Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage





télécharger 189.95 Kb.
titreLes relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage
page2/5
date de publication09.10.2017
taille189.95 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > économie > Documentos
1   2   3   4   5

2. La guerre bancaire franco-allemande
Cela dit, malgré ces mythes et ces fantasmes, nourris par les sempiternels complexe d’infériorité et peur du déclin français, peu de terrains deviennent de réels ’’champs de bataille’’ de la compétition interbancaire franco-allemande car la concurrence s’exerce de façon discrète dans la vie quotidienne des affaires.
A. Les banques enjeu nationaliste (dans les années 1890-1910) ?
L’on sait combien s’est affûtée la guerre bancaire en Russie33, où des pôles d’influence se sont constitués (par exemple, autour de la Banque russo-chinoise puis de la Banque russo-asiatique34 pour les Français, et de la Banque commerciale de Saint-Pétersbourg pour les Allemands, dont le fameux Rothstein, dirigeant de la banque et tête de turc des banquiers français car soupçonné d’exercer une influence trop forte au sein de l’appareil d’État tsariste). L’on sait également combien la rivalité s’est déployée dans les États danubiens35 et balkaniques déjà existants36 et surtout dans l’empire ottoman37, dans le commerce mais aussi, de façon symbolique, dans les chemins de fer, de 1889 (Chemins de fer d’Anatolie créée par la Deutsche Bank et la Dresdner Bank) à l’aventure du Bagdadbahn lancée en 1903 et poursuivie sur les chantiers allemands jusqu’en 1918.
Sur Londres même, la Deutsche Bank38 affrontait directement les succursales ou filiales de plusieurs banques françaises, en particulier pour obtenir des parts des tranches des émissions de titres organisées par les merchant banks – chaque établissement entretenant des réseaux relationnels propices à des partenariats ponctuels ou réguliers avec les chefs de file ; mais les banquiers allemands était aussi partie prenante du marché de compensation des lettres de change circulant à travers le monde et dénouées sur Londres, et in fine des opérations de change elles-mêmes sur devises ou métal précieux ; or le payement de l’indemnité de la défaite à l’Allemagne avait ’’pompé’’ une bonne partie des avoirs liquides internationaux accumulés par la France depuis des décennies – puisqu’une large quantité des opérations de règlement avaient été effectués par le biais du transfert via Londres de créances sous forme de lettres de change ; la place parisienne avait donc dû remonter la pente sur le marché interbancaire international pour refaire le terrain gagné par Berlin, Francfort ou Hambourg. Or, sur Londres, des banquiers allemands bénéficiaient d’un relatif avantage comparatif : si les Rothschild du Main et les Rothschild de la Seine pouvaient tous deux compter sur les Rothschild de la Tamise39, plusieurs maisons de banque germaniques bénéficiaient de liens privilégiés avec des merchant bankers venus jadis des contrées germaniques, notamment Schroders40, Kleinwort et Benson41, dans la bonne vieille tradition hanséatique... L’on comprend que, au coeur de la City également, l’affrontement ait dû être âpre42 – et que la puissance financière allemande se soit affirmée43.
Par ailleurs, la politique d’entente menée par les banques – que nous analyserons plus bas – suscite des réticences. D’une part, face au ’’patriotisme bancaire’’ qui consisterait à privilégier les prêts aux entreprises françaises en France même et les émissions de titres destinées à ces mêmes sociétés, se déploie la dénonciation systématique du « cosmopolitisme bancaire », en un thème bien connu, activé par des débats dans la presse et l’édition pendant la première décennie du xxe siècle. D’autre part, ces reproches auraient été attisés comme dans bien des secteurs par le nationalisme ambiant, le climat de Revanche, les pressions de l’opinion publique et surtout des groupes de pression unissant milieux d’affaires et milieux politiques pour freiner toute coopération franco-allemande : elle serait supposée jouer surtout en faveur des firmes allemandes dès lors qu’on admet comme axiome la supériorité des banques allemandes, qui ne manqueraient pas de faire tourner à leur profit toute entente bancaire. Les retombées de la poussée nationaliste s’expriment ainsi bien évidemment lors du durcissement des années 1910-1914, quand le courant ’’patriote’’ ou ’’ligne-bleue-des-Vosges’’ incite les milieux d’affaires à accentuer la guerre économique et bancaire et donc à rétrécir les voies de la collaboration transfrontières. C’est alors que des dirigeants de banque jugés « cosmopolites » (car suisses ou autrichiens) doivent se retirer ou amoindrir leur influence (par exemple Émile Ullmann44, l’un des dirigeants du Cnep) ou se retirer de certains conseils d’administration ; et que les pressions de la politique et de la diplomatie poincaristes (en 1912-1914) contraignent les banques à replier quelque peu leurs partenariats d’affaires courantes avec leurs consoeurs germaniques et austro-hongroises – tandis que des articles de presse accusent certaines maisons de banque de trop représenter les intérêts allemands sur la place parisienne, en chevaux de Troie d’un rival économique qui a osé prendre le contrôle de la modeste banque parisienne Allard en 1910 (par le biais de la Dresdner Bank), comme s’il fallait ériger des contre-feux à cette offensive supposée. Poidevin relève que le repli des flux vers l’Allemagne par le biais des établissements français prend corps en avril 1911 : « Bien que les taux soient très rémunérateurs, les banques parisiennes s’abstiennent de placer leurs capitaux à court terme sur le marché allemand : à partir d’août 1911, les placements français se font très rares en Allemagne ; nul doute que l’aggravation de la tension internationale ait été la raison principale d’une telle abstention. »45
B. La banque levier de la contre-offensive face au réveil allemand (dans l’entre-deux-guerres)
Ce n’est guère l’offensive éphémère de la Banque nationale de crédit dans la Rhénanie sous influence française qui marque l’histoire bancaire franco-allemande : à la demande des autorités, en effet, elle a monté en 1923 le Comptoir d’escompte des pays rhénans pour gérer la circulation des fonds suscitée par les armées d’occupation et éventuellement soutenir le projet « rattachiste » ; mais, quand la situation géopolitique s’apaise, elle ne parvient guère et ne souhaite pas en faire le levier d’une banque régionale germano-française, fonction déjà assurée par la Sogenal ; et elle vend cet actif à un investisseur allemand.
La guerre économique et bancaire s’exprime à l’échelle européenne et non par une percée en Allemagne même. Un cas d’étude spécifique apparaît d’abord à propos de la re-délimitation de certaines sphères d’influence : un enjeu discret concerne ainsi la Banque internationale du Luxembourg, créée dès le milieu du xixe siècle par les maisons de banque germaniques (dont Oppenheim) et qui est peu ou prou détournée de l’influence allemande en 1919 grâce au rôle actif joué désormais dans son refinancement et à son Conseil par la Banque de l’union parisienne et la Banque de Bruxelles : « Nous sommes ici uniquement dans le but de remplacer les éléments allemands que vous avec fait sort vous-même de votre Conseil »46, déclarent les deux représentants de la Bup...
Quand se conçoit l’enjeu de la guerre économique qui sous-tend une sorte de ’’paix armée’’ franco-allemande, l’on comprend l’enjeu que représente la création d’institutions semi-publiques par les autorités françaises, que ce soient le Crédit national et surtout la Banque nationale française pour le commerce extérieur, dans le cadre d’une stratégie véritablement ’’à l’allemande’’, car appuyée sur les foires en France, la participation aux foires à l’étranger, les conseillers commerciaux, la Bnfce et enfin relayée par « L’organisation du crédit pour l’expansion économique »47 : « Avant la guerre [...], en regard de l’ancienne et solide organisation des banques anglaises, du rapide développement des banques allemandes, la France ne possédait aucun organisme bancaire spécialisé dans les affaires de commerce extérieur. Nos grands établissements de crédit avaient bien à l’étranger quelques comptoirs ; mais, étant essentiellement des banques de dépôts, il leur était impossible d’immobiliser, sous forme d’avances à long terme largement consenties, leurs ressources principales. » Cela explique le rôle de la Bnfce comme levier de ces financements, relayée par les services de renseignements activés par l’assurance-crédit48 (1927-1928) et la création de la Banque française d’acceptations en 1929, tandis que se créent les premiers organismes de crédit à moyen terme49. Le monde des affaires et le monde politique espèrent alors édifier en quelques années une architecture de soutien du commerce extérieur qui reproduirait les circuits de financement allemands.
La notion de banque proche de l’industrie, soutenant les firmes par des prêts ou des capitaux longs, impliquée dans des prises de participation ou le montage de projets, bref, celui d’une banque d’affaires plus dynamique, est à nouveau vantée dans les années 1920 (comme dans les pensées saint-simoniennes des années 1820-1850), et la Banque industrielle de Chine en est un exemple symbolique pour court-circuiter une Banque de l’Indochine jugée trop molle, en particulier sur des marchés chinois où l’on estime que la force allemande serait gommée par la perte des concessions et des positions d’avant 1914. Dans le cadre d’une vaste guerre interbancaire50, l’offensive des banques d’affaires françaises en Europe centrale, orientale (avec la création de banques soeurs ou filiales, dans les ’’pays successeurs’’ issus de l’ex-empire autrichien – par exemple par la banque-relais de Paribas, la Banque des pays d’Europe centrale, l’ex-Länderbank)51 et balkanique52 (Grèce, Bulgarie, notamment) et en Turquie (avec la poussée du capital français dans la Banque impériale ottomane) est ainsi destinée à édifier des contre-feux à la contre-offensive allemande, une fois la crise d’après-guerre surmontée. Alors, une esquisse de ’’modèle allemand’’ est logiquement déployée par les milieux d’affaires français, en une mobilisation cohérente des banquiers, des industriels et des négociants-commissionnaires. C’est à un ’’marquage’’ systématique que se livrent les banques françaises et allemandes (mais aussi britanniques et, souvent belges et néerlandaises) au coeur du jeu des affaires en Europe centrale et orientale et en Asie.
Le match est parfois feutré ou discret quand les intérêts financiers et bancaires allemands se coulent dans l’anonymat des pays neutres ; de part et d’autre de la Première Guerre mondiale, l’on sait comment des investisseurs allemands (dans le cadre du fameux diptyque banque-industrie) sont passés par la Belgique53 ou la Suisse (et parfois par le Canada) pour conduire des offensives dans les domaine des industries électrotechniques afin de contourner les susceptibilités antiallemandes dans tel ou tel pays ; c’était de bonne guerre. Pourtant, des corps à corps se sont produits ponctuellement dans les années 1920, quand, en profitant de la dépréciation du franc (en 1922-1926), des investisseurs sous influence germanique et appuyés par des banques germano-néerlando-belges (Mendelssohn et Mannheimer, entre autres) auraient tenté d’acquérir des positions dans le capital de certaines entreprises françaises (Charbonnages de Liévin, d’où une contre-offensive de la Banque de l’union parisienne et de Wendel) , en particulier des banques ; des mouvements d’achat se seraient produits sur le Crédit lyonnais. Que ce soient des fantasmes ou que de telles initiatives aient été secrètement esquissées, les banquiers organisent la défense des sociétés menacées et font voter par leurs assemblées générales l’institution d’actions de fidélité, bénéficiant d’un double droit de vote en cas de détention durable et réservées à des actionnaires nominatifs choisis (un peu selon le statut adopté chez le Suisse Nestlé). La fermeture du ’’cercle de chariots’’ contre d’éventuels ou réels prédateurs exprime bien l’antigermanisme à fleur de peau qui prédomine à cette époque.
Il faut avouer que le ’’match interbancaire’’ est finalement perdu par les banques françaises puisque celles-ci doivent concéder la vente forcée ou même parfois l’abandon de nombre d’actifs détenus en Europe centrale et orientale une fois que l’emprise du conquérant nazi s’affirme dans ces contrées en 1937-1940, que ce soit en Tchécoslovaquie, en Roumanie54 ou, encore en 1941, en Yougoslavie (vente des mines de Bor par la banque Mirabaud). Le rapport de forces est alors devenu trop inégal, et, dans plusieurs cas, la Deutsche Bank récupère des actifs intéressants. C’est d’ailleurs parfois pour anticiper sur de tels prélèvements que, dans le cadre de la Collaboration et des mesures antisémites en 1941-1943, les autorités du régime de Vichy préfèrent accélérer la mise sous séquestre des actifs possédés par des familles israélites dans des banques (Rothschild, Lazard) plutôt que de les voir glisser entre les mains d’intérêts allemands.
C. La résurgence de la compétition bancaire franco-allemande dans les années 1950-1970
Une analyse des confrontations entre banques françaises et allemandes manque encore pour les années 1950-1970. Il est vrai que les nécessités de la reconstruction et de la modernisation imposent aux deux pays la mobilisation de leurs ressources au profit de leur marché intérieur ; et qu’une sorte de gentlemen’s agreement implicite – dû aux spécificités réglementaires et aux coutumes de chaque pays – incite les banquiers européens à éviter de venir prospecter en direct les marchés voisins, sauf sur des niches spécifiques ; et l’on voit mal, dans l’immédiat après-guerre, des enseignes allemandes venir prospecter des entreprises en France même. L’affrontement se déploie par conséquent à l’international ; mais le ’’modèle allemand’’ a désormais été copié peu ou prou par la France, où le système bancaire s’est diversifié et structuré avec notamment plusieurs établissements tournés vers les crédits à moyen et long termes55, la poussée de banques d’affaires puissantes (Paribas56, Banque de l’union parisienne57) et conquérantes (Banque de l’Indochine58, Banque de Suez et de l’union des mines59, Banque de l’union européenne, etc.), et la mobilisation d’institutions parapubliques orientées vers le soutien du commerce extérieur (Banque française pour le commerce extérieur, Coface pour l’assurance crédit à l’exportation) ; cette architecture de la place parisienne explique son dynamisme à l’international60.
Il faudrait éplucher l’ensemble des dossiers des opérations de crédit pour dresser la liste des affrontements des banques françaises et allemandes sur ces marchés internationaux. Il est clair toutefois que le diptyque banque-industrie fonctionne à pleine vapeur à propos des ’’grands projets’’ ou des ’’financements structurés’’ en devises (notamment en eurodollars) quand les firmes se battent pour vendre des biens d’équipement d’envergure et des usines clés en mains aux pays émergents, en développement puis aussi aux pays communistes : les banques se retrouvent aux côtés de leur(s) partenaire(s) nationaux pour déployer leur savoir-faire en crédits exports puis aussi en ’’crédits acheteurs’’, et des pools de prêteurs mobilisent souvent la communauté bancaire nationale pour en partager le risque. Mais il faudrait scruter des cas d’étude industriels pour pouvoir apprécier l’intensité de la confrontation franco-allemande (au même titre que les autres confrontations binationales, d’ailleurs) ; le seul cas que nous avons nous-même scruté, celui d’affaires franco-soviétiques61, indique la mêlée des banques de tous pays, et donc la combativité des maisons françaises et allemandes : une concurrence discrète s’exerce incontestablement, pour les grands crédits ou pour les flux de capitaux durables.
1   2   3   4   5

similaire:

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconLes relations patronales franco-allemandes dans l’empire au cours...
«La sous-série vi-6, relations commerciales bilatérales» à laquelle renvoyait le commentaire écrit de M. Cottarel et plusieurs autres...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconB., “Apprendre l’un de l’autre : l’École de Guerre Navale et la coopération...
...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconLes relations franco-américaines à l’épreuve du Vietnam entre 1954...
«passage de relais», qui implique à parts égales, dans une action simultanée, celui qui donne le relais (la France) et celui qui...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconL’émergence de la coopération industrielle, bancaire et commerciale...
«Georges Pompidou accorde en effet au facteur économique une place clef qui le conduit tout au long de son mandat à encourager le...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconI justification et résultats de la coopération monétaire franco-africaine a justification
«La coopération monétaire doit permettre aux pays d’outre-mer2 d’avancer sur la voie du développement plus vite qu’ils ne pourraient...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconAvant-propos. Boisguilbert : un précurseur oublié 1
«Dans le cadre des relations d’échange, les rapaces que sont les hommes sont obligés de se conduire de façon raisonnable». Alors...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconLa coopération transfrontalière à l’échelle de la frontière franco- basque

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconUn fait social au cœur des relations franco-roumaines dans les années 1980

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconL e statut du travailleur frontalier dans le cadre des relations...

Les relations bancaires franco-allemandes (1900-1970) : admiration, guerre économique et coopération de voisinage iconSéance du 7 mai 2015 au Sénat
«association politique et une intégration économique entre l’Union européenne et l’Ukraine». IL constituera un puissant levier de...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com