Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage





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Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage
Hubert Bonin, professeur d’histoire à Sciences Po Bordeaux et à l’Umr Gretha-Université Montesquieu-Bordeaux 4)

Plus qu’une narration des relations interbancaires franco-allemandes – qui supposerait une véritable thèse en soi –, notre propos se veut un essai visant à scruter la relation psychologique entre les places française et allemandes, c’est-à-dire la perception des banques allemandes par les observateurs français ; un ’’modèle allemand’’ les a fascinés et stimulés tout à la fois, comme si la vieille France bancaire se sentait sans cesse bousculée par la résurgence du dynamisme entrepreneurial allemand renouant à plusieurs reprises avec l’esprit du Gründerzeit. Dans un second temps, notre chapitre entend déterminer en quoi l’affrontement géopolitique a pu nuire au déploiement des relations bancaires entre les deux économies et leurs places financières. Enfin, il montrera comment cette relation de tension a été généralement surmontée par les forces profondes de la coopération entre les outils tertiaires reliant les deux économies : il s’agira d’évaluer ’’la nécessité’’ d’intégration bancaire au même titre que des historiens ont retracé les modalités d’intégration industrielle. Pour chacun de ces thèmes, notre appréciation se déploiera suivant un mode chronologique classique (Belle Époque, entre-deux-guerres, années 1939-1945, années 1950-1960, années 1970), mais avec un questionnement tenant compte de l’apport des archives nouvellement consultées et des ouvrages d’histoire d’entreprise et d’histoire financière et bancaire publiés depuis une quinzaine d’années.
1. Les banques allemandes, figures fantasmatiques du modèle allemand
Comme pour l’industrie, les relations bancaires franco-allemandes sont entachées de défiance, car, de façon récurrente, les milieux d’affaires français se sont inquiétés de la toute-puissance supposée des maisons germaniques et en particulier de leur capacité d’offensive en soutien des entreprises de leur pays. Ils arguent de l’existence d’une sorte de ’’pacte’’ informel entre celles-ci et leur(s) banquier(s) pour en faire un avantage compétitif ; à chaque époque d’inquiétude sur le ’’déclin’’ français ou l’érosion de l’esprit d’entreprise, des patrons, des journalistes ou des essayistes mettent en valeur les pratiques des banques allemandes et leur plus grande ouverture aux besoins des sociétés clientes. A l’inverse, les banquiers français sont souvent soupçonnés, voire accusés, de rechigner à accorder suffisamment leur confiance aux firmes clientes, de serrer les crédits dès qu’ils ressentent le souffle d’une récession, de se cantonner dans des prêts à court terme, de ne pas tenir compte des besoins en capitaux longs des sociétés, etc. Une sorte de ’’modèle bancaire allemand’’ s’est constituée ainsi dans les mentalités de l’opinion éclairée française – l’on sait que la perception des faits, leur interprétation en ’’croyance’’ est plus forte que leur réalité.
A. La prise de conscience des avantages comparatifs allemands dans le domaine bancaire dans les années 1900-1910
Ce n’est pas tant que l’on réfléchisse aux causes de la défaite de 1871 ; mais l’on s’interroge au tournant du xxe siècle sur les causes de la puissance économique allemande, et nombre de voyageurs d’affaires ou d’experts repèrent parmi elles la montée en puissance des grandes banques (Grossbanken) qui ont structuré les places rhénanes (Francfort, Cologne) et berlinoise, grâce au mouvement de concentration et à l’accumulation de capital1 ; les observateurs oublient certes la force des maisons de banque traditionnelles (Privatbanken) et celle des banques locales ; et ils cèdent à la croyance que la France serait sous-équipée au point de vue bancaire alors que d’autres experts soulignent les avantages des milliers de banques locales pour soutenir les pme. Mais ces contradictions sont balayées par les dérives de la ’’perception’’. Ainsi, sur la base du dépouillement de correspondances ou de rapports rédigés par des représentants du monde des affaires, donc de leur perception en direct de ce qu’ils ressentaient, Raymond Poidevin2 surtout et d’autres historiens à propos de tel ou tel région ou secteur ont noté les plaintes des négociants et exportateurs français à propos de l’absence ou de la faiblesse des implantations bancaires françaises dans certaines contrées, en particulier en Europe du Sud, balkanique et danubienne (Italie, Roumanie, etc.), en Amérique latine, où la présence bancaire allemande serait vigoureuse (Deutsche Überseebank dès 1886, Banco Aleman Transatlantico, Banco de Chile y Alemania, Banco Brasileiro Alemão) alors que la Banque franco-brésilienne s’est rapidement effondrée... L’on sait aussi que l’État, dans les années 1890, doit quasiment contraindre la Banque de l’Indochine à s’extraire de son fief (et de sa quasi-rente) cochinchinois pour partir à la conquête des marchés du Sud-Est asiatique et de Chine, où la Deutsch-Asiatische Bank viendrait bousculer les positions acquises des leaders britanniques Hsbc et Chartered. Bref, les banquiers allemands, notamment derrière la Deutsche Bank, seraient beaucoup plus pugnaces3 que les français, plus soucieux de s’impliquer dans le fameux triptyque banque-industrie-diplomatie4 ou tout au moins dans le diptyque banque-industrie – et Jacques Thobie a évoqué plusieurs expressions de ces craintes à propos de la compétition franco-germanique dans l’empire ottoman.
Les enjeux de la Première Guerre mondiale attisent les craintes, rancoeurs et espoirs des milieux d’affaires et des experts à propos de la supériorité bancaire prêtée à l’Allemagne. Rétrospectivement, ils attribuent une partie de la responsabilité de la défaite de l’été 1914 et de la force des industries de guerre allemandes aux vertus du système bancaire allemand, aux liens étroits entre banque et industrie, entre grande banque et grande industrie. Un livre clé symbolise ces débats, Les méthodes allemandes d’expansion économique5, quand, avec le concours de plusieurs Chambres de commerce tant françaises que franco-étrangères, il dresse le bilan des erreurs stratégiques de la France à la Belle Époque et donc relève les avantages compétitifs allemands : « La banque allemande, le commerce allemand, les lignes allemandes de navigation, les services allemands d’information tendaient à enserrer le globe d’un inextricable réseau »6 dans le cadre d’une « germanisation du monde ». Même si l’emphase domine souvent, une fois de plus, c’est la perception de l’existence réelle ou imaginée d’un ’’système économique’’ allemand qui fascine les observateurs proches des milieux d’affaires – bien que les patrons qu’ils représentent auraient certainement rechigné à confier toutes leurs opérations bancaires à un seul établissement et à s’insérer outre-mer dans un système organisationnel privilégiant les compagnies de services françaises, comme le souligne d’ailleurs le livre : « L’Allemand a le besoin et le soin du groupement [...]. Nous dirons, en langage moderne, que l’Allemand a le tempérament syndical. »7
Et le chapitre 3, « Les banques et le crédit », insiste, comme un autre livre8 paru en 1915, sur le modèle bancaire germanique, fondé sur l’héritage du « crédit mobilier » et donc sur la ’’banque universelle’’9 ou la ’’banque mixte’’, vanté par un fort courant des milieux d’affaires français de part et d’autre de la guerre (d’où la création de la Bfci puis de la Bnc10), mais surtout sur ce que l’auteur appelle des « communautés d’intérêts (Interessengemeinschaften) » qui fédèrent des banques nationales et des banques régionales d’une part, et ces groupes bancaires et des industries – « Chacune des grandes banques est, à l’heure actuelle, comme l’âme financière de tout un ensemble d’entreprises. »11 – et qui accordent un volume massivement supérieur à celui distribué par les grands établissements français et surtout les octroient sur des durées bien plus longues, en fait du crédit à moyen terme, honni en France au nom du risque de ’’crédit en commandite’’, au coeur de débats qui traversent de nombreuses décennies12. « Les banques allemandes, allant au rebours de l’évolution qui distingue de plus en plus les fonctions pour mieux séparer les risques, ont confondu tous les genres d’activité financière [...]. Cette organisation a mis aux mains de l’industrie allemande et du commerce allemand un instrument de diffusion d’une puissance incomparable. »13 Enfin, la hantise des experts français est la forte présence des banques allemandes sur les marchés ultramarins car elles se considèrent investies de la mission d’épauler les exportations de leur pays14, thème auquel le livre consacre vingt pages à cette « fusion de plus en plus complète de la Weltpolitik et de la politique d’affaires »15, l’un des leviers de l’impérialisme économique allemand16 et en tout cas de la « prospérité nationale »17.
B. La fascination du modèle bancaire allemand : la fascination exercée par les Grossbanken
Ensuite, au-delà l’obsession de la victoire immédiate, surgit surtout celle de la construction de la victoire du temps de paix ; Georges-Henri Soutou18 a analysé les souhaits des milieux d’affaires à propos de la guerre économique à mener contre l’Allemagne après la guerre. Il s’agit alors de s’interroger plus finement sur les contours d’un ’’modèle bancaire français’’ qui permettrait d’imiter l’efficacité du supposé modèle allemand. C’est tout l’enjeu de ce que l’on appelle alors « l’expansion commerciale »19, et les banques doivent en être partie prenante tout autant que les armements maritimes ou le négoce afin de contenir le réveil allemand sur tous les fronts commerciaux ultramarins ou européens. La renaissance du crédit en Allemagne20 s’étonne ainsi de la rapidité du redémarrage économique allemand après la crise de 1923-1924 ; au-delà de l’apport de capitaux étrangers, c’est « la politique des banques de crédit » qui stimule la croissance, et notamment le soutien qu’elles apportent à la « rationalisation », aux fusions de firmes, aux Konzern, donc en soutenant la cristallisation d’un capitalisme fort ; le chapitre « La puissance des banques »21 relate en fait des activités bancaires (à la Danat Bank, à la Disconto-Gesellschaft) relevant de la banque d’affaires (organisation et accompagnement des fusions, des réorganisations d’entreprise, prises de participation, centralisation légale des droits de vote des actionnaires et donc soutien apporté aux conseils d’administration des firmes clientes) et conclut par un élément clé, « l’interdépendance » des banques et des entreprises22 – en un reproche implicite aux banques françaises, puisque les fameux « établissements de crédit » nationaux sont sans cesse soumis aux reproches des milieux d’affaires régionaux concernant leur (soi-disant ?) politique de restriction des crédits, accusation qu’on retrouve pendant chaque récession...
Ajoutons que l’ouvrage rappelle aussi le rôle des Caisses d’épargne23, des coopératives bancaires et des institutions publiques, sur cette décentralisation relative de l’économie du crédit allemande, thème qu’abordent les experts français à l’occasion des débats autour d’un projet de libéralisation des statuts des Caisses d’épargne en 1890 et surtout lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la France en 1918 quand l’on songe à étendre à « la France de l’intérieur » la possibilité dont disposent les Caisses d’épargne rhénanes d’accorder des crédits, ce qui est rejeté au nom de la nécessaire préservation des économies des épargnants ; et seules les caisses de Crédit agricole (1894-1899) et les Banques populaires (1917) sont instituées sur le modèle des Raiffeisen et des Volksbanken germano-danubiennes, mais avec un démarrage qui reste cahoteux dans l’entre-deux-guerres pour beaucoup de ces jeunes banques.
D’ultimes considérations portent sur le rôle respectif des banques centrales dans chaque pays, puisqu’un courant d’expression critique nourrit sans cesse des reproches contre la Banque de France, toujours accusée de se cantonner dans le soutien du crédit à court terme et de replier son refinancement au moindre retournement conjoncturel, alors que la Reichsbank serait plus généreuse et surtout plus constante24. Il faudrait une thèse à elle seule pour soupeser les différences entre perception et réalité à ce sujet, alors que la Reischbank a souvent contribué à attirer la vigilance des banques vis-à-vis de leurs contraintes de liquidité.
Modèle et mythe25 se confondent donc dans la perception des experts dont on discerne l’opinion courante, quand joue la perception d’une puissance bancaire à la fois positive car bienfaisante et négative car inquiétante ; la schizophrénie des observateurs et experts français est alors à son comble car tout en mettant en valeur l’utilité de la puissance bancaire allemandes, les mêmes dénoncent souvent la concentration bancaire en France aux dépens des banques régionales et locales, jugées plus proches des entreprises clientes. Certes, les opuscules publiés par des experts ou des publicistes souvent proches des milieux d’affaires, les articles présentés dans des journaux parfois soumis à l’influence des groupes de représentation d’intérêts, ou les déclarations des hommes d’affaires ne préjugent pas de la ’’popularité’’ ou de l’impact de telles positions ou conceptions. Mais ces écrits sont représentatifs d’un courant de pensée qui trouve à s’épancher au sein des circuits d’influence de l’appareil économique d’État et des milieux politiques, et l’on ne peut en rejeter les effets sous prétexte de leur faible diffusion. D’autre part, les historiens ont débattu de thèmes identiques à propos d’une comparaison entre l’efficacité respective des banques britanniques et des banques allemandes26, comme quoi la France n’a pas été le seul pays à ressentir un sentiment d’infériorité ou à vivre une réelle infériorité dans ce domaine... Quoi qu’il en soit, cette analyse de la perception d’un modèle bancaire allemand indique qu’un certain ’’modèle bancaire allemand’’ existe bel et bien dans les schémas de pensée d’un certain nombre d’acteurs de la vie économique et politique. Cela pourrait contribuer à expliquer la vigueur d’un état de tension dès lors que les banques françaises se seraient senties dans une position d’infériorité par rapport à leurs homologues d’outre-Rhin ; elles auraient pu nourrir quelque réticence à collaborer très avant avec des maisons jugées trop puissantes.
Enfin, il faudrait procéder à un dépouillement systématique de la presse économique et des magazines pour reconstituer la perception qu’ont entretenue les milieux d’affaires et les experts de la puissance allemande dans les années 1950-1970 et percer « les secrets de la réussite des entreprises allemandes »27. Il est vrai que la renaissance28 rapide des banques, après leur démantèlement, l’influence du charismatique « bon docteur Abs » à la tête de la Deutsche Bank29, la poussée des tours bancaires au coeur de Francfort, consacrée grande place européenne30, et la structuration de nouveaux ensembles banque-industrie ont relancé l’idée d’un modèle allemand, fort de ses réseaux (entre les conseils d’administration) et de ses liens capitalistiques (avec la constitution de gros portefeuilles financiers après que les Grossbanken et les compagnies d’assurance se sont engagées dans l’achat de participations importantes dans les entreprises industrielles et tertiaires, du milieu des années 1950 aux années 1990-2000)31. La conjonction du « miracle allemand » et du mark fort a contribué à la perception par les Français de banques allemande fortes – donc encore le thème du Bankenmacht32. C’est bien cette conception d’un modèle allemand efficace qui incite l’équipe du ministre des Finances Michel Debré à lancer la réforme de déspécialisation relatives des banques françaises en 1966-1968 et à initier la constitution de champions français (fusion du Cnep et de la Bnci dans la Bnp, réforme du Crédit agricole, relance stratégique du Crédit lyonnais et de la Société générale) : la France relève implicitement le défi allemand pour structurer le capitalisme français au coeur du jeune Marché commun – mais elle tarde (jusqu’au milieu des années 1980) à renforcer en même temps les institutions locales clés des banques coopératives et des Caisses d’épargne...
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