Première partie : la grammaire des futurs urbains 14





titrePremière partie : la grammaire des futurs urbains 14
page9/13
date de publication05.10.2017
taille0.5 Mb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > documents > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

Quatrième partie : Discussion sur les logiques spatiales des techniques intelligentes 


Notre enquête sur la matérialité de la ville intelligente nous a conduit à ouvrir une enquête dans l’enquête, dont la question quelque peu tautologique est : qu’est-ce que cette matérialité matérialise ? Plus exactement, en suivant le fil de l’ « intelligence », nous avons découvert que les techniques que nous cherchons à décrire ont la particularité de confondre espace physique et espace virtuel. La question du type d’espace produit par ces techniques devient centrale. Ces techniques sont-elles des dispositifs de dématérialisation de l’espace physique ? Sont-elles le vecteur de matérialisation d’un espace purement numérique ? Au contraire, rematérialisent-elles une nuée d’événements quotidiens qui resteraient autrement invisibles ?

Dans cette partie, plus spéculative que les autres, nous cherchons à comprendre quel est l’espace matérialisé par ces techniques. Cela nous permettra de déterminer s’il est pertinent ou non de parler de cyberespace, et surtout d’interroger les formes d’association entre l’homme et ces techniques qui configurent la condition spatiale à partir de laquelle il devient possible d’analyser la ville intelligente.

1. Le postulat dualiste du cyberespace



Pendant ce temps-là, dans le monde réel…

Tron (film)

En 1982, William Gibson89est le premier à raconter l’histoire de deux hackers qui se déroule essentiellement au sein du cyberespace, lieu où se perpétue la vie des individus usant des technologies digitales sous la forme d’une « hallucination consensuelle ». L’utopie d’un espace séparé du monde réel, où se concentrent et se rencontrent librement des consciences désincarnées dans une matrice de datas sans frontière et ubiquitaire, au-delà et en deçà du monde de la chair prend corps : le cosmos est enrichi d’un nouveau territoire. La même année sort le film Tronqui repose également sur la division spatiale entre le monde réel et un univers numérique régi par un programme souverain. Si les lignes narratives sont sensiblement différentes, on constate que la structure demeure la même : il existe une circulation possible entrel’ici de la chair et le là-bas du virtuel. L’histoire de cet aller-retour est devenue une Odyssée dans la trilogie The Matrix de Lana et Andy Wachowski. Figure hypertrophique du cyberespace, la matrice90pousse à son extrémité l’idée de simulation de la réalité en faisant du monde virtuel une emprise dont il est presque impossible de se déprendre. Le réel demeure, mais il est caché, bien moins puissant et stimulant que la réalité virtuelle. Cette séparation entre deux mondes reconduit une topique philosophique dualiste d’obédience platonicienne, comme n’a pas manqué de le relever Alain Badiou en comparant Matrix au mythe de la caverne :
« On ne peut évidemment qu’être frappé de la ressemblance entre cette postulation et la fable platonicienne de la Caverne. Platon aussi nous montre un univers truqué, fabriqué par des ombres. Lui aussi montre des humains asservis à cette fiction. Lui aussi envisage que les résistants puissent circuler entre le réel solaire et la caverne du semblant. Lui aussi accorde tous ses soins (au prix, comme dans le film, de pas mal de complications) à la production artisanale de l’apparaître. »91
Le cyberespace/matrice comprend dans ses possibilités narratives une charge mythique étayant tout d’abord l’idée d’une origine fictionnelle de cet espace, mais également l’hypothèse selon laquelle les TIC remotivent, dans une forme contemporaine, un dualisme opposant deux mondes,qui fut formalisé par la philosophie platonicienne.La composition d’une simulation électronique de ce qui est, par le recours à des images qui ne conservent de l’être que son apparence, ne diffère pas fondamentalement de l’illusionnisme à l’œuvre dans la caverne de Platon. Si l’on suit cette logique, les TIC s’inscrivent dans la longue histoire des techniques de production de simulacres qui, d’un modèle (le réel), déduisent des images tentant de faire oublier leur statut d’image pour apparaître comme ce qui est. Le travail de distinction conceptuelle entre l’être et le paraître,appliqué au cyberespace, engage la réflexion sur la piste d’une hiérarchisation ontologique entre réel et virtuel. Seulement, la régression vers les catégories ontologiques fondamentales de l’être nous débarrasserait trop rapidement de la question spatiale. Plutôt que de se demander si le cyberespace est le lieu du semblant, notre souci théorique nous porte à nous demander quelles sont les caractéristiques propres de l’espace produit par les TIC.

La force des fictions usant du cyberespace et du dualisme qu’il charrie est d’introduire l’idée d’une alternative spatiale, échappant aux règles de l’espace euclidien classique (« death of distance »92, instantanéité, communauté sans frontière, « global village »93…). Ubiquitaire et impossible à cartographier, le cyberespace est une construction soumise aux modulations apportées par ceux qui l’élaborent, il s’agit d’une structure évolutive repoussant perpétuellement ses frontières. Comme le suggère la série de films Matrix, la matrice peut reproduire à la perfection le monde tel que nous le connaissons, mais est régie par d’autres possibilités spatiales qui vont faire se superposer des caractéristiques incompatibles dans le seul espace euclidien. Par exemple, Neo découvre qu’il peut éviter les tirs d’armes à feu, qu’il peut défier la gravité, arrêter les balles par un simple mouvement de main, et autres ressources justifiant des scènes de kung-fu techno spectaculaires. On comprend que s’il peut réaliser tout cela, c’est parce qu’il a pris conscience du fait que ce qu’il prenait auparavant pour la réalité est une simulation de celle-ci, régie par d’autres règles. Et la conscience qu’il acquiert de l’existence distincte du réel et du virtuel vient du fait qu’il est débranché puis rebranché volontairement à la matrice. Plus généralement, on constate que dans les fictions cyberspatiales, le moment de la connexion est fondamental. La question de l’accès à l’ailleurs se résout dans le phénomène technique du branchement, et ensuite se développent les autres questions comme celles des règles propres du virtuel. Le dualisme opposant des mondes séparés vient d’une configuration technique, de l’existence d’un type de dispositif qui peut produire une spatialité alternative à laquelle il est possible d’accéder par la connexion. Et la connexion au virtuel signifie la déconnexion du réel. Le moment de jonction, de passage d’une zone à une autre, est celui qui explicite le plus clairement le dualisme produit par une technologie de la reproduction et de la simulation. Ce dualisme est incorporé dans la structure même de l’artefact technologique qui joue comme porte d’accès au cyberespace, à savoir l’ordinateur. Dans sa description des différents « âge de la machine » sous le capitalisme, Fredric Jameson note que sous des dehors ordinaires, l’ordinateur, contrairement aux autres machines des âges précédents du capitalisme, se caractérise par une complexité et une richesse représentationnelle qui se loge en son « intérieur » :
(…) l’ordinateur, dont la coquille extérieure n’a de pouvoir ni emblématique ni visuel (…) engloutissant en lui-même sa surface aplatie d’images. Ces machines sont en effet des machines de reproduction plus que de production, et elles sollicitent notre aptitude à la représentation esthétique de manière très différente de celle de l’idolâtrie relativement mimétique des machines du moment futuriste, ou d’une ancienne sculpture cinétique.94
Si l’on grossit l’argument de Jameson, on peut dire que l’ordinateur signifie autre chose que sa propre matérialité, il renvoie à une réalité « reproduite », virtuelle, en faisant oublier celle-là même qui le fonde. Son absence d’iconicité, la faiblesse de son symbolisme dans le monde physique signalent que sa puissance signifiante est dans une autre dimension, si ce n’est dans un autre lieu. Le choix du verbe « engloutir » caractérise le mode d’action de cet artefact. En projetant un flux d’images, l’ordinateur propose une expérience immersive qui l’abstrait de son contexte physique, faisant croire à celui qui le regarde que ce qu’il voit dans l’écran possède une existence autonome. Les fictions du cyberespace ne font que pousser cette logique de décontextualisation produite par la connexion à l’espace virtuel de l’ordinateur. Les récits que nous avons évoqués ci-dessus radicalisent l’expérience de la connexion en la transformant en une plongée hors du réel et finissent par poser la même question invariablement : l’homme peut-il vivre dans un espace purement virtuel ? Et invariablement, ces récits montrent que l’expérience virtuelle est une expérience contingente, le cyberespace ne se substituant jamais entièrement au réel. Le voyage de l’autre côté de l’ordinateur se réalise toujours à la condition d’un retour au réel, pour ne pas dire un retour du réel. La déconnexion est inévitable, elle fonde le dualisme spatial, mais n’exclut pas la reconnexion. Un espace ne se substitue pas à l’autre, les deux coexistent et il est possible de passer de l’un à l’autre.C’est ce va-et-vient esthétisé par la science-fiction qui a permis de concevoir le cyberespace comme un théâtre d’opérations où des choses arrivent dans une structure spatiale différente du monde réel.
La massification de l’usage des ordinateurs personnels à partir des années 1990 contribue à la popularité de la notion de « cyberespace », à son élargissement sémantique et à sa diffusion hors des seuls récits de fiction95. Ce tournant est important, car, outre le fait que ce moment marque l’entrée du terme dans le vocabulaire institutionnel96, on constate qu’il devient une réalité avec laquelle il faut compter. Fait symptomatique : le postulat dualiste va être réinterprété politiquement, et rattaché généalogiquement à une culture politique contestataire. Les technologies qui rendent possible l’existence du cyberespace sont perçues, dans un premier temps, comme des technologies émancipatrices qui peuvent servir les desseins de la contre-culture états-unienne et l’idéal communautaire97. Une filiation est explicitement établie par Stewart Brand entre la culture hippie et le cyberespace à l’occasion d’un article, paru dans un numéro spécial du Time en 1995, intitulé « We owe it all to the hippies »où l’on peut lire : « The real legacy of the sixties generation is the computer revolution. »98.Les ordinateurs personnels, connectés les uns aux autres par internet, deviennent les instruments d’accès à un cyberespace qui apparaît comme le lieu de soustraction aux dispositifs coercitifs de gouvernement des corps déployés par les Etats.Est postulée l’existence de deux espaces distincts qui ne peuvent pas se rencontrer et qui sont régis par des principes politiquesopposés. Cette relecture séparatiste du dualisme spatial est formalisée par John P. Barlow dans sa « Déclaration d’indépendance du cyberespace » de 1996.Il décrètela sécession socio-technique entre le cyberespace et le monde ens’opposant frontalement au Telecom « Reform » Act, puis plus généralement aux pouvoirs institués en revendiquant la liberté politique du Réseau :
Governments of the Industrial World, you weary giants of flesh and steel (…) you have no sovereignty where we gather. I declare the global social space we are building to be naturally independent of the tyrannies you seek to impose us. (…) Cyberspace does not lie within your borders. Do not think you can build it, as though it were a public construction project. (…) We must declare our virtual selves immune to your sovereignty, even as we continue to consent to your rule over our bodies99

L’expression de l’alternative spatiale implique clairement dans ce texte le maintien d’un régime de compréhension dualiste de la spatialité du numérique, qui contraint les défenseurs de cette hypothèse à ventiler les qualités, objets, ressources mondaines entre deux zones, au point de séparer le corps de l’esprit. La force de la déclaration politique de Stewart Brand a pour contrepartie l’immense faiblesse théorique de ce système dualiste qui ne nous permet en aucun cas de penser un phénomène comme l’internet des objets, et encore moins l’expression « informatique ubiquitaire ».


1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

similaire:

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPar Hélène subremon, Chercheur latts et Fréderick de coninck, Professeur...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconBulletin officiel n° 31 du 27 août 2009
«zéro» ainsi que celui retenu pour la session 2011 en épreuve ponctuelle peuvent aider les formateurs à construire ces évaluations....

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconLeçon : Le renouveau des villes en Occident (XIe-xiiie siècle)
«vilains» Dans la deuxième partie de la séance, l’étude de deux villes prises dans deux espaces régionaux permet d’envisager la question...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPremière partie : Partie Economie-Gestion
«J'essaye au maximum de me fournir en France pour les lacets, rubans et bordures, et nous collaborons notamment avec des entreprises...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconSéminaire académique des professeurs d’Histoire-Géographie – Grenoble 8 mars 2006
«Bilan et mémoires de la Seconde Guerre mondiale» en Terminales L et es, ou encore les futurs programmes de Première stg «Guerres...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconUn des trois sujets d’histoire de la première partie et un

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconHistoire, géographie et géopolitique du monde contemporain (hggmc)
«première mondialisation» (1870-1914) et une réflexion sur le monde du début des années 2000. Un point de vue et une base à de futurs...

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconPremiere partie : la fragmentation de l’archipel des comores de 1975 a nos jours

Première partie : la grammaire des futurs urbains 14 iconEmmanuel Ricard
«pas !» se parle, c’est le temps des premières fois : première affirmation, premier refus, première confrontation, première séparation,...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com