Aimer et comprendre l'usap





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Thassalia

Barcelona

AIMER ET COMPRENDRE L'USAP.
Pour ceux qui l'ont vécu, cela ne fait aucun doute : au mois de mai 1998 quelque chose d'exceptionnel s'est produit dans ce petit département français (Pyrénées-Orientales ou Catalogne Nord ?) autour de l'USAP. L'USAP, l'UNION SPORTIVE ARLEQUINS PERPIGNANAIS, c'est l'équipe de rugby du chef-lieu, Perpignan, le "club fanion" du département. Au terme d'un incroyable parcours elle a entraîné à sa suite 40 000 personnes au Stade de France, à Paris.

Comment est-ce possible ?

Le caractère massif, populaire, les formes extrêmes d'exubérance et de passion, l'importance accordée au phénomène par les médias écrits ou audiovisuels, par les représentants des collectivités locales aussi bien que de l'Etat permettent d'affirmer sans aucune contestation possible la nature sociale de ce phénomène. Pour plus de commodité nous l'appellerons : le phénomène USAP.

Ce caractère social lui étant reconnu, rien ne s 'oppose à ce qu'il soit scruté, décrit, analysé comme tel. C'est la tâche que nous avons acceptée, non pas malgré, mais à cause de notre implication personnelle dans ce phénomène.

Dans quel but ?

Répondre au désir de comprendre que nous avons nous-mêmes éprouvé, désir que nous pensons partagé par la grande majorité de tous les participants à cette épopée et par ceux qui en furent les témoins parfois amusés, parfois étonnés, quelquefois critiques mais jamais indifférents.

Certes, on peut toujours dire : "A quoi bon comprendre ? Il suffisait de le vivre, ou de le voir."

Mais ce serait précisément lui dénier tout caractère social, se replier sur la sphère privée du divertissement, oublier des moments d'émotion partagée, de liesse collective, ces rares moments de l'existence où l'on se sent partie d'un tout sans cesser d 'être soi-même. Comprendre est alors une nécessité personnelle : dans l'analyse de ce que l'on vit avec les autres on trouve toujours une part de soi-même.

Il est impensable qu'un mouvement de cette force, de cette ampleur ne nous donne pas des moyens de connaître autrement la condition et les aspirations des gens qui vivent dans ce pays. C'est notre hypothèse de départ. Au terme de ce livre, nous mettrons en lumière qu'il était porteur d'un message, devenu aujourd'hui devise : "Fiers d'être catalans".

Le contenu de ce message nous intéresse prodigieusement. Et vous ?

Pas de statistiques, presque pas de chiffres, pas de courbes, pas de tableaux, pas de diagrammes, d'histogrammes, de camemberts. Nos méthodes sont qualitatives : elles interrogent les faits pour dégager leurs qualités essentielles et cherchent à leur appliquer les concepts les plus pertinents. Le résultat est toujours polémique, bien entendu, mais la polémique fait partie du processus de connaissance ; ce livre en est seulement un moment.

Nous ne ferons donc qu'effleurer l'histoire (une excellente histoire de l'USAP a été écrite par notre ami Noël Altèze), la géographie, l'économie locales. La politique, c'est-à-dire la vie de la cité, s'imposera à nous, au terme de l'analyse comme le seul cadre capable de recevoir le message, et de lui donner suite…Puisqu'il s'agit de situer le rugby et l'USAP dans un espace social nous adopterons d'emblée la notion de territoire. Les sociologues du sport qui se sont penchés sur le rugby ont bien montré que c'était la notion la plus pertinente pour aborder l'étude des rapports entre une équipe de rugby et son environnement sociogéographique, économique, politique et culturel (voir "Rugby, parabole du monde", un ouvrage auquel nous ferons fréquemment référence). On pourrait même parler de "bassin rugbystique" pour imager ce mouvement du "rugby des villages" vers les villes centre.

Nous vous proposerons donc une façon d'appréhender ce vécu collectif et nous en dégagerons un message. De qui vers qui ? Avec quel contenu ? Quelle force ? Sera-t-il entendu ? A toutes ces questions nous tenterons d'apporter une réponse argumentée.

Pour cela il nous faudra d'abord montrer, ensuite démontrer.

Montrer est relativement simple : les superbes photos réalisées par des photographes autant impliqués que nous d'une part, les anecdotes significatives, les descriptions, les narrations qui constituent la première partie de l'ouvrage raviveront les souvenirs des uns, donneront une idée aussi juste que possible aux autres.

Démontrer est un terme à préciser. Nous sommes dans le social, l'humain ; nous utilisons des méthodes qualitatives. Alors démontrer veut dire argumenter, apporter des éléments pertinents et des modèles pour faire partager une approche de la réalité qui soit véritablement collective. En dernière analyse c'est la communauté des acteurs de l'événement qui est juge de la vérité de leur représentation dans un livre. C'est pourquoi, dans la deuxième partie, nous analyserons un à un les éléments perceptibles qui nous sont apparus comme constitutifs du phénomène USAP (les drapeaux à profusion, les couleurs, les musiques, les grillades, le système de jeu, …) et dans la troisième nous nous efforcerons de les fondre dans une synthèse qui fera apparaître, nous l'espérons, sa signification globale.

Néanmoins, chacun sent que ce qui s'est passé touche à l'imaginaire collectif, au symbolique et a ses racines dans le réel. Dénouer les fils d'un tel tissu de relations est une entreprise délicate qui requiert beaucoup de soin. Nous nous sommes efforcés de le faire le plus simplement, le plus clairement et le plus honnêtement possible. Car le pire serait que ce travail de réflexion sur ce phénomène populaire ne soit pas accessible à ses créateurs.

Nous pensons aussi aux Catalans du Sud, si proches et si lointains par moments, auquel ce livre est aussi destiné. Nous savons que leur méconnaissance de "ce jeu de voyous joué par des gentlemen", comme on disait au début du siècle, peut être un obstacle à leur appréhension du phénomène. Mais précisément le projet éditorial c'est de réduire cette ignorance, de jeter de nouveaux ponts entre les deux communautés, de mieux se connaître, de mieux se comprendre, de s'estimer davantage. Nous avons fait notre possible pour leur donner dans le cours de l'écriture les rudiments indispensables pour eux. Ils paraîtront superflus ou redondants aux amateurs avertis.

Au moment où nous écrivons ces lignes, quelques jours avant la finale de la Coupe du Monde, la France est saisie d'une fièvre, qui rappelle à chacun et à chacune, ici, ce qu'ils ont vécu en mai. Mais, à l'évidence, ce n'est pas pareil ; les joueurs critiquent le public qu'ils jugent froid, coincé, trop costume-cravate ; ils disent que leur vrai public est autour du stade, dans les rues, c'est le peuple des sans billet qui les guette pendant des heures pour les acclamer au passage de leur bus. Cette constatation doit nous inquiéter : la professionnalisation du rugby, son instrumentation par les puissances d'argent ne produiront-elles pas les mêmes effets ? Cela nous obligera à tirer des leçons pour l'avenir.

Parmi les supporters de l'équipe de France de football qui manifestaient leur joie au pied du Castillet au soir de la demi-finale gagnée contre la Croatie, on a pu remarquer des drapeaux catalans, des oriflammes et des écharpes marquées "USAP". Quelle belle image pour illustrer que l'on peut vivre sans problème sur deux territoires superposés, avec, quand même, une petite préférence…

TOUT CE QUI EST EXCESSIF EST SIGNIFIANT.
"Tout ce qui est excessif est insignifiant", c'est ce que l'on répond habituellement à un interlocuteur pour lui signifier que l'on ne tiendra pas compte de ce qui, dans son propos, dépasse les limites communément admises. Dans le cas que nous examinons, c'est exactement le contraire : c'est dans l'excès que le phénomène Usap se différencie de ce que l'on peut voir par ailleurs, y compris la Coupe du Monde de football, et c'est dans cet excès qu'il prend sa pleine et entière signification.

En effet, lorsqu'on désire évoquer l'aventure de l’Usap, cette année, on a l'impression, tant les faits qui l’ont accompagnée sont forts, porteurs de sens, que la légende s’est déjà glissée dans ce qui n'est pourtant pas encore de l'Histoire. Ce que nous voulons faire ici, c’est plutôt une sorte de chronique, rapporter une série d’anecdotes diverses, hétéroclites mais toutes significatives, récoltées au jour le jour, tout au long de la dernière partie des qualifications successives de l'équipe catalane.

"C’est fou ! C’est pas croyable!". Les supporters eux-mêmes s'exclamaient et évaluaient ainsi l'ampleur du mouvement qui les animait, qui les emportait, hors d'eux, tant au stade des Costières à Nîmes qu'au Stade de France à Paris.

Et les mots nous paraissent bien faibles, bien impuissants à traduire cette fougue, cette passion qui les domina du début à la fin, des départs de Perpignan à l'arrivée - et l'on pense en particulier à la descente des trains en gare de Lyon qui retentissait et vibrait sous les "Usap ! Usap !" poussés par des milliers de "militants". En effet, des sortes de militants - et nous risquons ce mot - car nous avons ressenti que l'Usap apparaissait comme une bonne cause à défendre, pour laquelle s'enflammaient et s'investissaient tant de personnes. Monter à Paris devenait une activité primordiale hautement symbolique. D'ailleurs, Il y a quelques années s'est constituée à Bordeaux l'Association Occitane pour le retour de la finale du championnat de France de rugby dans le grand Sud. Cette association s'est créée pour assouvir une revendication identitaire et marquer une opposition par rapport au centralisme parisien en général et de la Fédération Française de Rugby en particulier. A la faveur des phases finales, cette association publie des communiqués dans la presse militante occitane. Cette année encore, bien qu'aucun des deux clubs finalistes ne soit occitan, elle a tenu à faire connaître sa position en s'adressant à la presse par un communiqué adressé en catalan reproduit ci-dessous intitulé " Vive l'USAP" dont voici la teneur :

"L'Association Occitane pour le Retour de la Finale de Rugby dans le Grand Sud se félicite de voir l'équipe phare de toute la Catalogne atteindre l'objectif suprême, la Finale 21 ans après. Nous regrettons que pour la 25 ème fois consécutive la Finale se déroule à Paris, alors que des stades rénovés pour la Coupe du Monde de Football comme ceux de Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Marseille ou Lyon auraient pu l'accueillir. Il aurait fallu réserver la finale aux véritables amateurs du rugby au lieu de privilégier les amis des amis, souvent éloignés du ballon ovale. Et la finale de cette année ne contredira pas cette réalité.

Bonne finale. L'Association est de tout cœur avec vous. De toutes façons le plaisir est sur le terrain. Pour le rugby du Sud, sempre en davant avec l'Usap".

A notre connaissance cette revendication n'a jamais rencontré d'écho parmi les rugbymen et les supporters catalans pourtant souvent enclins à critiquer les décisions fédérales. Disputer la finale dans une ville du Sud n'aurait pas la même signification et la même charge émotionnelle qu'à Paris. Ce n'est pas tellement la reconnaissance de la Capitale de la France que l'affirmation collective et inconsciente d'une différence qui est recherchée en la matière. Planter le drapeau catalan au Champ de Mars, au pied de la Tour Eiffel, est un tout autre symbole qu'à Lyon ou Marseille.

Cependant cette "montée à Paris" fut d'abord la manifestation d'une union retrouvée, d'une fusion entre les habitants de la Catalogne Nord et ceux qui ont émigré dans diverses parties de l'hexagone ou à l'étranger, ceux que l'on appelle "les exilés". Ainsi, un exilé de la région parisienne a découvert que ses voisins étaient catalans parce que ceux-ci avaient garni leur balcon d'une banderole sang et or. Quelle ne le fut pas leur surprise en voyant passer dans la rue d'autres supporters porteurs des mêmes couleurs ! Ils allaient rejoindre leur frère, le voisin, pour se rendre tous ensemble au Stade de France.

À Nîmes, à Paris, les Catalans de Lyon brandissaient une pancarte signalant qu'ils étaient là. A Montpellier, où le football est prédominant, les employés de la gare furent surpris du grand nombre de supporters usapistes, saturant tous les trains pour Paris, offrant pour un moment à la capitale régionale un décor sang et or, joyeux, envahissants mais débonnaires.

Tel jeune catalan est venu spécialement de New-York en Concorde, tel autre de l'île de la Réunion.

Les communautés catalanes furent mises à contribution pour l'obtention des précieux billets et ce fut au Champ de Mars, lors des grillades, à midi, qu'eurent lieu les retrouvailles entre les différents groupes et notamment les Catalans de Paris.

C'est aussi l'exemple de cette Bretonne malgré elle qui, fidèle supportrice, a suivi de loin l'équipe catalane toute l'année. Lorsque le match n'est pas retransmis à la télévision, elle appelle son père à Perpignan et celui-ci lui fait écouter la radio locale qui commente en direct le match du dimanche. C'est aussi ce haut fonctionnaire qui, à Paris, colle l'oreille à son poste branché sur France-Info qui renseigne sur l'évolution des scores des matchs en cours.

A Perpignan, depuis la qualification après la victoire du samedi 9 mai en demi-finale contre Colomiers à Nîmes, régnait une grande fébrilité. La ville vécut une semaine euphorique jusqu'à cette soirée du samedi 16 mai. Nulle angoisse, mais une attente joyeuse, confiante. Un étranger de passage et non averti put constater ce curieux phénomène. Aux bureaux, aux cafés, dans les magasins, sur les chantiers, dans la rue pas, une conversation qui ne débouche sur la rencontre du siècle : " Alors, vous y allez à Paris ?". On put même entendre un ancien supporter du Perpignan Football Club (actuellement en faillite) se déclarer avec enthousiasme pour l'Usap "à défaut", disait-il, "et puisque cette équipe représente notre pays".

Les voitures étaient habillées, pouponnées, les pare-brise recouverts d'autocollants, de lettres adhésives, de bandeaux, de calicots aux couleurs catalanes. Les vitrines, les devantures de magasins, des balcons arboraient des drapeaux et des oriflammes. Comme une ambiance de fête nationale. La municipalité crut bon de placer en travers des principales artères ainsi qu'aux entrées et sorties de la ville des banderoles frappées du logo de "Perpignan la Catalane" avec l'inscription " La Ville de Perpignan, partenaire n° 1 de l'USAP". Pas une édition du quotidien local qui ne titra sur l'événement. Les merceries vendirent des kilomètres de ruban et des mètres et des mètres de tissu aux couleurs catalanes. Le propriétaire d'un de ces magasins fit l'aller et retour dans la nuit pour aller s'approvisionner à une usine de Barcelone. Dans cette même mercerie, une cliente achetait de quoi orner les canotiers de sa famille, la veille du départ, sans avoir encore de billets pour le Stade de France et une jeune maghrébine achetait de quoi confectionner plusieurs drapeaux en affirmant : "l'Usap, c'est notre équipe".

On vendit aussi un nombre invraisemblable de casquettes, de maillots, d'écussons, non seulement à la boutique de l'Usap dévalisée et contrainte à réassortir plusieurs fois en catastrophe mais aussi dans les supermarchés.

Pour beaucoup de personnes, la mobilisation suscitée par la finale ne faisait que reproduire, à plus grande échelle encore, ce qui s'était produit la semaine précédente à l'occasion de la demi-finale à Nîmes, dans des conditions et avec une qualité d'émotion qu'on ne retrouva pas tout à fait à Paris. Ceux qui ne furent pas du voyage voulurent aussi participer à la fête en accrochant un bout de ruban qui au veston, qui dans la salle à manger. C'était encore le mois de mai, le ruban sang et or se substitua naturellement au muguet porte-bonheur. Certains poussèrent même jusqu'à La Jonquera ou Figueres en quête de drapeaux catalans ! La Librairie Catalane de la place Jean Payra vit une clientèle inhabituelle se précipiter, le téléphone ne cessa de sonner, on réclama des enregistrements de la Santa Espina et surtout de l'Estaca. Rupture de stock, Barcelona envoie en catastrophe des fonds de tiroir. Depuis sa création en 1968, les fans de Lluis Llach ont tous les disques où figure cette chanson culte que l'on n'avait pas prévu de rééditer pour ceux qui la découvrent 30 ans plus tard à Perpignan. Pour parer au plus pressé, on photocopia et distribua les paroles de la chanson en catalan et en français. Les pouvoirs publics, préfecture et municipalité, mesurèrent l'ampleur du phénomène et prirent des dispositions. L'avenue Général De Gaulle ou avenue de la Gare fut ouverte à la circulation en sens unique le samedi 16 toute la matinée. On craint des embouteillages et l'incivisme au niveau du stationnement aux abords de la gare. En fait la marée humaine attendue fut bien au rendez-vous mais ne provoqua aucun problème particulier. Par petits groupes, en famille, entre amis, entre collègues de travail (les comités d'entreprise ont été mis à contribution), entre habitants d'un même village ou d'un même club, ce fut un flot fluide mais régulier qui remonta dès 6 h et jusqu'à midi l'avenue vers le centre du monde (la gare évidemment et non Paris !). Beaucoup de très jeunes supporters, beaucoup de couleur et de cris joyeux. La fête commença, bon enfant. La SNCF n'eut pas de mal à réquisitionner du personnel supplémentaire. Spontanément, des dizaines d'employés se sont mobilisés pour encadrer, canaliser la foule vers l'esplanade attenante à la gare, le long des voies surplombant le boulevard du Conflent. Par centaines d'abord, par milliers ensuite, on se retrouva, on se regroupa pour ne former qu'un seul tableau visuellement fort impressionnant, carrément dalinien en ces lieux prédestinés. Ces groupes sac au dos et à l'accoutrement bigarré rappellent les départs de colonie de vacances. Les drapeaux posés sur l'épaule et l'agitation de tous ces jeunes attendant l'entrée d'un train en gare évoquent certain départ la fleur au fusil. Peut être un signe prémonitoire. Chaque départ de TGV, il y en eut onze au total, fut salué par des vivats, des applaudissements et les trompettes. C'était encore le moment des derniers achats : des journaux avec l'équipe en couleur pleine page, des pin's, des écharpes, des tee-shirts, casquettes et autres babioles à la gloire de l'Usap. Dans la tenue, car il y a une tenue type du supporter, on rivalisait de jaune et de rouge.

Peu à peu, l'ambiance devint électrique mais ne cessa de rester fraternelle et communicative. Quand le dernier TGV quitta Perpignan, quand le dernier avion spécial se fut envolé, les quelques 150 bus étaient déjà arrivés à la capitale, la ville sembla alors vidée. Seuls, quelques klaxons appuyés çà et là, la réveillèrent de la torpeur qui l'envahissait. Le soir arrivé, à vingt heures, tout était encore plus calme. Tous ceux – ou presque- qui n'avaient pu ou voulu se rendre à Paris étaient rivés devant leur téléviseur ou les écrans géants installés pour la circonstance au Palmarium et au Palais des Expositions. Dans les villages, même causes, même effets. De nombreux témoignages nous ont confirmé que beaucoup de téléspectateurs et surtout de téléspectatrices avaient, pour la toute première fois, renoncé à d'autres occupations (vaisselle, repassage, lecture, film ou autre émission télévisuelle) pour vivre la retransmission du match Usap-Stade Français. L'Usap avait conquis un nouveau public certes circonstanciel, jusqu'alors réfractaire voire hostile au ballon ovale, qui a frémi, trépigné, encouragé secrètement à distance, partagé l'espoir et la déception. Contrairement à ce que d'aucuns pensaient ou imaginaient la nuit ne fut pas totalement noire pour les Perpignanais malgré la défaite et l'ampleur du score. Le rédacteur en chef de Radio France Roussillon reçut, sur le tard, un appel de la rédaction parisienne de France Inter demandant un commentaire sur la déception des Catalans et le désarroi qui s'abattait sur Perpignan. Mais pas du tout, lui répondit-on, ici c'est la fête, les gens sont dans la rue et klaxonnent, demain les joueurs de l'Usap seront reçus en héros. Ah ! bon, alors ça ne nous intéresse pas ! Et l'interlocuteur parisien de raccrocher. Il est des distances qui séparent et qui ne sont pas que kilométriques !

Perpignan vécut donc, la semaine précédant la finale, l'apogée d'une excitation et d'une passion qui n'avaient cessé de croître au cours du mois de mai quand l'Usap gagna le quart puis la demi-finale. A chaque occasion on a pu retenir les images de ces garçons grimés, gesticulant, à demi nus, portant comme une toge un drapeau, le visage mi-rouge, mi-jaune et les cheveux teints aux mêmes couleurs. Mais cette pratique est maintenant généralisée chez tous les jeunes supporters, qu'ils soient du football ou du rugby. Plus étonnante était cette élégante arborant un superbe tailleur rouge, un chemisier et des escarpins jaunes, un canotier bordé de sang et or. Plus étonnant encore, ce jeune sur son vélo entièrement recouvert de rubans adhésifs rouges et jaunes (pourquoi ne pas l'appeler "le vélo-Usap"), muni d'une sorte de voile gonflée par le vent de sa course pédalant sur la pelouse du stade de Nîmes tandis qu'explosaient des pétards dont il avait garni l'arrière de son engin.

Bref, le mois de mai fut le mois de l'Usap et des supporters tout nouveaux, inattendus venaient grossir les rangs des fidèles après chaque victoire. Cet événement sportif qui a pris parfois l'allure d'un événement mondain (il fallait y être) draina vers la capitale, en fin de compte, quelque 40 000 personnes.

Au Stade de France ce fut assez différent de l'embrasement de Nîmes. Les dimensions du lieu, l'imposant service d'ordre, les fouilles pour intercepter tout objet dangereux (les hampes en bois des drapeaux par exemple, les feux de Bengale) changèrent les conditions dans lesquelles allaient évoluer les supporters mais elles n'entamaient pas leur ardeur qui ne cessa de se manifester de la gare de Lyon au stade et notamment dans le RER et les rues de Saint-Denis bordées de CRS. Le jeune supporter qui avait convoyé jusqu'aux portes du stade son vélo-Usap fut cependant bien désappointé lorsqu'on refusa l'entrée à son sympathique engin.

Dès la demi-finale, se procurer un billet d'entrée au stade fut une préoccupation essentielle pour des milliers de gens et tous les moyens furent mis en œuvre. Certains se rendirent chez l'adversaire, à Colomiers, où les guichetiers demandaient la carte d'identité et ne délivraient que deux billets aux résidents des Pyrénées-Orientales, alors qu'ils en auraient pris cinquante ! Pour contourner la difficulté, ils en vinrent à se présenter masqués en supporters de Colomiers, arborant les couleurs bleu et blanc de ce club. Obtenir des billets pour le Stade de France fut encore plus problématique et le mercredi 13 mai, à huit heures, lorsque le Stade Français, l'adversaire de l'Usap en finale, commença à mettre en vente ses billets à l'intention de ses supporters éventuels, ils étaient un bon millier qui scandaient : "Usap ! Usap !" devant les guichets !

De nombreux villages ont été amenés à organiser un déplacement en autocar pour assister à la finale au Stade de France. L'exemple du village de Bages, qui n'est pas unique, illustre bien les stratagèmes dont ont usé les supporters pour mener à bien leur entreprise. Car il s'agissait bien d'une entreprise, voire d'une aventure. Dès l'annonce de la qualification pour la finale a commencé une véritable chasse aux billets. Chacun des deux clubs, l'Usap et le Stade Français, chacun des Comités régionaux affiliés à la Fédération Française de Rugby se voient attribuer une quantité de billets destinés à la vente. Bien entendu tous n'ont pas les mêmes besoins, ainsi Perpignan est de très loin le plus fort demandeur. Compte tenu de la forte mobilisation née les semaines précédentes et qui ne cesse de grandir, les besoins sont évalués à quatre ou cinq fois le quota mis à disposition par la F.F.R. A Bages comme ailleurs, après avoir rempli un car pour la demi-finale jouée à Nîmes, ce sont deux autocars qui sont affrétés pour cet ultime déplacement. Il s'agit donc de se procurer 108 billets d'accès au stade. Après un premier achat directement aux guichets du club perpignanais, le compte n'y est pas. Il faut faire le tour des connaissances et des influences : un joueur, un dirigeant, une personnalité peuvent faciliter l'obtention de quelques places supplémentaires. Le casse-tête continue jusqu'à la veille du départ ! Le quartier général est installé dans un commerce, la quincaillerie de Michèle Trilles. Chaque jour on se relaye pour joindre au téléphone tous les comités de France et de Navarre afin de grappiller quelques billets (on ne discute plus les prix !). Certains se montrent plus généreux ou disposés que d'autres envers les supporters catalans. Le Comité de l'Ile-de-France n'en accordant aucun, par contre une "relation" au Ministère de l'Intérieur en procurera dix. Ouf ! On est sauvés ; jeudi soir tout le monde est servi. Il est temps, le départ, c'est pour demain vendredi. Michèle Trilles qui n'en est plus à son coup d'essai et Gilbert Pujol, le saxophoniste bien connu des travées d'Aimé Giral, chevilles ouvrières de l'organisation, peuvent souffler. "On ne dormait plus" avoueront-ils. Il a fallu s'occuper aussi de l'intendance. A Bages on redouble d'imagination et d'efficacité, y compris dans les prix, pour l'expédition vers la Capitale : le déplacement, deux petits déjeuners, deux repas pour la modique somme de 300,00 F en sus l'entrée au stade (prix variant de 50 F à 650 F) ! Dans la soute des cars, on range des fagots de sarments et des souches, de quoi faire griller 120 côtelettes, 15 kg de saucisse, boudins et ventrèches. On n'oublie pas deux douzaines de coques pour le dessert et les cubitainers de vin rouge et de muscat. Le tout sera déballé et ingurgité au Champ de Mars, à 50 mètres de la Tour Eiffel. Des dizaines de feux, des centaines de drapeaux et des milliers de supporters grimés en jaune et rouge, vêtus aux même couleurs grouillent sur ce périmètre composant un tableau inédit en ces lieux historiques. Non, ce n'était pas une révolution qui se préparait au Champ de Mars, mais la fête et la grande fraternité catalane qui s'installait. De mémoire de Parisien, on n'avait jamais vu ça ! Les touristes et les passants ébahis se pressent autour des grillades, posent pour des photographies, quelques inévitables titis parisiens, resquilleurs, essayent de manger à l'œil. Gilbert Pujol improvise un "llevant de taula", passant de colla en colla pour interpréter, à la demande, un morceau au saxo, invariablement c'est "volem pa amb oli" qui est repris en chœur par l'assistance. Les agapes terminées et avant d'envahir le stade à Saint Denis, on tient, comme beaucoup d'autres à "se payer" la remontée des Champs Elysées à pied pour arborer toujours en chantant, borratxes en bandoulière, drapeaux et oriflammes.

Outre les supporters de Bages, dont nous venons de voir les tribulations pour être présents lors de la finale, l'Usap peut s'enorgueillir de compter trois amicales de supporters déterminés à se déplacer pour soutenir leur équipe du début à la fin de la saison rugbystique. La plus ancienne de ces amicales est la très officielle Amicale des Supporters siégeant dans les locaux du club. La dernière, née cette ultime saison 97-98, a été baptisée "Les Ultras de l'Usap". Et puis il y a celle du public des villages, celle des supporters du Roussillon profond, née en 1994, autour d'un noyau de fidèles à Pézilla de la Rivière. Pézilla de la Rivière n'est pas un hasard. Ce gros bourg agricole, viticole et maraîcher de 2360 habitants est acquis au ballon ovale depuis des lustres. Le club local, récemment rebaptisé Entente Racing Club Pezilla-Têt a célébré cet été 98 ses 90 ans d'existence. Pézilla de la Rivière a depuis des générations fourni de nombreux et grands joueurs à l'Usap. C'est d'ailleurs Jacques Basset, l'actuel demi de mêlée usapiste résidant à Pézilla de la Rivière qui a proposé le nom de l'amicale : "Els amics de Pézilla amb l'Usap". Autour d'une poignée de responsables actifs et bénévoles de Pézilla, Corneilla et Villeneuve de la Rivière se sont vite regroupés une centaine d'amicalistes payant cotisation mais aussi des sponsors , les commerçants du village et quelques anciennes gloires de l'Usap ( J.F. Imbernon, F.Capeille et R. Masformé). Durant la saison "Els amics" qui tiennent à se différencier de ceux qu'ils appellent les supporters du printemps auront organisé une dizaine de déplacements, toujours en bus quel que soit le nombre d'inscrits, par principe. En effet s'ils n'étaient que 17 à Grenoble et 20 à Bourgoin, ils remplissaient presque le car à Toulon avec 40 passagers et totalement pour Agen avec 55 amicalistes. Et puis c'est la montée en puissance, l'épopée. Un déplacement à Castres en quart de finale avec deux bus et 110 participants, puis à Nimes en demi-finale avec trois bus et 150 participants. L'Usap se qualifie le samedi après midi et dès le retour c'est le branle-bas de combat. Le lundi matin à la première heure, un membre de l'amicale, ancien cheminot, réserve une rame de TGV auprès de la SNCF et court chercher le secrétaire Robert Trullenque qui travaille au champ, il n'y retournera plus de la semaine. Il devra même quitter son domicile, le téléphone sonnant sans arrêt, pour s'installer au Q.G. , une salle située au premier étage du Café du Commerce placardée de photos et d'articles de presse. Le président, Jean Jacques Mary, prend carrément 5 jours de congés, quitte également son domicile de Saint Estève et rejoint Trullenque au café. Le premier jour, c'est le rappel des membres au téléphone qui doivent préciser le nombre d'accompagnants, le mercredi soir c'est la fin des inscriptions fixées à 380. On arrête là, mais on aurait pu doubler. Les titulaires de cartes d'abonnement au club apportent 150 billets pour le match de la finale. Les dirigeants de l'Usap, sollicités, fourniront le complément renvoyant l'ascenseur à Pézilla de la Rivière en guise de remerciement pour la constance dans le soutien tout au long de la saison. Du côté des billets, à la différence de Bages, pas de problème, mais tout n'est pas terminé, il faut encore gérer le départ, confirmer les rendez-vous car les inscrits viennent des quatre coins du département, acheter les victuailles. Avec une majorité de gens de la terre, impossible de partir la veille du match ou tôt le matin, le TGV d'Els Amics sera le dernier à quitter Perpignan, à 11 h, le samedi matin. Ce sera aussi le dernier à revenir au pays. Les pézillanais ne seront donc pas de la fête au Champ de Mars à Paris et devront se contenter de quelques 1000 sandwiches, eux les rois de la grillade lors des précédentes rencontres, mais aussi de 1500 canettes de bière, 15 litres de pastis et 60 de muscat ! Après le match, ils se retrouvent au boulevard Saint Michel pour festoyer. Un groupe investit un bar pour terminer la soirée. Rentrés à 30 ils feront la fermeture vers 5h le dimanche matin à 300 ! Comme partout ailleurs cette nuit là pas de casse, pas de bagarre, mais des chants et une gaieté communicative. Le gérant de l'établissement n'en revient pas : "Quand il y a le foot, on ferme, mais alors vous, les gens du rugby, vous pouvez revenir samedi !".

Les anciens joueurs de Pézilla de la Rivière avaient affrété séparément deux autocars, d'autres groupes isolés s'étaient répartis dans d'autres rames, quelques uns avaient trouvé place dans un charter, si bien qu'au total on estime à 600 le nombre de résidents a avoir effectué le voyage, soit 25 % de la population ! Pézilla de la Rivière, une vraie capitale du rugby catalan !

"Els amics" de Pézilla de la Rivière vivent une relation privilégiée pleine de connivence avec les joueurs du club fanion qui assistent volontiers aux apéritifs et repas que l'amicale organise pour la plus grande joie de tous. Les joueurs ne s'y trompent pas qui peuvent compter sur eux pour une visite amicale dans leur vestiaire à 100 comme à 600 km de leur base d'Aimé Giral. Els amics se défendent de porter ombrage au club local même s'il a pu souffrir d'un manque de spectateurs certains dimanches. Joueurs et dirigeants de l'Entente ont d'ailleurs apprécié les services de l'Amicale qui leur a facilité le déplacement à Paris. Sur la lancée du succès, le nombre d'amicalistes devrait doubler la saison prochaine selon le pronostic du président Mary qui, généreux et lucide, envisage d'inviter deux cadets du club local lors de chaque déplacement. La grande famille du rugby s'unit autour de l'Usap faisant fi des prétendues guerres opposant le rugby des villages et celui de la ville illustrant au contraire leur nécessaire complémentarité.

L'engouement de la communauté catalane pour l'équipe qui la représente dépassa largement l'ensemble de ceux qui se déplacèrent physiquement sur les stades et de nombreux faits le prouvent. Ainsi, le journal l'Indépendant de Perpignan du 16 Mai, jour de la finale, battit sans doute un record de vente : pas un seul numéro retourné et un unique exemplaire restant pour les archives du journal !

Mais ce qui peut surprendre encore davantage c'est ce qui se passa la nuit du samedi au dimanche et le dimanche 17 Mai, au retour des joueurs de Paris. On peut parler de "fête dans la défaite" ou encore de "fête de la défaite". Les joueurs étaient juchés sur le plateau d'un camion. Des milliers de personnes se pressaient sur le parcours. Le véhicule se frayait difficilement un passage, chacun voulant voir les joueurs, leur serrer la main. Ils avaient été accueillis à l'aéroport par les personnalités départementales et ils allaient au terme de ce défilé rejoindre le podium dressé en leur honneur. Là, les orateurs, le président du Conseil Général et le maire de la ville en particulier, soulignèrent la valeur du parcours sportif de l'Usap et son importance pour l'image de la ville et du département.

"La fête dans la défaite", loin d'être ridicule, manifestait ainsi la reconnaissance d'un peuple qui avait vécu grâce à ces joueurs des moments inoubliables de liesse, faite de convivialité et de communion dans les mêmes valeurs. Pour l'anecdote, une image amusante : celle de jeunes supporters sautant ce dimanche soir sur le toit de voitures en stationnement. Des voisins indignés alertèrent la police qui ne put les verbaliser puisque ces véhicules malmenés étaient ceux de ces jeunes prolongeant à leur manière toutes les manifestations joyeuses, exaltantes qui avaient accompagné l'Usap.

Le Préfet des Pyrénées Orientales est allé accueillir l'équipe catalane à l'aéroport. Il leur a dit sans doute toute sa sympathie, étant lui-même un ancien rugbyman. Mais celui que l'on pourrait surnommer le préfet-Usap, son prédécesseur, est affecté en Corse depuis le mois de Mars.

Il fut en effet l'un des plus fervents supporters durant les quelque quatre années qu'il passa à la préfecture de Perpignan et on le vit à Aimé Giral presque à chaque match. Lorsqu'il fit ses adieux au département, à l'une de ses réceptions fut conviée l'équipe catalane qui remit au représentant de l'Etat un maillot dédicacé. Le préfet, dans un enthousiasme tout à fait prémonitoire, leur donna rendez-vous à Paris pour la finale, ce qui advint effectivement trois mois plus tard. Il y croyait ! Et si, paraît-il, il fut présent à Paris, il assista déjà à la demi-finale à Nîmes.

Comment expliquer cet attachement à l'équipe d'un territoire dont par ailleurs il combattait les manifestations d'identité ? Il n'avait rien contre les bannières au stade Aimé Giral, il ne fut sans doute pas choqué par le sang et or omniprésent à Nîmes mais il critiqua vertement l'oriflamme qui flotte en permanence au-dessus du Castillet. Représentant à Perpignan de l'Etat Français, il ne supporta pas l'existence d'une carte des pays catalans qui ne tenait pas compte de la frontière des Pyrénées. Il s'est illustré dans la lutte qui oppose un village catalan à une multinationale en prenant explicitement le parti de cette dernière.

Comment peut-on interpréter cette attitude paradoxale ? Par la nécessaire distinction entre l'homme public et l'homme privé ? Ou bien faut-il aller chercher une explication plus profonde ? Peut-être relève-t-elle d'une analyse plus générale, plus complète du phénomène Usap qui sera développée dans la troisième partie.

On ne peut parler de l'Usap sans évoquer ce lieu historique, redouté de toutes les équipes, qu'est le stade Aimé Giral et l'atmosphère particulière qui y règne à chaque rencontre. Après le stade Jean Laffon où se déroulaient les matchs de l’USP puis de l’USAP, c’est à partir de 1940 que le stade Aimé Giral accueillit la première équipe de rugby de Perpignan. Ce stade, un peu vieillot en cette fin de siècle, est devenu le stade fétiche de l’USAP vers lequel convergent les dimanches après-midi des colonnes de voitures. Les allées Aimé Giral et les rues environnantes sont envahies dès 13 h 30 alors que le match ne commence qu’à 15 heures. C’est un public de proximité qui se partage entre la ville et les villages; on ne vient pas en car mais en voiture particulière. Essentiellement masculin et d’une moyenne d’âge dépassant la quarantaine, le public se féminise et se rajeunit ces dernières années. Le public a ses habitudes, un peu comme la famille autour de la table : à quelques mètres près, chacun retrouve sa place. Les classes aisées, les anciens joueurs, dirigeants, invités, et les détenteurs de cartes d’abonnement s’installent, assis, dans les tribunes Jep Xambo et Chevalier. Au-dessous, debout, et encore face aux tribunes, aux pesages, s’entassent les supporters des classes populaires, les plus remuants, les premiers à donner de la voix. Cette partie du stade, la plus proche des joueurs pendant leurs évolutions, la «tribune CGT » aujourd'hui en cours de reconstruction, fut l’objet d’un hommage sympathique et non dépourvu d’émotion de la part des joueurs. A l’issue du match USAP-Toulon le 22 Mars 1998, match limpide gagné haut la main sur le score de 44 à 13, les joueurs se présentèrent devant la tribune CGT brandissant une banderole où l’on distinguait l’inscription «on vous aime – fiers, d’être catalans » les joueurs applaudirent le public. C'était le monde à l'envers. Peut être ce jour là assista-t-on au scellement d’une union plus forte entre l’équipe et son public. Une union qui perdura jusqu’au soir de la finale du championnat et que l’on reverra le lendemain lors de la formidable réception des joueurs vaincus à Perpignan. La décision de reconstruire cette partie du stade venait d’être prise et les matchs à venir allaient se dérouler au stade Gilbert Brutus, le fief du XIII Catalan. Georges Athiel, le secrétaire départemental du syndicat CGT, lui-même un habitué des lieux, a d’ailleurs demandé officiellement aux responsables du club de baptiser la future construction "Tribune CGT" ! 

La partie terminée, le stade se vide mais un demi millier de spectateurs flâne dans l’allée intérieure près de l’entrée du siège social, de la buvette et de la boutique pendant une bonne heure. C’est l’heure des commentaires dans l’attente de la sortie des joueurs de la douche puis des vestiaires pour une ultime acclamation, la tape dans le dos et rendez-vous est pris pour le dimanche prochain.

Le public aime cette ambiance du dimanche après-midi, contrairement aux footballeurs plus enclins aux fraîches soirées du samedi. Un stade tour à tour balayé par la tramontane qui décontenance les visiteurs ou surchauffé en début et fin de saison. Un stade qui n’est pas des plus beaux, où le gazon n’est pas toujours vert, tendre et serré, un stade limité par le nombre de places, mais un stade attachant, craint par les équipes adverses qui doivent essuyer la bronca en pénétrant sur le terrain et résister à la clameur populaire tout au long du match. On a souvent dit que le public était le seizième homme de l’équipe. Tous les terrains, tous les stades se ressemblent pour le profane. Pourtant les lieux ont une influence non négligeable sur les hommes. Les équipes de Béziers et de Narbonne enregistrent davantage de défaites à domicile depuis qu’elles ont quitté leur stade historique de Saucliéres et Cassayet respectivement.

Toulouse a son Stadium et les Sept Deniers, Bourgoin son Pierre Rajon, Bayonne le stade Saint Léon, Toulon, le terrible Mayol, Montauban sa cuvette de Sapiac, Perpignan son temple d’Aimé Giral.

La saison commence invariablement fin août, d’où la nécessité d’une préparation précoce. Avant de démarrer le championnat par les matchs de poule ( phase aller et phase retour ) où s’affrontent dix clubs, l’USAP joue quelques matchs amicaux puis de challenge (Du Manoir, Coupe de France ou d’Europe).

A Perpignan, l’USAP joue «à domicile » et a donc les faveurs du terrain, du public et …du pronostic. Ses échecs sont rares et sévèrement critiqués par un public friand de beau jeu et de scores conséquents au planchot (le support où s’inscrivent les points marqués). A l’extérieur, la situation est sensiblement différente. L’équipe est «attendue» surtout si au cours d’une précédente rencontre ont subsisté quelques litiges, une vieille rancune, un contentieux. Mais arbitre et délégués de la puissante Fédération Française de Rugby veillent au grain. Gare aux avertissements, cartons rouges, voire retraits de licence synonymes de suspensions temporaires. Les supporters les plus «accros » se déplacent. Outre l’amicale des supporters (officielle) de l’USAP qui organise un ou deux autocars suivant l’éloignement et l'enjeu, des groupes informels ou d’autres amicales dynamiques (Els amics de Pézilla de la Rivière, Les Albères) ajoutent leur présence à quelques dizaines de voitures particulières. Mais là, rien à voir avec la ruée des phases finales au printemps. Dernier-né de ces groupes organisés, les Ultras de l’USAP.

A domicile toujours, a l’extérieur parfois, le jeu est soutenu par les bandas, cliques et fanfares. Introduites récemment à Perpignan, ces formations musicales populaires sont très répandues dans le Sud Ouest. Ici, c'est la bande Els Tirons de Sant Llorenç de Cerdans qui contribue, par son répertoire, à créer une ambiance catalane. Tout cet ensemble constitue le noyau dur des supporters usapistes.

Mais les bandas ne sont pas les seuls acteurs de la culture populaire à s'être rapprochés de l'Usap. Dans un passé pas très lointain, le rugby a suscité l’intérêt de poètes, écrivains, chansonniers qui ont exalté les vertus de ce nouveau jeu que l’on a tout aussi rapidement associé à l’amour du pays et à la défense de valeurs humaines et culturelles fortes. Parmi les chantres du rugby catalan et de l’Usap en particulier, la figure d’Albert Bausil se détache, poète prolifique et fidèle supporter de l’USP, auteur de vers galvanisant l’équipe, écrivant à tout instant, sur l’impulsion de l’émotion, les soirs de victoire ou de défaite, la veille des grands matches. Ainsi le poème «la Race » dont il convient d’en nuancer le sens et d’en ramener la signification sémantique à l’époque. Ce poème écrit la veille de la demi-finale contre le Racing-Club de France à Paris, le 3 avril 1921, illustre parfaitement ce désir d’identifier l’équipe au pays catalan.
« C’est tout le Roussillon qui t’apporte aujourd’hui

Son cœur vivant dans les couleurs de la phalange

C’est la première fois que le Cœur Catalan

Va lutter contre le Cœur de la Capitale.
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