Première partie : la grammaire des futurs urbains 14





titrePremière partie : la grammaire des futurs urbains 14
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Deuxième partie : généalogie de la smart city

1. Qui a transporté l’intelligence en ville ?



Encore un seuil avant d’ « isoler » les techniques qui nous occupent.

En posant la question « qui a transporté l’intelligence en ville ? », nous concentrons tout d’abord notre regard sur les acteurs qui portent ces techniques, et au positionnement qu’ils adoptent pour les promouvoir. L’étude des stratégies industrielles permet de mettre en lumière l’organisation matérielle pré-existante sur laquelle les TIC sont censées agir, et ainsi commencer à comprendre leur action, leur intégration et les déstabilisations qu’elles occasionnent dans le tissu urbain. Nous nous intéresserons tout particulièrement au cas des macro-systèmes techniques.

En posant la question « qui a transporté l’intelligence en ville ? » nous cherchons également à quitter le contexte urbain et remonter le chemin parcouru par les techniques pour comprendre d’où elles viennent. L’étude des programmes européens de recherche sera à la fois notre machine à remonter le temps et notre lame pour séparer de part et d’autre les deux termes de l’expression « ville intelligente ».

1.1 L’entrée des multinationales de l’informatique dans la fabrique urbaine


La multiplication des programmes smart city dans la stratégie des multinationales de l’informatique signale l’entrée de celles-ci sur un marché qui leur était auparavant étranger. Comme le relève Dominique Lorrain : « Ces nouveaux entrants n’ont pas d’expérience en matière de service public et de gestion des villes. Ils bénéficient de la prime de l’ « acteur neuf »(…) »38.

Quelles raisons poussent ces industriels à entrer dans la fabrique urbaine ? Dans le volet « Smarter Cities » de l’initiative « Smarter Planet » lancé par IBM en 2008, les justifications apportées sont les suivantes :
As demands grow and budget tighten, solutions also have to be smarter, and address the city as a whole. By collecting and analyzing the extensive data generated every second of every day, tools such as the IBM Intelligent Operations Center coordinate and share data in a single view creating the big picture for the decision makers and responders who support the smart city.39
Au-delà de la grammaire des futurs urbains, on constate qu’IBM se présente comme un nouvel ensemblier urbain, capable de gérer l’ensemble des systèmes structurant la ville, grâce à un centre d’opération produisant la big picture qui synthétise les flux de données urbaines. Les multinationales de l’informatique proposent d’introduire leurs technologies dans la ville pour gérer au mieux des systèmes urbains toujours plus complexes.

Et ce faisant, ces industriels se donnent un nouveau rôle, celui d’ « intégrateur de solutions », que nous avions défini dans une précédente étude comme central dans l’élaboration de la smart city : « L’intégrateur de solution est placé en première position car il s’agit d’une activité déterminante dans la construction de la ville intelligente. En effet, si l’intelligence se caractérise par une circulation accélérée et démultipliée du flux d’informations, alors les intégrateurs seront le point nodal du réseau : ils collectent, traitent et redistribuent l’information. » Ces modifications substantielles de la répartition des rôles dans la fabrique urbaine indiquent une recomposition des activités urbaines autour des TIC, impliquant à la fois de faire de la ville un « métasystème technique dont on peut relier chaque « brique » par la couche informationnelle »40 et une fragilisation des acteurs traditionnels ayant organisé leur activité le long d’un axe mono-sectoriel. L’entrée de ces industriels engage les acteurs traditionnels de la ville (privés comme publics) à ressaisir à leur tour la problématique de la ville intelligente pour considérer cette offre, la restructurer en proposant des modèles d’association (des joint ventures par exemple) ou alors la concurrencer afin de conserver une mainmise sur les données urbaines. Nous avions montré, à l’occasion d’une « cartographie par rôles », que le rôle d’intégrateur de solutions était la place convoitée par tous, et qu’elle n’était pour le moment acquise ni par les uns, ni par les autres, car elle suppose un croisement de compétences obligeant les multinationales de l’informatique à remonter la chaîne de production de la ville et les acteurs urbains traditionnels à remonter la chaîne de production des solutions/logiciels : « La ville intelligente, du point de vue des acteurs industriels, se construit à partir d’un modèle industriel de croisement des compétences, avec, plus particulièrement, l’intégration des TIC, déclinées à l’ensemble des activités urbaines. » Pour Dominique Lorrain, ce croisement de compétences réanime le schéma multi-utilitiesqui avait émergé avec la privatisation des infrastructures urbaines dans les années 1980 et qui s’était achevé au début des années 2000 avec différentes faillites, dont celles d’Enron et Worldcom, rétablissant la nécessité de structurer l’activité industrielle urbaine autour d’un cœur de métier. La renaissance d’un possible « industriel urbain « total » »devient à nouveau envisageable avec le développement croissant des technologies de l’information et de la communication :
Dix ans plus tard, cette même idée de l’intégration et de la coordination des systèmes urbains dans des groupes « globaux » refait surface sous une autre forme, sous le registre de la ville durable et des nouvelles technologies. Aujourd’hui, cette logique multi-secteurs se trouve portée par des industriels et des firmes dot-com, telles IBM ou Cisco, qui proposent une gestion des infrastructures urbaines décloisonnée et systémique grâce aux systèmes d’information capables d’agréger les données éparses émanant du fonctionnement physique de la ville.41
Le passage d’un fonctionnement urbain par silos à un fonctionnement systémique permis par la conversion et l’intégration numérique de ce qui arrive en une masse de données est la structure de la smart city promue par les multinationales de l’informatique qui, ainsi, peuvent prétendre à un rôle fondamental dans la fabrique urbaine. Simon Marvin montre que l’offre de ces industriels est désormais quasi-standardisée, et qu’ils sont en mesure de proposer un modèle normalisé de produit à destination du marché urbain, l’Urban Operating System(Urban OS) :
Within the industry, these platforms integrating digital and material domains of the city are usually referred to as Urban Operating System (Urban OS) that are commercial information packages offering capabilities for the integration and control of a multiplicity of urban functions. Urban OS distinctive feature is enabling the functional and informational integration and coordination of what are currently separate, or at best loosely coupled, infrastructure networks, public services and the everyday life world.42

L’Intelligent Operations Center d’IBM (cf.supra) est un Urban OS dont le descriptif rend compte de l’articulation entre la nécessité d’une vision systémique de l’espace urbain et le rôle multi-utilitiesqu’IBM se donne : « IBM Intelligent Operations Center fournit un tableau de bord exécutif qui aide les équipes municipales à avoir une vision claire de tous les aspects de la gestion d’une ville. Ce tableau de bord exécutif englobe tous les organismes et permet d’explorer en aval tous les organismes sous-jacents, tels que les services de gestion des urgences, la sécurité publique, les services sociaux, les transports et la distribution de l’eau. »43

En recentrant l’organisation urbaine autour des TIC, les industriels de ce secteur mettent à jour une nouvelle vision de la ville, de sa gestion, via une gamme de logiciels/solutions. Cette initiative stratégique de captation de certaines parts du marché urbain grâce à une offre structurée est l’élément déterminant de la promotion de la smart city comme nouveau modèle urbain.

Pour Dominique Lorrain, cette logique de l’offre industrielle s’intègre à un mouvement plus large qui est celui de la refonte des infrastructures urbaines eu égard aux exigences de sobriété dans l’usage des ressources et aux possibilités d’optimisation offertes par les smart devices. Autrement dit, l’ « intelligence » émerge dans un contexte général de vieillissement des réseaux urbains, de contrainte environnementale et d’essor de nouvelles technologies Déjà, en 1988, Gabriel Dupuy et Joel Tarr se demandaient« jusqu’à quel point les villes du futur continueront de dépendre des infrastructures technologiques du XIXe siècle, and jusqu’à quel point elles incorporeront des technologies nouvelles et plus flexibles ? »44.

1.2. La crise du Large Technical System


L’expression Large Technical Systems(LTS), forgée par T.P. Hughes dans son ouvrage Networks of Power et traduite en français par macro-système technique (A.Gras, 1993) ou encore par grand système technique (R. Mayntz, 1996), rend compte, entre autres, de l’organisation socio-technique des services urbains en réseau (approvisionnement d’énergie, transports, télécommunications, etc.) développés durant le XIXe siècle de façon concomitante à la consolidation bureaucratique de l’Etat moderne. Comme le montre R.Mayntz, cette « relation de co-évolution »45 permet de faire ressortir des caractéristiques comme l’organisation centralisée et monopolistique du grand système technique, ainsi que la solidarité territoriale et la provision d’un service public universel qu’il implique. Cela étant, plusieurs facteurs vont contribuer à l’ébranlement de cette forme « large », « macro », « grande » du réseau.

Gabriel Dupuy analyse comme suit cette déstabilisation :
Le réseau est un système matériel fournissant un service dont la gestion peut être centralisée. Cette définition est effectivement nuancée par ce qui, aujourd’hui, s’apparente à une « crise des réseaux ».

Le fonctionnement du réseau est remis en cause par l’effet de dépendance qu’il implique : ladite dépendance se décompose en sous-parties, et on peut distinguer les dépendances admises (salubrité publique accrue grâce au déploiement du réseau d’eau, par exemple) de celles qui sont remises en cause (raréfaction des ressources hydriques dans le cas du réseau d’eau). Le constat d’un réseau producteur d’externalités négatives présente la dépendance au service prodigué sous un jour négatif, ce qui remet en cause le fonctionnement traditionnel et historique du réseau en question. Les préoccupations liées au développement durable questionnent le fonctionnement actuel, entre autres, du réseau automobile et du réseau d’électricité. La ville peut-elle continuer à fonctionner avec des réseaux peu soutenables ? Il est impossible de se passer des services rendus par l’électricité et la voiture, et en même temps il est impératif de limiter la surconsommation des énergies fossiles.

Les risques de dépendance associés au déploiement d’un réseau ne peuvent être contrebalancés que par la limitation de cette dépendance. Cela ne signifie pas la suppression (impossible) du réseau, mais une reconsidération des usages qu’en font les personnes qui usent de ce réseau. A l’égalité républicaine postulant une égalité des besoins, on préfère désormais une adaptation de l’offre aux besoins particuliers. Le système de péréquation, qui s’est construit contre la discrimination tarifaire, s’effrite peu à peu pour laisser place à une multiplication d’offres variées de services sur un même réseau.

Ce que l’on constate, parallèlement à ce processus de diversification de l’offre, c’est d’une part la limitation de la dépendance et d’autre part l’émergence de ce qu’on peut appeler une fracture socio-spatiale.

Tout le monde n’a plus accès aux mêmes services rendus par les réseaux. Limiter la dépendance crée de la fracture. Corrélativement, le cercle vertueux (unissant l’effet de club aux économies d’échelle) à l’origine du réseau est réévalué. L’effet de club postule que tout le monde retire du réseau une utilité semblable. La question induite par la crise des réseaux est donc : est-ce que le réseau présente pour tous ces individus la même utilité ? L’effet de club n’est-il qu’un effet de taille ? A l’aune des nouvelles contraintes, la réponse devient automatiquement négative, et on ne peut plus rentrer dans le « club » que sous certaines conditions. Le réseau est repensé à partir d’une différenciation des acteurs ; la taille du réseau est remplacée par une matrice d’affinités qui repose sur la singularisation de l’utilité du réseau pour chaque individu. Ces matrices d’affinité ont pour effet de susciter un localisme, des solidarités micro-localisées, faisant s’effondrer la péréquation tarifaire.46
La différentiation et la diversification de l’offre de services marque une fragmentation des usages qui fragilise la forme LTS des réseaux. S. Graham et S. Marvin ont retracé l’histoire longue de cette fragmentation (splintering) qui a renversé l’idéal de cohésion et de développement égalitaire des services publics en réseaux (the collapse of the integrated ideal) et entraîné la promotion de « premium infrastructure networks » fondée sur la personnalisation de l’offre de services47. Le développement des smart grids répond sous certains aspects à la description de ce processus de fragmentation. L’expression smart grids est principalement mobilisée pour décrire les évolutions du réseau électrique. L’introduction des TIC dans le réseau électrique change le statut du consommateur, qui est informé en temps réel de sa consommation. Ce système, qui propose de s’adapter aux besoins de chacun, est aussi un moyen de diversifier l’offre des services électriques en incitant économiquement les individus à utiliser l’électricité lorsque le réseau n’est pas trop sollicité, afin d’écrêter les pics de consommation et d’éviter le black-out. Aussi, au regard de ces principes, on peut déduire le fait que l’utilisation permanente de l’électricité, quel que soit le moment de la journée, exclut de facto les plus démunis en raison du surcoût que représente la consommation d’électricité durant les périodes de pic.

Plus généralement, Graham et Marvin relèvent le fait que l’intégration des TIC dans les infrastructures classiques joue un rôle majeur dans la personnalisation de l’offre de services :
The key to these systems is the development of ‘intelligent’ infrastructural terminals : smart meters, road pricing, and the specialist technologies of tolling and electronic route guidance and driver information systems. These technologies allow users to differentiate between specialist services provided to different groups of users with all the relations mediated through terminal technologies, even though the same physical infrastructure network is used to distribute the service48
S’il ne s’agit certainement pas de l’unique facteur de l’évolution des LTS, la numérisation des infrastructures apparaît comme une condition fondamentale dela restructuration de la provision des services en réseau, mais aussi comme le moyen privilégié d’une gestion décentralisée du réseau, de sa réorganisation à une échelle plus fine, et c’est ce que suggère R. Mayntz dans un article de 1995 : « les nouveaux systèmes de télécommunications, à leur tour, rendent possible la dé-hiérarchisation, la décentralisation géographique et la gestion de réseaux dans de nombreux domaines »49. Cette décentralisation remet en cause le gigantisme géographique du LTS et laisse envisager la naissance de « petits systèmes techniques »50.

Un cas exemplaire de ce downsizing est fourni par la mise en place du projet Hikari à Lyon, qui regroupe trois bâtiments à énergie positive, ainsi qu’une flotte de véhicules électriques, dont la production/consommation d’énergie est localisée sur le territoire de la Confluence, et gérée grâce à une plateforme centrale, de type UOS, appelée Community Energy Management System (CEMS), qui collecte l’ensemble des données susceptibles de « faciliter la gestion globale de l’énergie au niveau du quartier. »51La création de ce microgrid à l’échelle d’un quartier (et pour le moment d’un îlot uniquement)laisse entrevoir l’émergence d’infrastructures « sur-mesure » qui relocalisent les besoins métaboliques de la ville à l’échelle de celle-ci. T. Souami, à propos de projets similaires, arrive à la constatation suivante : « Il en résulte un schéma d’organisation du territoire énergétique totalement décentralisé : une multiplicité de lieux produit et consomme en fonction de besoins et de cycles, mais aucun n’a de poids hégémonique vis-à-vis des autres. La décentralisation est totale car elle ne concerne pas uniquement de grandes unités énergétiques locales mais toutes les entités susceptibles de produire et de consommer. »52

Parmi toutes les turbulences que traverse l’organisation LTS, nous avons mis en avant le fait que les TIC, combinées dans bien des cas avec des objectifs environnementaux, des logiques d’innovation, etc., faisaient émerger un principe de souplesse infrastructurelle qui adapte la provision de services aux besoins (ou aux moyens) et restructure à un niveau micro la gestion de « petits systèmes techniques ». O. Coutard le rappelle : « Ce qui est en cause, fondamentalement, c’est le postulat selon lequel il est toujours avantageux d’étendre le réseau pour répondre de manière toujours plus performante à une demande toujours croissante. Ainsi, les techniques d’information et de communication, qui après avoir été longtemps mobilisées pour renforcer la gestion centralisée en temps réel des réseaux techniques, sont désormais mises au service d’une organisation fonctionnelle plus distribuée. »53La constitution progressive d’un nouveau cadre de gestion de services urbains en réseaux « sur-mesure », qui serait fonction des besoins/moyens à la fois des territoires et des populations, traduit, nous l’avons déjà évoqué ci-dessus, un effet de downsizing des réseaux, et, en même temps, la revalorisation d’espaces sub-nationaux, voire urbains, qui deviennent l’échelle pertinente d’organisation de cette nouvelle réalité infrastructurelle.

Ce changement de niveau fait apparaître une limitation inédite de la circulation spatiale des flux métaboliques, pouvant être interprétée de différentes façons. S. Marvin et M. Hodson analysent ce processus de relocalisation à l’aune d’un nouveau paradigme urbain qui serait celui de la « sécurité écologique urbaine » (urban ecological security)54. La sécurisation des ressources écologiques s’inscrit dans une perspective large qui est celle de la protection des « infrastructures critiques » de l’agenda post-9/1155, et également celle de la reproduction des conditions d’existence et matérielles et écologiques des villes56. La stratégie à l’œuvre consiste à limiter la dépendance des villes aux ressources extérieures :
Cities have usually sought to guarantee their reproduction by seeking out resources and sinks from locations usually ever more distant and connected through huge socio-technical assemblages. Yet, this traditional approach is now being challenged as cities seek to ‘re-internalize’ and ‘re-localize’ resource endowments by creating ‘closed loops’ and ‘circular metabolisms’ as they seek to withdraw from reliance on international, national and regional infrastructures.57
La sécurisation écologique des villes passe par un remodelage de la configuration socio-technique des territoires urbains, qui, en visant une certaine forme d’autonomie dans l’usage des ressources par la re-localisation de leur production et de leur consommation, matérialisent une séparation entre ce qui est dans et hors la ville. S. Marvin explorede façon détaillée l’effet frontière de la sécurisation écologique dans son article « Cabin Ecologies : The Technoscience of Integrated Urban Infrastructure », dans lequel il trace « l’histoire technoscientifique sous-tendant l’intérêt contemporain pour l’urbanisme des écologies intégrées et contenues. »58L’expression « cabines écologiques » a pour vocation de rendre manifeste la filiation entre l’ingénierie spatiale et les préoccupations écologiques de l’urbanisme contemporain. S. Marvin montre que l’idéal d’une écologie encapsulée a été porté par les programmes spatiaux et militaires cherchant à rendre la vie possible dans des milieux extrêmes, grâce à des supports techniques qui, par l’accentuation de la séparation entre intérieur et extérieur, ont pu reproduire artificiellement un environnement adapté au métabolisme humain dans un espace ne possédant aucune qualité nécessaire pour permettre la vie. Ces technologies ont ensuite fait l’objet de récupération dans d’autres domaines d’expertise, et particulièrement en architecture59, influençant durablement une perception « cloisonnée » de l’urbanisme écologique. Les conditions de possibilité du développement de tels « cabines » sont une recomposition du schéma infrastructurel qui se voit d’un coup allégé, réduit et limité pour être intégré à l’espace de la cabine et ainsi supprimer autant que faire se peut la dépendance à une quelconque extériorité. A l’aune de ce nouveau modèle fermé, S. Marvin trace les contours d’une réalité infrastructurelle possible qui se fonde sur des espaces circonscrits et déconnectés les uns des autres. Le primat de la maille micro/urbaine doublé du principe de sécurisation écologique et de l’effet frontière qu’il engage cassent ce qu’O. Coutard et J. Rutherford ont appelé le « paradigme du réseau » qui repose sur un principe de « flux linéaires » : « les ressources sont prélevées ‘en amont’, plus ou moins loin des centres de consommation (urbains) où elles sont transformées, et tous les types de déchets résultants de cette transformation sont rejetés dans l’environnement ‘en aval’. »60Dans une lecture des transformations actuelles de l’urbanisme qui rejoint sous bien des aspects celle de S. Marvin, O. Coutard et J. Rutherford ont forgé l’hypothèse de la « ville post-réseaux »qui révèle l’émergence d’une logique circulaire et cyclique de circulation des flux, appelée « techno-écocycle urbain », nécessitant « une réduction d’échelle des systèmes de fournitures en énergie et en services environnementaux » dont la condition de réalisation est l’essor des « technologies décentralisées ».

La perspective dressée par les travaux deS. Marvin, O. Coutard et J. Rutherford dessine trois mouvements convergents qui nous permettent de comprendre à de nouveaux frais la crise des LTS. Le premier est celui de la revalorisation de l’échelon urbain comme échelon pertinent de gouvernance des ressources environnementales, le deuxième est celui de l’ « allégement infrastructurel » de la ville permettant d’encapsuler les flux métaboliques urbains, et le troisième est celui de l’organisation spatiale segmentée qui en résulte, à savoir la promotion de « cabines » territoriales déconnectées les unes des autres61.

C’est dans ce contexte de réaménagement infrastructurel des villes que les smart solutions trouvent toute leur légitimité, présentées par les multinationales de l’informatique comme l’outil technique de gestion de la circulation des flux métaboliques urbains en recomposition. On peut citer par exemple les travaux du groupe Fujitsuqui explicitent le rôle gestionnaire joué par les TIC dans la smart city :
For monitoring, visualizing, analyzing and optimizing flows of ressources, energy, information, persons and goods in these networks, ICT is a significant tool. It can provide the monitoring and sensing technologies in visualization, the simulation and mining technologies for analysis, various automatic control technologies for control and technologies for optimization. (…) The Fujitsu Group intends to make full use of ICT in order to help realize a more sustainable society that combines improved values and affluences of cities, towns and villages and reduced environmental impact, and to promote global environmental conservation.62
L’informatisation des services publics urbains en réseau, la création de plate-formes de gestion de type Urban Operating Systems, offrent un système de représentation, de commande et de contrôle qui assure le pilotage des différents flux au niveau de la ville dans un contexte de crise de la forme LTS des réseaux, et de contrainte environnementale.

1.3. Les programmes européens de recherche



Si les multinationales de l’informatique jouent un rôle primordial dans l’essor de la smart city, et plus spécifiquement dans l’intégration des TIC à l’espace urbain, nous voulons montrer qu’une relecture des programmes européens de recherche menés depuis la fin des années 1990permet de relativiser l’idée selon laquelle la ville intelligente serait une pure initiative privée, mais offre surtout un aperçu privilégié du fonds technologique depuis lequel l’expression a été élaborée. Pour le moment, nous avons limité notre appréhension du rôle des TIC dans l’espace urbain à quelques dispositifs comme les réseaux de capteurs intelligents ou encore les Urban Operating Systems. Il nous semble qu’une analyse généalogique des programmes européens de recherche inscrits dans la section « ICT » (information and communication technologies)allant jusqu’à l’initiative « Smart Cities and Communities » du 7ème programme-cadre pour la recherche et le développement (PCRD) fait apparaître un mouvement technologique général, dans lequel la ville intelligente s’insère, et qui est caractérisé par la dissémination croissante des TIC dans l’environnement physique. La valorisation de l’environnement physique comme milieu de déploiement des TIC, l’âge post-PC qui annonce l’Internet des objets, marquent une transformation de l’usage des dispositifs numériques, de plus en plus invisibles et nombreux, qui tendent à faire oublier leur rôle de médiation. Si le PC laissait croire à l’existence putative d’une réalité virtuelle, les programmes de recherche sur l’avenir des TIC s’orientent dans la direction opposée à celle-ci et font du monde réel une interface (the real world being the interface). C’est à l’occasion de ce tournant technologique, reposant principalement sur l’interaction des dispositifs numériques avec leur milieu physique, que le terme « intelligence » va commencer d’être employé, dans des expressions comme « intelligence ambiante » (ambient intelligence), pour désigner matériellement la digitalisation d’environnements physiques et fonctionnellement les transformations d’usage impliquées. La découverte de ces évolutions technologiques et des inflexions sémantiques qu’elles occasionnent va nous permettre d’orienter notre enquête sur la ville intelligente vers les enjeux de l’informatique ubiquitaire (ubiquitous computing).
La Commission européenne a mis en place au fil de ses programmes-cadres pour la recherche et le développement (PCRD) des initiatives avec des financements à la clef s’inscrivant très clairement dans la réflexion sur l’avenir des TIC.

L’initiative « Future and Emerging Technologies (FET) : Disappearing Computer » du 5ème PCRD (1998-2002), doté d’un budget de 19,1 millions d’euros, était ainsi décrite :
To explore how everyday life can be supported and enhanced through the use of collections of interacting artefacts. Together, these artefacts will form new people-friendly environments in which the « computer-as-we-know-it » has no role. The aim is to arrive at new concepts and techniques out of which future applications can be developed. Specifically, the initiative will focus on three inter-linked objectives :

  • Developing new tools and methods for the embedding of computation in everyday objects so as to create artefacts

  • Research on how new functionality and new use can emerge from collections of interacting artefacts

  • Ensuring that people’s experience of these environments is both coherent and engaging in space and time63


La mobilisation des notions de disparition, de dépassement du PC, d’intégration des artefacts numériques à l’environnement quotidien, révèle autant d’éléments signalant la montée en puissance de la notion d’environnement.

Le 6ème PCRD (2002-2006) prolonge cette initiative à l’occasion d’un second volet intitulé « The Disappearing Computer 2 » qui affiche ses objectifs dans ces quelques mots :
The mission statement of the disappearing computer FET initiative is to see how information technology can be diffused into everyday objects and settings, and to see how this can lead to new ways of supporting and enhancing people’s lives that go above and beyond what is possible with the computer today.64
Cette prolongation de l’initiative « Disappearing Computer » marque un tournant sémantique qui consacre le syntagme « Ambient Systems » pour parler de l’intégration des TIC à l’environnement physique quotidien :
By Ambient Systems, we mean IT systems intimately integrated with everyday environments and supporting people in their activities.65
L’ordinateur en disparaissant, laisserait la place à une « ambiance ». Si l’on en croit le programme de présentation du second volet de cette initiative, les prototypes de « disappearing computers » du 5ème PCRD, aussi concluants furent-ils, manquaient d’une architecture cohérente qui supporterait chacun d’entre eux et organiserait leur relation dans un tout systémique. Ainsi, le but de la création d’un second volet à l’initiative « Disappearing Computer » au programme du 6ème PCRD serait de financer la R&D ouvrant la voie à la production d’une possible infrastructure virtuelle capable d’intégrer quelque dispositif numérique que ce soit en sa trame, afin de créer un environnement à la fois physique et digital facilitant la vie des individus. Le principal défi soulevé par ce programme de recherche est d’intégrer les TIC à toutes les échelles du monde réel, afin de ne plus avoir d’autre interface que le monde lui-même :
One of the most important differences with ambient systems to both traditional and even advanced mobile architectures is that they will be intimately connected with their setting, beyond merely being sensitive to particular context. Devices that together form environments that support the concept of « the real world being the interface » will by definition have to take notions of space, situation and physical affordance into account.66
Autrement dit, il s’agirait d’une parfaite transparence technologique débarrassant la perception humaine de toute interférence avec les machines. Celles-ci seraient là sans être perçues ; à la façon de l’écrivain chez Flaubert, elles seraient « présentes partout et visibles nulle part ». Le présupposé technique de cet effet d’invisibilité est celui d’une adaptation permanente de ces systèmes à tous types de changement affectant l’environnement physique afin de pouvoir toujours répondre aux sollicitations des utilisateurs dans des conditions variables. Une telle faculté d’adaptation au contexte et aux types de requête a suscité la création d’un autre syntagme qui nous intéresse tout particulièrement, celui d’intelligence ambiante (Ambient Intelligence), lui aussi développé dans le cadre des programmes de recherche lancés par la Commission européenne67. Le rapport « Scenarios for Ambient Intelligence in 2010 » de l’Information Society Technology Advisory Group (ISTAG) formalise ainsi la définition de ce néologisme (Cf. infra, « Faire passer l’intelligence devant la ville », pour plus de détails) :
The concept of Ambient Intelligence (AmI) provides a vision of the Information Society where the emphasis is on greater user-friendliness, more efficient services support, user-empowerment, and support for human interactions. People are surrounded by intelligent intuitive interfaces that are embedded in all kind of objects and an environment that is capable of recognizing and responding to the presence of different individual in a seamless, unobtrusive and often invisible way. 
On le voit, la proximité entre les deux expressions est manifeste, peut-être peut-on relever le fait que l’intelligence ambiante, à la différence du système ambiant, insiste tout particulièrement à la fois sur la finalité d’usage qu’auront les individus évoluant dans cet espace hybride, ainsi que sur la faculté de réaction des TIC aux modifications du contexte dans lequel elles sont implantées. Autrement dit, l’intelligence, prise en son sens informatique, se caractériserait par :

  • la réactivité des dispositifs techniques aux modifications de leur environnement

  • la capacitation (empowerment) de l’individu évoluant dans cet espace hybride


Comme le remarquent J. Coutaz et J.L. Crowley, le 6ème PCRD a réuni 29 projets traitant de l’intelligence ambiante68. La plupart d’entre eux s’inscrivaient dans le programme Information Society Technology (IST) auquel fut alors alloué le financement le plus conséquent de l’ensemble des programmes (3,6 milliards d’euros). Du 5ème au 6ème PCRD, on constate que la recherche européenne en matière de TIC, après avoir fait « disparaître » l’ordinateur, s’est concentrée sur l’émergence d’un environnement intelligent. Cet axe de recherche va être affirmé comme une des priorités du programme Information and Communication Technologies (ICT, qui succède au programme IST) du 7ème PCRD :

Developping more intelligent and smart environments, e.g. making use of adaptative, learning, cognitive and bio-inspired systems as well as distributed and embedded control and sensing is an important avenue for the medium to long term development of ICT.69
C’est également à l’occasion du 7ème PCRD qu’est déployée l’initiative « Smart Cities and Communities », à cheval sur les programmes « ICT » et « Energie ». L’inscription de la ville intelligente à l’agenda européen est la résultante à la fois des différentes recherches en matière de TIC dont nous avons rapidement brossé l’historique ici ainsi que des politiques européennes en matière de développement durable et d’énergie. La reconstruction généalogique à laquelle nous nous sommes livrés ici permet d’apprécier l’intégration de ce programme dédié à la ville intelligente au sein d’un mouvement technologique plus large qui est celui de l’émergence d’une environnementalisation des TIC déjà explorée lors des précédents PCRD. La notion d’intelligence (smart) fait sens sur fond de culture informatique, et c’est ce qui justifie qu’une part non négligeable des financements de l’initiative « Smart Cities and Communities » soit à trouver au sein du programme ICT. Et c’est probablement par l’analyse de l’intelligence que l’on parviendra à faire chemin jusqu’à la ville, que l’on pourra affermir la signification de l’expression « ville intelligente », sans faire de celle-ci une énième « utopie mobilisatrice », ou encore la limiter à une invasion de la fabrique urbaine par de nouveaux entrants.
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