La guerre : dissertation 1





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La guerre : dissertation 1

Jacques Bernier (1894-1975) : « celui qui n’a pas compris avec sa chair ne peut en parler » (La Percée, 1920)

Analyse du sujet

Citation extraite d’un roman, publié au lendemain de la Grande Guerre par un ancien combattant, fils d’un membre de l’ordre des avocats siégeant au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation, lui-même journaliste et romancier, et que l’expérience du front rendit communiste, un temps proche des surréalistes, puis anarchiste avant de cesser de militer au lendemain de la guerre de 1939-1945 pour observer la vie internationale.

Cette citation repose sur l’articulation de 3 termes clés : « chair », « comprendre », « parler ».

Composante prédominante du corps humain ou animal, essentiellement constituée des tissus musculaire et conjonctif et considérée dans sa réalité profonde comme dans sa dimension superficielle, « la chair » renvoie à la nature sensible, à la condition corporelle, partant vulnérable de l’homme, être vivant, mortel et souffrant, qui garde rétrospectivement la conscience et le souvenir aigus de la vulnérabilité des corps aventurés au péril de mort, de l’empreinte laissée par la douleur de la blessure physique et psychique. Mais en tant qu’élément mortel et consommable, il peut être chosifié. Enfin, opposée à l’esprit, la chair devient une des forces de la condition humaine, attachée notamment aux tourments de la sexualité.

« Comprendre » est un moyen de connaître: d’ordre qualitatif, le processus de compréhension implique que l’on ait, que l’on élabore ou qu’on reçoive dans son esprit la représentation nette d'une chose, d'une pers, soit qu’on saisisse intellectuellement le rapport de signification qui existe entre tel signe et la chose signifiée, notamment au niveau du discours, soit que, par un effort de réflexion, on se fasse une idée claire des causes, des conséquences, etc., qui se rattachent à telle chose et qui l'expliquent. « Avoir compris la guerre », c’est donc, par intuition ou après une longue maturation de l'observation, du jugement, de l'expérience personnelle, en saisir pleinement la nature et la signification, s’être rendue compte de la réalité de la guerre, avoir pris la mesure du phénomène en prenant conscience de son importance.

Or la tournure négative « celui qui n’a pas compris avec sa chair » suggère que seule l’expérience charnelle de la guerre est porteuse d’une connaissance adéquate à son objet». Le sujet n’aurait donc de représentation nette et qualitativement adéquate de la guerre que s’il l’a d’abord vécue charnellement, et de fait la guerre est d’abord une expérience sensible dans laquelle l’agression dont le sujet sensible est tout à la fois coupable et victime lui dévoile dès son baptême du feu la réalité : celle d’une « boucherie » qui métamorphose le corps en chair, celle de la violence, de la peur, de la mort vécue dans la chair et par elle. La connaissance du phénomène guerre passerait donc par la médiation de l’expérience dans ce qu’elle a de + brute et de + intime : « l’expérience intérieure de la guerre ».

Dès lors on comprend que soit dénié, à qui n’a pas été marqué dans sa chair par la guerre le droit d’en parler », « pouvoir » prenant ici deux le sens d’avoir le droit et/ ou d’être capable de tenir un discours adéquat. Dans le 1er cas de figure, la seule parole de vérité autorisée sur la guerre émane d’un sujet qui a fait la guerre comme combattant ou qui en a souffert en perdant fils ou époux et Bernier dénie toute légitimité à un discours abstrait de cette réalité vécue. Dans le 2ème cas de figure se pose la question de l’inadéquation de la réalité de la guerre, indicible et irreprésentable, à toute forme de discours sur la guerre ».

« vous en parler » renvoie ici moins au bavardage, à la conversation vaine, à la causerie, qu’à l’expression, à la communication et à la transmission d’une expérience, d’une connaissance véhiculée par la forme d’un acte de langage fort, dense et plein. En dénonçant l’impuissance, la vanité, l’illégitimité des discours et des représentations d’un phénomène inintelligible à qui ne l’a pas vécu « avec sa chair », Bernier pose la question de la forme que peut et doit prendre un discours vrai sur la guerre.

Cette citation soulève deux questions :

  • la « chair » peut-elle comprendre et dire la guerre ? N’est-ce pas justement parce que ce phénomène est d’une ampleur, d’une complexité et d’une violence incommensurables au sujet qui le vit d’abord dans sa chair que, sidéré, il est frappé par son inintelligibilité et durablement tétanisé par l’inadéquation du langage à cette expérience chaque fois inouïe ?

  • Dire et comprendre la guerre ne suppose-t-il pas que l’on descellât de son expérience immédiate, par définition irreprésentable, pour tenir sur la guerre un discours qui ne fût pas vaine parole, vide conversationnel ou silence, happé par la disparition du sens dans le trou de l’innommable, mais forme choisie pour sa capacité à communiquer, à expliquer, et à transmettre au destinataire, « puceau de l’horreur » ou non, des outils d’intelligibilité de ce qu’il nous faut bien com-prendre, saisir par la pensée et embrasser, appréhender dans toute sa singularité, dans sa totalité, dans sa complexité si nous ne voulons nous laisser surprendre et méduser par l’un des points aveugles les + récurrents de l’Histoire de l’humanité.

Dès lors on peut se demander si l’expérience charnelle peut, seule, comprendre et dire la guerre ou si pensée, expression et transmission de l’expérience de la guerre ne passent pas nécessairement par une médiation qui la transmue en corps absent du texte.

Confrontation aux œuvres

Plan d’ensemble

  1. Parce que la guerre n’est ni une abstraction ni un concept, mais un phénomène anthropologique d’une violence extrême, et dont la signification échappe à qui n’a pas d’abord traversé l’épreuve apocalyptique du feu, on peut, dans un 1er temps, dénier toute légitimité à un discours ab-strait de cette réalité et mesurer la valeur d’un discours sur la guerre à l’aune de la vérité d’expérience du témoin.




  1. Mais l’expérience charnelle de la guerre étant celle du chaos, de la faillite du sens, de l’inintelligibilité d’un objet, si intrinsèquement lié au vécu d’un sujet littéralement sidéré par l’intensité d’un choc qui défie les catégories de la pensée et de la parole, l’émission d’une parole de vérité fondée sur l’expérience de la guerre se heurte à deux obstacles, que ne peuvent lever que le descellement de l’expérience et sa mise en forme littéraire et esthétique : l’inadéquation réciproque du sujet naturel et de l’objet guerre, proprement indicible et irreprésentable d’une part ; l’inadéquation consécutive de l’expérience de cet objet aux catégories ordinaires de la pensée et du langage d’autre part.

  2. Mais si la guerre tient en échec la raison et le langage qui en est le produit, faut-il en déduire qu’une pensée, une représentation, une expression de l’expérience charnelle de la guerre est impossible ? L’art et la littérature de guerre ont le pouvoir, entre coupure et couture, de repousser les limites du langage ordinaire comme de l’abstraction conceptuelle pour donner forme, donc corps et sens à l’expérience de l’indicible menace de désintégration du sujet par le travail de sape de la violence extrême de la guerre

Plan détaillé

  1. Thèse de Bernier

  1. La guerre, phénomène caractérisé par le déploiement d’une « violence » physique », sanglante et destructrice extrême, dont la chair des hommes appréhende la réalité et pâtit.

  • Clausewitz, I,4

  • Le récit du messager des Perses d’ Eschyle : le récit d’un « carnage d’homme »

  • « la boucherie » humaine ou la métamorphose des corps en chair souffrante, sanglante, morte dans Le Feu.



  1. « To pathei matos »  (souffrir pour comprendre ») 

  • Clausewitz, I,4 : l’expérience initiatique du baptême du feu

  • Barbusse : la mort de près

  • Eschyle : « Séma-tombeau », « séma-signe



  1. Discours vains/ discours pleins

  • Clausewitz : théorie et expérience

  • Barbusse : écrire la guerre et dire la guerre faite par l’escouade contre les mensonges de la propagande, les représentations illusoires de l’arrière, la tentation de l’oubli ou l’impuissance face à l’indicible.



  1. La double aporie de l’inintelligibilité et de l’indicibilité de la guerre pour le sujet qui la vit.

  1. « La guerre, dans le fond, c’est tout ce qu’on ne comprenait pas » 

  • Clausewitz : le brouillard de la guerre

  • Barbusse : faillite du sens et renoncement à penser.



  1. L’indicible de l’expérience

  • Clausewitz Réfractaire à toute doctrine, la guerre pose donc la question de l’adéquation de la parole à son objet.

  • Barbusse : la guerre, de l’ordre de l’incommunicable, défie l’expression.

  • Eschyle : sentiment d’impuissance du messager



  1. La violence de la guerre, en brisant toute rationalité, fait basculer les hommes dans un monde où le langage ne peut + avoir cours : la seule expression de cette violence, et de la détresse qu’elle engendre, est le cri.





  1. Construction de figures capables de surmonter, dans l’instant même où elles atteignent leur paroxysme.

  • Clausewitz : le génie martial.

  • Barbusse : le caporal Bertrand



  1. Images, mythes, épopée : formes et signification du discours sur la guerre

  • Clausewitz : métaphorisation, conceptualisation.

  • Barbusse : « Vision »… d’apocalypse : surplomb de la mort et dévoilement du sens de la guerre.

  • L’empreinte de l’épopée sur la tragédie d’Eschyle.



  1. Entre distance et proximité : en finir avec la guerre

  • Ambiguïté de l’émotion tragique

  • Exemple de rédaction

  • [ Accroche] « On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté (…) Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre tout ce que contenait vraiment la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? », se demande Bardamu, convaincu que l’expérience de la guerre est celle d’un déniaisement physique et moral, d’une révélation du tréfonds de l’âme et de la nature humaine. [Présentation du sujet] Sans partager le pessimisme antihumaniste de Céline, Jacques Bernier souligne, dans son roman de l’immédiat après-guerre La Percée (1920), le rôle de l’expérience charnelle de la guerre dans son intellection : « celui qui n’a pas compris avec sa chair ne peut vous en parler », écrit-il dans une phrase qui passe sous silence jusqu’au nom de l’indicible.

  • [Analyse du sujet] Dénonciation, par la négation, de l’impuissance, de la vanité ou de l’illégitimité des discours et des représentations d’un phénomène inintelligible à qui ne l’a pas vécu « avec sa chair », terme qui renvoie à la nature sensible, à la condition corporelle, partant vulnérable de l’homme, être vivant, mortel et souffrant, qui garde rétrospectivement la conscience et le souvenir aigus de la vulnérabilité des corps aventurés au péril de mort, de l’empreinte laissée par la douleur de la blessure physique et psychique, cette citation présuppose que seule l’ expérience charnelle de la guerre est porteuse d’une connaissance adéquate à son objet et que la seule parole de vérité autorisée sur la guerre émane d’un sujet qui n’ a une représentation nette et qualitativement adéquate de la guerre que parce qu’il l’a d’abord vécue charnellement. Pour être autorisé à tenir sur la guerre un discours qui la rende intelligible, il faudrait donc l’avoir vécue et comprise charnellement, avoir en quelque sorte payé cette connaissance de l’empreinte laissée par la guerre dans le palimpseste de son corps.

  • [Problématique] Mais la « chair » peut-elle comprendre et dire la guerre ? N’est-ce pas justement parce que ce phénomène est d’une ampleur, d’une complexité et d’une violence incommensurables au sujet qui le vit d’abord dans sa chair que, sidéré, il est frappé par son inintelligibilité et durablement tétanisé par l’inadéquation du langage à cette expérience chaque fois inouïe ? Dire et comprendre la guerre ne suppose-t-il pas que l’on descellât de son expérience immédiate, par définition irreprésentable, pour tenir sur la guerre un discours qui ne fût pas vaine parole, vide conversationnel ou silence, happé par la disparition du sens dans le trou de l’innommable, mais forme choisie pour sa capacité à communiquer, à expliquer, et à transmettre au destinataire, « puceau de l’horreur » ou non, des outils d’intelligibilité de ce qu’il nous faut bien com-prendre, saisir par la pensée et embrasser, appréhender dans toute sa singularité, dans sa totalité, dans sa complexité si nous ne voulons nous laisser surprendre et méduser par l’un des points aveugles les + récurrents de l’Histoire de l’humanité ?

  • [Eventuellement annonce du plan]

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  • Parce que la guerre n’est ni une abstraction ni un concept, mais un phénomène anthropologique d’une violence extrême, et dont la signification échappe à qui n’a pas d’abord traversé l’épreuve apocalyptique du feu, on peut, dans un 1er temps, dénier toute légitimité à un discours ab-strait de cette réalité et mesurer la valeur d’un discours sur la guerre à l’aune de la vérité d’expérience du témoin.

  • En effet, et Clausewitz y insiste quand il oppose à l’idéal-type de la « guerre absolue », rétrospectivement qualifiée de « rêverie « , « d’argutie logique » ou de « jeu de l’entendement », la réalité de guerres historiques vécues par des hommes qui les « sont » parce qu’ils les font , selon la formule de Barbusse, la guerre n’est pas un concept abstrait de l’expérience sensible, mais un phénomène caractérisé par le déploiement d’une « violence » physique », sanglante et destructrice extrême, dont la chair des hommes appréhende la réalité et en pâtit. Clausewitz nous le montre quand il nous invite, après Voltaire (Candide, III), à l’instar de Stendhal (La Chartreuse de Parme, I,3) et avant Tolstoï (Guerre et Paix), à suivre le baptême du feu d’un « novice », assailli par des perceptions d’une violence inouïe et qui lui permettent de mesurer , avec l’écart séparant la fiction, le fantasme (Clausewitz file alors la métaphore du « théâtre »), de la brutale réalité de la mort de près, la véritable nature du « danger dans la guerre » : « le tonnerre des canons, toujours + distinct, se mêle au hurlement des balles qui frappe l’attention du néophyte (… ) Les boulets éclatent, les grenades explosent, si proches, à une telle cadence que la gravité de la vie transperce alors l’image formée dans les rêves de sa jeunesse. (…) Les cartouches crépitent sur les toits et dans les champs, les boulets de canons vrombissent en tous sens, nous survolent, nous enserrent, et voici le sifflement répété des balles de fusil. (…) L’air est ici saturé de balles stridentes, qui s’annoncent par ce bruit bref et aigu avec lequel elles frôlent l’oreille, la tête et l’âme. » Pour Eschyle, qui situe Les Perses dans une ville « vidée de tous ses mâles », et dont les pères, les mères et les épouses souffrent, dans l’angoisse de l’attente, dans la douleur du deuil, dans le désir frustré de la couche vide, la guerre est « carnage d’hommes » (420) réduits à l’état de « thons » harponnés, de « poissons pris aux filets » des Grecs qui les «éreintent », se ruent sur eux d’un seul élan, les « rouent de coups » et « les démembrent, jusqu’à temps qu’ils leur aient ôté la vie à tous », si bien que Xerxès, spectateur de ce massacre, « gémit devant cet abîme de maux », »déchire sa robe et pousse un cri perçant » (v. 460 sq). Mais le comble de l’horreur est sans doute atteint par la métaphore réalisée de la « boucherie humaine» qui transforme le champ de bataille du Feu en abattoir et ses combattants en « bouchers » ou en « bétail » (LP,266), capables de « saigner » l’adversaire à l’arme blanche (« on voit briller et disparaître la lame d’un couteau. L’homme s’affaissa comme s’il s’enfonçait par terre ») ou de fouiller l’anatomie d’un mort pour lui prendre ses bottes, mais aussi spectateurs horrifiés et témoins malgré eux de la métamorphose des corps vivants en fragments de chairs dépecées : « c’est un effroyable rideau qui nous sépare du monde, nous sépare du passé et de l’avenir. On s’arrête, plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine qui tonne de toutes parts ; puis un effort simultané soulève notre masse et la rejette en avant, très vite. Puis on ne sait + où tombent les décharges. Des rafales se déchaînent si monstrueusement retentissantes qu’on se sent annihilé par le seul bruit de ces averses de tonnerre, de ces grandes étoiles de débris qui se forment en l’air. On voit, on sent passer près de sa tête des éclats avec leurs cris de fer rouge dans l’eau (…) Les stridences des éclats qui passent vous font mal aux oreilles, vous frappent sur la nuque, vous traversent les tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu’on les subit. On a le cœur soulevé, tordu par l’odeur soufrée. Les souffles de la mort nous poussent, nous soulèvent, nous balancent. On bondit, on ne sait pas où on marche. C’est le barrage. Il faut passer dans ce tourbillon de flammes et ces horribles nuées verticales. On passe, on est passé, au hasard ; j’ai vu, çà et là, des formes tournoyer, s’enlever et se coucher, éclairées d’un brusque reflet d’au-delà ». Loin de toute grandiloquence épique, l’expérience charnelle de la guerre est bien celle, pathétique, d’une violente désillusion, d’une élucidation de la réalité proprement apocalyptique de la guerre.

  • « To pathei matos »  (souffrir pour comprendre ») : témoin révélateur de la brutalité de la guerre, l’expérience charnelle de la mort de près fait comprendre « avec sa chair » la « nature », « l’essence » de ce qui restera pour le non combattant une représentation, mode de connaissance par définition inadéquat à la chose en soi. Clausewitz et Barbusse sont sensibles à l’importance du corps dans ce processus si différent de l’intellection : « les grenades explosent, si proches, à une telle cadence, que la gravité de la vie transperce alors l’image formée dans les rêves de la jeunesse (…) un novice ne traversera pas ces différentes strates du danger sans percevoir que la lumière de la pensée évolue ici dans un autre milieu et se divise en d’autres rayons que dans son activité spéculative », note Clausewitz (99)1 ; Barbusse souligne encore + nettement le caractère quasi physiologique de la prise de conscience de sa propre finitude par le sujet frappé par la mort d’un frère d’arme : »quand on apprend ou qu’on voit la mort d’un de ceux qui faisaient la guerre à côté de vous et qui vivaient exactement de la même vie, on reçoit un choc direct dans la chair avant même de comprendre. C’est vraiment un peu comme son anéantissement qu’on apprend tout d’un coup ». « Et des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu’à la 3ème génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir d’ambition au-dessus de sa condition mortelle » (P, 813-814) : « semasousin », le « séma »-tombeau étant aussi un « séma »-signe, les monceaux de morts expliquent, font comprendre au messager, puis à Xerxès, et à travers lui aux spectateurs athéniens et aux lecteurs/ spectateurs des Perses ce que l’aveuglement (até) consécutif à la démesure (hybris) de Xerxès a tragiquement occulté: «c’est donc moi, hélas !, moi lamentable et misérable, qui aurai été le fléau de ma race et de ma patrie » (931-932) ; « je les ai laissés, disparus […], pantelants, ils gisent sur les grèves […] ils ont disparu, hélas, ils n’ont + de nom ». Dans ce drame peu dialectique, où aucun agôn, aucun conflit verbal ne vient mettre aux prises des conceptions générales sur la guerre, mais où sont présentés, par la succession des apparitions commentées par le chœur, les affres de personnages découvrant peu à peu le sens de leur propre histoire, ce qui est central est moins le contenu de vérité dévoilée que le cheminement émotif et réflexif qui y conduit : on assiste à l’appropriation douloureuse d’une interprétation des événements par des individus qui en sont les victimes directes (le messager, Xerxès) et indirectes (la reine, le chœur) et qui doivent reconnaître la vanité de leurs a priori : la fausse image pleine d’héroïsme, l’illusion de la grandeur acquise, qu’il suffirait de déployer pour vaincre, comme on déverse une force naturelle.

  • La véritable nature de la guerre étant appréhendée par le corps avant d’être analysée, comprise et intellectualisée par l’esprit, tout discours de vérité sur la guerre devrait donc émaner, non des représentations a priori d’un « concept » abs-trait ou de guerres imaginées/ fantasmées, mais de sources autorisées, car « aguerries » au sens propre du terme, c.à.d. transformés en guerriers , experts, à leur corps défendant, d’une réalité sur laquelle les « puceaux de la guerre » ne peuvent tenir que de vaines paroles, tout à la fois vides de sens, grotesques et inutiles, parfois même scandaleuses. Cette revendication du monopole de la parole de vérité contre les illusions du discours déplacé est au centre de la polémique de Clausewitz contre la prétention à ériger la théorie de la guerre en doctrine de la guerre juste ou en science exacte comme de l’écriture du témoignage de guerre d’Henri Barbusse contre les mensonges éhontés de la propagande (91), contre les fictions héroïques entretenues à l’arrière du front (383). Scandalisés par la sottise de la désinformation censée entretenir le moral de la nation, les « poilus » du Feu opposent, rétrospectivement, la hideur de leur engagement au caractère naïvement boursouflé du théâtre de marionnettes assorti de propos incongrus sur la pseudo-compensation des souffrances de la guerre par les charges héroïques« + que les charges qui ressemblent à des revues, + que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, + même que des corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent + même à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil » (417). Par la médiation de figures comme celle de Cocon, l’homme-chiffres dont les obsessions lui permettent de décrire didactiquement l’ensemble du dispositif du front occidental (79-80), Barbusse s’attache à montrer que la connaissance savante, intellectuelle de la guerre n’est pas impossible au soldat qui reste par ailleurs le seul à pouvoir s’exprimer sur sa dimension existentielle et sensible. Le danger dans la guerre relevant du phénomène de la friction, dont on ne peut prendre la mesure sans l’avoir soi-même vécu, Clausewitz récuse la pertinence de théories qui font abstraction de la réalité de ces frictions pour faire de la « guerre sur le papier » une science exacte, et revendique, avec l’ancrage du discours dans l’expérience, la réconciliation de la théorie et de la pratique : parce que « l’action est dans un milieu résistant », dont on ne saisit pas en quoi consistent les difficultés « tant qu’on n’a pas vécu la guerre soi-même » (107), « les théoriciens qui n’ont jamais fait eux-mêmes le plongeon ou qui n’ont pas su tirer de leurs expériences aucune idée géniale, sont inutiles et mêmes absurdes, car ils se bornent à enseigner ce que chacun sait déjà : une marche ». Enfin, il suffit de comparer les deux catalogues de la splendeur, de la puissance, de l’organisation et de la maîtrise de l’armée perse, telle que se la représente le coryphée qui l’a vue défiler au départ de la guerre de conquête et de la litanie des morts déplorés par le messager, témoin oculaire du chaos de la bataille pour mesurer l’abîme qui sépare les représentations a priori de la guerre de l’hypotypose qui hante la mémoire de l’acteur du combat.



  • Une connaissance, fruit de l’expérience de la guerre, intelligible dans son inintelligibilité même, semble donc bien indispensable à la tenue d’un discours vrai sur la guerre, qu’il s’agisse de penser adéquatement la guerre dans un traité qui fît la synthèse de la théorie et de la pratique (Clausewitz, I,I, 23) ou que cette pensée procédât avant tout d’une représentation de la guerre vécue par ceux qui, combattants, chefs de guerre, proches ou populations, payent leur lucidité du prix de la souffrance et sont de ce fait reconnus comme habilités à tenir, sur la guerre, le seul discours crédible qui méritât qu’on l’entendît, qu’on le lît, qu’on le représentât à ses concitoyens, qu’on le publiât dans la presse en lieu et place des journaux dévoyés dans leur mission d’information de l’opinion, qu’on les éditât, même inachevés, pour les faire circuler dans les milieux autorisés et pour nourrir la réflexion, qu’on les étudiât et qu’on les enseignât dans les écoles, de guerre ou autres.

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