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Jeudi 06 janvier 1972 « Entretiens de Sainte-Anne » Table des matières



On ne sait pas si la série est le principe du sérieux. Néanmoins je me trouve devant cette question de ce qu’évidemment

je ne peux pas ici continuer ce qui ailleurs se définit de mon enseignement, de ce qu’on appelle mon séminaire.

Ne serait-ce que parce que tout le monde n’est pas averti que je fais une petite conversation par mois ici, et comme il y a des gens qui se dérangent quelquefois d’assez loin pour suivre ce que je dis ailleurs sous ce nom de séminaire,

et bien ça ne serait pas correct, je veux dire avec eux, de continuer ici.
Alors en somme il s’agit de savoir ce que je fais ici. Il est certain que ce n’est pas tout à fait ce que j’attendais.

Je suis infléchi par cette affluence qui fait que ceux qu’en fait je convoquais à quelque chose qui s’appelait

Le savoir du psychanalyste, ne sont pas du tout forcément absents d’ici, mais sont un peu noyés.
À ceux qui sont ici même, je ne sais pas si en faisant allusion à ce séminaire, je parle de quelque chose qu’ils connaissent. Il faut aussi qu’ils tiennnent compte que, par exemple depuis la dernière fois - ceux que je rencontre ici s’y sont trouvés - justement, je l’ai ouvert ce séminaire. Je l’ai ouvert, si on est un peu attentif et rigoureux, on ne peut pas dire que

ça puisse se faire en une seule fois. Effectivement, il y en a eu deux. Et c’est pour ça que je peux dire que je l’ai ouvert, parce que s’il n’y avait pas eu de deuxième fois, ben il n’y en aurait pas de première. Ça a son intérêt pour rappeler quelque chose que j’ai introduit il y a un certain temps à propos de ce qu’on appelle la répétition.
La répétition ne peut évidemment commencer qu’à la 2ème fois, qui se trouve - du fait que si il n’y en avait pas de 2ème,

il n’y en aurait pas de 1ère - qui se trouve donc être celle qui inaugure la répétition. C’est l’histoire du 0 et du 1.

Seulement avec le 1, il ne peut pas y avoir de répétition, de sorte que pour qu’il y ait répétition, pour pas que ça soit ouvert,

il faut qu’il y en ait une 3ème. C’est ce dont on semble s’être aperçu à propos de Dieu : il ne commence, on a mis le temps à s’en apercevoir ou bien on le savait depuis toujours mais ça n’a pas été noté, parce que après tout, on ne peut jurer de rien dans ce sens, mais enfin mon cher ami KOJÈVE insistait beaucoup sur cette question de la Trinité chrétienne.
Quoi qu’il en soit il y a évidemment un monde, du point de vue de ce qui nous intéresse - et ce qui nous intéresse

est analytique - entre la 2ème fois qui est ce que j’ai cru devoir souligner du terme de nachträg, l’après-coup...

C’est évidemment des choses que je ne reprendrai - pas ici - qu’à mon séminaire, j’essaierai d’y revenir

cette année. C’est important parce que c’est en ça qu’il y a un monde entre ce qu’apporte la psychanalyse

et ce qu’a apporté une certaine tradition philosophique qui n’est certes pas négligeable, surtout quand il s’agit

de PLATON qui a bien souligné la valeur de la dyade. Je veux dire qu’à partir d’elle, tout dégringole.

Qu’est-ce qui dégringole, il devait le savoir, mais il ne l’a pas dit

...quoi qu’il en soit, ça n’a rien à faire avec le nachträg analytique, le 2nd temps. Quant au 3ème dont je viens de souligner l’importance, ça n’est pas seulement pour nous qu’il le prend, c’est pour Dieu lui-même.
Dans un temps, et à propos d’une certaine tapisserie9 qui étaient étalée au Musée des Arts Décoratifs, qui était bien belle, que j’ai vivement incité tout le monde à aller voir, on y voit Le Père et Le Fils et Le Saint Esprit qui étaient représentés strictement sous la même figure, la figure d’un personnage assez noble et barbu, ils étaient 3 à s’entre-regarder, ça fait beaucoup plus d’impression que de voir quelqu’un en face de son image. À partir de 3 ça commence à faire un certain effet.
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De notre point de vue de sujets, qu’est-ce qui peut bien commencer à 3 pour Dieu lui-même ? C’est une vieille question que j’ai posée très vite du temps que j’ai commencé mon enseignement. Je l’ai posée très vite et puis je ne l’ai pas renouvelée,

je vous dirai tout de suite pourquoi : c’est que ça n’est évidemment qu’à partir de 3 qu’il peut croire en lui-même.
Parce que c’est assez curieux, c’est une question qui n’a jamais été posée à ma connaissance « Est-ce que Dieu croit en lui ? »

Ça serait pourtant un bon exemple pour nous. C’est tout à fait frappant que cette question que j’ai posée assez tôt

et que je ne crois pas vaine, n’ait soulevé - apparemment au moins - aucun remou, au moins parmi mes corréligionnaires, je veux dire ceux qui se sont instruits à l’ombre de la Trinité. Je comprends que pour les autres, ça ne les ait pas frappés, mais pour ceux-là, vraiment, ils sont « incorreligionigibles », il n’y a rien à en faire. Pourtant j’avais là quelques personnes notoires de la hiérarchie qu’on appelle « chrétienne ».
La question se pose de savoir si c’est parce qu’ils y sont ci-dedans - ce que j’ai peine à croire - qu’ils n’entendent rien,

ou - ce qui est de beaucoup plus probable - qu’ils sont d’un athéisme assez intégral pour que cette question ne leur fasse aucun effet. C’est la solution pour laquelle je penche. On ne peut pas dire que ce soit ce que j’appelais tout à l’heure

une garantie de sérieux puisque ça ne peut être qu’un athéisme, en quelque sorte une somnolence, ce qui est assez répandu. En d’autres termes, ils n’ont pas la moindre idée, la moindre idée de la dimension du milieu dans lequel il y a à nager :

ils surnagent - ce qui n’est pas tout à fait pareil - ils surnagent grâce au fait qu’ils se tiennent la main.
Alors comme ça, ça finit par faire ce qu’on appelle un réseau, et à se tenir tous comme ça par la main. 

Il y a un poème de Paul FORT dans ce genre là10 :
« Si toutes les filles du monde - ça commence comme ça - se tenaient par la main, elles pourraient faire le tour du monde ».
C’est une idée folle, c’est une idée folle parce qu’en réalité les filles du monde n’ont jamais songé à ça, les garçons par contre - il en parle aussi - les garçons pour ça s’y entendent : ils se tiennent tous par la main. Ils se tiennent tous par la main, d’autant plus que s’ils ne se tenaient pas par la main, il faudrait que chacun affronte la fille tout seul, et ça ils aiment pas. Il faut qu’ils se tiennent par la main.
Les filles, c’est une autre affaire. Elles y sont entraînées dans le contexte de certains rites sociaux,

conférez Les danses et légendes de la Chine ancienne, ça c’est chic, c’est même Chou King - pas schoking - Chou King.

Ce Chou King ça été écrit par un nommé GRANET, qui avait une espèce de génie qui n’a absolument rien à faire

ni avec l’ethnologie - il était incontestablement ethnologue - ni avec la sinologie - il était incontestablement sinologue -

alors le nommé GRANET donc avançait que dans la chine antique, les filles et les garçons s’affrontaient à nombre égal : pourquoi ne pas le croire ?
Dans la pratique, dans ce que nous connaissons de nos jours :


  • les garçons se mettent toujours un certain nombre, au delà de la dizaine, pour la raison que je vous ai exposée tout à l’heure [Rires], parce que, être tout seul, chacun à chacun en face de sa chacune, je vous l’ai expliqué : c’est trop plein de risques.




  • Pour les filles, c’est tout autre chose. Comme nous ne sommes plus au temps du Chou King, elles se groupent deux par deux, elles font amie-amie avec une amie jusqu’à ce qu’elles aient, bien entendu, arraché un gars à son régiment. Oui, monsieur ! [Rires]


Quoi que vous en pensiez et même si superficiels que vous paraissent ces propos, ils sont fondés, fondés sur mon expérience d’analyste. Quand elles ont détourné un gars de son régiment, naturellement elles laissent tomber l’amie,

qui d’ailleurs ne s’en débrouille pas plus mal pour autant. Oui ! Enfin tout ça, je me suis laissé un peu entraîner.

Où est-ce que je me crois ! [Rires] C’est venu comme ça de fil en aiguille, à cause de, à cause de GRANET,

à cause de GRANET et de cette histoire étonnante de ce qui alterne dans les poèmes du Chou King, ce chœur de garçons opposé au chœur des filles. Je me suis laissé entraîner comme ça à parler de mon expérience analytique,

sur laquelle j’ai fait un flash, ça n’est pas le fond des choses.
C’est pas ici que j’expose le fond des choses. Mais où est-ce que je suis, que je me crois, pour parler en somme,

pour parler du fond des choses. Je me croirais presque avec des êtres humains ou cousus main, même !

C’est comme ça, c’est pourtant comme ça que je m’adresse à eux.
Mais c’est ça, c’est de parler de mon séminaire qui m’a entraîné. Comme après tout vous êtes peut-être les mêmes,

j’ai parlé comme si je parlais à eux, ce qui m’a entraîné à parler comme si je parlais de vous et - qui sait ? -

ça entraîne à parler comme si je parlais à vous. Ce qui n’était quand même pas dans mes intentions. [Rires]
C’était pas du tout dans mes intentions parce que, si je suis venu parler à Sainte-Anne, c’était pour parler aux psychiatres, et très évidemment vous n’êtes pas tous psychiatres. Alors, enfin ce qu’il y a de certain c’est que c’est un acte manqué. C’est un acte manqué qui donc à tout instant risque de réussir, c’est-à-dire qu’il se pourrait bien que je parle quand même à quelqu’un. Comment savoir à qui je parle ? Surtout qu’en fin de compte vous comptez dans l’affaire - quoique je m’efforce - vous comptez au moins pour ceci que je ne parle pas de là où je comptais parler puisque je comptais parler

à l’amphithéâtre MAGNAN et que je parle à la chapelle.
Quelle histoire ! Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Je parle a la chapelle ! C’est la réponse. Je parle à la chapelle, c’est à dire aux murs ! [Rires] De plus en plus réussi, l’acte manqué ! Je sais maintenant à qui je suis venu parler :

à ce à quoi j’ai toujours parlé à Sainte-Anne, aux murs ! J’ai pas besoin d’y revenir, ça fait une paye.

De temps en temps, je suis revenu avec un petit titre de conférence sur ce que j’enseigne, par exemple,

et puis quelques autres, je vais pas faire la liste. J’y ai toujours parlé aux murs.
X - ...
LACAN - Qui a quelque chose à dire ?
X - On devrait tous sortir si vous parlez aux murs.
LACAN - Qui... qui me parle là ? [Rires]
X - Les murs.
LACAN
C’est maintenant que je vais pouvoir faire commentaire de ceci qu’à parler aux murs, ça intéresse quelques personnes.

C’est pourquoi je demandais à l’instant qui parlait. Il est certain que les murs dans ce qu’on appelle, dans ce qu’on appelait au temps où on était honnête « un asile », « l’asile clinique » comme on disait, les murs tout de même, c’est pas rien.
Mais je dirais plus : cette chapelle ça me paraît bien un lieu extrêmement bien fait pour que nous touchions de quoi il s’agit quand je parle des murs. Cette sorte de concession de la laïcité aux internés, une chapelle avec sa garniture d’aumôniers, bien sûr. C’est pas qu’elle soit formidable - hein ? - du point de vue architectural, mais enfin c’est une chapelle,

une chapelle avec la disposition qu’on en attend.
On omet trop que l’architecte, quelque effort qu’il fasse pour en sortir, il est fait pour ça, pour faire des murs.

Et que les murs, ma foi…

c’est quand même très frappant que depuis, ce dont je parlais tout à l’heure,

à savoir le christianisme, penche peut-être par là un peu trop vers l’hégélianisme

…mais c’est fait pour entourer un vide. Comment imaginer qu’est-ce qui remplissait les murs du Parthénon

et de quelques autres babioles de cette espèce dont il nous reste quelques murs écroulés, c’est très difficiles à savoir.
Ce qu’il y a de certain, c’est que nous n’en avons absolument aucun témoignage. Nous avons le sentiment que pendant toute cette période que nous épinglons de cette étiquette moderne du paganisme, il y avait des choses qui se passaient

dans diverses fêtes qu’on appelle [païennes], on a conservé les noms de ce que c’était parce qu’il y a des Annales

qui dataient les choses comme ça :
« C’est aux grandes Panathénées qu’Adymante et Glaucon - vous savez la suite - ont rencontré le nommé Céphale ».
Qu’est-ce qui s’y passait ? C’est absolument incroyable que nous n’en n’ayons pas la moindre espèce d’idée !

Par contre pour ce qui est du vide, nous en avons une grande, parce que tout ce qui nous est resté légué,

légué par une tradition qu’on appelle philosophique, ça fait une grande place au vide. Il y a même un nommé PLATON qui a fait pivoter autour de là toute son Idée du monde, c’est le cas de le dire, c’est lui qui a inventé la caverne.

Il en a fait une chambre noire : il y avait quelque chose qui se passait à l’extérieur, et tout ça en passant par un petit trou faisait toutes les ombres.
C’est curieux, c’est là que peut-être on aurait un petit fil, un petit bout de trace. C’est manifestement une théorie

qui nous fait toucher du doigt ce qu’il en est de l’objet(a). Supposez que la caverne de PLATON, ça soit ces murs

où se fait entendre ma voix. Il est manifeste que les murs, ça me fait jouir ! Et c’est en ça que vous jouissez tous,

et tout un chacun, par participation. Me voir parler aux murs est quelque chose qui ne peut pas vous laisser indifférents.
Et réfléchissez : supposez que PLATON ait été structuraliste, il se serait aperçu de ce qu’il en est de la caverne vraiment,

à savoir que c’est sans doute là qu’est né le langage. Il faut retourner l’affaire, parce que bien sûr, il y a longtemps

que l’homme vagit, comme n’importe lequel des petits animaux, enfin ils piaillent pour avoir le lait maternel.

Mais pour s’apercevoir qu’il est capable de faire quelque chose que bien entendu il entend depuis longtemps,

dans le babillage, le bafouillage, tout se produit, mais pour choisir, il a dû s’apercevoir que les « K » ça résonne mieux du fond, le fond de la caverne, du dernier mur, et que les « B » et les « P » ça jaillit mieux à l’entrée, c’est là qu’il en a entendu

la résonance. Je me laisse entraîner ce soir, puisque je parle aux murs.
Il ne faut pas croire que ce que je vous dis, ça veut dire que j’ai rien tiré d’autre de Sainte-Anne. À Sainte-Anne

je ne suis arrivé à parler que très tard, je veux dire que ça ne m’était pas venu à l’idée sauf à accomplir quelques devoirs de broutille. Quand j’étais chef de clinique, je racontais quelques petites histoires aux stagiaires, c’est même là

que j’ai appris à me tenir à carreau sur les histoires que je raconte.
Je racontais un jour l’histoire d’une mère de patient, un charmant homosexuel que j’analysais, et n’ayant pas pu faire autrement que de la voir arriver - la tordue en question - elle avait eu ce cri : « Et moi qui croyait qu’il était impuissant ! ».

Je raconte l’histoire, dix personnes parmi les - il n’y avait pas que des stagiaires - ils la reconnaissent tout de suite !

Ça ne pouvait être qu’elle. Vous vous rendez compte de ce que c’est qu’une personne mondaine ! Ça a fait une histoire naturellement, parce qu’on me l’a reproché, alors que je n’avais absolument rien dit d’autre que ce cri sensationnel.

Ça m’inspire depuis beaucoup de prudence pour la communication des cas. Mais enfin, c’est encore une petite digression, reprenons le fil.
Avant de parler à Sainte-Anne, enfin j’y ai fait bien d’autres choses, ne serait-ce que d’y venir et d’y remplir ma fonction et bien entendu, pour moi, pour mon discours, tout part de là. Parce qu’il est évident que si je parle aux murs,

je m’y suis mis tard, à savoir que, avant d’entendre ce qu’ils me renvoient, c’est-à-dire ma propre voix prêchant dans le désert - c’est une réponse à la personne - bien avant ça j’ai entendu, j’ai entendu des choses tout à fait décisives,

enfin qui l’on été pour moi. Mais ça c’est mon affaire personnelle. Je veux dire que les gens qui sont ici au titre

d’être entre les murs, sont tout à fait capables de se faire entendre, à condition qu’on ait les esgourdes appropriées !
Pour tout dire, et lui rendre hommage de quelque chose où en somme elle n’est personnellement pour rien,

c’est - comme chacun sait - autour de cette malade que j’ai épinglée du nom d’AIMÉE, qui n’était pas le sien bien sûr,

que j’ai été aspiré vers la psychanalyse. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Il y en a eu quelque autres avant et puis il y en a encore pas mal à qui je laisse la parole. C’est en ça que consiste ce qu’on appelle mes « présentations de malades ».
Il m’arrive après d’en parler avec quelques personnes qui ont assisté à cette sorte d’exercice, enfin cette présentation

qui consiste à les écouter, ce qui évidemment ne leur arrive pas à tous les coins de rue. Il arrive qu’en en parlant après...

avec quelques personnes qui étaient là pour m’accompagner, pour en attraper ce qu’elles pouvaient

...il m’arrive en en parlant après d’en apprendre, parce que c’est pas tout de suite, il faut évidemment qu’on accorde

sa voix à la renvoyer sur les murs.
C’est bien autour de ça que va tourner ce que je vais essayer peut-être cette année, de mettre en question, c’est le rapport de quelque chose à quoi je donne beaucoup d’importance, c’est à savoir la logique. J’ai appris très tôt ce que la logique pouvait rendre « odieux au monde ». C’était dans un temps où je pratiquais un certain ABÉLARD11, Dieu sait attiré par

je ne sais quelle odeur de mouche ! Moi, la logique, je peux pas dire qu’elle m’ait rendu absolument odieux à quiconque sauf à quelques psychanalystes, parce que malgré tout c’est peut-être parce que j’arrive à sérieusement en « tamponner » le sens.

J’y arrive d’autant plus facilement, que je ne crois absolument pas au sens commun.
Il y a du sens, mais il n’y en a pas de commun. Il n’y a probablement pas un seul d’entre vous qui m’entendiez dans le même sens. D’ailleurs je m’efforce que de ce sens, l’accès ne soit pas trop aisé, de sorte que vous deviez en mettre du vôtre, ce qui est une secrétion salubre, et même thérapeutique : secrétez le sens avec vigueur et vous verrez combien la vie devient plus aisée !
C’est bien pour ça que je me suis aperçu de l’existence de l’objet(a) dont chacun de vous a le germe en puissance.

Ce qui fait sa force et du même coup la force de chacun de vous en particulier, c’est que l’objet(a) est tout à fait étranger

à la question du sens. Le sens est une petite peinturlure rajoutée sur cet objet(a) avec lequel vous avez chacun votre attache particulière. Ça n’a rien à faire, ni avec le sens ni avec la raison.
La question à l’ordre du jour c’est ce que la raison a affaire avec ce à quoi, enfin je dois dire que beaucoup penchent

à la réduire à la « réson ». Écrivez : r.é.s.o.n. Écrivez, faites moi plaisir. C’est une orthographe de Francis PONGE qui, étant poète et étant ce qu’il est, un grand poète, n’est pas tout à fait sans qu’on doive en cette question tenir compte

de ce qu’il nous raconte. Il n’est pas le seul.
C’est une très grave question, que je n’ai vu sérieusement formulée que - outre ce poète - au niveau des mathématiciens, c’est à savoir ce que la raison - dont nous nous contenterons pour l’instant de saisir qu’elle part de l’appareil grammatical -

a à faire avec quelque chose qui s’imposerait, je veux pas dire d’intuitif, car ce serait retomber sur la pente de l’intuition,

c’est-à-dire de quelque chose de visuel, mais avec quelque chose justement de résonnant.
Est-ce que ce qui résonne, c’est l’origine de la « res », de ce qu’on fait la réalité ? C’est une question, une question

qui touche à très proprement parler à tout ce qu’il en est qu’on puisse extraire du langage, au titre, au titre de la logique.

Chacun sait qu’elle ne suffit pas et qu’il lui a fallu depuis quelques temps - on aurait pu le voir venir depuis un bout de temps, depuis PLATON précisément - mettre en jeu la mathématique. Et c’est là, c’est là que la question se pose :

d’où centrer ce réel à quoi l’interrogation logique nous fait recourir et qui se trouve être au niveau mathématique.
Il y a des mathématiciens pour dire qu’on ne peut point s’axer sur cette jonction dite formaliste, ce point de jonction mathético-logique, qu’il y a quelque chose au-delà, auquel après tout ne fait que rendre hommage toutes les références intuitives dont on a cru pouvoir, cette mathématique, la purifier, et qui cherche au-delà à quelle réson - r.é.s.o.n - recourir pour ce dont il s’agit, à savoir du Réel. Ce n’est pas ce soir bien sûr, que je vais pouvoir aborder la chose.
Ce que je peux dire, c’est que par un certain biais qui est celui d’une logique, que j’ai pu…

dans un parcours qui pour partir de ma malade Aimée, a abouti à - l’avant-dernière année de séminaire -

énoncer sous le titre de « quatre discours », vers quoi converge le crible d’une certaine actualité

…que j’ai pu, par cette voie - quoi faire ? - donner au moins la raison des murs.
Car quiconque y habite dans ces murs, ces murs-ci, les murs de l’asile clinique, il convient de savoir que ce qui situe

et définit le psychiatre en tant que tel, c’est sa situation par rapport à ces murs, ces murs par quoi la laïcité a fait en elle

exclusion de la folie et de ce que ça veut dire. Ce qui ne s’aborde que par la voie d’une analyse du discours.

À vrai dire, l’analyse a été si peu faite avant moi, qu’il est vrai de dire qu’il n’y a jamais eu de la part des psychanalystes

la moindre discordance qui s’élevât à l’endroit de la position du psychiatre.
Et que pourtant dans mes « Écrits » on voit recueilli quelque chose que j’ai fait entendre dès avant 1950 sous le titre

de « Propos sur la causalité psychique », je m’y élevais contre toute définition de la maladie mentale qui s’abritât

de cette construction faite d’un semblant qui, pour s’épingler de l’organodynamisme, ne laissait pas moins entièrement à côté

ce dont il s’agit dans la ségrégation de la maladie mentale, à savoir quelque chose qui est Autre, qui est lié à un certain discours, celui que j’épingle du discours du Maître.
Encore l’histoire montre-t-elle qu’il a vécu pendant des siècles ce discours d’une façon profitable pour tout le monde, jusqu’à un certain détour où il est devenu, en raison d’un infime glissement qui est passé inaperçu des intéressés eux-mêmes, ce qui le spécifie dès lors comme le discours du capitaliste, dont nous n’aurions aucune espèce d’idée si MARX ne s’était pas employé à le compléter, à lui donner son sujet : le prolétaire. Grâce à quoi le discours du capitalisme, s’épanouit partout

où règne la forme d’état marxiste.
Ce qui distingue le discours du capitalisme est ceci : la Verwerfung, le rejet, le rejet en dehors de tous les champs du symbolique

avec ce que j’ai déjà dit que ça a comme conséquence. Le rejet de quoi ? De la castration. Tout ordre, tout discours,

qui s’apparente du capitalisme laisse de côté ce que nous appellerons simplement les choses de l’amour, mes bons amis. Vous voyez ça, hein, c’est un rien ! C’est bien pour ça que deux siècles après ce glissement, appelons-le calviniste

après tout pourquoi pas, la castration a fait enfin son entrée irruptive sous la forme du discours analytique.
Naturellement le discours analytique n’a pas encore été foutu d’en donner même une ébauche d’articulation, mais enfin il en a multiplié la métaphore et il s’est aperçu que toutes les métonymies en sortaient.Voilà, voilà au nom de quoi, porté par une sorte, une espèce de brouhaha qui s’était produit quelque part du côté des psychanalystes, j’ai été amené à introduire ce qu’il y avait d’évident dans la nouveauté psychanalytique, à savoir qu’il s’agissait de langage et que c’était un nouveau discours.

Comme je vous l’ai dit, enfin l’objet(a) en personne, c’est-à-dire cette position dans laquelle on ne peut même pas dire

que se porte le psychanalyste : il y est porté, il y est porté par son analysant. La question que je pose c’est :

comment est-ce qu’un analysant peut jamais avoir envie de devenir psychanalyste. C’est impensable !
Ils y arrivent - comme les billes de certains jeux de tric-trac comme ça que vous connaissez bien, qui finissent par tomber dans le machin - ils y arrivent sans avoir la moindre idée de ce qui leur arrive. Enfin, une fois qu’ils sont là, ils y sont

et il y a à ce moment-là tout de même quelque chose qui s’éveille, c’est pour ça que j’en ai proposé l’étude.
Quoi qu’il en soit, à l’époque où s’est produit ce tourbillon parmi les billes, on peut pas dire dans quelle gaîté

j’ai écrit ce « Fonction et champ de la parole et du langage ». Comment se fait-il que j’ai accueilli comme ça - parmi toutes sortes d’autres choses sensées - une sorte d’exergue du genre ritournelle, que vous trouverez dans... vous n’avez qu’à regarder au niveau de la partie IV, pour autant que je me souvienne, un truc que j’avais trouvé dans un almanach, ça s’appelait :

Paris en l’an 2000. C’est pas sans talent ! C’est pas sans talent encore qu’on ait jamais plus entendu parler du nom du type dont je cite le nom - je suis honnête - et qui raconte cette chose qui n’a... enfin qui vient là dans cette histoire

de « Fonction et champ... » comme des cheveux sur la soupe, ça commence comme ça :
« Entre l’homme et la femme, il y a l’amour,

Entre l’homme et l’amour,...
Vous l’avez jamais remarqué, hein, ce truc-là, dans son machin !
...il y a un monde.

Entre l’homme et le monde, il y a un mur. » [Antoine Tudal]
Vous voyez, j’avais prévu ce que je vous dirai ce soir : « je parle aux murs ! ». Vous verrez, ça n’a aucun rapport

avec le chapitre qui suit [Rires], mais j’ai pas pu y résister. Comme ici je parle aux murs, je fais pas de cours, alors je vais pas vous dire ce qui dans JAKOBSON suffit à justifier que ces six vers de mirliton soient quand même de la poésie,

de la poésie proverbiale, parce que ça ronronne :
« Entre l’homme et la femme, il y a l’amour
- Mais bien sûr ! Il n’y a que ça, même, !
Entre l’homme et l’amour, il y a un monde,…
C’est toujours ce qu’on dit : « il y a un monde », comme ça « il y a un monde » ça veut dire : Vous ! vous y arriverez jamais !

Mine de rien, au début : « Entre l’homme et la femme, il y a l’amour », ça veut dire que [Lacan frappe dans ses mains] ça colle,

un monde ça flotte, hein ! Mais avec « il y a un mur » alors là vous avez compris que « entre » veut dire « interposition ».

Parce que c’est très ambigu, le « entre ». Ailleurs, à mon séminaire, nous parlerons de la mésologie, qu’est-ce qui a fonction d’entre, mais là nous sommes dans l’ambiguité poétique et il faut le dire, ça vaut le coup. Réson ! Effacez réson ! [du tableau] Amour.
33a 34a
L’amour il est là : là le petit rond. Bon ! Ce que je viens de vous tracer là au tableau, ce tableau qui tourne, c’est une façon, une façon comme une autre, de représenter la bouteille de Klein. C’est une surface qui a certaines propriétés topologiques sur lesquelles ceux qui n’en sont pas informés se renseigneront, ça ressemble beaucoup à une bande de Mœbius,

c’est-à-dire à simplement ce qu’on fait en tordant une petite bande de papier et en collant la chose après un demi-tour.
Seulement-là ça fait tube, c’est un tube qui à un certain endroit, se rebrousse. Je veux pas vous dire que ce soit

la définition topologique de la chose, c’est une façon de l’imager dont j’ai fait déjà assez d’usage pour qu’une partie

des personnes qui sont ici sachent de quoi je parle. Alors voyez-vous, comme tout de même l’hypothèse c’est que, entre l’homme et la femme ça devrait faire là, comme disait Paul FORT tout à l’heure, un rond, alors j’ai mis l’homme à gauche,

pure convention, la femme à droite, j’aurais pu le faire inversement. Essayons de voir topologiquement ce qui m’a plu

dans ces six petits vers d’Antoine TUDAL pour le nommer.
« Entre l’homme et la femme, il y a l’amour ».
Ça communique à plein tube. Là, vous voyez, ça circule ! C’est mis en commun, le flux, l’influx et tout ce qu’on y rajoute quand on est obsessionnel, par exemple l’oblativité, cette sensationnelle invention d’obsessionnel. Bon ! Alors l’amour,

il est là : le petit rond, le petit rond qui est là partout, à part qu’il y a un endroit où ça va se rebrousser, et vachement !

Mais restons-en au premier temps : entre l’homme (à gauche), la femme (à droite), il y a l’amour, c’est le petit rond.

Ce personnage dont je vous ai dit qu’il s’appelait Antoine, ne croyez pas du tout que je dise jamais un mot de trop,

c’est pour vous dire qu’il était du sexe masculin, de sorte qu’il voit les choses de son côté. Il s’agit de voir ce qu’il va

y avoir maintenant - comment on peut l’écrire - ce qu’il va y avoir entre l’homme, c’est-à-dire lui - le « pouète »,

le « pouète de Pouasie », comme disait le cher Léon-Paul FARGUE - qu’est-ce qu’il y a entre lui et l’amour ?
Est-ce que je vais être forcé de remonter au tableau ? Vous avez vu que c’était un exercice un peu vacillant.

Bon ! eh ben, pas du tout, pas du tout... parce que quand même, à gauche, il occupe toute la place. Donc ce qu’il y a entre lui et l’amour, c’est justement ce qui est de l’autre côté, c’est-à-dire que c’est la partie droite du schéma.
« Entre l’homme et l’amour, il y a un monde »
C’est-à-dire que ça recouvre le territoire d’abord occupé par la femme, là où j’ai écrit F dans la partie droite. C’est pour ça que celui que nous appellerons l’homme dans l’occasion, il s’imagine qu’il « connaît » le monde, au sens biblique comme ça, qu’il « connaît » le monde, c’est-à-dire tout simplement cette sorte de rêve de savoir qui vient là à la place de ce qui était là dans ce petit schéma, marquée de l’F de la femme.
Ce qui nous permet de voir topologiquement tout à fait ce dont il s’agit, c’est que ensuite quand on nous dit :

« entre l’homme et le monde » ce monde substitué à la volatilisation du partenaire sexuel - comment est-ce que c’est arrivé, c’est ce que nous verrons après - ben « il y a un mur », c’est-à-dire l’endroit où se produit ce rebroussement, ce rebroussement que j’ai introduit un jour comme signifiant la jonction entre vérité et savoir. J’ai pas dit, moi, que c’était coupé,

c’est un poète de Papouasie qui dit que c’est un mur.
C’est pas un mur : c’est simplement le lieu de la castration. Ce qui fait que le savoir laisse intact le champ de la vérité,

et réciproquement. Seulement ce qu’il faut voir c’est que ce mur il est partout, car c’est ce qui définit cette surface,

c’est que le cercle ou le point de rebroussement, disons le cercle puisque là je l’ai représenté par un cercle, il est homogène

sur toute la surface.

33a c:\users\alain\desktop\lacan séminaires\ressources\l\'étourdit\kleinbagel_cross_section.png
C’est même ce qui fait que vous auriez tort de vous la représenter comme une surface intuitivement représentable.

Si je vous montrais tout de suite la sorte de coupure qui suffit à la volatiliser cette surface - en tant que spécifique, topologiquement définie - la volatiliser instantanément, vous verriez que c’est pas une surface qu’on se représente,

mais que c’est quelque chose qui se définit par certaines coordonnées - appelons-les si vous voulez, vectorielles –

telles qu’en chacun des points de la surface le rebroussement soit toujours là, en chacun de ses points.
De sorte que, quant au rapport entre l’homme et la femme et tout ce qui en résulte au regard de chacun des partenaires,

à savoir sa position comme aussi bien son savoir, la castration elle est partout. L’amour, l’amour, que ça communique,

que ça flue, que ça fuse, que c’est l’amour, quoi ! L’amour, le bien que veut la mère pour son fils, l’« (a)mur »,

il suffit de mettre entre parenthèses le (a) pour retrouver ce que nous trouvons du doigt tous les jours :

c’est que même entre la mère et le fils, le rapport que la mère a avec la castration, ça compte pour un bout !
Peut-être, pour se faire une saine idée de ce qu’il en est de l’amour, il faudrait peut-être partir de ce que,

quand ça se joue, mais sérieusement entre un homme et une femme, c’est toujours avec l’enjeu de la castration.

C’est ce qui est châtrant. Et qu’est-ce qui passe par ce défilé de la castration, c’est quelque chose que nous essaierons d’approcher par des voies qui soient un peu rigoureuses : elles ne peuvent l’être que logiques, et même topologiques.
Ici je parle aux murs, voire aux « (a)murs », et aux (a)murs-sements, ailleurs j’essaie d’en rendre compte. Et quelque

que puisse être l’usage des murs pour le maintien en forme de la voix, il est clair que les murs, pas plus que le reste,

ne peuvent avoir de support intuitif, même avec tout l’art de l’architecte à la clé.
Chose curieuse, quand j’ai défini ces « quatre discours », dont je parlais tout à l’heure et qui sont si essentiels pour repérer

ce dont, quoi que vous fassiez, vous êtes toujours en quelque façon les sujets, et des sujets, je veux dire des « supposés », supposés à ce qui se passe d’un signifiant dont il est clair que c’est lui le maître du jeu, et que vous n’en êtes - au regard de quelque chose qui est autre, pour ne pas dire l’Autre - que vous n’en êtes que le supposé. Vous ne lui donnez pas de sens, vous n’en avez pas assez vous-mêmes pour ça, mais vous lui donnez un corps à ce signifiant qui vous représente, le signifiant-Maître !

Eh bien ce que vous êtes là-dedans, ombres d’ombre, ne vous imaginez pas que la substance, qu’il est du rêve de toujours

de vous attribuer, soit autre chose que cette jouissance dont vous êtes coupés. Comment ne pas voir ce qu’il y a

de semblable dans cette invocation « substantielle » et cet incroyable mythe, dont FREUD lui-même s’est fait le reflet,

de la jouissance sexuelle qui est bien cet objet qui court, qui court comme dans le jeu du furet mais dont personne n’est capable d’énoncer le statut si ce n’est comme le statut suprême, précisément. Il est le suprême d’une courbe à laquelle

il donne son sens, et très précisément aussi dont le suprême échappe. 
Et c’est de pouvoir articuler l’éventail des jouissances entre guillemets « sexuelles » que la psychanalyse fait son pas décisif.

Ce qu’elle démontre, c’est justement que la jouissance qu’on pourrait dire sexuelle - qui ne serait pas du semblant du sexuel - celle-là se marque de l’indice - rien de plus, jusqu’à nouvel ordre - de ce qui ne s’énonce, de ce qui ne s’annonce,

que de l’indice de la castration. Les murs, avant de prendre statut, de prendre forme, c’est logiquement que je les reconstruis :
c:\users\alain\desktop\lacan séminaires\ressources\doc s18\15.jpg c:\users\alain\desktop\lacan séminaires\ressources\doc s19\52.jpg
Ces S, S1, S2 et ce a dont j’ai fait - pour vous pendant quelques mois - joujou, c’est tout de même ça le mur

[cf. « Létourdit » : le mur du réel des 4 impossibles : inconsistance (H), incomplétude (M), indémontrable (U), indécidable (A)] derrière lequel bien sûr,

vous pouvez mettre le sens de ce qui nous concerne, de ce dont nous croyons que nous savons ce que ça veut dire :

la vérité et le semblant, la jouissance, le plus de jouir.
Mais tout de même, par rapport à ce qui aussi bien n’a pas besoin de murs pour s’écrire, ces termes comme 4 points cardinaux par rapport auxquels vous avez à situer ce que vous êtes, il pourrait bien après tout, le psychiatre, s’apercevoir que les murs les murs auxquels il est lié par une définition de discours, car ce dont il a à s’occuper c’est quoi ? Ça n’est pas d’autre maladie que celle qui se définit par la loi du 30 Juin 1838, à savoir : « quelqu’un de dangereux pour soi-même et pour les autres ».
C’est très curieux, cette introduction du danger dans le discours dont s’assied l’ordre social. Qu’est-ce que ce danger ?

« Dangereux pour eux-mêmes », enfin, la société ne vit que de ça, et « dangereux pour les autres » Dieu sait que toute liberté

est laissée à chacun dans ce sens. Quand je vois s’élever de nos jours des protestations contre l’usage qu’on fait

- pour appeler les choses par leur nom et aller vite, il est tard - en U.R.S.S. des asiles, ou de quelque chose qui doit avoir un nom plus prétentieux, pour y mettre à l’abri, disons les opposants, mais il est bien évident qu’ils sont dangereux

pour l’ordre social où ils s’insèrent.
Qu’est ce qui sépare, quelle distance, entre la façon d’ouvrir les portes de l’hôpital psychiatrique dans un endroit

le discours capitaliste est parfaitement cohérent avec lui-même, et dans un endroit comme le nôtre où il en est encore aux balbutiements ?
La première chose que peut être les psychiatres - s’il en est quelques uns ici - pourraient recevoir, je ne dis pas de ma parole,

qui n’a rien à voir en l’affaire, mais de la réflexion de ma voix sur ces murs, c’est de savoir d’abord ce qui les spécifie comme psychiatres. Ça ne les empêche pas, dans les limites de ces murs, d’entendre autre chose que ma voix. La voix

par exemple, de ceux qui y sont internés puisque après tout ça peut conduire quelque part, jusqu’à se faire une idée juste de ce qu’il en est de l’objet(a). Pourquoi pas ?
Je vous ai fait part, ce soir, en somme de quelques réflexions, et bien sûr ce sont des réflexions auxquelles ma personne comme telle ne peut pas être étrangère. C’est ce que je déteste le plus chez les autres. Parce qu’après tout, parmi les gens qui m’écoutent de temps en temps et qu’on appelle pour ça - Dieu sait pourquoi - « mes élèves », on peut pas dire

qu’ils se privent de se réfléchir. Le mur ça peut toujours faire « muroir ». C’est sans doute pour ça que je suis revenu comme ça, raconter des trucs à Saite-Anne. C’est pas à proprement parler pour délirer, mais quand même que ces murs, j’en gardais quelque chose sur le cœur.
Si je peux, avec le temps, avoir réussi à édifier avec mon S barré [S], mon S indice 1 [S1], mon S indice 2 [S2] et l’objet(a),

la « réson » d’être - de quelque façon que vous l’écriviez - peut-être qu’après tout vous ne prendrez pas

la réflexion de ma voix sur ces murs pour une simple réflexion personnelle.
[ce qui cloche dans la raison]
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12 Janvier 1972 Séminaire : Panthéon-Sorbonne Table des matières


Si nous trouvions dans la logique, moyen d’articuler ce que l’inconscient démontre de valeur sexuelle, nous n’en serions pas surpris. Nous n’en serions pas surpris, je veux dire ici même, à mon séminaire, c’est-à-dire au ras de cette expérience, l’analyse, instituée par FREUD et dont s’instaure une structure de discours que j’ai définie.
Reprenons ce que j’ai dit dans la densité de ma première phrase. J’ai parlé de « valeur sexuelle ». Je ferai remarquer que

ces valeurs sont des valeurs reçues, reçues dans tout langage, l’homme, la femme, c’est ça qu’on appelle «  valeur sexuelle  ».

Au départ qu’il y ait l’homme et la femme - c’est la thèse dont aujourd’hui je pars - c’est d’abord affaire de langage.
Le langage est tel que pour tout sujet parlant, ou bien c’est lui ou bien c’est elle. Ça existe dans toutes les langues du monde. C’est le principe du fonctionnement du genre : féminin ou masculin. Qu’il y ait l’hermaphrodite, ce sera seulement

une occasion de jouer avec plus ou moins d’esprit à faire passer dans la même phrase le lui et l’elle.

On ne l’appellera « ça », en aucun cas. Sauf à manifester par là quelque horreur du type sacrée, on ne le mettra pas au neutre. Ceci dit, l’homme et la femme, nous ne savons pas ce que c’est. Pendant un temps, cette bipolarité de valeurs a été prise pour suffisamment supporter, suturer ce qu’il en est du sexe.
C’est de là-même qu’est résultée cette sourde métaphore qui pendant des siècles a sous-tendu la théorie de la connaissance. Comme je l’ai fait remarquer ailleurs, le monde était ce qui était perçu, voire aperçu comme à la place de l’autre valeur sexuelle.

Ce qu’il en était du νοῦς [nouss]12 - du pouvoir de connaître - étant placé du côté positif, du côté actif

de ce que j’interrogerai aujourd’hui en demandant quel est son rapport avec l’Un.
J’ai dit que si le pas que nous a fait faire l’analyse nous montre, nous révèle en tout abord serré de l’approche sexuelle

le détour, la barrière, le cheminement, la chicane, le défilé, de la castration, c’est là et proprement ce qui ne peut se faire qu’à partir de l’articulation telle que je l’ai donnée du discours analytique. C’est là ce qui nous conduit à penser que

la castration ne saurait en aucun cas être réduite à l’anecdote, à l’accident, à l’intervention maladroite

d’un propos de menace ni même de censure. La structure est logique. Quel est l’objet de la logique ?
Vous savez, vous savez d’expérience, d’avoir ouvert seulement un livre qui s’intitule « Traité de Logique », combien fragile, incertain, éludé, peut être le premier temps de tout traité qui s’intitule de cet ordre : « l’art de bien conduire sa pensée »

- la conduire où, et en la tenant par quel bout ? - ou bien encore tel recours à une normalité dont se définirait le rationnel indépendamment du réel. Il est clair que, après une telle tentative de le définir comme objet de la logique,

ce qui se présente est d’un autre ordre et autrement consistant.
Je proposerais s’il fallait, si je ne pouvais tout simplement laisser là un blanc - mais je ne le laisse pas - je propose :

« ce qui se produit de la nécessité d’un discours ». C’est ambigu sans doute mais ce n’est pas idiot puisque cela comporte l’implication que la logique peut complètement changer de sens, selon d’où prend son sens tout discours.Alors puisque c’est là ce dont prend son sens tout discours, à savoir à partir d’un autre, je propose assez clairement depuis longtemps pour qu’il suffise de le rappeler ici, le réel - la catégorie que dans la triade dont est parti mon enseignement : le symbolique, l’imaginaire et le réel - le réel s’affirme, par un effet qui n’est pas le moindre de s’affirmer dans les impasses de la logique.
Je m’explique. Ce qu’au départ, dans son ambition conquérante, la logique se proposait, ce n’était rien de moins

que le réseau du discours en tant qu’il s’articule et qu’à s’articuler, ce réseau devait se fermer en un univers supposé enserrer

et recouvrir comme d’un filet ce qu’il pouvait en être de ce qui était à la connaissance offert.
L’expérience, l’expérience logicienne, a montré qu’il en était différemment. Et sans avoir ici aujourd’hui - où par accident je dois m’époumoner - à entrer plus dans le détail, ce public est tout de même suffisamment averti d’où en notre temps

a pu reprendre l’effort logique, pour savoir qu’à aborder quelque chose en principe d’aussi simplifié comme réel

que l’arithmétique, il a pu être démontré que dans l’arithmétique, quelque chose peut toujours s’énoncer, offert ou non offert à la déduction logique, qui s’articule comme en avance sur ce dont les prémisses, les axiomes, les termes fondateurs, dont peut s’asseoir ladite arithmétique, permet de présumer comme démontrable ou réfutable.[allusion aux théorèmes d’incomplètude de Gödel]

Nous touchons là du doigt, en un domaine en apparence le plus sûr, ce qui s’oppose à l’entière prise du discours,

à l’exhaustion logique, ce qui y introduit une béance irréductible, c’est là que nous désignons le Réel.
Bien sûr avant d’en venir à ce terrain d’épreuve qui peut paraître à l’horizon, voire incertain à ceux qui n’ont pas serré

de près ses dernières épreuves, il suffira de rappeler ce qu’est « le discours naïf ». « Le discours naïf » se propose d’emblée, s’inscrit comme tel, comme vérité. Il est depuis toujours apparu facile de lui démontrer à ce discours naïf

« qu’il ne sait pas ce qu’il dit », je ne parle pas du sujet, je parle du discours. C’est l’orée - pourquoi ne pas le dire -

de la critique que le sophiste, à quiconque énonce ce qui est toujours posé comme vérité que le sophiste lui démontre qu’« il ne sait pas ce qu’il dit ». C’est même là l’origine de toute dialectique.
Et puis c’est toujours prêt à renaître : que quelqu’un vienne témoigner à la barre d’un tribunal, c’est l’enfance de l’art

de l’avocat que de lui montrer qu’il ne sait pas ce qu’il dit. Mais là nous tombons au niveau du sujet, du témoin,

qu’il s’agit d’embrouiller. Ce que j’ai dit au niveau de l’action sophistique, c’est au discours lui-même que le sophiste

s’en prend. Nous aurons peut-être cette année - puisque j’ai annoncé que j’aurais à faire état du « Parménide » -

à montrer ce qu’il en est de l’action sophistique.

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