THÈse de doctorat





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131.3 LA SEXUALITÉ : UN OBJET PLURIDISCIPLINAIRE


Le terme de sexualité est attaché à une multitude de notions. Sa portée très générale le rend aussi indispensable qu’imprécis. Il désigne non seulement des dimensions différentes mais renvoie également à une évolution historique dans l’approche de ces différentes dimensions. Par ailleurs, il ne recouvre pas les mêmes significations selon la culture dans laquelle il est employé. La sexualité renvoie donc à différentes dimensions, au sein d’une époque et d’une culture donnée.

Ainsi, le terme sexualité peut renvoyer aussi bien à la puberté et aux aspects hormonaux qu’aux comportements et pratiques sexuelles, à l’affectivité, aux désirs, aux fantasmes, en passant par les normes sexuelles sociales et culturelles.

Plusieurs disciplines ont donc pris la sexualité comme objet d’étude, en explorant chacune des dimensions particulières. La biologie et la médecine se sont penchées sur la fonction sexuelle et les dysfonctions sexuelles, la psychologie et la psychanalyse ont exploré les aspects subjectifs et inconscients liés à la sexualité, la sociologie s’est intéressée aux comportements sexuels et aux scripts sociaux de la sexualité, l’anthropologie a étudié les significations des rites sexuels au sein de certaines cultures, etc. D’autres disciplines comme l’épidémiologie, les statistiques, la criminologie ou les neurosciences ont également contribué à diversifier les approches de la sexualité.

Cette pluridisciplinarité a fait de « l’objet sexualité » un objet au croisement de plusieurs dimensions, à la fois physiologique, psychologique, médical, social et culturel. L’exploration de l’expérience subjective de la sexualité chez de jeunes adultes séropositifs en France imposait évidemment de nous situer dans le cadre de pensée occidental. En revanche, le choix de notre approche en termes d’expérience subjective de la sexualité nécessite d’être expliqué afin d’être légitimé. Le concept d’expérience subjective renvoie à une dimension spécifique de l’expérience humaine. Or le fait de se pencher sur cette dimension particulière n’est pas anodin. Il participe d’une tentative d’éclairer certains aspects de la sexualité encore trop peu étudiés et de rompre avec certaines approches parfois réductionnistes de la sexualité. Nous espérons également par là contribuer à enrichir les connaissances et élargir le champ d’action dans le contexte du VIH.

Afin de bien saisir la nécessité d’une telle approche à l’époque actuelle, il convient d’analyser l’évolution historique du concept de sexualité dans le monde occidental, en tentant de rendre compte des différentes dimensions et significations que le terme a recouvert, et surtout en essayant de comprendre à quelles questions et préoccupations il renvoyait à une époque donnée.

141.3.1 La sexualité de l’antiquité jusqu’à nos jours


De l’antiquité jusqu’à nos jours, la sexualité a été considérée sous l’angle de la physiologie (les organes sexuels et la reproduction) qui était principalement étudiée dans un but médical. L’accent a progressivement été mis sur les comportements acceptables et les comportements condamnables, l’église ayant le monopole du contrôle sur la question sexuelle, prônant des rapports à but uniquement reproductif (Giami, 1999).

L’usage du terme « sexualité » a été élaboré vers le milieu du XIXe siècle, dans le contexte de la médecine, afin de désigner la différence des sexes et sa fonction de reproduction, et ce n’est que plus tard, au début du XXe siècle qu’il a été utilisé pour désigner les comportements sexuels. Ce terme a donc servi historiquement à désigner d’une part la fonction sexuelle dans ses dimensions biologiques et physiologiques, d’autre part les comportements sexuels en tant qu’activité humaine.

151.3.2 Psychanalyse et subjectivité


Plus tard, au début du XXe siècle, Freud, à travers sa théorie psychanalytique, va resituer la sexualité au cœur de la problématique humaine, en soulevant notamment le sujet sensible de la sexualité infantile. D’après la théorie psychanalytique, la sexualité, en tant que fait humain, puise sa condition dans l’existence de la pulsion sexuelle, concept introduisant l’idée d’une base organique ayant besoin d’un objet pour se fixer, ce qui distingue la vie sexuelle de la vie instinctive (Freud, 1905).

Le vécu sexuel correspond à un état psychologique fondamental pour l’individu, source d’une énergie psychique spécifique, que Freud postule à travers le concept de libido, qui est considéré comme étant à la base des relations interpersonnelles.

La perspective psychanalytique considère donc la sexualité au-delà des aspects physiologiques et comportementaux. Elle opère une rupture avec des conceptions plus anciennes et redéfinit la sexualité sans l’angle de ses corrélats, le plaisir et la jouissance, ouvrant par là la voie à la notion de subjectivité. En effet, en introduisant la dimension de la pulsion comme concept charnière entre le biologique et le psychique, il a situé l’émergence même de la subjectivité dans l’érotisation du corps.

Dans cette perspective, la sexualité peut être pensée comme le lieu majeur d’un conflit entre l’individuel et le social, conflit se matérialisant dans l’opposition entre le principe de plaisir et le principe de réalité (Marcuse, 1955).

Freud, s’il a élaboré une approche de la sexualité la situant au-delà des dimensions biologiques et physiologiques, ouvrant ainsi la voie à la question des significations de l’activité sexuelle, n’en conserve pas moins l’idée d’une origine organique fixe de la sexualité.

161.3.3 Le comportement sexuel

1.3.3.1 Le rapport Kinsey


Le zoologue Alfred Kinsey, vers la fin des années 40, se pose comme question fondamentale celle du plaisir et de l’orgasme, qu’il va chercher à étudier de manière scientifique à travers les comportements sexuels. Sans pouvoir recourir à l’observation expérimentale des comportements sexuels, il va utiliser la méthode du « sondage sociologique » pour dresser l’inventaire de ces comportements et élaborer une typologie des comportements les plus répandus au sein de la société américaine à cette époque (Kinsey, Pomeroy, Martin, 1948).

L’approche de Kinsey consiste à identifier la sexualité à une économie rationnelle de la production d’orgasme (Béjin, 1982). Il laisse de côté la dimension reproductive pour se centrer exclusivement sur le plaisir, envisager de manière comportementale, l’orgasme devenant le but ultime de la sexualité. La notion d’orgasme servira également à Kinsey pour la mesure de l’activité sexuelle. Ainsi, la simple excitation sexuelle est ignorée si elle n’atteint pas son but et est alors considéré comme un comportement inefficace.

Le « rapport Kinsey », grande enquête menée aux États-Unis dans les années 40, va promouvoir l’étude de la sexualité sur de grands échantillons. Elle a consisté à mesurer chez les individus interrogés le nombre total d’orgasmes obtenus et à établir des proportions selon les comportements qui en ont permis l’obtention (Giami, 1991).

Kinsey prend donc pour objet d’étude des comportements sexuels, en laissant de côté les dimensions des significations morales, sociales et culturelles ainsi que les conjonctures relationnelles. Bien qu’il ait formulé l’idée d’une articulation entre les aspects biologiques, psychologiques et sociologiques des comportements sexuels, la considération quasi exclusive de la sexualité humaine à travers l’inventaire de ces comportements ne permettait pas l’accès aux significations psychologiques ou sociales de ceux-ci, c'est-à-dire à la dynamique psychosociale de l’univers des représentations en jeu.

Sa démarche a constitué une rupture avec les grandes œuvres de sexologie clinique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe qui consistaient à décrire certaines composantes de l’activité sexuelle en se focalisant sur les « déviations », et également avec la théorie freudienne de la sexualité (Gagnon, 1975).

1.3.3.2 Les apports de Masters et Johnson


À la différence de Kinsey, qui se préoccupait des divers modes d’obtention du plaisir tout en considérant les rapports maritaux comme le centre et l’aboutissement des rapports sexuels, Masers et Johnson (1966) ont investigué la qualité des orgasmes des partenaires mais en fixant implicitement une norme plus précise et plus restrictive du bon rapport sexuel (Bozon, 1999). Ces auteurs se sont préoccupés du cycle complet de la réponse sexuelle en faisant de celui-ci une norme et un objectif à atteindre: une phase d’excitation mutuelle, une pénétration vaginale, une éjaculation masculine et une réaction orgasmique féminine. Ils se sont également intéressés aux troubles sexuels et à leur traitement dont l’ouvrage « les mésententes sexuelles et leur traitement » (Masters et Johnson, 1970) et la préconisation de thérapies sexuelles est l’aboutissement.

L’acte sexuel bien accompli devient la forme suprême de la communication entre conjoints et de bien-être pour chacun d’eux. Ce modèle unique d’accomplissement sexuel, strictement inscrit dans le cadre d’un couple hétérosexuel, a été le point de départ d’une abondante littérature de conseil et du développement des sexologues comme nouveau corps de spécialistes.

On assiste avec Kinsey, et Master et Johnson, à un retour vers une conception comportementaliste de la sexualité, mais qui établit implicitement une norme sexuelle au sein des pratiques, et qui amorce dans le même temps l’émergence du concept de « Santé Sexuelle » et de bien-être sexuel (Giami, 1999, 2002). Comme l’a souligné Michel Foucault (1976) dans son ouvrage « Histoire de la Sexualité », l’ère de modernité actuelle s’est accompagné d’une prolifération de discours scientifiques sur la sexualité qui, à travers leurs recensements, leurs classifications et les valeurs morales assignées, ont concouru à « normer » et administrer la sexualité. Au-delà de la notion de bien-être sexuel, tous ces discours aux approches normatives étaient implicitement guidés par l’idée de l’existence et de la nécessité d’un modèle de fonctionnement sexuel plus adéquat que les autres. On pourrait parler avec le philosophe André Compte-Sponville (2004) d’une confusion des ordres: certaines approches de la sexualité se voulant objectives, médicales, purement scientifiques ont en réalité été subordonnées à des questions morales ou à des valeurs culturelles.

171.3.4 Les scripts sociaux de la sexualité


La conceptualisation que proposent ces auteurs (Gagnon et Simon, 1986, Gagnon 2008), dans le champ de la sociologie interactionniste, permet d’envisager une autre dialectique pour envisager le rapport à la sexualité. Après avoir contesté l’épistémologie du comportement sexuel de Kinsey, ils suggèrent leur théorie du Scripting, mettant la « sexualité » comme objet à l’interface d’une considération macrosociologique des modèles socioculturels et d’une prise en considération des théories du développement individuel. Ils tentent une véritable théorie sociologique de la sexualité, qui en explique les origines et les modes de fonctionnement dans le cadre d’une théorie de l’action et de l’interaction. « Il est tout aussi plausible d’examiner le comportement sexuel dans sa capacité à exprimer et à servir des fins non sexuels que l’inverse » (Gagnon, 2008). Ils font le postulat sociologique, dans une perspective constructionniste, que les comportements sexuels humains ne peuvent être analysés comme un fait d’instinct, programmé par la nature au sens de la biologie et de la reproduction animale.

La perspective psychanalytique conduit à penser que les comportements résultent d’un conflit inévitable entre la pulsion sexuelle et la société, qui fonctionnerait comme loi et principe répressif canalisant l’instinct sous une forme socialement acceptable. Gagnon et Simon remettent en cause « l’hypothèse répressive » et considèrent la société « moins comme un principe de coercition que comme l’indispensable principe de production des conduites sexuelles et des significations qui lui sont liées » (Gagnon et Simon, 1973). Chez Freud et Kinsey, ainsi que chez d’autres, le modèle théorique dominant est celui d’une diminution, d’une canalisation de la pulsion sexuelle par la culture. Gagnon et Simon voient dans la sexualité une conduite qui peut être expliquée à partir d’autres aspects de la vie sociale. Ils considèrent que les disciplines qui étudient la sexualité sont elles-mêmes des produits culturels et historiques. Selon eux, toutes les expériences sexuelles sont construites comme des scripts, d’abord au sens où elles découlent d’apprentissages sociaux qui ne résultent pas tant de l’inculcation de normes, de règles et d’interdits, que d’une imprégnation par des récits impliquant des séquences d’évènements ou d’une imprégnation des modes de fonctionnement des institutions.

L’être humain acquiert non seulement un savoir-faire comme dans tous les apprentissages techniques, mais aussi une capacité à percevoir tous les états du corps, et à reconnaître des situations spécifiques. « L’apprentissage concerne tous les aspects de la sexualité, y compris la perception et l’interprétation des évènements physiologiques liées à l’excitation, au plaisir et à l’orgasme » (Gagnon et Simon, 1973).

En outre, il apprend à identifier et à produire des situations potentiellement sexuelles, c'est-à-dire des contextes qui comprennent les éléments attendus des scripts sexuels: acteurs, intrigues, cadre, et qui à ce titre, peuvent créer en nous une disponibilité une excitation sexuelle. « Les scripts énoncent moins des interdits qu’ils n’écrivent le scénario de notre sexualité possible » (Gagnon et Simon, 1973).

Dans cette optique, l’objectif est de comprendre la relation entre les trois niveaux du Scripting:

  1. - Les scénarios culturels (le sens collectif, les mises en scènes culturelles, les variants et les invariants en la matière ainsi que les régulations normatives)

  2. - Les scripts interpersonnels l’application d’un scénario donné par un individu donné, dans un contexte interactionnel donné dans sa relation avec un partenaire.

  3. - Les scripts intrapsychiques (la signification au niveau individuel et le contexte de l’expérience passé d’un individu).

Le Scripting est avant tout un processus normatif. Le script comprend selon les auteurs un noyau et un principe générateur de sens. En effet, il n’est pas uniquement un scénario au sens strict, mais aussi un principe générateur de sens, qui n’est pas construit sur les mêmes dimensions en fonction du niveau auquel on se situe (individuel, interindividuel, culturel) (Gagnon, 2008).

Cette théorie se situe donc dans une approche multidimensionnelle de la sexualité.

Elle est une théorie de l’action proposant d’expliquer les origines des conduites et comportements sexuels et met aussi en avant le Scripts comme étant générateur de sens.

Elle établit donc un lien entre sens et action. C’est le sens des situations, les significations qu’elles revêtent, qui font l’objet d’un apprentissage, qui rend l’action possible. On est donc proche du principe du concept de représentations sociales de Moscovici: les représentations sociales ont pour fonction principale de guider les conduites humaines.

La théorie des scripts de la sexualité explique également que le niveau intrapsychique coordonne et organise les autres dimensions. Un sujet peut même, au niveau individuel, faire évoluer et nuancer le sens des normes culturelles ainsi que leur application au moment des relations interpersonnelles. Une espace de manœuvre, d’improvisation est donc possible au niveau individuel, ce qui rend à la notion de subjectivité sa plus haute importance.

Ainsi, cette théorie peut servir à la fois à étudier les aspects culturels de la sexualité les conduites sexuelles des individus et les significations subjectives au niveau individuel. Il est possible de ne s’intéresser qu’à un seul de ces aspects mais dans ce cas il semble que l’on ne puisse approcher que la dimension « statique » de chacun des niveaux, la dimension « dynamique », c'est-à-dire les interactions entre ces niveaux, ne pouvant être comprise que dans la prise en compte simultanée de ces trois dimensions.

181.3.5 L’avènement du sida et l’épidémiologie


L’épidémie du sida a marqué la réapparition d’un langage plus sanitaire et médical au sein des discours sur les pratiques sexuelles. Le mode de transmission par voie sexuelle du VIH a donné lieu à des approches inspirées de l’épidémiologie: les notions de vulnérabilité, de prise de risques ou encore de groupes à risque ont émergé. La sexualité a alors été envisagée sous l’angle des dangers liés à la santé et des moyens de s’en protéger.

Cela est illustré par les campagnes de prévention, recommandant l’usage général et systématique du préservatif d’une part, et ciblant des groupes particuliers comme les toxicomanes ou les homosexuels d’autre part. De grandes enquêtes quantitatives (KABP, ACSF) et de nombreuses enquêtes qualitatives sur les comportements sexuels débutent dans les années 90, traduisant une conception épidémiologique de la sexualité (Giami, 1993).

Les pratiques sexuelles sont explorées sous l’angle des risques de contamination qui leur sont liés (pénétration anale, pénétration vaginale). La modification des comportements à risque et l’adoption de moyens de protection durant l’acte sexuel sont présentées comme une attitude rationnelle et responsable.

Ces enquêtes vont notamment révéler que, contrairement à ce que souhaitent les responsables de prévention, les relations établies hors du couple ou hors du milieu social familier sont considérées comme à risques et nécessitant une protection alors que les relations conjugales, ou celles imprégnées d’amour et de confiance ne font pas l’objet d’une protection suffisamment importante (Bozon cite Calvez, 2003; Giami, 1995). Ce type de résultat amène à s’interroger sur les limites d’une approche comportementale de la sexualité, excessivement réductionniste.

On a donc assisté à un glissement conceptuel, partant d’un inventaire sommaire des comportements sexuels, avec une attention particulière portée aux pratiques socialement condamnables, pour arriver à des discours précis et détaillés axés sur les risques et les pratiques à éviter d’un point de vue sanitaire. On observe alors le glissement d’une « mauvaise sexualité » vers une « bonne sexualité », la dimension sanitaire entretenant des liens implicites avec la dimension morale.

191.3.6 Les rapports sociaux de genre


De manière transversale à l’évolution du concept de sexualité et des différentes dimensions au travers lesquelles il a été abordé, on a assisté à une évolution de la manière d’envisager la question de la différence des sexes et de la différence entre la sexualité masculine et la sexualité féminine.

Le domaine de la sexualité, et la réalité biologique qu’il implique en termes de différence entre les deux sexes, constitue l’un des principes élémentaires du système de représentation de la sexualité qui a marqué l’histoire de l’homme à ses débuts. La sexualité humaine et les différences du corps biologique sexué doivent être pensées comme des ingrédients à partir desquels les hommes ont fondé un ordre social asymétrique entre les hommes et les femmes.

La reproduction a longtemps été considérée comme naturelle et inscrite dans une organisation et une représentation du monde et des choses centrées sur l’homme. La position subordonnée des femmes dans la reproduction étant l’un des nombreux aspects de l’infériorité du féminin dans l’ordre de choses (Bozon, 2005).

En effet, dans cette représentation traditionnelle du sexe et de la reproduction, la conception de la femme consistait à considérer celle-ci comme un mâle moins parfait, située physiquement et socialement hiérarchiquement en dessous de l’homme (Laqueur, 1992). Il y a donc dans ce modèle de « sexe unique » une différence de gradation dans l’échelle de perfection et non pas une différence d’espèce entre les corps des hommes et des femmes. L’homme et la femme étaient définis par un rang social et un rôle culturel et non par le corps.

Les multiples transformations intellectuelles, politiques et sociales ont remis en cause les contenus traditionnels de l’ordre des sexes dans la plupart des sociétés.

Dans la conception qui apparaît au début du XIX, les corps des hommes et des femmes deviennent des « opposés incommensurables, horizontalement ordonnés (Laqueur, 1992). On utilise dès lors un langage précis pour désigner ce qui jusque-là confondu (testicules, spermatozoïdes, ovaires, etc.).

La différence sexuelle devient de l’ordre d’une nature et non plus de l’ordre d’un degré. Cette nouvelle biologie du corps s’accompagne de toute une psychologie qui se penche également sur les aspects différentiels entre le masculin et le féminin.

L’idée de pudeur, de continence sexuelle, de modération, d’une sexualité associée à l’esprit devient un attribut de la femme alors que le désir, l’agressivité et une sexualité réduite à la nature et au biologique caractérisent davantage la condition masculine. (Bozon, 2005, Laqueur, 1992).

Cette nouvelle conception est indissociable de l’évolution sociale et historique des Lumières, des révolutions politiques, et de la révolution industrielle qui ont profondément modifié l’ordre des choses. Elle ne peut donc être réduite à une simple avancée scientifique.

Elle a contribué à dissocier la sexualité de la procréation, notamment grâce aux révolutions contraceptives: la distinction existe désormais clairement entre rapports procréatifs et rapports non destinés à la procréation. Elle à également favorisé l’émergence de la notion de genre. Elle a enfin resitué la sexualité dans la sphère de l’expérience personnelle et subjective en associant celle-ci à l’intimité et à l’affectivité.

Le répertoire sexuel s’est élargi, les normes et les trajectoires de vie sexuelle se sont diversifiées, les savoirs et mises en scène de la sexualité se sont multipliés (Bozon, 1999).

Il est intéressant de constater que le propre de la sexualité contemporaine est désormais d’être non-reproductive.

À l’instar de la sexualité et de la procréation, la notion de sexe s’est progressivement distinguée de la notion de genre. On a alors utilisé les notions de sexe biologique (le sexe) et de sexe social (le genre) pour établir la distinction entre ce qui relève du biologique et ce qui relève de la construction socioculturelle. La question de fond était alors de savoir si le sexe créait le genre ou si le genre construisait le sexe.

En France, les différentes disciplines qui étudiaient cette problématique disposaient déjà d’une terminologie propre à leur orientation théorique. L’Anthropologie parlait de « sexe social », la sociologie de « rapports sociaux de sexe », la philosophie de « différence des sexes », l’histoire « d’homme/femme », etc. (Lowy et Rouch, 2003). La notion de genre renvoyait à l’idée de sexe socialement et culturellement construit, dans un contexte de domination des hommes sur les femmes. En France, le débat sur cette notion a eu lieu entre deux courants, tous deux à situer dans le cadre du mouvement des femmes. Il consistait alors à opposer une conception « essentialiste » de la femme, nature à redécouvrir en se dégageant du « refoulement phallocratique » opéré par les hommes, à une conception « matérialiste », dénonçant la construction socioculturelle de la notion de « nature féminine » destinée à légitimer l’oppression des femmes. Sur fond de revendications principalement politiques a émergé la question que les sciences humaines continuent de se poser: le sexe construit-il le genre ou l’inverse? À travers cette question ressurgit le débat de fond sur la primauté de la nature ou la culture, ce même débat qui pose la question d’une origine biologique de la sexualité ou d’une construction socioculturelle (Foucault 1984, Gagnon, 2008).

Lowy et Rouch, (2003) proposent de se référer à trois grandes étapes dans l’histoire pour rendre de compte de la dissociation entre sexe et genre.

La période de 1860-1940 a vu se produire une dissociation graduelle entre les structures anatomiques, les fonctions physiologiques, l’identité sexuée, le désir sexuel et le rôle social. Dans un premier temps, les anthropologues ont observé à travers l’étude de différentes cultures une grande variabilité de rôles et des comportements sexuels ainsi que des définitions des identités sexuées. Par la suite, la sexologie (avec Kinsey) a décrit une très grande variété de comportements sexuels en occident en insistant sur la complexité des différences entre ceux des hommes et ceux des femmes, invitant par là à dépasser la dichotomie réductionniste masculin/féminin. Enfin, le corps médical a dénombré plusieurs niveaux du sexe biologique: anatomique, physiologique, hormonal, chromosomique, cellulaire, ce qui a contribué à complexifier cette notion et à élargir le questionnement sur la définition des rôles sexués, jusque-là ancrés dans la biologie.

La période de 1940-1960 a été celle de la production industrielle des hormones sexuelles et de leur utilisation comme médicaments. À travers les questionnements sur l’homosexualité et la transsexualité, et également sur l’effet des hormones sur les caractères sexuels secondaires, la bi-catégorisation des identités sexuées s’est avérée inadéquate et a renforcé la distinction entre sexe et genre.

Enfin, la période 1970 jusqu’à nos jours a été celle des débats des féministes anglo-saxonnes sur la définition du terme genre. Comme nous l’avons mentionné auparavant, des courants féministes se sont interrogés sur les limites entre nature et culture, et sur comment distinguer ce qu’il faut imputer au « sexe » et, donc, tenir pour immuable, et ce qui relève du « genre » construction socioculturelle susceptible d’évoluer. Le courant essentialiste reconnaît l’existence d’une différence anatomique entre hommes et femmes mais propose de reformuler la notion de genre à la lumière des nouvelles connaissances et évolutions du moment. Le courant matérialiste considère le genre comme une construction socioculturelle que créer la notion de « sexe »: Si le genre n’existait pas, ce qu’on appelle le sexe serait dénué de signification et ne serait pas perçu comme important: ce ne serait qu’une différence physique parmi d’autres. Le sexe est devenu une donnée pertinente, et, donc, une catégorie perçue, à cause de l’existence du genre. La division hiérarchique de l’humanité en deux, transforme une différence anatomique en elle-même dépourvue d’implications sociales en une distinction pertinente pour la pratique sociale (Delphy, 1984). Enfin un courant plus récent, le post-modernisme (Butler, 1990) considère que si le genre ne découle pas du sexe, il ne saurait y en avoir que deux. Le corps est construit pas le genre et ne prend signification que par lui. S’il y a plusieurs genres, il y a plusieurs corps, et donc davantage que deux sexes.

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