THÈse de doctorat





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81.2 LE CONCEPT DE REPRÉSENTATION


Le concept de représentation est un concept vaste, ne renvoyant pas aux mêmes dimensions selon la discipline au sein de laquelle il est utilisé.

Représenter vient du latin repraesentare, rendre présent (Encyclopédie Universalis, 2009). Une première remarque consisterait à souligner la dimension immédiate ou actuelle d’une représentation par opposition à la dimension temporelle de l’expérience. Le dictionnaire Larousse précise qu'en philosophie, « la représentation est ce par quoi un objet est présent à l'esprit » et qu'en psychologie, « c'est une perception, une image mentale dont le contenu se rapporte à un objet, à une situation, à une scène du monde dans lequel vit le sujet ». La représentation est l'action de rendre sensible quelque chose au moyen d'une figure, d'un symbole, d'un signe.

La psychologie cognitive, la psychanalyse, la psychologie sociale et la sociologie ont eu recours à ce terme pour désigner des concepts opératoires différents aux propriétés spécifiques en réponse aux besoins théoriques de chacun de leurs champs respectifs.

Émile Durkheim, au XIXe siècle, fut le premier à évoquer la notion de représentation à travers l'étude des religions et des mythes. Pour ce sociologue, " les premiers systèmes de représentation que l'homme s'est fait du monde et de lui-même sont d'origine religieuse." (Durkeim, 1991). Il distingue les représentations collectives des représentations individuelles: " La société est une réalité sui generis; elle a ses caractères propres qu'on ne retrouve pas, ou qu'on ne retrouve pas sous la même forme, dans le reste de l'univers. Les représentations qui l'expriment ont donc un tout autre contenu que les représentations purement individuelles et l'on peut être assuré par avance que les premières ajoutent quelque chose aux secondes. " (Durkeim, 1991). Dans la conclusion de son ouvrage, il pose les bases d'une réflexion sur le concept de représentation collective. Il envisage donc une dialectique entre représentations collectives et représentations individuelles.

Depuis ces cinquante dernières années, le concept de représentation sociale a connu un regain d'intérêt et ce dans toutes les disciplines des sciences humaines: anthropologie, histoire, linguistique, psychologie sociale, psychanalyse, sociologie… En France, c'est avec le psychosociologue Serge Moscovici que le concept de représentation sociale s'élabore véritablement. Dans son ouvrage ''La psychanalyse, son image et son public'' (Moscovici, 1961), il s'attache à montrer comment une nouvelle théorie scientifique ou politique est diffusée dans une culture donnée, comment elle est transformée au cours de ce processus et comment elle change à son tour la vision que les individus en ont. L'aspect dynamique des représentations sociales est ainsi mis en valeur: par exemple, pour s'approprier une nouvelle connaissance, ici la psychanalyse, les individus construisent une représentation de celle-ci en retenant la majorité de ses notions de base (le conscient, l'inconscient, le refoulement), mais en occultant un concept essentiel, celui de la libido, qui renvoie à l'idée de sexualité. Les nouvelles notions sont intégrées aux schèmes de pensée préexistants et influencent ensuite leurs attitudes et leurs comportements. Le langage courant a maintenant assimilé des termes tels que lapsus, complexe d'Œdipe ou névrose. Selon Jahoda, citée par Farr (1992), la psychanalyse est une représentation psychologique du corps. La diffusion de la psychanalyse dans la culture française induit, dans un mouvement dynamique, de nouvelles représentations sociales du corps.

Au sein de la théorie des représentations sociales, l’étude des processus d’élaboration des représentations et de leurs fonctions a fait l’objet d’une attention particulière.

On peut résumer et condenser la théorie de Moscovici (1976) autour de trois points suivants:

- « La représentation sociale est le passage d’une théorie scientifique à une connaissance de sens commun; sous cet angle, on l’envisage à la fois comme processus (à l’aide des concepts d’ancrage et d’objectivation) et comme contenu.

- Les représentations sociales contribuent exclusivement au processus de formation des conduites et d’orientation des communications sociales

- Les représentations sociales contribuent à définir un groupe social dans sa spécificité » (Giami et Veil, 1994).

À la suite de Moscovici, de nombreux chercheurs se sont intéressés aux représentations sociales: des psychosociologues comme Chombart de Lauwe, Farr, Jodelet et Herzlich, des anthropologues tels que Laplantine, des sociologues comme Bourdieu (Jodelet, 1989). Le champ d'investigation de ces chercheurs est large. On peut citer pour exemple les représentations de la santé et de la maladie (Herzlich et Laplantine), du corps humain et de la maladie mentale (Jodelet), de la culture (Kaës), de l'enfance (Chombart de Lauwe) ou encore de la vie professionnelle (Herzberg, Mausner et Snyderman). Des études sur le rapport entre les représentations sociales et l'action ont été menées par Abric qui s'est intéressé au changement dans les représentations.

Selon Denise Jodelet (1989), l’intérêt du concept de représentation sociale est à situer dans le fait qu’il soit à l'interface du psychologique et du social, ce qui lui confère une valeur heuristique pour toutes les sciences humaines. Chacune de ces sciences apporte un éclairage spécifique sur ce concept complexe. Tous les aspects des représentations sociales doivent être pris en compte: psychologiques, sociaux, cognitifs, communicationnels.

Il n'est ni possible, ni même souhaitable pour l'instant, estime Jodelet, de chercher à établir un modèle unitaire des phénomènes représentatifs. Il paraît préférable que chaque discipline contribue à approfondir la connaissance de ce concept afin d'enrichir une recherche d'intérêt commun.

D'après elle, la représentation est « une forme de connaissance socialement élaborée et partagée ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet, 1989).

Placées à la frontière du psychologique et du social, les représentations sociales permettent aux personnes et aux groupes de maîtriser leur environnement et d'agir sur celui-ci. Jean-Claude Abric (1994) définit d’ailleurs la représentation sociale  comme " une vision fonctionnelle du monde, qui permet à l'individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites, et de comprendre la réalité, à travers son propre système de références, donc de s'y adapter, de s'y définir une place"(p.13).

91.2.1 « L’objet » (sexualité) dans les représentations sociales


Plusieurs auteurs ont mis en évidence un flou théorique au niveau des relations entre les représentations et les objets qu’ils sont censés représenter. Cette critique a émergé principalement dans le cadre de l’étude des représentations du handicap, à travers des auteurs comme Stiker (1982), Veil (1968) et Giami (1994).

En effet, l’objet d’une représentation sociale est traité comme un référent d’objectivité, de manière explicite ou implicite. Le statut de l’objet au sein de la théorie des représentations sociales est toujours insuffisamment discuté dans les débats actuels de la psychologie sociale (Giami, 1994).

À l’instar de Lagache qui, dans sa préface à l’ouvrage de Moscovici (1976), avait déjà fait remarquer la difficulté de circonscrire précisément l’objet psychanalyse (considérée comme origine de la représentation sociale), le flou entourant la notion de handicap a amené certains auteurs à s’interroger d’une part sur le statut théorique et méthodologique de la notion de handicap, d’autre part sur la valeur et les enjeux liés à la notion d’objet (référent d’objectivité) telle qu’elle figure dans la théorie des représentations sociales.

Avec Claudine Herzlich (1984), qui a avancé que la maladie était un phénomène qui débordait la médecine moderne, l’analyse des représentations de la maladie a trouvé appui sur des domaines permettant de constituer des points de référence extérieurs à ce champ, comme l’anthropologie ou l’histoire (Giami, 1994). Dans son étude des représentations sociales de la folie et de la maladie mentale, Denise Jodelet (1989) ouvre le champ de l’analyse des représentations sociales en y incluant le rapport à la pratique, les valeurs du groupe, la culture locale, et les échanges entre les groupes situés différemment par rapport à l’appropriation du savoir médical comme éléments constitutifs des représentations sociales.

Ces auteurs ont contribué de manière fondamentale à montrer que le discours scientifique n’était pas le seul élément constitutif des représentations sociales tout en continuant à analyser la place et la fonction des discours scientifiques dans les connaissances de sens commun (Giami, 1994).

La majorité des travaux réalisés dans le cadre de la théorie des représentations sociales ont attribué à l’objet de leur étude le statut de réalité par rapport aux déformations effectuées par les processus de représentation, comme cela fut le cas pour l’étude des représentations de la psychanalyse par Moscovici. À l’instar de la psychanalyse, pour laquelle il n’existe pas de définition consensuelle de leur discipline parmi les psychanalystes eux-mêmes, le concept de sexualité et sa définition posent un certain nombre de problèmes spécifiques. En effet, il n’existe pas d’objet consensuel pouvant définir la sexualité. Les multiples définitions scientifiques évoluent avec le temps et les préoccupations du moment, les chercheurs sont contraints d’effectuer un choix pour fixer une définition de l’objet sexualité et ce choix repose nécessairement sur leurs orientations idéologiques et sur leurs conceptions personnelles de la sexualité.

Selon quels critères donner un statut de réalité ou d’objectivité à un objet que le chercheur se donne pour objectif d’étudier? Comment lui donner ce statut sans élaborer à priori sa propre représentation socialement et psychologiquement déterminée par ce supposé sujet?

Par extension, comment concevoir le discours scientifique à propos de cet « objet » comme autre chose qu’une représentation constitutive de cet objet jusque-là impensé?

Comme nous l’apprennent les apports de la phénoménologie « le phénomène (l’objet) n’existe pas indépendamment de la conscience qui le vise ». Il est plutôt le produit d’un va-et-vient entre le sujet et le monde extérieur. Moscovici (1996) considère également qu’il n’y a pas de coupure entre l’univers extérieur et l’univers intérieur de l’individu (ou du groupe). On doit donc considérer que tout « objet » est à l’origine à situer au croisement entre certaines réalités scientifiques et un certain nombre de représentations socioculturelles, réappropriées au niveau subjectif du sujet. Ainsi, dans son expression la plus « objective », « l’objet » serait susceptible d’être porteur des représentations les plus archaïques, ou plutôt les plus fondamentales en rapport avec cet « objet » (le noyau dur des représentations).

La réflexion sur l’objet et sur son statut de référent d’objectivité nous permet d’approcher le fait que la représentation sociale d’un « objet » n’est pas uniquement le reflet du discours scientifique à son propos mais aussi celui de représentations plus anciennes et fondamentales d’autres « objets » et de l’ordre du monde. On doit alors considérer que la représentation possède une certaine autonomie par rapport à son objet. Moscovici et d’autres auteurs ont parlé de « déformation » du discours scientifique, déformation destinée à orienter les conduites, la communication sociale, et définir l’identité de groupes sociaux dans leur spécificité. Mais la dimension subjective à l’œuvre dans l’élaboration des représentations nous amène à envisager d’autres fonctions de la représentation, notamment des fonctions psychiques, autres que cognitives, relevant de l’univers imaginaire et fantasmatique singulier d’un individu.

Dans cette optique, sur le versant de la psychologie clinique, les travaux de J-S Morvan présentent l’intérêt d’explorer ces dimensions plus autonomes de la représentation par rapport à son « objet. Il préfère alors parler de représentation plutôt que de représentation sociale.

La représentation y est définie de façon suivante: « il s’agit du point de vue du sujet en relation avec un objet ou plutôt, il s’agit de l’objet vécu par le sujet dans sa complexité, ses contradictions, sa singularité » (Morvan, 2001). Cerner la représentation, c’est retracer l’objet en ce qu’il prend place (corps) dans l’expérience historique et unique du sujet au point de l’infléchir (l’expérience) et de l’orienter. La représentation est donc aussi une fonction pour et par le sujet, celle de mise en relation entre celui-ci et le monde extérieur.

Morvan restitue le caractère problématique de « l’objet » dans sa dualité externe et interne et cherche à reconstruire les caractéristiques de l’objet interne -la représentation- en ce qu’elle représente le produit de la rencontre d’un sujet avec un objet dans une situation sociale spécifiée.

Cette construction conceptuelle permet ainsi de repérer les degrés variables de détermination de la représentation par l’objet ou par le sujet, c'est-à-dire de « faire la part des choses entre ce qui revient, d’une part, aux perceptions ou à l’idéologie d’un individu ou d’un groupe et qui reste déterminé par l’objet tel qu’il est présenté dans le contexte, et, d’autre part, ce qui relève de l’histoire des sujets et qui, a priori, n’entretient que peu de rapports apparents avec l’objet tel qu’il se donne à voir dans le champ social » (Giami, 1994). Elle témoigne d’une tentative de dégager un modèle interprétatif imposé par l’objet donné et une ouverture vers les composantes imaginaires de la représentation renvoyant à la singularité de l’individu. À l’influence de la dimension socioculturelle et de l’expérience passée du sujet sur la représentation, s’ajoute celle de la sphère psychique (imaginaire, fantasme).

Dans une perspective plus strictement psychanalytique, Assouly-Piquet et Berthier (In: Giami et al., 1988) ont développé l’analyse des figures fantasmatiques chez des sujets confrontés à des enfants et des adolescents déficients intellectuels et polyhandicapés. Le handicap est alors défini comme « un objet trauma », faisant effraction dans l’univers psychique du sujet et l’obligeant à un travail de défense, d’élaboration et de fantasmatisation. Cette analyse effectuée par Giami sur certains travaux anciens réalisés en France dans le champ des représentations du handicap met en évidence une dichotomie entre les travaux se réclamant du concept Moscovicien de représentation sociale et d’autres travaux inspirés d’une conceptualisation empruntée à la psychologie clinique, à la psychanalyse ainsi qu’à l’anthropologie.

Ainsi, pour certains auteurs, le concept de représentation sociale ne semble pas rendre suffisamment compte de la complexité de la dialectique sujet/objet.

Dans cette même perspective, les apports de René Kaes (1999) sont précieux. Cet auteur propose d’inclure dans l’étude de la représentation la prise en considération de l’objet même de la représentation pour les sujets. Il s’agit alors de mettre l’accent sur l’articulation entre « l’univers psychique » propre aux sujets singuliers et leur position en tant que parties prenantes et parties constituantes d’un ensemble social.

La question du statut de l’objet est alors d’une importance capitale dans la démarche dans laquelle le chercheur s’engage, et cette question est inévitablement liée aux multiples dimensions que recouvre le concept de représentation.

En effet, le débat classique considère la représentation comme le reflet d’une réalité indépendante, autonome par rapport au sujet, et dont elle serait la déformation. La psychanalyse amène à penser le fantasme inconscient comme autonome par rapport à l’expérience vécue et établit « la réalité psychique » comme soumise à sa propre logique pulsionnelle et intrapsychique. Le social constructionnisme (Berger, Luckman, 1966) donne à penser le monde comme produit d’une construction et d’une interaction linguistique. Le statut du « réel » situé par Lacan au-delà de la représentation et traumatiquement intrusif dans la subjectivité, de par l’impossibilité du sujet à la mettre en mot. Ainsi, dans la mesure où le monde n’est pas seulement objet de représentation, la représentation peut être pensée comme un processus qui amène le sujet à négocier des compromis entre le réel impensable au-delà de son expérience, la réalité pensable et que le sujet refuse de se représenter et celle qui correspond à ses désirs et à ses peurs.

De plus, les fonctions des représentations ne sont pas uniquement sociales, c'est-à-dire qu’elles ne renvoient pas uniquement à la sphère du collectif (Giami, 1992). Elles s’articulent plutôt selon des processus complexes entre « l’espace psychique » et « l’espace social » (Kaes, 1999). La critique de la notion de représentation sociale comme concept paradigmatique implique une distinction entre le « social » et le « collectif » et en contrepoint, entre le « psychologique et « l’individuel ».

Le concept de représentation sociale ne semble pas permettre de rendre compte de la complexité de la dialectique entre le sujet et l’objet, et notamment l’objet sexualité, ne donnant qu’une place réduite à la subjectivité du sujet qui la vit.

Nous préférerons donc employer le terme de représentation pour désigner le concept qui nous a permis de prendre en compte de la dialectique entre les différents niveaux, individuel et collectif, auxquels la sexualité peut être abordée.

101.2.2 Articuler l’espace psychique et l’espace social


La tentative d’articuler le social et le psychique a fait l’objet de plusieurs travaux (CNRS, 1983, Bertrand et Doray, 1989) et a donné lieu à des interprétations multiples et souvent contradictoires.

Dans un article traitant des figures de l’articulation entre le social et le psychique, Giami (1990) repère dans un premier temps « les présupposés » souvent tenus pour des évidences.
a) Le « social » serait l’objet de la sociologie et le « psychique », l’objet de la psychologie

b) Le « social » est lié à des phénomènes collectifs alors que le « psychique » relèverait du champ individuel

c) Le « social » est à priori dépourvu de « psychique » et réciproquement.

La problématique de l’articulation se donnerait donc pour objectif d’englober une série de relations entre des éléments supposés distincts.
Le schéma suivant est donc dégagé :

Social/Psychique

Sociologie/Psychologie

Collectif/Individuel
Ce schéma peut se lire verticalement comme relation fermée entre champs d’étude, discipline explicative et types de phénomènes, chacune de ces deux triades étant opposée à l’autre, ou peut se lire horizontalement comme une série d’oppositions entre des termes irréductibles (De Gaulejac, 1983) dont on peut tenter la mise en relation termes à termes dans une perspective d’articulation.

Un tel schéma pose problème lorsque la théorie psychologique visant à aborder la dimension du « psychique » est la psychanalyse. En effet, Freud considère que « la psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément une psychologie sociale » (Freud, (1921) 1981). La psychanalyse prend donc position de façon conjoncturelle dans les débats du champ social.

L’affirmation réitérée de Freud selon laquelle la psychologie du sujet singulier est d’abord une psychologie sociale s’inscrit dans la prise en considération d’une double fonction de la représentation « sociale »: l’une, psychique, accomplit un certain nombre de réalisations (support de projection, accomplissement du désir, voie de décharge, sublimation…), l’autre, sociale, contribue à la formation d’une communauté d’appartenance, de croyance, d’identité, et par là, « elle définit un réseau indissociable de liens et de représentations qui forme un véritable « étayage » de la réalité psychique des sujets singuliers qu’elle rassemble. » (Kaes, 1999).

Freud « pose également le principe de l’autonomie absolue du fantasme par rapport à la réalité et à l’expérience vécue par le sujet dans sa prime enfance » (Giami, 1990).

L’extrapolation de cette théorie permet de considérer qu’il existe des phénomènes psychiques qui sont dans une position d’autonomie « absolue » par rapport à la réalité de l’expérience directe du sujet.

On se trouve donc ici confronté à un « ensemble de productions psychiques qui représentent apparemment quelque chose de la réalité extérieure du sujet, tout en étant placées sous la détermination de la réalité psychique et renvoyant donc à quelque chose de l’ordre d’un sujet psychique » (Giami, 1990).

La psychanalyse propose donc un modèle à double polarité: elle prend en compte le « social » et en propose une théorie; elle fait l’hypothèse de l’existence de phénomènes psychiques autonomes par rapport à la réalité « sociale ».

À cet égard, Kaes (1999) insiste sur l’existence de formation et de processus « intermédiaires » entre l’espace psychique des sujets singuliers et l’espace psychique engendré par leur groupement: « ce sont des formations et des processus psychiques originaux, qui n’appartiennent en propre ou exclusivement ni au sujet singulier, ni au groupement, mais à leur relation ». Ces processus et formations spécifiques renvoyant à la relation entre ces espaces doivent alors nécessairement être entendus comme le lieu d’une rencontre entre deux espaces que l’on peut envisager de différentes manières: articulation entre ces espaces, opposition/conflits entre ces espaces, ou encore compromis entre ces espaces.

Kaes ajoute que « l’idée ou la représentation peut également accomplir cette fonction » de « mise en relation ».

La question de l’autonomie absolue du fantasme inconscient par rapport à la réalité de l’expérience, postulée par la théorie psychanalytique, légitime cette approche complémentariste. Cette autonomie absolue ne caractérise pas simplement une classe de phénomènes explicables uniquement à l’aide du cadre dynamique de la théorie psychanalytique mais constitue un fait pouvant revêtir d’autres significations, notamment sociales.

L’autonomie absolue d’une production psychique par rapport à l’expérience devient, par sa fréquence auprès d’un nombre significatif de personnes, un phénomène socioculturel (Giami, 1990).

Au regard de ces différents éléments, Giami (1990) propose un nouveau schéma de découpage de l’objet, considéré cette fois sous l’angle du niveau d’analyse dans lequel il va être analysé:


          1. « l’intrapsychique »

          2. « l’intrapersonnel »

          3. « l’interpersonnel »

          4. « le groupal »

          5. « le collectif institué »

          6. « le social large »



« Chacun de ses niveaux d’analyse peut, suivant les contraintes des situations rencontrées et suivant les exigences théoriques du chercheur, être traité indépendamment des autres, mis en relation avec l’un ou plusieurs des autres niveaux ou encore délibérément ou implicitement ignoré » (Giami, 1990).

Il s’agit alors d’évaluer le poids respectif de détermination de chacun des niveaux sur le phénomène étudié.

Ce modèle autorise donc à traiter une dimension indépendamment de l’autre, en partant du principe que chacune suit une logique propre.

Au regard des apports de Kaes sur les « processus intermédiaires », de Giami et de Devereux, il n’est pas exclu de faire l’hypothèse que la relation entre le « psychique » et le « social » soit le lieu d’un conflit dont la représentation émergente serait le compromis.

Concernant la notion de représentation, Giami préfère le terme de « système de représentation », soumis à de multiples déterminations (psychiques et sociales), produisant des structures situées à différents niveaux du fonctionnement psychique et remplissant des fonctions répondant aux différents niveaux de détermination.

D’un point de vue pragmatique, il ne serait pas possible, en situation de recherche, de traiter simultanément ces deux niveaux d’analyse (fantasme inconscient et représentation). La simultanéité s’y avérerait provisoirement impossible, tant la spécificité de chaque logique d’analyse s’avère momentanément exclusive de l’autre.

Il ne faut cependant pas exclure la possibilité que des relations entre ces différentes sphères émergentes au cours d’un entretien et se prêtent à l’analyse.

Notre recherche porte sur l’expérience subjective de la sexualité des sujets interrogés, c'est-à-dire leurs vécus de la sexualité et les significations qu’ils leur attribuent à travers la situation d’entretien, ce qui nous permet l’accès à leurs représentations de la sexualité. Nous allons considérer que le système de représentation comporte plusieurs types de représentations de la sexualité: les premières peuvent être considérées comme le « noyau central » du système de représentation, terme emprunté à Abric (1994) pour désigner les représentations fondamentales ayant la propriété d’être structurantes pour le sujet et de déterminer le sens donné à un autre type de représentations qu’on peut appeler périphériques ou dérivées. Le contenu de ces dernières est modulé par la singularité du sujet et par son expérience passée. Le système de représentation de la sexualité si situe donc au carrefour des dimensions individuelle et socioculturelles.

La théorie des scripts de la sexualité nous a fourni des apports précieux concernant le fonctionnement des interactions entre plusieurs dimensions: les dimensions intrapsychique (employé en réalité dans le sens d’une dimension consciente et non pas dans celui de l’inconscient psychique de la psychanalyse), interpersonnelle, et culturelle (« social large »). Les scénarios culturels sont réinterprétés au niveau intrapsychique, et les scripts intrapsychiques permettent à la fois de donner du sens aux situations rencontrées et de guider l’action entre partenaires dans sa dimension interpersonnelle.

Cependant, la théorie des scripts fait état d’apprentissages sociaux matérialisés sous forme de schèmes cognitifs, de séquences d’actes ou de pensées. Cette approche mécaniste, proche de celle de l’approche cognitivo-comportementale, ne prend pas en compte la dimension proprement psychique, au sens psychanalytique du terme, du sujet. De plus, la propriété, propre aux scripts, de générer du sens pose un certain nombre de questions. La reconnaissance des situations par l’apprentissage social suppose l’intégration d’un certain nombre de significations sous-tendues par des représentations du monde et notamment de la sexualité. Ici encore, le débat consistant à savoir si, à l’origine, les représentations fondamentales, structurantes dans la mesure où elles façonnent une vision et un ordre du monde, préexistent à la construction d’une séquence d’actes ou de pensées ou bien si ces séquences d’actes ou de pensée sont elles-mêmes structurantes et génèrent des représentations paraît insoluble. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de trancher cette question pour étudier les significations issues des représentations donnant sens aux situations rencontrées par un sujet. Nous allons en revanche nous inspirer de cette théorie pour le fonctionnement des interactions entre les différentes dimensions intrapersonnelle (« intrapsychique » dans la théorie des scripts), interpersonnelle et culturelle, en considérant que ces interactions sont effectives au niveau du système de représentation. Nous allons donc étudier le contenu de ces représentations ainsi que le poids des différentes dimensions dans leur élaboration.

111.2.3 Les représentations de la sexualité : les apports du point de vue psychanalytique


Au cours de plusieurs travaux sur les représentations du handicap, de la sexualité des personnes handicapées, de la sexualité et du sida (Giami et al., 1992), les représentations ont été repérées comme étant à la fois sources et reflet de conflits de différentes natures.

Ces auteurs expliquent qu’au sens où la psychanalyse l’entend, la représentation serait pour l’homme une façon de se représenter une absence, de « donner une forme disponible et permanente à une cause, d’en produire la mise en mot, d’y laisser s’y exprimer les pulsions (et donc de s’assurer de leur maîtrise, de se représenter soi-même et de se présenter à l’autre par le moyen de la représentation, de déplacer la source du plaisir de l’objet représenté à l’activité de représentation). » Mais ils ajoutent que par leur diversité de structure et de fonctionnement, les représentations seraient des représentations « convenues », résultat de la contribution psychique au travail social et culturel de la représentation. Elles seraient en réalité « bifaces » en tant qu’elles obéissent à une double logique: « celle de la réalité psychique et de l’appareil psychique, celle de la réalité sociale et de l’appareil correspondant » (Kaes, 1999).

On peut alors comprendre ce qui amène la représentation sociale de la psychanalyse, selon la théorie Moscovicienne, à occulter le concept pourtant central de la libido.

L’hypothèse Freudienne du dualisme pulsionnel (intrication des pulsions de vie et de mort porteuse d’ambivalence) trouve alors un intérêt dans le domaine de la sexualité dans le contexte du sida dans la mesure où la forte présence du thème de la mort associé à celui de la sexualité est à même de produire plusieurs types d’effets indépendants de la réalité du développement de l’épidémie (Giami, 1990). Les scénarios culturels influençant les conduites sexuelles (Gagnon et Simon, 1973) peuvent se trouver modifiés par cette thématique de la mort transmissible par voie sexuelle dans un sens socialement réprouvé. Comme le souligne Huguet (1983), la figuration du risque de la mort peut fonctionner comme « structure de sollicitation » et réactiver les pulsions agressives des sujets, notamment au niveau de leurs conduites sexuelles. Les études menées en termes de connaissance du risque ne prenant pas en compte le vécu subjectif plus ou moins conscient du danger peuvent conduire à une méconnaissance des effets de fascination produit par celui-ci (Giami, 1990).

Le concept de représentation, entendu comme l’interface entre le monde psychique et le monde social, traduisant à la fois le conflit et le compromis, à tendance ambivalente, entre ces différentes sphères (du moins en reflétant leur existence « simultanée ») a été utilisé dans plusieurs études portant sur l’expérience de la sexualité de populations variées.

Ce concept, défini de la sorte, s’est révélé pertinent pour un certain nombre d’entre elles, notamment dans une enquête réalisée sur l’expérience de la sexualité des jeunes adultes (Giami et Schiltz, 2004), dans laquelle la comparaison entre les entretiens a permis d’approcher le fait que la sexualité n’occupe pas la même place et ne remplit pas les mêmes fonctions symboliques chez tous les individus et que ceux-ci ne mobilisent pas les mêmes ressources intellectuelles, émotionnelles et sociales pour expliquer et comprendre leur vie sexuelle. De plus, les jeunes hommes et les jeunes femmes ne se représentaient pas leur vie sexuelle de la même manière.

Dans cette enquête, l’approche méthodologique consistant à ne pas se référer d’emblée à une définition scientifique figée du concept de sexualité a contribué à le rendre efficient.

Il est cependant apparu que la vie sexuelle, souvent envisagée sous l’angle de la relation avec le partenaire, leur apparaissait problématique en raison des décalages entre les aspirations personnelles de chacun et les possibilités de réalisation effectives. Ainsi, à travers cette représentation s’exprimait le conflit entre une composante d’ordre sociale répandue (social large) associant la sexualité à la relation au partenaire tout en n’excluant pas les désirs personnels situés dans la sphère intrapersonnelle. Sur le plan psychique, cette représentation de la sexualité illustre le conflit entre les idéaux, envisagée par Freud comme émanant de l’instance de « l’Idéal du Moi » (considérée comme une instance à dimension sociale) et le « Moi Idéal » se réclamant du narcissisme et régi par le principe de plaisir. L’ambivalence à l’égard de l’objet sexualité devient alors perceptible. La trajectoire individuelle de chacun des sujets, la succession et la qualité de leurs identifications ont eu une influence sur leur positionnement face à cette représentation.

Pour certains, l’insatisfaction de la vie sexuelle était due au conflit entre une norme sociale incitant à la conjugalité et des angoisses psychiques plus ou moins conscientes relatives à la peur de la fusion avec l’autre, de son envahissement équivalant à la perte de son identité et à son morcellement. Il était alors fréquent que les personnes dans cette situation répriment leur affectivité en la contrôlant, en se mettant à distance de l’autre, ce qui, de manière circulaire, alimentait l’insatisfaction sexuelle. Exprimant la façon dont leurs désirs et leurs plaisirs sont inextricablement liés aux souffrances et aux craintes dues à la dissonance entre idéaux et réalité, ces jeunes rendent compte de l’ambivalence sous tendant leurs représentations de la sexualité, ambivalence qui s’exprimera à travers un certain nombre de conduites ou de comportements (notamment l’exposition au VIH).


121.2.4 Eléménts méthodologiques pour l’analyse des représentations


Nous avons vu que le système de représentation peut être exploré selon des angles et des approches divers en fonction de la perspective théorique dans laquelle le chercheur se trouve.

Bien que notre optique soit celle d’une multidisciplinarité, il nous a fallu cependant opérer un choix théorique spécifique, tant le potentiel herméneutique de chaque approche s’avère élevé. S’attacher à explorer le système de représentation de la sexualité des jeunes adultes séropositifs dans toutes ses dimensions (culturelle/sociale/interpersonnelle, intrapersonnelle, cognitive, psychique, etc.) nous aurait inévitablement conduits à un nombre trop important de données dont le traitement aurait été par là même approximatif. Par ailleurs, l’impossibilité actuelle d’élaborer un modèle adéquat de mise en relation de toutes ces dimensions aurait abouti à un exposé fragmenté de l’expérience de la sexualité de cette population.

C’est pourquoi nous avons fait le choix, comme mentionné préalablement, de nous pencher particulièrement sur les relations et le rôle des niveaux culturels et intra personnels dans l’élaboration du système de représentation de la sexualité. Dans cette optique, il s’agissait de définir clairement une « pragmatique » de l’analyse du système de représentation, permettant de donner corps aux divers apports théoriques issus de la littérature et de les mettre en relation avec les discours recueillis auprès des sujets.

Il s’agissait de rendre « opérationnels » ces apports théoriques de manière concrète et de leur donner une portée herméneutique afin d’éviter de se trouver dans une situation de décalage et d’incohérence entre notre réflexion théorique et l’analyse du matériel recueilli.

Le statut accordé aux différents éléments du discours des sujets et la méthodologie employée pour le traitement de ces éléments étaient donc d’une importance capitale.

Nous avons donc considéré que le système de représentation de la sexualité se situait au carrefour des dimensions socioculturelles, interpersonnelles et intra personnelle. Ce système de représentation est organisé autour de représentations fondamentales, structurantes, ayant la propriété d’être génératrices de sens, attribuant ainsi des significations au monde et aux évènements et générant des ressentis spécifiques.

Nous nous sommes attachés aux discours des sujets sur leurs pratiques et leurs comportements, à leurs vécus et aux significations qu’ils lui attribuent davantage qu’à leurs pratiques et leurs comportements réels. En effet, il est utopique de considérer que l’on peut observer des comportements ou des pratiques en dehors d’une observation armée ou expérimentale, « sans parler du fait que la présence de l’observateur modifie la situation et les pratiques habituelles des acteurs observés » (Giami cite Devereux, 1994).

Au sein des discours des sujets, nous avons alors cherché à repérer des énoncés se rapportant à des descriptions, des sentiments et des conduites et nous avons considéré ces éléments comme les différentes dimensions du système de représentation. Ces éléments ont alors fonctionné comme des « révélateurs » du système de représentation de la sexualité.

Afin de bien distinguer les concepts d’expérience et de représentation, nous avons envisagé l’expérience comme consistant en l’activité de donner du sens à un vécu et les représentations comme étant à la fois le générateur de sens (noyau dur) et aussi le produit de cette activité (représentations dérivées). L’expérience posséderait cette dimension de vécu, de ressenti dont le sens prend forme par l’intermédiaire de la représentation (noyau dur) et aboutirait aux représentations dérivées qui sont aussi plus personnelles.

Elle posséderait ce caractère plus immédiat, émotionnel, perceptif et sensoriel, qui prendrait sens à travers un certain nombre de représentations d’ordre socioculturel, mais aussi subjectives ou plutôt: subjective en ce que ces représentations culturelles ne sont pas interprétées de la même manière selon les acteurs et leur expérience passée.

De l’expérience générale de l’humanité, et des vécus qui l’ont constitué, il ne reste que des représentations intellectuelles, la composante de vécu n’étant évidemment pas accessible. Mais ce vécu vit encore à travers ces représentations, c’est d’ailleurs là une de leur fonction: représenter quelque chose d’impalpable, un ressenti, un vécu. On pourrait donc rapprocher les concepts d’expérience générale et de représentations culturelles (sociale et historique).

Nous définissons donc l’expérience comme la dialectique entre vécu (savoir, acquisition et ressenti) et représentation, ces dernières déterminant les premières et leur attribuant une signification, signification se situant au carrefour des dimensions socioculturelles et psychologiques.

L’expérience serait alors en réalité une double dialectique: dialectique entre vécu et représentation d’une part et dialectique entre les dimensions culturelles, sociales, et individuelles d’autre part.

C’est à l’aide de ces concepts, tels que nous les avons articulés, que nous avons exploré la littérature existante sur notre sujet d’étude, que nous avons mené notre enquête et que nous avons analysé les résultats obtenus.

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