
Commentaire
Après que son nom eût été révélé, Romain Gary écrivit dans la postface : « On aurait tort de croire que j'ai choisi un pseudonyme pour ‘’Les têtes de Stéphanie’’ parce qu'il s'agit de ce qu'on appelle parfois du bout des lèvres "un roman d'espionnage". Je l'ai fait parce que j'éprouve parfois le besoin de changer d'identité, de me séparer de moi-même, l'espace d'un livre. [...] Je révèle aujourd'hui mon identité réelle parce que de toute façon, certains critiques ont percé le secret de cette "réincarnation. »

Ce « thriller », histoire étincelante de drôlerie et d'humour noir d’une provocation dans un État du golfe Persique, est aussi un roman politique. L’évocation fleurie d'une Arabie pleine de fureur et de mystère est saisissante. Christine Arnothy, dans ‘’Cosmopolitan’’, trouva le roman « sadique et drôle, étincelant d'humour. »

Cependant, le récit des affres de la jolie Stéphanie est misogyne.

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Romain Gary publia sous son nom :

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La nuit sera calme

(1977)
Roman
Le livre se présentait comme des entretiens avec François Bondy, mais ils étaient fictifs ! François Bondy prétendait : « Nous nous connaissons depuis quarante-cinq ans... » et Romain Gary confirmait : « Lycée de Nice, classe de seconde... rentrée d'octobre. Il y a un nouveau et le professeur lui demande son lieu de naissance. tu te lèves, avec ta tête de bébé Ibn Séoud et portant déjà sur ton dos, à quinze ans, le poids des siècles, tu dis "Berlin", et tu éclates d'un fou rire nerveux, dans cette classe de trente petits Français... Nous avons sympathisé tout de suite. » Romain Gary déclarait : « La corruption du système devient la seule chance ouverte à l'homme. » François Bondy objectait : « On dit que ce n'est pas encore vrai pour la Chine... » et le premier assénait : « Moi aussi je connais une vraie vierge. » Et ailleurs : « J'ai eu pendant deux ans un billet d'avion en blanc, tous azimuts, qui me permettait de courir n'importe où lorsqu'il y avait urgence, c'est-à-dire lorsque j'avais l'impression que j'étais ailleurs. Maintenant, j'ai ralenti parce que je veux passer plus de temps avec mon fils. Je ne voudrais pas qu'il me ressemble. »

Romain Gary y jouait donc de variations incroyables entre ses multiples personnalités, sans oublier de s'y moquer de lui-même ou de « lui-autre ».
Commentaire
Pour qui est sensible à cet humour, c'est un des livres les plus réjouissants. Les critiques de l'époque, ne voyant pas la supercherie, ont admiré : « Il faut saluer le tact de François Bondy qui ne laisse jamais son ami céder au vertige du « galop verbal », ni à une virtuosité par trop maligne qui lui permettrait de fuir. » (Claudine Jardin, ‘’Le Figaro’’) - « Ce qui intéresse vraiment - tout comme l'auteur des premières Confessions - c'est lui-même, sa personne, son personnage. Assister à la brillante évolution de Romain Gary dans le temps et ce vaste monde lui donne un contentement qu'il nous invite à partager. De tout coeur. » (Madeleine Chapsal, ‘’L'express’’) - «On peut discuter son style, sa morale, le niveau de sa pensée, son équilibre ou son art, on ne peut pas ne pas reconnaître qu'il y a là un peu de cette lave, de ce feu qu'empruntèrent à d'autres moments de l'histoire terrestre ces obsédés de la vie qui s'appelaient Shakespeare et Michel-Ange, Hugo ou Tolstoï. Quel écrivain, aujourd'hui, mérite semblable compliment? » (Pierre de Boisdeffre, ‘’La revue des deux mondes’’) - « ‘’La nuit sera calme’’ est le seul ouvrage qu'ait signé Romain Gary cette année. En le lisant attentivement et parce que son interlocuteur sait de quoi il parle, on aurait pu trouver que Shatan Bogat et lui ne faisaient qu'un. Maintenant, on regrette presque que les mystères soient éventés. Quelque critique aurait-il percé le secret? L'éditeur - ou l'auteur - a été trop pressé. Nous savons dorénavant qu'en cet été il y a deux livres à lire de Romain Gary et qui ne décevront pas. L'un qui s'abandonne à toutes les ivresses du romanesque, ‘’Les têtes de Stéphanie’’. L'autre, ‘’La nuit sera calme’’, où, plus dangereusement pour le lecteur, s'exprime un homme qui, malgré sarcasmes et cynisme, poursuit une quête inassouvie d'un absolu humain. » (Jacqueline Piatier, ‘’Le monde’’).

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Clair de femme

(1977)
Roman
Sur fond de fête, Michel, un homme en deuil et au bord du suicide, le temps d'une nuit à Paris, s'accroche à Lydia, qui comprend parfaitement son désespoir. Elle-même a perdu pied après le décès de sa fille et ne peut être d'un grand secours. Ils ne feront que retarder une triste échéance avec le destin.
Commentaire
Un couple désespéré fait l’expérience qu’« il ne suffit pas d’être malheureux séparément pour être heureux ensemble »

Dans ce roman fortement autobiographique, Romain Gary ressassa cette «illumination» de l'amour qu’il désespérait de ne jamais retrouver. Il tenta d'exorciser sa relation avec Jean Seberg, la dépeignant sous un jour peu favorable. Il aurait aussi évoqué sa liaison discrète avec Romy Schneider. Il plane sur cette peinture de la féminité un parfum de fatalité, Gary laissant percer l’angoisse puis le désespoir du séducteur adulé, devant le déclin de sa puissance sexuelle. Il y fait cette confidence qui en dit long sur la vie amoureuse : «J'ai connu tant de femmes, dans ma vie, que j'ai pour ainsi dire toujours été seul. Trop, c'est personne

Cette rencontre d'une nuit possède un caractère quelque peu artificiel.

En 1979, Costa-Gavras en a fait l'adaptation cinématographique, n'ayant pu choisir meilleur sujet pour briser son image de cinéaste politique et pamphlétaire, abordant un thème intimiste après les charges, souvent manichéennes, que furent “Z”, “L'aveu”, “État de siège” et “Section spéciale”. Jean Seberg aurait voulu qu’il la choisisse pour le rôle de Lydia ; il lui préféra Romy Schneider, tandis qu’Yves Montand se glissait dans la peau de Michel.

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Le quatrième et dernier tome de ‘’Frère Océan’’ fut l’adaptation en français de ‘’The gasp’’ (1973) : ‘’Charge d’âme’’ (1977).

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En 1977, Romain Gary se lia d’amitié avec Myriam Anissimov, comédienne, romancière et journaliste.

Il écrivit une adaptation théâtrale du ‘’Grand vestiaire’’ : ‘’La bonne moitié’’ (1979).

Il donna une nouvelle version des ‘’Couleurs du jour’’ : ‘’Les clowns lyriques’’ (1979).

En 1979, il s’installa chez Gary Leila Chellabi qui allait être sa dernière compagne.

Le 30 août 1979, quelques jours après la première du film, ‘’Clair de femme’’, Jean Seberg, à la suite d'une overdose de barbituriques, rendit l'âme : était-ce un suicide (le film l'aurait profondément bouleversée) ou un assassinat téléguidé par le F.B.I.? Personne n'a encore tranché. Ce décès plongea Romain Gary dans le cauchemar : «J'ai su ce qu'était le bonheur au bruit qu'il a fait en partant», écrivit-il. Le 10 septembre, il donna une conférence de presse chez Gallimard où il accusa le F.B.I, de l’avoir condamnée à cela, à force de faire campagne contre son combat pour les droits des Noirs américains.

Il fit paraître sous le nom d’Émile Ajar :

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L’angoisse du roi Salomon

(1980)
Roman
Jean, vingt-cinq ans, chauffeur de taxi, est amené, dans le cadre d'une oeuvre de bienfaisance, à s'occuper de Monsieur Salomon, octogénaire à l'allure irréprochable, mais très véhément : «Je vous préviens que ça ne se passera pas comme ça. Il est exact que je viens d'avoir quatre-vingt-cinq ans. Mais de là à me croire nul et non avenu, il y a un pas que je ne vous permets pas de franchir. Il y a une chose que je tiens à vous dire. Je tiens à vous dire, mes jeunes amis, que je n'ai pas échappé aux nazis pendant quatre ans, à la Gestapo, à la déportation, aux rafles pour le Vél' d'Hiv', aux chambres à gaz et à l'extermination pour me laisser faire par une quelconque mort dite naturelle de troisième ordre, sous de miteux prétextes physiologiques. Les meilleurs ne sont pas parvenus à m'avoir, alors vous pensez qu'on ne m'aura pas par la routine. Je n'ai pas échappé à l'Holocauste pour rien, mes petits amis. J'ai l'intention de vivre vieux, qu'on se le tienne pour dit !»
Commentaire
Cette rencontre incongrue donne un roman tendre et plein de trouvailles où Romain Gary s'attaqua, avec une verve inégalée, à ses sujets favoris : l'amour et ses paradoxes, l'angoisse de la vieillesse, la bêtise, mais, malgré tout, le refus farouche du renoncement et l'impossibilité de désespérer. On est saisi par le charme qui émane de chacun des protagonistes : Jean (qui ressemble trait pour trait à Momo de “La vie devant soi”, avec dix années de plus) et Monsieur Salomon, bien sûr, mais aussi tous leurs satellites aux personnalités étonnantes. On ne peut que ressentir une infinie tendresse pour ce petit monde où la lutte pour la vie et la fraternité semble être un acte de foi. Truffé d'aphorismes, écrit dans une langue au verbe précis, ce roman d'une irrésistible drôlerie enchante, émeut et force à croire que «Au fond de chaque homme se cache un être humain et tôt ou tard, ça finira bien par sortir...»

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Paul Pavlovitch confia son secret à Bernard Pivot : «Je ne suis pas l’auteur des livres d’Émile Ajar ; c’est mon oncle, Romain Gary, qui les a écrits

Romain Gary publia encore :

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Les cerfs-volants

(1980)
Roman
Pour Ludo le narrateur, l'unique amour de sa vie commence à l'âge de dix ans, en 1930, lorsqu'il aperçoit dans la forêt de sa Normandie natale la petite Lila Bronicka, aristocrate polonaise passant ses vacances avec ses parents. Depuis la mort des siens, le jeune garçon a pour tuteur son oncle, Ambroise Fleury dit «le facteur timbré» parce qu'il fabrique de merveilleux cerfs-volants connus dans le monde entier. Doué de l'exceptionnelle mémoire « historique » de tous les siens, fidèle aux valeurs de « l'enseignement public obligatoire », le petit Normand n'oubliera jamais Lila. Il essaie de s'en rendre digne, étudie, souffre de jalousie à cause du bel Allemand Hans von Schwede, devient le secrétaire du comté Bronicki avant le départ de la famille en Pologne, où il les rejoint au mois de juin 1939, juste avant l'explosion de la Seconde Guerre mondiale qui l'oblige à rentrer en France. Alors la séparation commence pour les très jeunes amants... Pour traverser les épreuves, défendre son pays et les valeurs humaines, pour retrouver son amour, Ludo sera toujours soutenu par l'image des grands cerfs-volants, leur symbole d'audace, de poésie et de liberté inscrit dans le ciel.
Commentaire
Le roman ressasse cette «illumination» de l'amour que Romain Gary désespérait de ne jamais retrouver, mais qui se montre plus forte que toutes les embûches de l'Histoire et tous les stigmates de la violence. S’il est parfois irritant ou gênant, caricatural, excessif, il est à la fin profondément émouvant, atteignant même à la grandeur et ne cessant pas d'attacher par la présence de l'auteur.

En 2007, le roman fut adapté et réalisé par Jérôme Cornuau, les rôles principaux étant tenus par Tchéky Karyo, Marc-André Grondin et Gaëlle Bona.

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Vie et mort d’Émile Ajar

(1981 posthume)
Lettre
Confessant son penchant pour les «farces et attrapes», Romain Gary révélait qu'il était également l'auteur des romans signés Émile Ajar. Il s’étonna qu’il n’y ait eu aucun critique assez perspicace pour découvrir la supercherie, alors qu’il y avait tant d’indices. Il eut cette formule étonnante : « Je me suis toujours été un autre », qui rappelle l’aveu de Rimbaud et qui résume la trajectoire dédaléenne de ce Protée, être insaisissable et maître menteur qui a passé sa vie, ou ses vies, à fuir et à se fuir. Il s’expliqua sur sa «nostalgie de la jeunesse, du début, du premier livre, du recommencement», sur son angoisse existentielle face à l’enfermement dans un personnage, sur son désir d’échapper à soi-même, sur son malin plaisir d’avoir joué un bon tour au «parisianisme honni». Il s’interrogea sur la littérature et son devenir  « J'écris ces lignes à un moment où le monde, tel qu'il tourne en ce dernier quart de siècle, pose à un écrivain, avec de plus en plus d'évidence, une question mortelle pour toutes les formes d'expression artistique : celle de la futilité. De ce que la littérature se crut et se voulut être pendant si longtemps - une contribution à l'épanouissement de l'homme et à son progrès - il ne reste même plus l'illusion lyrique. J'ai donc pleinement conscience que ces pages paraîtront sans doute dérisoires au moment de leur publication, car, que je le veuille ou non, puisque je m'explique ici devant la postérité, je présume forcément que celle-ci accordera encore quelque importance à mes oeuvres et, parmi celles-ci, aux quatre romans que j'ai écrits sous le pseudonyme d'Émile Ajar. » Il termina par ces mots : «Je me suis bien amusé, au revoir et merci».

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‘’L'affaire homme’’
(posthume, 2005)

Recueil de textes de 356 pages



C’étaient des textes de Romain Gary publiés entre 1957, époque des ‘’Racines du ciel’’, et 1980, l'année de sa mort. Certains, inconnus du public français, étaient traduits de l'anglais. Il ne s'agit pas de textes de fiction, mais de prises de position, de commentaires, de réflexions et d'analyses ayant pour objet la société, l'homme, la femme, le monde comme il va et, bien souvent, comme il ne va pas du tout. De fait, il ne se contentait pas de s'exprimer publiquement par le biais de l'écriture romanesque on du cinéma. Présent dans la presse française et américaine, constamment interviewé, sollicité, préfacier de lui-même parfois, des autres occasionnellement, il n'avait pas cessé de réagir aux événements de son siècle en manifestant à chaque fois son attachement à ce principe exposé par lui au début des années cinquante : « Je ne puis défendre que mes contradictions, mes approximations, le doute qui me garde, mes vérités incertaines et mes erreurs fraternelles et il y a autour de nous, entre la vérité et l'erreur, une marge de relativité qui nous permettra toujours d'échapper à l'absurde, une marge suffisante pour y insérer notre désir triomphant. »

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‘’L'orage’’

(posthume, 2006)
Recueil de nouvelles

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‘’L'orage’’

(1935)
Nouvelle

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‘’Une petite femme’’

(1935)
Nouvelle

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‘’Géographie humaine’’

(1943)
Nouvelle

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‘’Sergent Gnama’’

(1946)
Nouvelle

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‘’Dix ans après ou la plus vieille histoire du monde’’

(1967)
Nouvelle

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‘’Le Grec’’

(1970)
Nouvelle
Commentaire
Elle était restée inédite.

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‘’À bout de souffle’’

(1970)
Nouvelle
Commentaire
Elle était restée inédite.

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Commentaire sur le recueil
Ces nouvelles inédites, écrites entre 1935 et 1967, présentent un étonnant autoportrait du romancier et deux ébauches d’un roman inachevé. Elles contenaient déjà en germe l'obsession de Romain Gary pour les thèmes du dédoublement, de la fuite et du suicide qui l’ont poursuivi jusqu'à la fin de sa vie.

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Romain Gary qui, chaque jour, vers les cinq heures de l'après-midi, sentait se déclencher en lui une sorte de déprime, qui «éprouvait de temps à autre cet état d'âme pesant et délétère, couleur vert-de-gris, tellement incongru dans la luxuriance de l'été de la Nouvelle-Angleterre» (comme le raconta, en souvenir d'un été passé en commun, William Styron dans “Face aux ténèbres”), ne voulait pas vieillir : cela ne l’intéressait pas. Il se procura des balles par un ultime subterfuge : dînant avec quelques amis dont un policier, il raconta qu’il avait été tireur d’élite dans sa jeunesse et déclara : « C’est idiot, je n’ai plus de munitions pour mon Smith & Wesson 38». Pensant qu’il voulait s’entraîner, le policier lui en refila une boîte.

Le 2 décembre 1980, rentrant d’un déjeuner en ville avec son éditeur, il alla dans sa chambre, tira les rideaux, sortit d’une mallette le Smith & Wesson 38 qu'il avait toujours à son côté et, après avoir déposé la mallette au pied du lit, avoir enlevé ses lunettes, sa veste, ses chaussures, son pantalon, ses chaussettes, rangeant le tout sur la chaise face au lit et, gardant sa chemise bleue et son caleçon rouge, il posa sur l’oreiller une serviette de bain rouge, se coucha, rabattit la couverture jusqu’à sa taille, glissa le canon entre ses lèvres et à cinq heures de l’après-midi, l’heure du matador, appuya sur la détente. Avec ce suicide théâtral, lui qui avait si peur de la mort dont l’idée avait été l’entêtante et seule musique de sa vie, décida du moment où elle devait venir. Dans la lettre qu’il laissa à Claude Gallimard et qui était posée sur la mallette, une simple feuille non pliée, il avait écrit sa dernière phrase : « Je me suis enfin exprimé entièrement ». Accès de dépression? Impression d’avoir achevé ce qu’il s’était fixé? Deux jours avant son suicide, il dit à son meilleur ami : « Ah, si ma mère était là, tout cela s’arrangerait autrement ».

Ses obsèques furent célébrées à l'église Saint-Louis des Invalides à Paris. Selon sa volonté, ses cendres furent dispersées au large de Menton.

Le 30 décembre, un communiqué confirma que sous le pseudonyme d’Émile Ajar, prix Goncourt 1975, se cachait Romain Gary.
Il fut un personnage inouï en tant qu’homme et en tant qu’écrivain.

Il fut un homme paradoxal, qui ne se contenta pas d’avoir de multiples vies : juif immigré que les hasards de sa biographie firent traverser successivement les cultures russe, polonaise, «Mittel-Europa» et américaine, il fut encore un aviateur héroïque, un gaulliste inconditionnel, un diplomate, un écrivain, un cinéaste, un séducteur couvert de femmes, un vieux beau arborant pantalons de cuir, croix de Lorraine et chemises de soie, enfin un Russe mélancolique qui se suicide. Car, s’il semble avoir eu une vie comblée, un destin incandescent, cet homme à la stature imposante séduisant les femmes et fumant de gros cigares, baroudeur et drôle, lyrique et théâtral, fut surtout un perpétuel angoissé qui n’a cessé de brouiller et d’embrouiller cartes et pistes, personnages et identités.

Il souffrit de son identité juive qui était, pour lui, «une façon de me faire chier», qui lui valut des injustices qui expliquent la rage dont il a nourri son œuvre.

Poussé par une mère exceptionnelle, un dragon qui n’était pas tendre du tout, qui lui intima : «Tu seras un grand écrivain, un grand séducteur», : il a cherché à la satisfaire en s’incarnant dans des personnages différents, en incendiant toute son existence et en vivant comme on s'immole à une certaine idée de soi-même.

Il trouva sa chance dans la guerre et dans son engagement dans les rangs de la France libre, qui fit de lui un « hippie gaulliste » et ténébreux, plus français que les Français, qui voulut toujours rembourser sa patrie avec des mots, qui fut arrogant, prétentieux et anticonformiste, qui détonait dans le monde des écrivains, les autres étant plutôt fascinés par l’Union soviétique.

Le diplomate dut faire des ronds de jambe, mais cette fonction fit de lui un homme du monde, un fêtard.

Il passa pour l'archétype de l'homme à femmes. Mais, Don Juan pathétique, il avait surtout besoin d'une femme qui l'admire en fin de journée, moment où l'angoisse le submergeait, et, épouvantablement macho, il ne trouvait chez elles qu’un simple exutoire physique, même s’il affirma : «Être deux, c'est pour moi la seule unité concevable.» - «Maintenant que je suis bien avancé dans la vie, je ne vois pas de valeur humaine plus précieuse que la dépendance homme-femme. La liberté, c'est l'autre.». Il était voué à une quête perpétuelle de l'amour que son écriture prolongeait. Mais il n'arrivait pas à aimer, ne connaissait que la sexualité et, en définitive, n’était pas sûr de lui avec les femmes.

Rêveur qui ne supportait pas la réalité, il fut constamment tourmenté, ne pouvait vivre sans respirer l’atmosphère exaltante du drame.

L’élément unificateur du périple d'une vie entièrement placée sous le signe de la mise en scène est le problème de l’identité. Dans sa vie, dans son œuvre, dans son apparence physique même, il ne cessa de changer, de superposer les visages, les noms, les identités, de jouer avec les masques, finissant par écrire sa vie comme l’une des pièces de son œuvre où, pourtant, il a condamné avec véhémence tout ce qui est «ruse, mensonge, déguisement»..

Il eut la réputation d'un homme à la personnalité extrêmement forte. Mais il déclara : «Lorsqu'on dit de moi : "C'est une forte personnalité", cela m'étonne : des personnalités, j'en ai vingt et je ne vois pas comment un conflit constant entre elles peut donner une seule forte personnalité.» Intègre jusque dans le moindre détail, il avait même développé vingt écritures différentes, qui aujourd'hui affolent les graphologues.
Mais, spécialiste de l’affabulation doué du sens du picaresque, d’une grande imagination, d’une incessante fantaisie, marionnettiste maniant les ficelles du métier en se tenant à distance pour juger de l’effet produit, montreur de personnages ambigus, inventeur de fables à double sens, Gary fut aussi un écrivain forcené qui, avec un incroyable don pour les titres, publia plus d'une trentaine de romans, inégaux malgré quelques réussites éclatantes, chacun étant différent des autres, du fait de son étonnante versatilité, ce qui lui fit montrer sa longue gamme, sa grande palette, faire mentir l’adage qui veut qu’un écrivain écrive toujours le même roman.

Cette œuvre amplement autobiographique fut publiée parfois sous les pseudonymes (outre le célèbre Émile Ajar, on lui connaît aussi les noms de Fosco Sinibaldi, René Deville, Shatan Bogat, John Markham Beach et quelques autres) dus à son angoisse et à sa virtuosité d’illusionniste.Tel un comédien, il multiplia les masques pour mieux se livrer, poussa l’art du prestidigitateur jusqu’à se donner secrètement des doubles, renouvelant son écriture en changeant fictivement de peau. En créant Émile Ajar, il mit en scène la plus joyeuse mystification littéraire du XXe siècle.

De masque en masque, entre pessimisme et espérance, à mi-chemin de la lucidité la plus sombre et de l'exultation extrême, il s’est montré animé d’un «grand besoin de croire à quelque chose».

En politique, il se fit l'apôtre d'une Europe rêvée, donc d'autant plus réelle, dont le seul déficit sérieux était un déficit d'imaginaire ; il enseigna l'art d'échapper aux pesanteurs des appartenances naturelles, nationales ou de naissance.

En philosophie, jamais manichéen, il sut montrer que le meilleur et le pire sont inextricablement liés. Il inventa une philosophie qu'il appela «philosophie de la réjouissance» et dont il énonça, sinon les théorèmes, du moins les grandes interrogations. Qu'appelle-t-on un homme? Quelle est la part en lui de l'homme et de l'Homme? de l'humain et de l'inhumain? de l'« innommable » et de l'« inhommable»? la part, autrement dit, de ce qu'il tient de soi et de ce qu’il tient de l'Autre? du petit et du grand Autre? la part de sa première naissance et de l'autre, toutes les autres, celles qui s'opèrent en connaissance de cause, font de leur auteur la cause de sa cause et lui permettent, en muant, en faisant littéralement peau neuve (par, entre autres choses, la métamorphose en Ajar), d'effacer jusqu'à ses traces? Il fut animé de la volonté de «disputer aux dieux absurdes et ivres de leur puissance la possession du monde pour rendre la Terre à ceux qui l’habitent de leur courage et de leur amour». Mettant l'imagination au service du coeur, de l’amour si possible dramatique, des idées généreuses sans être mièvres, il chercha davantage l'émotion que l'originalité, et n'hésita pas à exploiter des thèmes banalisés : la montée de la barbarie dans le monde, la victoire de la technicité sur la vie. « Humanisme » était le maître mot de celui qui aimait marteler son éternelle obsession : l'humain. Il affirma : «Toute mon oeuvre est à la recherche de l'humain fondamental, de l'humain essentiel.» Il poursuivit une quête de la dignité humaine, écrivant : « La vie est une course à relais où chacun, avant de tomber, devait porter plus loin le flambeau de la dignité humaine. » Même si, hanté par la tragédie, il constatait lucidement et amèrement, avec une philosophie du pis-aller, que «le roman n'a jamais modifié l'homme», il fut un témoin vigilant de son époque et un peintre lucide de la féminité, allant droit au but pour atteindre à coup sûr son lecteur,

Ayant toujours eu des rapports difficiles avec la critique, qui essayait, à chaque livre, à l’enfermer dans un personnage, des rapports difficiles avec l’institution littéraire, il ne cessa aussi de faire des sorties publiques au vitriol. Il lança dans la presse des coups de gueule en forme de lettres ouvertes enflammées, publia des commentaires, des réflexions et des analyses, des entretiens et des préfaces tour à tour passionnés, fiévreux, engagés, contradictoires voire prémonitoires. Adepte de la corde raide, il n'a jamais douté de la nécessité de dire les choses mais aussi d'en rire, car il avait donné rendez-vous à tous ceux qui «savent aller plus loin que la haine... là où se trouve le rire». Aussi ce «clown lyrique» au cœur sensible et au sourire moqueur, qui se plaisait à étonner et à séduire, a-t-il montré un humour particulier, vif, noir, extrêmement fin, souvent désaxé mais toujours extralucide, un humour né de la sensibilité à fleur de peau qu'il partageait avec les grands écorchés.

Il usa toujours d’une langue claire, aérée, énergique, refusant les scories intellectuelles et les effets artificiels, au point qu’on a reproché à ce romancier à grand succès d'avoir obéi confortablement à une routine d'écriture.

Même à titre posthume, il continue à s'agiter et à déranger. C’est un mort qui bouge, un écrivain agrandi par son trépas. Et, face à la réputation qui l'escorte désormais, on hésite entre le registre du sublime et celui du ridicule, entre l'intensité slave et le vaudeville, entre l'imposteur magnifique et le personnage usé.
Lesley Blanch, sa première femme, avait fait paraître ses aigres ‘’Mémoires’’ en 1998 (ils ressortirent en 2009 sous le titre : ‘’Romain, un regard particulier’’). Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre ni de grand écrivain pour son épouse, surtout après le divorce. La preuve qu'un auteur ne doit pas se marier avec un auteur, surtout si l'un des deux est plus petit que l'autre. Elle brosse un portrait à lourde charge de Gary, qui commence par ses mains qui, selon elle, «devant là moindre obligation d'ordre pratique, s'agitaient désespérément comme des nageoires attachées à ses poignets». S’il n’était pas manuel, il n’était pas intellectuel non plus : «Sa culture présentait de nombreuses lacunes.» Il était furieux contre sa mère qui avait déclaré aux autorités françaises qu'elle était juive : «Elle l'a écrit noir sur bland ! Religion : juive !... Il aurait été tout a fait simple de mettre orthodoxe. À présent, ça me colle a la peau, c'est sur tous mes papiers, plus moyen de m'en débarrasser.» On est loin de ‘’La promesse de l'aube’’. L’aviateur n'aurait pas eu le sens de l'orientation : «Il semblait n'avoir aucune mémoire visuelle des rues ou des maisons. Je ne tardai pas a découvrir qu'il manquait généralement le plus simple rendez-vous si on le laissait seul, et qu'on le trouvait en train de suivre un itinéraire excentrique ou de toumer en rond.» La nonagénaire ajouta, vipérine : «Ce qui semblait étrange de la part du pilote ou du navigateur qu'i! avait été.» Elle confirma qu’il était neurasthénique : «D'une façon générale, il y avait peu de choses qui lui plaisaient : le sexe, les blinis, nager dans la mer et, bien sûr, ses écrits.» Il aurait eu mauvais caractère : «Pour des motifs les plus futiles, des factures ménagères, une chaussette perdue, sa santé […], il avait l'art de créer autour de lui un climat dramatique et frémissant.» En 1954, elle publia son premier livre : ‘’The wilder shores of love’’ qui fut un best-seller. Elle se demanda comment il allait réagir : «Ce succès inattendu arrivait à un moment où il se sentait particulièrement déprimé après une série de déconvenues dans son propre travail. […] Il se laissa aller à: sa passion de la publicité et publia plusieurs articles ironiques sur le faiit d'être l'époux d'une femme a succès.» S’il eut l’ambition d'être Hugo, Balzac, Dumas, «il est venu un rnoment dans sa vie où la quantité l'a emporté sur la qualité.» Il était un paon : «Donner des interviews, être photographié ou paraître a la télévision, tout cela le grisait ; il n'était jamais las de ce genre de satisfaction.» Il était sans cœur : «Son insensibilité aux réactions des autres frôlait parfois la brutalité.» Lesley Blanch ne dit pas un mot sur Jean Seberg.
Après le livre de Lesley Blanch, la première biographie composée par Dominique Bona et le livre de la romancière Nancy Huston, Myriam Anissimov qui souvent avait rencontré Romain Gary reçut carte blanche de Diego Gary pour écrire une monumentale biographie, enquêta minutieusement auprès de ceux et celles (si nombreuses) qui l’avaient connu, fréquenté, aimé, admiré, craint ou fui, et publia en 2004 ‘’Romain Gary, le caméléon’’ (caméléon parce qu’il eut toujours envie de renaître dans un autre corps, dans un autre nom). C’est une biographie très factuelle, à la documentation impressionnante, riche en anecdotes amusantes et en témoignages pas toujours flatteurs pour son modèle, où elle révéla quelques secrets d'archives, côté russe ou américain, s’appliqua avec obstination et objectivité à démêler le vrai du faux et le possible de l’improbable, ne laissa rien dans l'ombre de la vie d'un homme pourtant habile à brouiller les pistes. En la lisant, on comprend (sans avoir toutes les clés du mystère, ce qui est impossible, Gary y a vu) que ce qui l’a fait courir, depuis l’enfance misérable dans le ghetto de Wilno en Lituanie jusqu’au désespérant début de vieillesse entre les palaces et ses résidences. Mais cette vaste fresque est sans éclat, n'accède que rarement à la noirceur métaphysique de son sujet ,n’est pas portée par une vision, et encore moins par un style.
André Durand
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