Première partie : la grammaire des futurs urbains 14





titrePremière partie : la grammaire des futurs urbains 14
page11/13
date de publication05.10.2017
taille0.5 Mb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > documents > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

Questions à la recherche

[Q1]Le savoir dans les sociétés informatisées : quels enjeux cognitifs et politiquesdes TIC ?


« Le savoir dans les sociétés informatisées » est le titre du premier chapitre de La condition postmoderne de Jean-François Lyotard, texte de 1979 qui, avant de devenir un livre, fut originellement un « rapport sur le savoir dans les sociétés les plus développées ». L’hypothèse guidant l’ouvrage et exposée à l’occasion de ce premier chapitre est celle de la transformation du savoir par un ensemble de mutations techniques qui ont toutes à voir avec l’émergence de l’informatique :

Il est raisonnable de penser que la multiplication des machines informationnelles affecte et affectera la circulation des connaissances autant que l’a fait le développement des moyens de circulation des hommes d’abord (transports) des sons et des images ensuite (media).119

Comment le savoir est-il affecté par ces techniques ? La citation ci-dessus, en filant la métaphore de la circulation, laisse apercevoir l’idée selon laquelle les TIC constituent un nouveau milieu régi par des procédures auxquelles le savoir devra se soumettre pour y être opérant. Ce que ce changement de milieu implique tout d’abord est une opération de traduction : « [Le savoir] ne peut passer dans les nouveaux canaux (…) que si la connaissance peut être traduite en quantités d’information. »Peut-être est-il nécessaire de préciser le fait que cette traduction ressort plus d’un processus de production dépendant de conditions matérielles et infrastructurelles (possession de machines informatiques, réseaux de connexion…) que d’une activité proprement linguistique, dont le modèle serait ce traducteur capable de transposer un texte d’une langue à une autre. Autrement dit, la traduction dont parle Lyotard désigne l’adaptation du savoir à un système productif reposant sur un ensemble de dispositifs informatiques. Conséquemment, la production du savoir dans les sociétés informatisées transforme la connaissance en « marchandise informationnelle », et fait de cette dernière une ressource, enjeu de luttes de pouvoir. Lyotard se livre à une exploration prospective afin de rendre évidents les conflits et controverses que suscitera la production de cette nouvelle ressource :

Admettons par exemple qu’une firme comme IBM soit autorisée à occuper une bande du champ orbital de la Terre pour y placer des satellites de communication et/ou des banques de données. Qui y aura accès ? Qui définira les canaux ou les données interdits ? Sera-ce l’Etat ? ou bien celui-ci sera-t-il un usager parmi d’autres ? De nouveaux problèmes de droit se trouvent ainsi posés et à travers eux la question : qui saura ?120

La mise en scène de l’opposition possible entre la puissance publique et une multinationale de l’informatique, outre son aspect pseudo-prophétique, entend rendre compte de la porosité unissant la question de la maîtrise du savoir à celle de la maîtrise du pouvoir. Quelle est la place de l’Etat dans une société où prime le langage informatique dont la maîtrise des moyens de production est détenue par des entreprises privées ? Les formes traditionnelles du savoir des institutions publiques seront-elles encore légitimes et efficaces pour gouverner ?
Ces interrogations peuvent être reportées à un niveau plus général qui est celui de l’interrelation entre un savoir sur la société et un mode de gouvernement donné. L’étude généalogique de cette relation, développée par Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1977-1978 intitulé Sécurité, territoire, population, ancre ce savoir sur la société dans les pratiques du pouvoir étatique. Selon Foucault, on peut comprendre l’articulation de ces deux termes à l’aune du développement, au XVIIIe siècle, des nouvelles technologies de gouvernement s’appliquant au nouvel ensemble qu’est la population. L’introduction de la population « pensée comme une totalité de ressources et de besoin »121, rend obsolète une analyse des mécanismes de pouvoir reposant « sur l’axe du rapport souverain-sujets » dont le symbole technologique est le panoptique « idée moderne en un sens, on peut dire aussi qu’elle est tout à fait archaïque puisqu’il s’agit au fond dans le mécanisme panoptique de placer au centre quelqu’un, un œil, un regard, un principe de surveillance qui pourra en quelque sorte faire jouer sa souveraineté sur les individus [situés] à l’intérieur de cette machine de pouvoir. »122Dans le vocabulaire foucaldien, cela se solde par une désertion progressive du champ lexical de la souveraineté, du règne, de la conquête, de la conservation du pouvoir ainsi que des géométries verticales et centralisées. L’institutionnalisation de la population comme sujet politique et objet de savoir recompose la forme de l’Etat diffractée en pratiques variées, dont la dynamique oscille entre pouvoir et savoir :
C’est un jeu incessant entre les techniques de pouvoir et leur objet qui a petit à petit découpé dans le réel et comme champ de réalité la population et ses phénomènes spécifiques. Et c’est à partir de la constitution de la population comme corrélatif des techniques de pouvoir que l’on a pu voir s’ouvrir toute une série de domaines d’objets pour des savoirs possibles. Et en retour, c’est parce que ces savoirs découpaient sans cesse de nouveaux objets que la population se constituer, se continuer, se maintenir comme corrélatif privilégié des mécanismes de pouvoir.123
Ainsi, par exemple, la statistique, qualifiée de « science de l’Etat », devient un instrument solidifiant un ensemble de connaissances sur la population qui informent les techniques de gouvernement de la science politique (qui a supplanté l’art de gouverner). Ce tournant, Foucault l’a nommé la « gouvernementalisation » de l’Etat. Au regard de nos préoccupations, nous pouvons grossir l’argument de Foucault, et conserver du néologisme « gouvernementalité » l’idée que la production d’un savoir spécifique a recomposé la pratique du pouvoir étatique.
Arrêtons-nous un instant sur la statistique, qui est considérée par Foucault comme le savoir par excellence de la science politique de l’Etat124. La statistique est l’instrument heuristique et réflexif de « déchiffrement des forces constitutives d’un Etat »125, dont la procédure opératoire est la quantification. L’histoire des statistiques dressée par Alain Desrosières126 reprend en partie l’argument foucaldien et le prolonge en le complexifiant. Par la différenciation des indicateurs quantitatifs produits par l’activité statistique, Desrosières distingue cinq « formes d’Etat »127, et conséquemment cinq « formes de gouvernementalité » qui ne quantifient pas les mêmes phénomènes et ne produisent pas les mêmes réalités stabilisées numériquement. Desrosières approfondit et diversifie l’intuition foucaldienne tout en renforçant le lien entre l’histoire de l’Etat et celle des conventions de quantification. Sous les différences de formes (qui ne sauraient être négligées), il fait apparaître l’unité de la pratique de quantification qu’il différencie de la notion de mesure :
Le verbe quantifier, dans sa forme active (faire du nombre), suppose que soit élaborée et explicitée une série de conventions d’équivalence préalables, impliquant des comparaisons, des négociations, des compromis, des traductions, des inscriptions, des codages, des procédures codifiées et réplicables et des calculs conduisant à la mise en nombre. La mesure proprement dite vient ensuite, comme mise en œuvre réglée de ces conventions.128
Et c’est cette manière de faire des nombres, de produire un savoir selon des conventions de conversion spécifiques de ce qui est en un langage donné qui est ébranlée par l’informatisation des sociétés.

La transformation de ce qui arrive en données numérisées (data) répond sous bien des aspects à l’opération de quantification telle que décrite par Desrosières et transforme en profondeur l’activité statistique.
Au regard du cadre théorique qui vient d’être établi, voici quelques questions qui nous paraissent centrales :


  • L’élaboration de nouveaux outils de quantification par les multinationales de l’informatique signifie-t-elle un affaiblissement des structures administratives et politiques « classiques » (Etat, collectivités territoriales, instituts nationaux…) ?

  • Comment le savoir circulera-t-il, sous quelle forme et à quelles conditions sera-t-il rendu accessible ?

  • Outre la question, attendue, de savoir « qui » gouverne, nous nous demandons également « qu’est-ce qui sera gouverné » ?




1 Feyerabend, Paul (1988), Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Fayard (1975 pour l’édition d’origine).

2La ville intelligente, état des lieux et perspectives en France, Etudes et documents n°73, novembre 2012.

5 Dewey, John, (2010), Le public et ses problèmes, Folio (1927 pour l’édition d’origine n langue anglaise)

6 Pour une exploration argumentée de cette hypothèse, cf. l’ouvrage inaugural d’Antoine Picon, le premier en langue française et sans doute l’un des tous premiers dans le monde, à faire de la smart city un objet de réflexion à la fois théorique et pratique. Antoine Picon, Smart Cities, théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, éd. B2, 2013.

7 Expression employée par Gabriel Dupuy dans son article « L’avenir de la smart city» paru à l’occasion du numéro 394 de la Revue Urbanisme, Villes numériques, villes intelligentes ? (automne 2014)

8 La Ville émergente, programme de recherche du PCA lancé en XXX

10 « Better Information leads to smarter use of ressource », fact sheet accessible sur la page web de Verizon : http://www.verizonenterprise.com/solutions/connected-machines/smart-cities/; page consultée le 22 septembre 2015

12 http://www.ibm.com/smarterplanet/us/en/smarter_cities/overview/; page web consultée le 22 septembre 2015

15 Evgueni Morozov (2013), To Save Everything, Click Here : Technology, Solutionism, and the Urge to Fix Problems that Don't Exist, Allen Lane

16 Répétons-le, nous schématisons ici l’acte d’enquête afin de décliner différents sens pris par le syntagme « ville intelligente » pour un hypothétique lecteur idéal compulsant des ressources documentaires textuelles variées et facilement accessibles.

17 « The ‘actually existing smart city’ », T. Shelton, M. Zook, A. Wiig, in Cambridge Journal of Regions, Economy and Society 8 (1) : 13 -25.

18 Ibid.

19 Un article de Steven Poole dans The Guardian titre : « The truth about smart cities : ‘In the end, they will destroy democracy’ », www.theguardian.com/cities/2014/dec/17/truth-smart-city-destroy-democracy-urban-thinkers-buzzphrase

20 L’expression est de Sabine Blanc qui, dans son article « La ville intelligente, une big mother en puissance ? » paru dans la Gazette des Communes, pointe le risque suivant : « Bardée de capteurs de données censés améliorer nos vies urbaines, la smart city est aussi un vecteur potentiel de surveillance. » ; www.lagazettedescommunes.com/228554/la-ville-intelligente-une-big-mother-en-puissance

21 « Comme les dieux du Mont Olympe, les managers de la cité scrutent une représentation miniature holographique de la ville et de ses habitants. Au lieu de nuages atmosphériques, leur aire est posée sur un nuage computationnel. Leur omniscience ne vient pas de la divinité mais d’un réseau massif de capteurs capables apparemment de tracer tout, les chutes de pluie, les embouteillages, même les mouvements des citoyens individuels. Par le contrôle à distance des infrastructures et l’expédition instantanée de transpondeurs, ils possèdent une omnipotence qu’aucun maire n’a jamais eu. Surtout, l’ordre est maintenu dans cette vision du futur ouvertement paternaliste. Les résidents de la Shanghaï de 2020 se sont rendus aux gardiens derrière les écrans. » écrit Anthony Townsend dans Smart Cities : Big Data, Civic Hackers and the Quest for a New Utopia, cité par Sabine Blanc (Cf supra).

22 Luis Carvalho, « Smart cities from scratch ? a socio-technical perspective », Cambrige Journal of Regions, Economy and Society Advance, 2014

23 A titre d’exemple, on peut citer la description du « Living PlanIT » : « Living PlanIT is focused on delivering a Platform which accelerates and optimizes the delivery of Future Cities. » consulté sur www.living-planit.com/smart_city_technologies.htm, le 14 décembre 2014

24 Luis Carvalho, Op.cit.

25 Serge Wachter, architecte, auteur notamment de La ville interactive, considère que les TIC ont un effet marginal sur la forme visible de la ville : « Les modifications technologiques affectent fortement les comportements, individuels ou encore sectoriels, mais très peu l’expression architecturale. Ce qui change dans les bâtiments, ce sont les systèmes techniques, souvent invisibles, car dissimulés. (…) L’architecture, hormis quelques cas isolés expérimentant des façades réactives à leur environnement, n’est pas transformée visiblement. La forme de la ville ne sera pas bouleversée par les TIC. L’impact principal concerne les réseaux, l’enveloppe physique du bâtiment reste la même. » in J. Daniélou « La ville intelligente : état des lieux et perspectives en France »,
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

similaire:

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPar Hélène subremon, Chercheur latts et Fréderick de coninck, Professeur...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconBulletin officiel n° 31 du 27 août 2009
«zéro» ainsi que celui retenu pour la session 2011 en épreuve ponctuelle peuvent aider les formateurs à construire ces évaluations....

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconLeçon : Le renouveau des villes en Occident (XIe-xiiie siècle)
«vilains» Dans la deuxième partie de la séance, l’étude de deux villes prises dans deux espaces régionaux permet d’envisager la question...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPremière partie : Partie Economie-Gestion
«J'essaye au maximum de me fournir en France pour les lacets, rubans et bordures, et nous collaborons notamment avec des entreprises...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconSéminaire académique des professeurs d’Histoire-Géographie – Grenoble 8 mars 2006
«Bilan et mémoires de la Seconde Guerre mondiale» en Terminales L et es, ou encore les futurs programmes de Première stg «Guerres...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconUn des trois sujets d’histoire de la première partie et un

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconHistoire, géographie et géopolitique du monde contemporain (hggmc)
«première mondialisation» (1870-1914) et une réflexion sur le monde du début des années 2000. Un point de vue et une base à de futurs...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPremiere partie : la fragmentation de l’archipel des comores de 1975 a nos jours

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconEmmanuel Ricard
«pas !» se parle, c’est le temps des premières fois : première affirmation, premier refus, première confrontation, première séparation,...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com