Territoires, industries, innovations et reseaux





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B – Territoires et Innovations



Qui sont les acteurs qui modèlent l’organisation et les dynamiques territoriales ? Quelles stratégies développent-ils ? A quels « réseaux » sont-ils liés ? De quelles manières les pouvoirs publics peuvent-ils s’appuyer sur eux pour promouvoir des politiques locales de développement ? Quels sont les indicateurs à mobiliser pour évaluer et prescrire les actions de développement mises en œuvre ? Ces questions nourrissent notre programme de recherche et nous amènent à formuler des scénarios opérationnels.
Notre grille de lecture combine plusieurs unités d’analyse parmi lesquelles : les parties prenantes de la dynamique territoriale, et les territoires eux-mêmes, conçus comme des entités se redéfinissant perpétuellement dans le temps et dans l’espace. L’idée est d’étudier les trajectoires socioéconomiques du développement territorial en identifiant les leviers à disposition des acteurs locaux pour orienter celles-ci vers les outputs qu’ils souhaitent, mais en gardant à l’esprit d’une part qu’elles restent fortement inscrites dans l’histoire locale, d’autre part que les marges de manœuvre sont en partie limitées par le cadre macro-institutionnel. Il reste cependant selon nous suffisamment de jeu pour essayer de concevoir une action publique infléchissant ces dynamiques. Nous tentons de cerner la capacité des parties prenantes à créer localement des avantages spécifiques favorisant une dynamique territoriale pérenne et une bonne insertion dans la division internationale du travail, ainsi que les modalités d’ancrage et de mobilité des facteurs de production s’entremêlant à des échelles diverses : locales, régionales, nationales ou supranationales.
Les travaux sur le thème « territoires et innovation » se structurent autour de deux axes :

  • Stratégies d’acteurs et production des territoires.

  • Apprentissages, connaissances, compétences, ancrages.



Axe 1 : Stratégies d’acteurs et production des territoires



Avec la globalisation financière, la mobilité du capital s’est considérablement accélérée (p.ex. COLLETIS et PAULRE, 2008). La fragmentation des processus de production et leur éclatement géographique en unités spécialisées ont favorisé le développement de nombreux réseaux internationaux de production, qu’ils soient intégrés ou externalisés (p.ex. COLLETIS et DIEUAIDE, 2008). Cette dynamique, multiforme, dessine les contours d’une organisation spatiale des activités dont la distribution sur les territoires interroge la cohérence et les dynamiques locales de développement. En retour, les territoires constituent des ensembles locaux d’activités productives dont la compétitivité ne dépend plus exclusivement du coût et/ou de la spécialisation des ressources disponibles (MOUHOUD, 2003, MOATI et MOUHOUD, 2005). La qualité des infrastructures, mais également le degré de proximité géographique, organisationnelle et institutionnelle des différents agents parties prenantes, déterminent dans une large mesure la capacité locale d’un territoire à s’ajuster aux changements économiques globaux. Au carrefour de ces deux dimensions – globale et locale – du développement, le territoire est le siège de dynamiques que nous proposons d’expliciter (GREFFE et MAUREL 2009, IAURIF 2008, RALLET et TORRE 1998).
Cette entrée engendre d’autres questions : quelle est la capacité des acteurs à négocier de manière constructive pour structurer l’espace local de manière durablement productive ? Quelles formes de partenariats sont et peuvent être envisagées pour atteindre ce but ? Comment s’assurer de relations équilibrées lorsque les stratégies, tailles et secteurs d’activités sont fortement hétérogènes (acteurs économiques et institutionnels, GE et PME, etc.) ? Prendre en compte la gouvernance du développement local réclame d’intégrer dans la réflexion les nombreuses contraintes institutionnelles qui modèlent le comportement des acteurs. Il s’agit alors selon nous de définir un ensemble de « possibilités institutionnelles » spécifiques à un territoire et une capacité de ce territoire et de ses acteurs à se mouvoir dans cet ensemble. L'accent est ainsi mis sur les processus endogènes d'évolution permanente des territoires et, plus précisément, sur le rôle du politique dans l'orientation de ces évolutions ; loin en effet de concevoir les dimensions économiques, technologiques et macro-institutionnelles comme des contraintes objectives auxquelles le local (social et politique) ne peut que s’adapter, nous envisageons la possibilité, par l’innovation de gouvernance, d'infléchir durablement les trajectoires économiques et sociales locales (GUESNIER 2009).
Depuis la fin du travail de thèse en 2000, nous avons régulièrement remis sur le métier le travail engagé pour aider à la prise de décisions politiques au niveau des collectivités territoriales ou à un niveau national, dans un contexte d’évaluation ex-post ou ex-ante.
En effet, en 1999 [1, 10], nous avions proposé de procéder à un calcul de « Rente Informationnelle Collective » pour aider le Conseil Général de la Manche à prendre une décision de réalisation d’une infrastructure de télécommunications à haut débit et de construction d’une offre de services de télécommunications, impliquant plusieurs niveaux de collectivités territoriales et plusieurs natures de politiques publiques interdépendantes (cf. supra). Le principe général était celui d’une analyse coûts-bénéfices incluant des coûts d’opportunités afin de pallier l’impossibilité de « deviner » par avance les bénéfices d’une telle politique, permettant ainsi d’évaluer le signe de la rente : positif ou négatif.
En 2008, pour l’ARCEP [14] et en 2009 pour la CDC [15] toujours dans le champ de l’économie numérique, nous avons à nouveau utilisé notre méthode respectivement en évaluation ex-post et ex-ante. Mais nous sommes alors restés sur un sentiment de frustration lié à la catégorisation des effets d’une politique, à la difficulté d’embrasser les interdépendances et à l’incapacité des économistes à accompagner les décideurs politiques en situation d’incertitude radicale comme l’a rappelé à tous ceux qui l’aurait occulté, l’accident majeur de Fukushima, illustrant parfaitement l’incertitude (radicale) à laquelle tout décideur et tout territoire est confronté dès qu’il s’agit de prendre une décision politique.
C’est pourquoi, nous conduisons actuellement un travail avec Satya PROAG [32], doctorant à l’UEA, afin de proposer les fondements théorique d’une méthodologie CoBAYe (Cost-Benefit Analysis with interdependancY and incErtainty) proposant un véritable changement de paradigme en matière d’évaluation des politiques publiques.
En effet, il s’agit de tenter d’endogénéiser la durée sur laquelle pratiquer, à partir d’une analyse coûts – bénéfices, une évaluation socio-économique d’une politique publique caractérisée par des interdépendances avec d’autres politiques publiques et par une incertitude (radicale) liée notamment au caractère « humain » du décideur et à toute tentative d’évaluation ex-ante. Dans ce cadre, il nous semble pertinent de considérer qu’en fonction de la nature de la politique à évaluer, du territoire concerné et de la psychologie du décideur public, cette durée doit varier pour être limitée à un niveau d’imprédictibilité « acceptable » pour le territoire et le décideur.
Concrètement, l’analyse coûts-bénéfices est un outil classique d’aide à la décision publique pour les décideurs. Toutefois, ils doivent souvent prendre en compte l’interdépendance d’une variété importante de politiques publiques et de stratégies privées et prendre des décisions dans un contexte d’incertitude radicale, et parfois – par chance – d’incertitude probabiliste. Nous proposons, de supplémenter la CBA classique (par ex. WEIMER D.L., (2008), pour une définition) prenant en compte l’interdépendance des politiques publiques et des stratégies privées ainsi que l’incertitude radicale.
Nous travaillons sur l’élaboration d’une nouvelle typologie pour conduire des CBA, qui prend en compte l’interdépendance des politiques publiques et des stratégies privées, mais aussi le registre d’incertitude auquel sont confrontés les décideurs. Cette nouvelle forme de CBA sera notamment axée sur la mise en place d’un nouveau concept, appelé « opportunity benefits ». Elle aboutira à la mise en place du modèle CoBAYe : outil d’aide à la décision pour évaluer une politique publique dans un contexte d’incertitude et d’interdépendance des politiques publiques et des stratégies privées.
Ainsi par exemple, afin de décider quelle est la meilleure politique publique pour améliorer la qualité de l’air parisien, la ville de Paris souhaite bénéficier d’un outil d’aide à la décision, qui pourrait identifier, et prendre en compte, non seulement les coûts, les coûts d’opportunité et les bénéfices de la politique d’amélioration de la qualité de l’air, mais aussi ses effets éventuels sur d’autres politiques ainsi que les opportunités qu’elle pourrait offrir aux acteurs concernés par la ville.
En effet, dans la perspective de décision publique, que ce soit pour des études ex-ante ou ex-post, la manière la plus répandue de réaliser une analyse coûts-bénéfices consiste toujours en deux étapes : identifier d’abord, puis attribuer une valeur monétaire aux coûts et bénéfices directs et indirects liés à la politique qu’on souhaite mettre en place. Ces analyses ne tiennent compte que très partiellement des coûts d'opportunité en n’envisageant qu’une seule alternative et une seule catégorie de bénéficiaires.
Au sein des analyses coûts-bénéfices, les coûts d’opportunité ainsi que les innovations sont comptabilisés parmi les coûts et les bénéfices indirects (MEUNIER, 2009). Pourtant un autre choix est possible. En effet, dans le cadre des analyses input-output conduites à un niveau méso-économique (par exemple Atkinson, (2007), que nous avions mobilisé en 2009 dans le cadre d’une étude conduite pour la CDC ; [15]), pour évaluer les effets d’une politique publique et, à la différence des effets indirects qui sont obtenus sans action supplémentaire (ni de la part des pouvoirs publics, ni de la part des autres agents économiques), les effets induits nécessitent une décision volontaire, d’abandon (ou de renoncement) d’une autre politique publique ou stratégie d’agent économique (entreprise, ménage…) ou d’adoption d’une autre politique ou stratégie.
Une manière innovante de réaliser des analyses coûts-bénéfices en tant qu’outil d’aide à la décision pourrait donc non seulement consister en l’introduction de coûts d’opportunité, mais également des « opportunity benefits ». Par exemple, la politique d'amélioration de la qualité de l'air, que nous cherchons à évaluer dans le cadre du travail de thèse de Satya PROAG, peut engendrer la mise en place de différents types de politiques publiques et de stratégies privées qui leur sont étroitement liées. Ce sont ces différents effets qui sont donc appelés « effets induits » de la politique originale à évaluer. Par ailleurs, il peut aussi y avoir des effets liés aux synergies entre des politiques interdépendantes, déjà existantes ou mises en place en même temps, et à des échelons territoriaux différents. Le terme des « opportunity benefits » désigne donc l'ensemble des bénéfices pouvant découler de ces effets, et un des objectifs de cet article et d'en proposer une typologie, afin de pouvoir supplémenter la méthode d'analyse coûts-bénéfices actuelle.
Ce travail vise donc à proposer et valider sur plusieurs politiques, décideurs et territoires, un changement de paradigme et une méthode originale pour conduire des analyses coûts-bénéfices, en situation d’interdépendance et d’incertitude (radicale), dans une perspective d’aide à la décision, grâce :

  • A la création d'une nouvelle typologie, basée sur l’identification et la valorisation monétaire d’effets directs, indirects et induits de n’importe quelle politique publique

  • A l’endogénéisation de la durée sur laquelle porte l’évaluation ex-ante, en fonction des caractéristiques du territoire, des politiques interdépendantes et des décideurs.


Ce travail constitue un des axes de développement des travaux de l’UEA que nous souhaitons continuer de mener en étendant les bénéficiaires de notre approche, à de multiples territoires, décideurs et secteurs afin d’en évaluer la pertinence et d’en améliorer la robustesse. Cette perspective de recherche est d’autant plus motivante qu’elle correspond à une attente sociétale et désormais une obligation légale puisqu’il n’est désormais plus possible de lancer une politique publique sans son dispositif d’évaluation, qui le plus souvent se révèle assez décevant par manque de méthodologie adaptée, parce que souvent mal transposées par des bureaux de conseil rompus à l’évaluation financière et non à l’évaluation socio-économique.
D’autre part, ces travaux en développement portant de manière dominante sur les questions de gouvernance des territoires sont complétés par des travaux portant sur la perception des territoires y compris en termes de proximité et la représentation des effets des politiques publiques sur ces derniers en vue d’en faciliter l’analyse.
En effet, dès le travail de thèse [1], nous commençons à avancer l’idée que les proximités, informationnelles et cognitives pouvant s’affranchir de la distance géographique, sont peut-être de nature à modifier la géographie économique ou au moins sa perception par élus et les citoyens, les producteurs et les consommateurs « vivant » les territoires, et ceci avec d’autant plus de prégnance que les performances technico-économiques des réseaux de communications électroniques évoluent fortement, au risque parfois de créer des « fractures territoriales numériques » [24, 25] que nous cherchons d’ailleurs à réduire entre 2000 et 2003 en dirigeant le programme « télécommunications haut débit » du Département de la Manche.

Aussi entre 2010 et 2013 avons-nous cherché avec Waldemar KARPA [2, 19] à savoir si le développement des communications électroniques depuis le milieu des années 90 introduisait des anisotropies au sein des espaces et particulièrement en France au point d’induire une véritable « géographie informationnelle ». Nos objectifs de recherche étaient alors de :

- proposer une méthode et des outils génériques permettant de répondre à cette question

- répondre à cette question pour la France afin de tester la pertinence de ces outils sur un territoire pour lequel nous disposions d’informations qualitatives suffisantes pour apprécier le caractère illustratif, explicatif voire prédictif de la méthode proposée, et la pertinence des causalités envisagées ;

- envisager la transposition d’une telle méthode pour étudier plus généralement l’impact des investissements en infrastructures sur la géographie économique notamment parce que la multi-modalité ne s’envisage plus uniquement, de notre point de vue, au sein d’une seule nature de réseaux techniques mais aussi entre des réseaux de nature différente comme par exemple les réseaux de transports de personnes et les réseaux de communications électroniques qui sont partiellement complémentaires et partiellement substituables.
Nous avons réussi, grâce à une méthodologie permettant d’affecter des caractéristiques en matière de télécommunications aux nœuds d’un réseau territorialisé ou aux surfaces irriguées par ce même réseau, à repérer des anisotropies à partir du cas de la France, les caractériser et enfin à les visualiser grâce à des représentations cartographiques adaptées. En l’occurrence il s’agit d’anamorphoses de cartes (ou transformations cartographiques de position) qui peuvent être « thématiques » (ou scalaires) ou « différentielles » (« vectorielles »).
Aussi nous disposons désormais concernant les anisotropies « Centre – périphérie » i.e. inter-territoires (de type TGV, voire par exemple L’HOSTIS, 2000, 2003) grâce aux anamorphoses scalaire uni ou multipolaire d’un outil de visualisation de la qualité du réseau de transport (en amont de la boucle locale) en matière de communications électroniques. Nous disposons aussi concernant les anisotropies au sein des territoires i.e. intra-territoires grâce à une anamorphose vectorielle, d’un outil de visualisation de la qualité du réseau de distribution en matière de communications électroniques i.e. de la boucle locale.
Plus généralement, nous avons démontré que si différents facteurs influencent la « géographie informationnelle », en termes d’économie industrielle, ces anisotropies ne sont pas influencées uniquement par les conditions de base de l’industrie du haut débit, en particuliers les caractéristiques juridiques, techniques et économiques des infrastructures destinées à supporter des réseaux de télécommunications aussi bien dans leurs parties dédiées au transport que dans celles dédiées à la distribution (boucle locale). Plus précisément, le rôle qu’a joué la réglementation du secteur des communications électroniques, notamment en matière de dégroupage de la boucle locale (loi de déréglementation des télécommunications et de privatisation de France Telecom (1996) et transposition en droit français des directives européennes en matière de communications électroniques (2002)), ainsi que l’intervention des collectivités territoriales en matière de construction d’infrastructures de télécommunications et de fournitures de services de télécommunications au public (« Réseaux d’Initiatives Publique » en vertu des dispositions des articles du « Code Général des Collectivités Territoriales » L1511-6 de 1995 et L1425-1 de 2004) est perçu visuellement grâce à notre méthodologie parce que les anisotropies ne sont à l’évidence pas le seul fruit des dynamiques technico-économiques du marché des communications électroniques.
En effet, dans le cas de la France, si les caractéristiques du marché des communications électroniques suffisaient à expliquer les anisotropies informationnelles constatées alors une carte anamorphosée (« départements » - surfaces) avec des variables dépendant de l’accessibilité aux réseaux haut débit (qualité et accessibilité) aurait la même allure qu’ une carte anamorphosée scalaire (« départements » – surfaces) avec des variables dépendant des PIB « départementaux » et de leurs croissances, puisque les opérateurs du marché des communications électroniques investissent là où le marché potentiel est le plus prometteur i.e. là où le PIB est le plus élevé et présente les plus fort taux de croissance. Or, finalement ce sont les départements français qui ont bénéficié d’investissements publics dans le cadre des RIP qui sont représentés avec les plus grandes surfaces alors que celles-ci ne sont dans notre méthodologies proportionnelles qu’à des caractéristiques attestant de la qualité du réseau de télécommunications et non le potentiel économique de ceux-ci du point de vue des opérateurs (Cf. figure 10 ci-dessous extraite de [2]).


Enfin, à l’avenir il nous parait nécessaire de croiser cette double approche portant d’une part sur l’aide à la décision et la gouvernance territoriale [32] et d’autre part sur la représentation cartographique des effets des politiques décidées afin de les évaluer et finalement d’en améliorer la gouvernance [2, 19] avec les travaux engagés avec Jonathan BAINEE sur le thème des « marchés augmentés » [33]. En effet, les « marchés augmentés », fruits du décloisement stratégique des industries de réseau, sont le « théâtre » d’interdépendances multi-réseaux, influencées par les politiques publiques et les stratégies des firmes en matière de transport, de télécommunications et d’énergie notamment.


Axe 2 : Apprentissages, connaissances, compétences, ancrages



L’innovation n’est pas déconnectée du territoire et de ses acteurs, privés et publics. Elle est en partie le fruit de combinaisons locales de compétences et de connaissances. Le comportement innovateur perdure grâce aux apprentissages engendré par les interactions répétées et les réseaux qui se tissent entre les acteurs du territoire et entre ceux-ci et des acteurs extérieurs qui apportent les ressources, les connaissances ou les compétences complémentaires qui font défaut localement. De ce point de vue, l’articulation entre territoire et innovations peut s’appréhender d’au moins trois manières différentes :

  • Bien que les connaissances soient produites en différents lieux du monde, elles peuvent être appropriées et combinées de manière originale par les acteurs locaux, contextualisées en quelque sorte, pour donner lieu à des innovations susceptibles de marquer en profondeur la structure territoriale en favorisant le développement local (COLLETIS G., PECQUEUR B., [1995]).

  • Lorsque la connaissance est elle-même issue du territoire, elle peut être à la source de stratégies de valorisation socioéconomique consistant à créer des « avantages absolus » (MOATI et MOUHOUD, 2005) : le territoire renferme ainsi des ressources qu’il devient le seul à détenir, apparaissant ainsi comme un interlocuteur privilégié et obligé de ses partenaires. Cette logique se réfère traditionnellement à l’exploitation d’un patrimoine architectural, environnemental et culturel local. Elle va cependant bien au-delà, comprenant l’économie, les institutions et la société civile en général, bien que dans ces champs les possibilités de valorisation patrimoniale restent encore peu exploitées (THEPAUT, 2002).

  • Lorsque l’activité d’innovation est marquée institutionnellement (organisée via des politiques publiques locales, ou bien organisée « par le haut ») se pose la question des outils à mettre en place pour évaluer et consolider les processus et les outputs de ces politiques. Cependant, on ne peut planifier les résultats de l’activité d’innovation, de même qu’il est difficile de prescrire les « bonnes » manières d’innover. Parce que l’activité d’innovation, par nature, produit des ruptures, elle nécessite une capacité des acteurs locaux à actualiser leurs bases de connaissances et de compétences et à adapter leurs stratégies en essayant d’anticiper ces changements. Elle nécessite également la mise en œuvre d’outils capables de déterminer la viabilité socioéconomique des trajectoires de développement explorées localement (LUNDVALL (1985), MATTEACCIOLI A., TABARIES M. (2007)).


La manière dont l’activité d’innovation s’articule concrètement aux territoires a connu depuis quelques décennies de profonds bouleversements, et ces bouleversements se poursuivent de nos jours sans que l’on puisse encore envisager avec certitude leur terme. Certains lient cette phase de mutations au développement des technologies de l’information et de la communication, technologies jouant un rôle moteur dans le passage à la production de masse des connaissances. Elargissant la sphère de la production et des échanges immatériels et intensifiant les interactions en réseau, cette interprétation envisage a priori une déconnexion croissante entre innovation et territoire. Un certain nombre de facteurs, cependant, viennent limiter la portée de cette tendance et expliquer les recompositions structurelles territoriales auxquelles on assiste aujourd’hui du côté des activités d’innovation. Ces facteurs ont trait essentiellement aux comportements des agents qui s’adaptent à ces nouvelles conditions de la production et de l’échange, nouvelles conditions qui se traduisent par l’apparition de formes historiquement inédites de coopérations sociales localisées.
D’autres approches appréhendent ces mutations comme le résultat des transformations sociales qui ont marqué la « crise du fordisme » il y a de cela quelques décennies (p.ex. VERCELLONE, 2003). Elles cherchent à cerner l’historicité des phénomènes « connaissance » et « innovation » tout en identifiant les dimensions multiples et contradictoires dans lesquelles se manifestent leurs dynamiques. Elles conduisent à périodiser sur le temps long la dynamique des espaces économiques en identifiant les différents régimes de production, circulation, usage et appropriation de la connaissance. C’est dans l’identification de ces régimes historiques que le territoire apparaît et qu’il joue un rôle spécifique en fonction de la nature des connaissances produites (p.ex. LEBERT et VERCELLONE, 2004).
Que l’on aborde la relation innovation / territoire sous l’angle de la « révolution informationnelle » ou de l’émergence d’une « économie fondée sur la connaissance », elle l’est de toute manière dans un cadre d’analyse qui privilégie l’existence d’une historicité dans la dynamique des espaces économiques et institutionnels, que ces espaces soient considérés localement ou globalement.
Ainsi, les territoires constituent au fil du temps une masse critique en termes cognitifs, humains et capitalistiques leur permettant d’ancrer leur développement en constituant des actifs spécifiques grâce à des processus d’apprentissage combinant différentes natures de réseaux (sociaux, économiques, scientifiques etc.), de connaissances (tacites ou codifiées) et différentes formes d’apprentissages.
Dès la fin du travail de thèse [1], nous en avions l’intuition et avions cherché à caractériser ce qui nous semble être un nouveau type de SPL et d’apprentissage, émergeant avec les potentialités liées aux NTIC : « l’espace serviciel » et le « learning by commuting » [7].
Ainsi, les SPL caractérisent un système dans lequel les acteurs sont fortement ancrés et développent de nombreuses relations de coopérations (CARLUER, 2006), prennent des formes variées, depuis le « District Industriel » (MARSHALL, 1920 ; TINACCI-MOSELLO, DINI, 1989), au « Milieu Innovateur » (AYDALOT, 1986 ; GREMI, 1986 ; MAILLAT, 1995), en passant par le « District Technologique », la « Technopole » (CALLON, 1985) ou encore, « l’Espace Serviciel » [7], dont les « firmes réseaux » et les centres d’enseignement supérieur et de recherche sont des acteurs majeurs. Le concept de « Cluster » est quant à lui profondément polysémique y compris au sein de la littérature de PORTER (DESROCHERS, SAUTET, 2004) qui s’éloigne régulièrement de sa définition de 1998 (« la concentration géographique d’entreprises interdépendantes : fournisseurs de biens et de services dans des branches industrielles proches ; les firmes livrant le produit final coopèrent avec les universités, et leurs concurrentes »).
D’autre part, nous adoptons depuis une douzaine d’année [5, 7] une démarche ancienne et continue, y compris par le biais de comparaisons internationales [11], d’analyse des liens entre l’ancrage territorial des SPL, les dynamiques de formation, d’innovation et d’apprentissage (« Learning by doing, using, interacting, networking » notamment ARROW, 1962 ; ROSENBERG, 1982 ; LUNDVALL, 1985 ; LAZEGA, 1994), la nature (codifiée ou tacite) des connaissances en jeu et le mode de transmission de celles-ci (THEPAUT, 2002).
Ces raisonnements mobilisant une double clé de lecture en termes de dynamique d’apprentissage et de nature et mode de transmission des connaissances s’inscrivent dans une lignée déjà ancienne (KIRAT, (1993), LUNG et MAIR (1993), RALLET (1995)). Leur opérabilité s’est notamment cristallisée dans l’émergence du concept de « Learning by commuting », suggéré dans l’un de nos travaux antérieurs (2000) pour décrire une forme d’apprentissage qui est apparue selon nous au sein d’un Système Productif Local embryonnaire et spécifique au Département de la Manche en France parce qu’il ne nous semblait pas relever clairement d’un des archétypes de SPL pré-existants et pour lequel nous avions également proposé un concept original : « l’espace serviciel ». Le « Learning by commuting » a été défini comme un « apprentissage par la connexion réticulaire multi-modale qui permet à l’agent d’être là et dans plusieurs « ailleurs » » [1]. Ce type d’apprentissage a été proposé pour décrire une potentialité qui s’est concrétisée au début des années 2000 à un seuil significatif avec le développement d’expérimentations et d’usages liés au développement des TIC, y compris en matière de formation, au sein de quelques territoires ruraux dont la Manche. Les TIC ont alors permis de faire émerger de nouvelles combinaisons de situations pédagogiques, « traditionnelles » d’une part, impliquant la présence physique dans un même lieu d’apprenants et d’enseignants, et « nouvelles » d’autre part, à l’instar de situations de télé-enseignement recourant aux TIC synchrones et asynchrones. Cette terminologie plonge ses racines dans la technologie et embrasse les champs sociologiques et économiques. En termes techniques, le concept de commutation emprunte au domaine des télécommunications. Trivialement, la commutation consiste à mettre en relation téléphonique deux correspondants au sein d’un réseau de télécommunication. En termes sociologiques et économiques (analyse des réseaux sociaux - WASSERMANN et alii, 2007 et nouvelle sociologie économique - GRANOVETTER, 1973), pour « exploiter » cette communication bilatérale, encore faut-il auparavant « explorer » le réseau. En matière téléphonique, l’abonné peut consulter de multiples annuaires pour entrer en relation avec un autre abonné. En matière de « Cluster » ou de SPL, il est évident que les divers acteurs de l’innovation, appartenant à de multiples réseaux sociaux, peuvent utiliser leurs propres carnets d’adresses, ainsi que ceux de leurs partenaires de même nature ou non. Ils peuvent également utiliser ceux mis en place par les pouvoirs publics, ou tous les signaux parfois « faibles » émis par les membres du SPL ou simplement en relation avec celui-ci comme l’attestent nos travaux récents de comparaison internationale de quelques territoires emblématiques en Europe, en Asie ou en Amérique dotés d’universités « technologiques » de « classes mondiales » [11,5]. Une fois l’exploration effective, ces acteurs décident d’exploiter certaines relations en combinant, de manière complémentaire, plusieurs modalités d’échanges médiatisées ou non par des technologies et des infrastructures. Cette pratique en deux temps permet d’apprendre et d’innover au sein de communautés sociales élargies et hétérogènes à partir d’une première communauté restreinte et homogène.
Ces propriétés de l’apprentissage permis par l’exploration-exploitation des multiples réseaux présents au sein des SPL sont spécifiques du « Learning by commuting ». L’exploration y est multimodale et l’exploitation temporaire. Les modalités de l’exploration-exploitation dépendent, en outre, de la nature des connaissances que les acteurs cherchent à échanger. En reprenant GRANOVETTER (1973) pour comprendre les dynamiques territoriales d’innovation au sein des SPL de toute nature, il semble bien que les « liens faibles » sont explorés grâce à « l’encastrement social et structural » des acteurs présents au sein des SPL, avec plus ou moins de moyens et de succès et à une échelle territoriale allant du local à l’international. En effet, un Système Productif Local, un Cluster, un « Pôle de Compétitivité », ou toute autre forme territorialisée de production-consommation, constitue une plateforme où peuvent potentiellement se construire des relations entre des acteurs aux caractéristiques diverses (taille, production, objectif, moyens, structure de propriété, nature institutionnelle, etc.) et, par conséquent, où l’exploration-exploitation peut être mise en œuvre de façon plus ou moins spontanée, systématique et intense [34]. Aussi, bien que les « connaissances tacites », spécifiques aux agents et aux organisations sont difficilement transmissibles (THEPAUT, 2002), les TIC ont facilité leur transfert [10] comme nous l’avions pressenti dans la Manche [1,7], de sorte que la proximité physique n’est aujourd’hui plus nécessaire en permanence. Une proximité médiatisée par les TIC peut parfois permettre l’interaction et l’expérience nécessaires au transfert de connaissances tacites caractéristiques des processus d’innovation technologiques. C’est alors à travers le prisme d’un dosage subtil et spécifique de « proximités géographiques » et de « proximités organisées » (PECQUEUR, ZIMMERMANN, 2004 ; RALLET, TORRE, 1995 ; 2005) ou « médiatisées » que le « Learning by commuting » se met en place pour innover au sein des SPL.
Ensuite, l’étude internationale que nous avons dirigée [11] nous a permis de constater que les dynamiques d’apprentissage par « la commutation » (« Learning by commuting ») font désormais partie, au sein de Clusters revendiquant la capacité à former à l’innovation, des situations pédagogiques mises en œuvre. Elles se développent à partir d’un noyau de connaissances et de compétences maîtrisées localement (par ex. COLLETIS G., PECQUEUR B., [1995]) pour explorer puis exploiter les réseaux multi-échelles et multi-niveaux se superposant sur des territoires plus vastes afin de produire de nouvelles connaissances codifiées et tacites, au profit des acteurs locaux du Cluster, notamment des industriels qui ne s’engagent dans cette stratégie d’exploration-exploitation que parce qu’ils ont l’espoir d’innover, ce qui signifie in fine de mettre sur le marché des produits ou des services qui satisferont une demande. Le Cluster, longtemps appréhendé et mis en œuvre – notamment en France – comme un ensemble générique, se nourrit en fait des spécificités des territoires, qu’il contribue par-là à remodeler suivant des modalités également spécifiées par les territoires. La territorialisation des formations à l’innovation se conçoit ainsi comme un processus qui mature et qui suit une progression logique et graduelle capitalisant à la fois sur les singularités de chacune des composantes du Cluster, pouvoirs publics et formations (transformation ou continuité de l’action de l’Etat en termes de politique industrielle et de politique de recherche, y compris technologique), entreprises et recherche privée (polarisation sur la science ou la technologie), et de surcroît, sur des spécificités qui tiennent aux interactions et aux synergies entre ces trois composantes. C’est d’ailleurs dans la mesure où ces relations font système sur la base d’un « stock d’actifs relationnels » (STORPER, 1996) partagé que la dynamique de territorialisation des formations à l’innovation s’inscrit dans une mouvance plus large, susceptible de modifier la nature du Système Productif Local (SPL) notamment par le biais des dynamiques d’apprentissage à l’œuvre, y compris du « Learning by commuting ». Dans une perspective systémique, le SPL ou le Cluster est ainsi à la fois un lieu concret d’actions interdépendantes, un champ d’actions stratégiques et un lieu où s’organisent des relations de coopération-concurrence entre les entreprises, ainsi qu’un lieu où s’offrent et sont saisies des opportunités, y compris lointaines du point de vue géographique. Dans les cas étudiés dans la cadre du benchmark international lancé par le PIMREP [11], le processus territorialisation des formations s’est articulé à des mutations structurelles et dans le cas du bassin munichois [5] par exemple, vers une complexification, un enrichissement et une diversification du territoire, fruit de l’exploration-exploitation réticulaire.
Ainsi, les travaux récents sur les « clusters », remis au goût du jour en matière de recherche économique territoriale grâce à la politique française des « pôles de compétitivité » lancés en 2004 par le gouvernement français nous ont conduit premièrement à réinterroger la théorie économique traitant des systèmes productifs locaux ainsi que la littérature « officielle » émanant des pouvoirs publics locaux, nationaux en France et à l’étranger et des ensembles supranationaux portant sur les politiques de « clusters ». Ensuite, l’analyse de quelques cas de « pôles de compétitivité » labellisés par le gouvernement français nous a conduit à explorer les données disponibles et à chercher quels étaient les outils et concepts mobilisables afin de dépasser les simples études de cas descriptives telles qu’elles ont été le plus souvent pratiquées, notamment par des cabinets de conseils mandatés par les pouvoirs publics afin d’évaluer ces « pôles de compétitivité » et la politique nationale (cf. séminaire Economix à l’Université de Paris Nanterre en novembre 2008). La théorie des graphes [34] a notamment a été mobilisée en réponse à l’intuition suivante : l’espace serviciel et son type d’apprentissage spécifique « learning by commuting » est l’étape ultime de transformation de certains SPL pré-existants ayant été labellisés par le gouvernement français.
C’est la suggestion d’évaluation des PC que l’UEA a d’ailleurs porté auprès de la DGCIS en 2010. Cette évaluation ne doit pas se faire uniquement à l’aune des objectifs affichés par le porteur de projet ou le CIADT qui a sélectionné et proposé de labelliser le SPL mais aussi à l’aune des objectifs révélés par les graphes informationnels analysés en ayant recours à l’analyse structurale et à la théorie de la dominance économique. En effet, ces graphes sont susceptibles de révéler les pratiques des acteurs concernés par un pôle de compétitivité : au premier rang desquels, groupes industriels, entreprises multinationales, PME, établissements d’enseignements supérieurs et de recherche, laboratoires publics ou privés de recherche et au second rang, pouvoirs publics locaux et nationaux.
Ce dernier axe de de recherche nécessite ainsi selon nous de travailler la problématique de l’ancrage territorial avec les outils de la dominance économique et de la théorie des graphes d’influence [35], au risque de les instrumentaliser (avec l’accord de leurs père et disciples, membres de l’UEA, LANTNER, LEBERT et LEQUEUX), mais pour le plus grand bénéfice de la compréhension des dynamiques économiques, fussent-elles cachées derrière un réseau extrêmement dense de relations différentes et superposées au sein des territoires.
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