Les chiffres de la délinquance





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Les chiffres de la délinquance

1 - Chesnais, Jean-Claude (1981), Histoire de la violence de 1800 à nos jours, Paris, Robert Laffont, coll. ''Pluriel", p. 429-445, extraits
Contrairement à ce que le « bon sens » nous inciterait à penser, la violence a tendance, sur le long terme, à reculer fortement. Cette analyse historique est à rapprocher de la théorie de Norbert Elias sur le processus de civilisation des mœurs.
Profondément ancrée dans le credo populaire, l'idée d'une irrésistible montée de la violence se trouve constamment renforcée par les cris d'alarme des médias. A force de se l'entendre répéter, nos contemporains, mêmes les plus incrédules, finissent par se convaincre que nous vivons au temps de la violence et de l'anarchie.
Notre époque est obsédée par la sécurité. Le moindre fait divers y est détaillé, disséqué, inlassablement commenté. Comme s'il s'agissait d'un événement symbolique ou d'une révélation divine, en signe d'avertissement. Cette obsession de la sécurité conduit à une exploitation de toutes les angoisses, de toutes les frayeurs. […]
Mais, forts des documents que leur a légués le passé, les historiens ne s'en laissent pas conter ; ils savent que ce n'est là qu'un leurre. Ils reconnaissent ce mythe persistant, millénaire, indestructible : un vieux monstre familier à trois têtes : la nouveauté, la continuité, l'urbanité. Car la violence, de tout temps, a été dite nouvelle, haussière et urbaine. Une fausse nouveauté : […]
Aussi loin que l'on parcoure le temps et l'espace, à travers civilisations et siècles, la violence est présente. […] En réalité, tout se passe comme si, en pleine période de paix, les sociétés jouaient à se faire peur. Le cri d'alarme est un appel symbolique au ralliement. C'est une nouvelle mobilisation mais, cette fois, contre un ennemi de l'intérieur, fût-il fictif : toute paix prolongée paraît entraîner une lente désagrégation du contrat social, une érosion progressive du consensus. […]
Une montée imaginaire :
De même que la violence n'est pas nouvelle, elle paraît être un de ces phénomènes dont nul n'imagine qu'ils puissent diminuer : l'opinion courante s'accorde donc à penser qu'elle ne peut que s'aggraver, et, depuis des siècles, la croyance est ancrée au plus profond des esprits. Cette seconde tête du mythe est plus aisée à pourfendre. Car si vraiment la violence était en progression continue, nos civilisations auraient, depuis belle lurette, été emportées dans la tourmente. Et pourtant, les trains partent, les usines tournent, les bureaucraties fonctionnent ; notre système social, sans cesse plus complexe, apparaît réglé comme une grande horloge.
L'argument, donc, ne tient pas mais il s'excuse de lui-même ; sa raison est simple : il y a toujours eu trop de crimes. […]
La malédiction urbaine :
[…] Nous serions passés d'un ordre agraire stable et paisible à l'actuel désarroi urbain ; nous vivrions désormais dans cette grande cité maudite, où les hommes sont coupés de leurs racines pour n'être plus qu'une masse d'anonymes. Telle est, du moins, la croyance publique. Mais cette vision là est un cliché ancien, aussi vieux que la ville elle-même. […]
La force du préjugé pessimiste sur la violence est d'autant plus irrésistible qu'il est puissamment entretenu par les grands moyens d'informations ; il y a une indéniable convergence d'intérêts à la survie d'un tel mythe. En dehors de l'intérêt, évident mais marginal, des industries de protection (serrurerie, blindage, systèmes d'alarme, armement, sociétés de gardiennage, etc.) il y a celui, infiniment plus puissant, de deux sphères en interaction croissante, le monde politique et le monde de l'information. Tout le gouvernement est tenté de se servir de la peur pour étendre son appareil répressif (recrutement de policiers, de magistrats, de gardiens de prisons, alourdissement des peines, etc.). La concurrence entre les médias, d'autre part, incite au clientélisme, donc au sensationnalisme. La politique rédactionnelle de la plupart des quotidiens et hebdomadaires est subordonnée aux impératifs commerciaux.

 
2 - Fillieule, Renaud (2001), Sociologie de la délinquance, Paris, PUF, coll. ''Premier cycle", p. 20-21
Une fois les chiffres de la délinquance obtenus, il convient de les analyser avec précaution. En effet, les chiffres officiels ne mesurent pas seulement le niveau atteint par la délinquance et la criminalité, mais aussi et avant tout l'activité policière. Ce qui incite à décortiquer avec rigueur ces statistiques.
Cette très forte augmentation de la délinquance « constatée » reflète-t-elle la réalité de l'évolution des phénomènes de délinquance ? Cette question est légitime dans la mesure où les statistiques officielles présentent plusieurs défauts notoires : 1. elles ne permettent pas d'évaluer le « chiffre noir » correspondant à la délinquance cachée ; 2. une part d'arbitraire peut se glisser dans les procédures d'enregistrement policières ; et 3. certaines catégories d'infractions ont été modifiées au cours des années (exemple typique : à partir de 1992, l'émission de chèques sans provision n'est plus une infraction pénale). D'un point de vue purement logique, il serait possible que cette croissance soit due exclusivement à un surcroît de dépôt de plainte de la part des victimes d'infractions, ainsi qu'à un surcroît d'activité de la police et de la gendarmerie : la délinquance réelle n'aurait pas varié au cours des décennies, mais les victimes se serraient mises à porter plainte beaucoup plus fréquemment, et l'activité d'enregistrement de la police et de la gendarmerie se serait accrue pour suivre ce mouvement. Cette hypothèse, même si elle est logiquement possible, n'est pas du tout vraisemblable. Tout d'abord, il n'y a pas de raison de penser que les pratiques de dépôt de plainte aient beaucoup varié pendant cette période. A l'exception du cas très particulier des atteintes sexuelles (où la probabilité de dépôt de plainte suite à une agression semble avoir nettement augmenté depuis les années 1980), on pourrait même penser que par lassitude les gens tendent à porter plainte de moins en moins souvent avec la multiplication des actes de délinquance. Quant à l'activité de la police et de la gendarmerie, elle s'est certainement accrue puisque les effectifs ont doublé en cinquante ans, mais il serait absurde de voir dans ce doublement des effectifs constatés (la durée du travail a en effet beaucoup diminué au cours de cette période). On peut estimer que la juxtaposition des séries successives n'est pas dénuée de sens et nous informe de façon à peu près fiable sur les grandes évolutions (mais pas forcément sur le détail de l'évolution d'une catégorie donnée). Il est bien survenu un fait majeur : la très forte croissance des infractions (enregistrées ou non) en une trentaine d'années.


3 - Mucchielli, Laurent (2001), Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, coll. ''Sur le vif", p. 76-78
L'évolution des chiffres de la délinquance confirme que si les violences les plus graves n'augmentent pas, ce sont les coups et blessures peu graves et les vols qui ont tendance à augmenter. On note également une augmentation de la délinquance liée au trafic et à la consommation de drogue. Enfin, la délinquance contre les institutions publiques se développe largement.
1. Les vols et les cambriolages sont des phénomènes en augmentation quasi-continue dans la société française depuis plus de quarante ans. Ils accompagnent en quelque sorte le développement de la société de consommation et se renouvellent avec elle (de la voiture au téléphone portable). Comme ils sont, par ailleurs, le fait d'une population délinquante jeune et appartenant d'abord aux milieux populaires, il serait tentant de considérer que la délinquance constitue au fond une sorte de redistribution des biens de consommation (les pauvres volent les riches). Ce que confirme une lecture géographique globale : les vols et les cambriolages sont particulièrement nombreux dans certaines zones de villégiature qui concentrent les richesses, connaissent de très fortes poussées démographiques saisonnières, suivies de décrues au cours desquelles des résidences secondaires sont désertées : ce sont les côtes de la Méditerranée, à commencer par la riche Côte d'Azur, ainsi que certaines régions de sports d'hiver. L'image des pauvres volant les riches est toutefois trop simple. En effet, protégées par l'éloignement de leur quartier et les moyens de surveillance de leurs biens, les classes les plus favorisées sont beaucoup moins victimes de cette redistribution violente que les classes moyennes.
2. Ensuite, contrairement à une idée très répandue, les violences les plus graves ne sont pas de plus en plus fréquentes dans la société : on ne se tue pas plus aujourd'hui qu'il y a trente ans. Quant à savoir s'il y a davantage de viols, aucun chiffre ne permet d'y répondre avec certitude.
3. En revanche, les formes moins graves de violence, les « coups et blessures volontaires », augmentent beaucoup dans la société française, notamment depuis la fin des années quatre-vingt. A nouveau, les auteurs de ces violences sont jeunes et appartiennent aux milieux populaires. Mais les victimes ayant souvent les mêmes caractéristiques, on peut dire en somme que les pauvres se battent le plus souvent entre eux.
4. Il est manifeste que, notamment depuis la fin des années quatre-vingt, les pauvres s'en prennent de plus en plus souvent aux institutions publiques, qu'il s'agisse des personnes qui les incarnent ou les objets qui les symbolisent. Nous touchons là un phénomène qui est au cœur des représentations sur les « violences urbaines » et sur les « incivilités ». La police enregistre de façon prioritaire lorsqu'elle est directement concernée. C'est d'ailleurs sur elle que se concentre logiquement l'agressivité des jeunes des milieux populaires. Mais le phénomène déborde la police pour s'étendre aux institutions et aux services publics. A l'évidence, même s'il ne s'agit que très rarement de violences graves, les rapports sont plus tendus aujourd'hui qu'il y a trente ans dans certaines zones urbaines, dans leurs écoles, dans leurs transports en commun, dans leurs services publics. Les abribus, les cabines téléphoniques sont souvent détruits, les incendies volontaires sont également plus fréquents. Même les pompiers se plaignent du fait nouveau que des jeunes leur jettent parfois des pierres.
5. Enfin, l'autre grande nouveauté des vingt dernières années est la place prise par la consommation et par le trafic de drogues (et il est probable que l'augmentation apparente de la détention d'armes est au moins en partie liée au trafic). Ici, les données policières ne sont toutefois guère significatives. Non seulement il est à peu près certain que la police n'intercepte qu'une partie très minoritaire de la drogue en circulation et des trafiquants qui la font circuler. Mais, de surcroît, la consommation n'est pénalisée quasiment que dans les milieux populaires, alors qu'elle touche en réalité la jeunesse de tous les milieux sociaux.
Violence sérieuse des jeunes entre eux, violence moins grave envers les institutions, consommation et trafic de drogues, tels sont donc les trois grands phénomènes qui semblent caractériser l'évolution de la délinquance dans la société française.

4 – De l’acte délinquant à sa mesure

5 – Immigration et délinquance (Décryptage – Libération – décembre 2014)

Ça faisait longtemps. Le débat sur le lien supposé entre immigration et délinquance est de retour, avec cette fois, un documentaire qui entend battre en brèche cette équation à très nombreuses inconnues. Diffusé le 25 novembre sur France 2, Immigration et délinquance, une enquête qui dérange de Christophe Nick, Gilles Cayatte et John Paul Lepers comparent la situation de plusieurs villes françaises en croisant la proportion d’immigrés au niveau de délinquance pour mille habitants. «La forte proportion d’immigrés ne fait pas forcément la forte criminalité», explique le reportage, avant de conclure qu’il n’y a «pas de liens, ni économique, ni culturel et certainement pas statistique entre immigration et délinquance». Et donc«les immigrés ne sont pas plus, et bien sûr pas moins, délinquants que le reste des Français.»
Si le documentaire a été encensé à plusieurs reprises, certains spécialistes s’interrogent sur la pertinence de la méthodologie employée. «La délinquance est un phénomène multicausal, et là on prend un seul paramètre», réagit Cyril Rizk, responsable des statistiques à l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). «On ne peut pas comparer des territoires de manière aussi grossière, c’est absurde d’un point de vue statistique et méthodologique.» Mais c’est surtout la conclusion teintée d’angélisme du documentaire («face à la délinquance, nous sommes tous égaux») qui a fait bondir la réacosphère, suscitant après la diffusion une grande foire aux tentatives de fact-checking sécuritaires. Des identitaires de NovoPress à Boulevard Voltaire, en passant par Enquête et Débat, on s’est bousculé pour démonter la thèse de Nick et Lepers. Tentons d’y voir clair, des chiffres officiels des ministères aux enquêtes sociologiques. 

Des stats publiques sur les étrangers mais pas sur les immigrés
Que nous disent les chiffres officiels de la délinquance sur le sujet ? Pas grand-chose. Les statistiques ethniques étant interdites, la police et la gendarmerie collectent uniquement la nationalité des personnes interpellées ou condamnées, mais pas leur origine. On connaît le nombre d’étrangers interpellés, condamnés et écroués. Aucune information en revanche sur la délinquance des immigrés qui ont acquis la nationalité française, et celle de leurs descendants. On sait ainsi qu’en 2013, les détenteurs d’un passeport étranger représentaient 20,2% des personnes mises en cause pour par la police nationale pour crimes et délits non routiers et délits liés à l'entrée et au séjour des étrangers (138 427 personnes sur 684 136) – c’est-à-dire interpellées ou faisant l’objet d’une plainte, mais pas encore condamnées. Une part qui augmente progressivement chaque année, passant de 15 à 20,2% entre 2008 et 2013.

Cette statistique doit être prise avec précaution, met en garde son auteur, l’ONDRP : une personne interpellée plusieurs fois dans l’année, ce qui n’est pas rare pour les petits délits, où sont davantage représentés les étrangers, sera comptabilisée autant de fois. La population formée par les personnes mises en cause n’est pas non plus «nécessairement représentative de celle de la population d’auteurs», ajoute l’Observatoire. En clair : la part des étrangers est susceptible d’être surestimée car interpellée plus souvent, du fait de certains biais comme le délit de faciès. Une réalité évoquée par une étude de 2009 du CNRS, qui révélait que le fait d’être noir ou maghrébin augmentait la probabilité de se faire contrôler de 3 à 15% à Paris.
Deuxième statistique disponible, les chiffres du ministère de la Justice, qui se basent sur les condamnations des tribunaux, et non sur les infractions constatées par la police. Les étrangers sont surreprésentés au sein des condamnés, dit le ministère de la Justice dans son dernier bilan annuel. Si l’on exclut ceux dont la nationalité est inconnue, 13,3% des condamnés étaient de nationalité étrangère en 2012.

Là encore, les étrangers sont plus condamnés pour des petits délits (conduite sans permis, travail illégal, infractions en matière de transport…) que pour des crimes. L’Insee va dans le même sens : en 2012, 2,3% des condamnés de nationalité française ont été condamnés à une peine de cinq ans ou plus, contre 2,7% des condamnés de nationalité étrangère.
Troisième et dernière statistique disponible, la proportion d’étrangers dans les prisons françaises. Toujours d’après la chancellerie, les étrangers représentaient 19% des détenus au 1er juillet 2014, contre 17,4% en 2010… et 30,8% en 1993.

Une chute amorcée au début des années 1990, due en grande partie, selon l’administration pénitentiaire, au fait que les délits liés à l’entrée et au séjour des étrangers («infraction à la législation sur les étrangers») ne font plus l’objet d’une peine d’incarcération.
20,2%, 13,3%, 19% : si l’on compare ces chiffres et la part des étrangers au sein de la population totale (5,9% en 2012 selon l’Insee), les personnes de nationalité étrangère seraient clairement surreprésentées dans les statistiques de la délinquance. Mais ce n’est pas si simple. L’Insee ne comptabilise que les étrangers installés légalement sur le territoire, ce qui n’est pas forcément le cas des étrangers impliqués dans la délinquance, explique Cyril Rizk, responsable des statistiques à l’ONDRP. «Les personnes impliquées dans des réseaux de prostitution par exemple sont souvent présentes illégalement sur le territoire, et ne sont donc pas comptabilisées par l’Insee», souligne-t-il. «Pour les vols, on n’est pas sur une population résidente, mais sur de la délinquance itinérante, sur des réseaux criminels transnationaux. Cette population sort des statistiques, elle est invisible. Les deux populations ne se recoupent donc pas.»
Au-delà de cette question de l’interprétation – et des limites – des chiffres bruts, le problème de la statistique officielle est qu’elle renseigne uniquement la nationalité. Impossible donc d’y trouver le moindre enseignement sur les immigrés au sens large (y compris ceux qui ont accédé à la nationalité française), et encore moins sur les enfants d’immigrés. Sur ce point, il faut donc se fier à des études, sociologiques et empiriques sur le sujet, très localisées et souvent datées. Une littérature académique qui a été largement recyclée par les polémistes, dont Eric Zemmour ou Laurent Obertone – en témoigne ce fact-checking minutieux de son livre, La France Orange Mécanique, par Mediapart.

70% des «crimes de rues» commis par des immigrés ou descendants d’immigrés ?
Xavier Raufer, convoqué par Atlantico pour réagir au reportage de France 2 après sa diffusion, est un spécialiste du genre. Le criminologue et ancien militant du mouvement d’extrême droite Occident avance ainsi, en réponse à l’enquête de Christophe Nick, Gilles Cayatte et John Paul Lepers, que 7 «crimes de rues» sur 10 (soit les «cambriolages, vols de toutes sortes, agressions, vols avec violence sans armes à feu») sont «commis par des gens qui directement (la première génération arrivée sur le territoire français, clandestins ou avec permis de séjour) ou indirectement (la seconde génération) sont issues d’une forme ou une autre d’immigration.» Contacté par Libération, Xavier Raufer explique s’appuyer sur «un document interne de la préfecture de police de Paris» listant les «criminels d’habitude» de la capitale et sa petite couronne, «il y a trois-quatre ans». «Sur cette liste de plusieurs milliers d’individus ayant eu plus de 15 points de contact avec la police, 70% d’entre eux avaient des patronymes à consonance étrangère non-européenne». «Et encore, les Antillais ne sont pas détectables avec cette méthode», ajoute Xavier Raufer, qui semble oublier que les Antillais sont Français. Est-il nécessaire Le rapport n’est évidemment pas disponible pour vérification (Raufer dit n’avoir pu que «consulter» l’explosif document sans en faire de copie). 
Une justification qui rappelle étrangement sa contribution à une commission sénatoriale en 2000, où il faisait part d’une «enquête des renseignements généraux mettant en évidence que sur 3 000 auteurs de violences urbaines, une cinquantaine seulement avait un patronyme "gaulois"».» Un chiffre invérifiable donc, repris avec gourmandise par Laurent Obertone dans La France Orange Mécaniquebest-seller recommandé par le Front national en 2013 (et préfacé par Raufer) qui en conclut que «près deux tiers des infractions en France sont commis par des immigrants ou des personnes issues de l’immigration». La boucle est bouclée.

Deux tiers des mineurs délinquants d’origine étrangère ?
Le travail du sociologue Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS, est lui aussi régulièrement cité. Son enquête sur la délinquance auto-déclarée de 2 300 jeunes entre 13 et 19 ans dans des collèges et lycées de Saint-Etienne et Grenoble, réalisé en 1999, avait déjà donné les «5% qui pèsent 50% de la délinquance» de Nicolas Sarkozy, sur lequel Désintox s’était penché dès 2012. «Le fait d’avoir deux parents nés à l’étranger est associé à une délinquance plus fréquente, et ceci est un peu plus vrai lorsque les adolescents sont nord-africains d’origine», note Sebastian Roché dans son enquête. «Faut-il voir dans les populations d’origine étrangère une explication de l’existence de ces noyaux suractifs ? La réponse n’est ni entièrement positive, ni complètement négative», nuance le chercheur, qui pointe le fait que dans les logements sociaux, la part de jeunes ayant commis des actes délictueux se rapproche, toutes origines confondues, pour arriver à des taux «similaires».
Trois ans plus tard, après avoir épluché les dossiers de mineurs jugés par le tribunal de Grenoble entre 1985 et 2000, Sebastian Roché et Monique Dagnaud relèvent que «66,5% des mineurs jugés ont un père né à l’étranger (pour 49,8% dans un pays du Maghreb) et 60% une mère née hors de France». Deux tiers des mineurs délinquants seraient d’origine étrangère, conclut l’étude, largement relayée par les médias, qui ne prennent pas toujours la peine de reprendre les explications sociologiques (pauvreté, alcoolisme d’un parent, échec scolaire, immigration récente) avancées par les chercheurs pour expliquer cette surreprésentation, au-delà de l’origine des mineurs.

50 à 70% des prisonniers de culture ou de religion musulmane ?
Un autre chiffre qui circule en abondance : 60% de la population carcérale serait «de religion ou de culture musulmane» – ce qui tendrait une fois de plus à corroborer à la louche la théorie des 70% des crimes commis par des immigrés ou leurs descendants. Cette estimation, remise au goût du jour par le rapport du député UMP Guillaume Larrivé en octobre dernier ne se base ni sur un recensement, ni sur une étude auto-déclarative comme les travaux de Roché, mais sur un extrait de L’islam dans les prisons, ouvrage du sociologue Farhad Khosrokhavar, paru en 2004. Ce dernier y avance que dans les prisons françaises, le taux de prisonniers musulmans dépasse «souvent les 50%, avoisinant parfois les 70%, voire les 80% dans les prisons proches des "banlieues", soit huit prisonniers sur dix». Sans transition, le député de l’Yonne en déduit, dix ans plus tard, qu’avec une petite pondération, le chiffre de 60% peut s’étendre au reste du territoire.

Des raisons économiques, sociales ou culturelles ?
La plupart des statistiques et enquêtes aboutissent donc au constat d’une surreprésentation des étrangers, des immigrés et descendants d’immigrés parmi les délinquants. Un autre débat porte sur les raisons de cette surreprésentation. Comme on l'a vu, certains comme Sebastian Roché, avancent des explications sociologiques, arguant qu'il «n’existe jamais une seule variable qui explique un phénomène aussi multiforme que les délinquances », comme il l'avait déclaré à Mediapart. D'autres penchent plutôt pour des arguments culturalistes, voire ethniques, qui ont généralement la faveur des tenants d’un lien étroit entre immigration et délinquance.
Ces derniers prendront pour référence Le Déni des cultures d’Hugues Lagrange, qui avait fait polémique à sa sortie en 2010. A partir de différentes enquêtes quantitatives et d’entretiens menés à Mantes-la-Jolie, dans le XVIIIe arrondissement de Paris et dans la banlieue nantaise, le sociologue remarque un «un surcroît d’inconduites chez les jeunes Noirs», en particulier d’origine sahélienne. «Les adolescents éduqués dans les familles du Sahel sont trois à quatre fois plus souvent impliqués comme auteurs de délits que les adolescents éduqués dans les familles autochtones», assure-t-il. avant d’expliquer cette surreprésentation par des facteurs culturels plutôt que sociaux – origines rurales des familles, fratries nombreuses, autoritarisme des hommes, souvent âgés, et soumission de leurs femmes plus jeunes.
Dans Libération, Lagrange revenait sur la focalisation des médias sur «le seul aspect d’une délinquance plus forte des jeunes issus des migrations africaines, à milieu social égal. C’est un aspect qui est quelques fois mal compris parce qu’on cherche à l’attribuer aux soi-disant caractéristiques d’une culture africaine, qui serait, en tant que telle, facteur de délinquance. A mon sens, il ne s’agit pas de cela. On ne mesure jamais assez le fait que l’immigration, c’est le déplacement de populations qui ont leurs traditions et leurs cultures, dans un autre système culturel. Le problème tient aussi aux conditions d’accueil ou d’insertion dans la société française.»

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