Première partie : la grammaire des futurs urbains 14





titrePremière partie : la grammaire des futurs urbains 14
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date de publication05.10.2017
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3. Par quel endroit dois-je saisir ma ville intelligente ?



Depuis le début de cette enquête, nous avons suivi diverses rhétoriques (industrielles, critiques, fictionnelles, etc.) qui, pour la plupart, procèdent à un travail de réification, figeant la ville intelligente en une image dans laquelle les agencements espace/technologie, gouvernants/gouvernés peuvent être ressaisis comme une totalité déjà organisée, en un coup d’œil.

D’une certaine façon, il est possible de dire que la conséquence de la rhétorique de la réification est la mise en visibilité d’une totalité rendue cohérente. Accepter ces discours, ces récits, revient à adopter un point de vue surplombant à la fois dans le temps (la ville intelligente sera ainsi) et dans l’espace (la ville intelligente est l’ensemble de ces agencements). Et situer le débat à ce niveau revient à opposer une forme globale à une autre, les promesses industrielles aux analyses de la littérature critique, les commerciaux d’IBM à Adam Greenfield…

En amont de la prise de position dans cette bataille rangée, il nous paraît nécessaire de s’arrêter un instant sur l’élaboration d’une telle perspective qui prend la ville intelligente de si haut. Comme nous les mentionnions au début de cette partie, l’introduction des TIC (sous la forme de réseaux de capteurs, de flashcodes, d’interfaces numériques, etc.) dans l’espace urbain engendre des possibilités de réagencement des collectifs hybrides, de la matérialité des villes, etc., qui demeurent aujourd’hui inchoatives et dont les contours sont à peine dessinés. L’élaboration précaire de ces transformations pour le moment limitée à quelques espaces locaux subie, dans les discours que nous avons relatés jusque-là, une montée en généralité vertigineuse qui autorise un propos englobant et essentialisant sur la ville intelligente. A l’encontre de ce courant ascendant, nous proposons le mouvement inverse qui consiste à abandonner les hauteurs depuis lesquelles la smart city serait perçue dans son ensemble et à revenir à un regard plus limité, myope, tourné vers les soubassements matériels.






3.2Vers les fondements matériels de la ville intelligente



Que ce soit sous la forme d’un projet, d’une fiction ou d’une image, la smart city nous est apparue, pour le moment, à distance, lointaine. A aucun moment nous n’avons trouvé le moyen de l’approcher de plus près, nous n’avons pu accéder qu’à des plans, des captures d’écran de dashboards et des descriptifs. De tels montages de texte et d’image ont tenu lieu, au sens propre, de ville intelligente. Ainsi dimensionnée, la smart city peut être représentée comme un phénomène suffisamment écarté de l’observateur pour être apprécié par celui-ci dans sa « totalité ». Cet écart, nécessaire à la vue globale, est celui que l’on retrouve dans la tradition utopique, tradition utopique qui, pour fournir le tableau et le descriptif des transformations sociales, implique que ses auteurs se placent face à la société. Position de vis-à-vis que l’on retrouve, iconique, dans la gravure ci-dessous de l’Utopie de Thomas More34.L’auteur recule, et la Société se dessine sous ses yeux, entité devenue visible/scriptible.

Tous les postes d’observation que nous avons inspectés jusque-là respectaient cette distance, autorisant une situation d’énonciation dans laquelle celui qui parle est hors de ce dont il parle. Cela est renforcé par le fait que la smart city est présentée comme la réalité d’un futur proche, non encore advenu. Ou plus exactement, ce régime de temporalité qu’on lui suppose lorsqu’elle entre dans un discours justifie la distance et la défiance vis-à-vis de son existence concrète, actuelle. Appartenant à une virtualité dont le maximum de concrétude est le discours l’énonçant, la smart city ne peut être que difficilement approchée si l’on s’en tient à l’idée qu’elle n’a presque aucune réalité matérielle aujourd’hui.

Les spéculations sur les contours et fonctionnalités de la Ville de demain nous obligent à maintenir une énonciation hypothétique, à recourir à des panoptiques trop énormes et à d’autres artifices qui obstruent notre travail d’enquête.

La question que nous entendons poser désormais est : comment approcher la ville intelligente ? Comment franchir le mur lisse et figé des montages textes-images et saisir ce qui suscite leur production ? Ou encore, comment dé-réifier l’objet de notre enquête ?

Nous le mentionnions au seuil de cette partie, tout discours sur la smart city implique35 les technologies de l’information et de la communication (TIC), et ce sont les façons d’impliquer ces technologies, de leur attribuer un rôle plus ou moins important, qui conditionnent les différentes compréhensions que chacun peut avoir du syntagme « ville intelligente ». L’étude des modalités d’implication des TIC dans l’espace urbain va nous servir de voie pour passer outre les « big pictures » rencontrées jusque-là.

« Urbaniser les technologies » ?


A propos dela smart city, Saskia Sassen a déclaré qu’il était nécessaire que les projets visant l’édification de ce modèle trouvent un moyen d’ « urbaniser » les TIC:
What stands out is the extent to which these technologies have not been sufficiently « urbanized ». That is, they have not been made to work within a particular urban context. It is not feasible simply to plop down a new technology in an urban space. (…) The challenge for intelligent cities is to urbanize the technologies they deploy, to make them responsive and available to the people whose lives they affect. (…) After all, that ability to adapt is how our good old cities have outlived the rise and fall of kingdoms, republics, and corporations.36
La force de ce propos est de faire voir en une formule, « urbaniser les technologies », un modèle d’implication dans lequel la séparation postulée entre la ville et les TIC entraîne quelque chose comme un choc entre, d’une part, un milieu plus ou moins clos et doté d’un fonctionnement déterminé et, d’autre part, un facteur exogène dont on attend qu’il s’adapte à l’équilibre urbain. En un mot : les TIC arrivent en ville, et la question qui se pose pour Saskia Sassen est de savoir comment, une fois qu’elles auront pris place dans les villes, y faire rentrer l’urbanité. Ce modèle, fondé sur l’exclusion mutuelle de deux milieux (l’urbain et le numérique), permet de présenter la ville intelligente comme le moment à partir duquel les TIC ont pénétré l’espace urbain, pénétration qui occasionnerait l’engendrement d’un nouveau type/modèle de ville. C’est ce que nous disent les projets scfs, les discours industriels, le Comité Invisible, Adam Greenfield, etc. : les technologies débarquent. Vont-elles s’adapter ? Vont-elles enserrer la bonne vieille ville dans une camisole numérique ?

Le problème de ce schéma d’implication est qu’il suppose que ces technologies n’auraient jamais été urbaines, et que le fondement matériel de la ville intelligente est encore à venir. Or, il suffit de lire n’importe quel programme industriel pour « découvrir » que les smart solutions reposent principalement sur l’emploi de réseaux de capteurs (sensors) et de systèmes de visualisation de données (les urban operating systems, qui sous bien des aspects se rapprochent des systèmes de contrôle et d’acquisition de données (en anglais Supervisory Control And Data Acquisition, et abrégé SCADA)), technologies utilisées de longue date dans les villes pour gérer les utilities.A titre d’exemple, voici ce que l’on peut lire au sujetde la solution « intelligent water » d’IBM :
Water utilities and industrial water users manage many different water infrastructure components, such as supervisory control and data acquisition (SCADA) systems, sensors and meters. It is often hard to establish a single cohesive view of operations.(…) The IBM Intelligent Water solution is nondisruptive and does not replace existing water and wastewater information systems, such as SCADA, GIS or EAM. Instead, it complements those systems by using collected data with visualization, reporting and analytical tools to create new operational insights.37
On retiendra que la solution ne « remplace pas les systèmes d’information (…) existants » et on en déduira le fait que la séparation entre l’urbanité et le monde des TIC est impossible à tenir : les TIC sont déjà largement « urbanisées », si l’on souhaite parler comme Sassen (une question que l’on peut lui adresser est : où ces technologies étaient-elles avant ?).

A la seule lecture des programmes industriels détaillant les dispositifs technologiques employés pour mettre en œuvre la ville intelligente, il apert que les solutions reposent sur des technologies déjà intégrées au fonctionnement des villes. L’hybridation entre ces technologies et la ville n’a rien de nouveau, les puces RFID, la géolocalisation, les Smartphones, les tablettes numériques, les SCADA, les Data centers, etc., sont la base concrète de la ville intelligente et existent actuellement dans la ville.

Cela signifie-t-il que toute ville employant un système RFID dans les transports en commun (par exemple la carte « Navigo » à Paris) est une ville intelligente ? La réponse ne peut pas, à ce stade de la réflexion, être tranchée clairement, mais il est possible de dire qu’elle l’est déjà un peu. Ce qui est nouveau dans les villes intelligentes, ce ne sont pas tant les technologies elles-mêmes que les acteurs les promouvant. Nous analyserons ce point à l’entrée de notre troisième chapitre, dans la partie intitulée « L’entrée dans la fabrique urbaine des multinationales de l’informatique ».

Changer de focale

Il serait fastidieux de rentrer dans une description exhaustive des dispositifs « intelligents » déjà existants, et cela le serait d’autant plus que la croissance exponentielle du marché de l’internet des objetsrepousse sans cesse les frontières du numérique endémultipliantà échelle industrielle le nombre d’objets communicants. Peut-être pouvons-nous provisoirement circonscrire l’ensemble des éléments qui s’y rapportent de près ou de loin (aussi bien l’infrastructure physique de l’internet (le hard) que les applications pour smartphones (le soft)) dans la catégorie encore trop largedes TIC, catégorie que nous préciserons dans la partie sur l’informatique ubiquitaire (cf.infra). Selon nous, toute la matière réunie dans cette catégorie compose, dans sa diversité, la base matérielle sur laquelle la ville intelligente est élaborée.

En décalant notre regard vers ces technologies, nous levons l’hypothèse selon laquelle le syntagme« ville intelligente » est la pointe actuelle d’un processus engagé de longue date, qui n’a que peu à voir avec l’émergence d’un nouveau modèle de ville, et qui ressemble encore moins à une utopie. Du coup, il n’est plus nécessaire de se demander si la ville intelligente existe ou non, si elle sera effectivement le futur des villes, mais plutôt de chercher à comprendre l’évolution du rôle des TIC dans l’espace urbain qui, aujourd’hui, permet de justifier l’emploi d’une telle expression.
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