Pourquoi et comment les institutions s’adaptent-elles aux mutations technologiques ?





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Session 11

La société et le changement – Le travail et ses mutations
Pourquoi et comment les institutions s’adaptent-elles aux mutations technologiques ?

Jeudi 16 mai 2013

Nicolas BOUZOU, économiste, directeur du cabinet de conseil Asterès
Merci pour votre invitation qui me donne l’opportunité de parler de progrès, une notion que la France et nombre de pays européens sont en train de délaisser. En effet, la notion de progrès est tombée en désuétude en France mais aussi en Allemagne, pays qui suscite pourtant actuellement de nombreux fantasmes.

Si je réduis le progrès à sa plus simple expression matérielle, à savoir la croissance économique, ce qui est devant nous n’est pas une période de décroissance mais une période d’hypercroissance. C’est ce que j’essaie de montrer dans mon dernier livre, On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser, en m’appuyant sur des analogies historiques. La grande difficulté des sciences sociales est de mesurer les phénomènes car on ne peut pas faire d’expérience de laboratoires. On est donc obligé de faire de l’histoire, tâche très difficile puisque les structures de l’économie changent. Néanmoins, les périodes historiques qui ressemblent le plus à la période actuelle sont d’une part la toute fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance, et d’autre part la première partie du XIXe siècle (1815-1830). Il s’agit de périodes qui préparent la croissance économique. Pourquoi ? Parce que la première cause de la croissance économique est le progrès technique, l’innovation. En effet, il existe deux causes possibles à la croissance économique. La première cause possible de croissance économique tient au fait d’avoir davantage de facteurs de production, c’est-à-dire davantage de capital et davantage de travail toutes choses égales par ailleurs. Si l’on a plus de travail et plus de capital, on comprend bien que l’on produit plus. La deuxième cause possible de la croissance économique est la part de la croissance de la production qui n’est expliquée ni par l’accumulation du capital ni par l’accumulation du travail. C’est justement le progrès technique. Le progrès technique est ce qui permet au capital et au travail d’être plus efficaces et de mieux travailler ensemble. Ce progrès technique explique les 2/3 de la croissance économique. Pour reprendre l’expression de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, les 2/3 de la croissance viennent de l’inspiration, 1/3 seulement de la transpiration. Si on va plus loin dans l’analyse, on comprend que pour être inspiré, il faut sans doute avoir transpiré avant. Il n’y a donc pas de séparation nette entre l’inspiration et la transpiration. Le progrès technique est de l’innovation, c’est-à-dire de nouveaux produits qui remplacent d’anciens produits, de nouveaux services qui remplacent d’anciens services, de nouvelles façons de distribuer qui remplacent d’anciennes façons de distribuer.

Ce constat nous amène à une notion cruciale pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui et pourquoi les opinions publiques confondent la crise et le départ de la croissance. Le progrès technique et l’innovation conduisent à de nouveaux produits mais ces nouveaux produits ne s’ajoutent pas aux anciens produits. Ils les remplacent. D’où la notion extrêmement féconde de destruction créatrice que vous devez avoir désormais en permanence à l’esprit. Elle a été développée par Joseph Schumpeter, un économiste du début du XXe siècle. Selon lui, la croissance économique est un processus de mue de l’économie, c’est-à-dire de destruction-création. La croissance économique, qui constitue une aspiration fondamentale des gens, se heurte au fait que les gens n’aiment pas le changement. Or, ce qui rend possible la croissance économique, c’est justement la destruction permanente de l’économie. Les gens veulent le résultat de la croissance économique (le pouvoir d’achat, l’emploi, etc.) mais ils ne veulent pas la destruction qui la permet. On le voit clairement dans le débat aujourd’hui en France. Les français veulent garder ArcelorMittal et Petroplus. Il n’est pas possible de refuser la destruction si l’on veut la croissance économique.

Le phénomène de destruction créatrice, d’innovation, de croissance, n’est pas linéaire. Il ne s’agit pas d’un processus continu dans le temps. Schumpeter montre également très bien que l’innovation arrive par vagues et non de façon continue. Ainsi, des périodes historiques durant lesquelles il y a énormément d’innovations succèdent aux périodes durant lesquelles il y en a moins. Il y a des phases d’accélération et de ralentissement extrêmement marquées.

Pourquoi l’innovation arrive-t-elle de manière non linéaire ? Parce que les innovations se fécondent les unes les autres. Le séquençage du génome humain a nécessité d’importantes capacités de calcul informatique. La santé et l’informatique se fécondent mutuellement.

Autre question : pourquoi l’innovation arrive-t-elle à tel moment ? Pourquoi à la fin du XIXe siècle ? Pourquoi aujourd’hui (nous sommes, à mon avis, au début de la vague d’innovations la plus fantastique de l’humanité) ? Parce que l’innovation naît de la crise. C’est le fait que l’économie connaisse une période de dépression qui constitue le stimulus pour que les entreprises innovent.

J’en profite pour préciser que l’invention et l’innovation sont deux choses différentes. L’invention est ce que trouvent les chercheurs, l’innovation la façon dont les entreprises rendent l’invention marchande. Par exemple, l’imprimerie n’a pas été inventée par Gutenberg mais par les chinois quatre siècles auparavant. Gutenberg a en revanche eu l’idée géniale d’attaquer un gros marché, celui de la Bible, grâce à l’imprimerie. Cela a posé des problèmes colossaux à l’Eglise catholique qui s’est vite restructurée en se lançant dans l’agro-alimentaire. L’Eglise catholique est la seule entreprise qui a passé toutes les périodes de destruction créatrice depuis 2000 ans !

L’innovation est stimulée par la crise parce que les entreprises n’ont pas le choix. Dans tous les pays du monde, de quoi vous parle-t-on aujourd’hui ? D’innovation. Dans toutes les régions françaises, on vous dit que l’on va s’en sortir par l’innovation. Quand l’économie ne parvient pas à redémarrer par les politiques keynésiennes traditionnelles (augmentation des dépenses publiques, politique monétaire stimulante), les entreprises sont obligées d’innover.

Schumpeter avait repris les analyses de Nicolas Kondratieff, un statisticien russe du début du XXe siècle, qui a laissé son nom aux fameux cycles. Kondratieff avait noté de grandes régularités historiques sans parvenir à leur attribuer une cause. Schumpeter a retravaillé ses statistiques et constaté qu’il existait de grands cycles économiques (premier grand cycle à partir de 1785 ; deuxième à partir de 1845 ; troisième à partir de 1895 ; quatrième à partir de 1940). Le cycle de croissance mondiale a redémarré il y a 5-10 ans, en raison de ce que les anglo-saxons appellent les NBIC (nano bio info cognito). En nanotechnologies comme en sciences du vivant et en génomique, il y a énormément d’innovations. Les centres de lutte contre le cancer connaissent un moment d’innovation très important avec les thérapies ciblées notamment. L’informatique suit ce que l’on appelait dans les années 90 la loi de Moore. Le cognito concerne tout ce qui est lié à l’intelligence artificielle.

On parle bien de destruction créatrice et non de création destructrice. La destruction précède la création. Le secteur de la musique en est la parfaite illustration : les innovations dans ce secteur ont tué les anciens business modèles. L’innovation a tué le support, en l’occurrence ce que l’industrie de la musique vendait. Pour l’appareil photo, c’est différent puisqu’on est passé de la chimie au numérique. Cela pose un problème à une société comme Kodak mais d’un point de vue macroéconomique, les appareils photos numériques et les smartphones ont simplement remplacé les appareils photos argentiques. On a donc toujours un bien matériel. Dans le cas de la musique, le bien matériel disparaît. Comment faire payer quelque chose qui est complètement invisible, dématérialisé et sur lequel vous ne pouvez pas avoir de contrôle ? Tout un tas d’initiatives extrêmement intéressantes se développent. Il faut suivre le marché de la musique qui est toujours précurseur de ce qui se passe en matière d’innovations. En 2007, RadioHead, un groupe britannique, décide de proposer en téléchargement son nouvel album plutôt que de sortir un CD. Pour télécharger l’album, les gens paient ce qu’ils veulent. Cet album a été le plus rentable des 10 dernières années !

Cet exemple pose une question essentielle : comment s’adapte-t-on ? La réponse nous est donnée par un biologiste, Darwin. Dans L’origine des espèces, il montre que les espèces qui survivent sont celles qui s’adaptent à leur environnement. Transposé à l’économie, les organisations qui survivent sont celles qui s’adaptent à leur environnement. Cela paraît banal mais c’est extraordinairement complexe à mettre en pratique. Avant Darwin, on pensait que ceux qui parvenaient à survivre étaient les plus gros, les plus intelligents, les plus méchants. Dans les périodes de vagues d’innovation, entre 20 et 50 % des leaders de leur marché font faillite. Les gros sont les plus pénalisés pour une raison simple : plus vous êtes gros, plus le coût du changement est important. Le coût du changement dépend de la taille. Donc plus votre coût du changement est élevé, moins vous avez d’incitation à changer. Quand vous fabriquez des médicaments et que la médecine est en train de devenir prédictive, cela vous pose un problème complexe. Dans 15 ans, votre marché aura sans doute diminué de 40 ou 50 %, que faire ? En général, vous licenciez. C’est la solution rationnelle car celle qui présente le coût le plus faible à court terme. Air France doit faire face à une innovation organisationnelle, le low cost aérien. Que faire ? Supprimer la moitié de ses navettes Paris-Nice et vendre la moitié de sa flotte d’A320. Air France peut-il le faire ? Non, il ne lui reste plus qu’à prier pour que l’environnement change. La Lufthansa et British Airways sont confrontés au même problème.

Cette idée d’adaptation est essentielle. Comment s’adapte-t-on en pratique ? Dans un environnement de progrès, de croissance, on s’adapte par un processus d’essais et d’erreurs. Je suis amusé d’entendre beaucoup de gens, notamment au sein de l’État, dire que l’on attend le retour de la croissance. Ils ont raison sur le diagnostic. La croissance va revenir mais elle sera tirée par l’innovation, donc par la destruction créatrice. Plus vous aurez de croissance, plus vous aurez d’ArcelorMittal. Cette croissance va charrier énormément de changements, donc la notion d’adaptation va devenir extrêmement importante. Les organisations vont devoir entrer dans un véritable processus d’essais et d’erreurs. Elles devront essayer tout un tas de choses et donc avoir à la fois une grande capacité à être créatives et à stopper rapidement les projets qui ne fonctionnent pas. C’est quelque chose de compliqué pour nous français car notre rationalisme nous porte à croire qu’à un problème correspond une solution. Or aujourd’hui, nous ne sommes pas dans ce schéma. Prenons l’exemple du marché du livre. 90 % des libraires rationnalisent : ils cherchent des arguments, évidemment complètement faux, qui leur prouvent que le livre ne va pas se dématérialiser comme la musique. Ceux qui envisagent que dans 10 ans les gens liront leurs livres sur des tablettes se trouvent face à un problème encore plus compliqué. Quel est le business model ? On ne sait pas. Il faut donc essayer différentes choses. Ce processus d’essais et d’erreurs est très perturbant, notamment pour vous qui avez des responsabilités importantes par rapport à vos équipes. Les gens veulent un cap, savoir où ils vont.

Les périodes de vagues d’innovations et d’hypercroissance sont aussi des périodes où la structure géographique de la croissance économique change. La destruction créatrice joue aussi au niveau géographique. Cela a été très bien souligné par l’historien français Fernand Braudel. A chaque vague d’innovations, le cœur de l’économie monde (l’endroit du monde où il y a la plus forte croissance économique) se déplace. Pourquoi ? Parce que ce qui a fait votre succès lors de la vague d’innovations précédente constitue ce qui est en train de vous tuer aujourd’hui. Les classes moyennes ont fait la fortune de la grande distribution. Pour répondre à la demande de la classe moyenne, la grande distribution a mis en place des hypermarchés. Aujourd’hui, les classes moyennes éclatent et la grande distribution se trouve encombrée de ses hypermarchés.

Ce qui a fait votre force hier est aujourd’hui ce qui est en train de vous affecter, sachant que du point de vue culturel, vous valorisez ce qui vous a permis de progresser. La France a été l’un des pays les plus dynamiques pendant les 30 Glorieuses. Que valorisons-nous le plus ? De Gaulle, le Concorde, le Franc, etc. Ces choses estimables seront d’un secours limité pour la période qui s’ouvre. Quand vous êtes devenus riches, que vous avez profité du cycle de progrès précédent, vous achetez le passé et adoptez un comportement de rentier. C’est complètement rationnel. Ce qui vous fait peur à juste titre, c’est l’avenir.

A l’inverse, les chinois ne s’intéressent pas du tout à leur passé. En revanche, ils sont passionnés par la génétique. Je vous donne un exemple pour vous montrer le monde dans lequel nous sommes aujourd’hui sans me prononcer du point de vue éthique. Les chinois sont en train de procéder au séquençage du génome des chinois qui ont un QI supérieur à 160. Derrière, ils ont l’idée, quand ce sera possible, d’intervenir sur le génome de ceux qui ont un QI de 120 pour leur permettre d’atteindre les 160. Ce n’est pas de la science-fiction, cela se passe en ce moment. Nous sommes choqués. Nous trouvons cela scandaleux mais pour les chinois, ce n’est même pas un sujet de débat.

Quelle a été en Europe la traduction institutionnelle de ce début de vague d’innovations, de cycle de destruction créatrice que les gens perçoivent et qui les inquiètent ? Le principe de précaution, qui n’a pas été inventé par les français mais par les allemands. Ce sont les philosophes allemands, notamment Hans Jonas, qui ont dit les premiers que l’humanité avait une capacité d’autodestruction et qu’il fallait limiter l’innovation.

L’idée de destruction créatrice joue donc aussi énormément au niveau géographique. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous, responsables d’organisations, d’entreprises, citoyens ? Il faut que l’on arrive à redonner le goût du progrès. Si l’on veut bénéficier de cette phase de croissance, le nerf de la guerre est d’arriver à réconcilier l’opinion publique avec le progrès, c’est-à-dire avec le mariage de la science, de l’esprit d’entreprise et de l’éthique. C’est ce mariage qui génère la croissance économique et permet qu’au bout du compte le gain de l’innovation soit positif en solde net. Si on refuse ce mariage, on aura la destruction de la destruction créatrice. Si on l’accepte, on aura la destruction mais aussi la création. Historiquement, on sait bien que la partie création est plus importante que la partie destruction.


Questions / Réponses



  • Nous avons longuement discuté de la conclusion de votre exposé et avons centré notre question sur l’aspect humain, l’attention à l’autre et les développements sociaux que l’on a connus en Europe. Cette mentalité de développement social sera-t-elle un handicap ou un atout pour le développement économique futur de la zone Europe ?

C’est la principale question qui se posera à nos sociétés quand la croissance sera revenue. On attend le retour de la croissance. Quand la croissance sera revenue, on s’apercevra qu’elle est biaisée car reposant sur un progrès technique biaisé en ce qu’il accroît la demande de travail qualifié et diminue la base de travail non qualifié. Prenons un exemple schématique. L’usine automobile de Flins a été inaugurée en 1952 pour 31000 salariés. Aujourd’hui, l’usine ne compte plus que 3000 salariés mais Renault a créé des emplois dans son technocentre de Guyancourt. L’emploi s’est complètement transformé. On a perdu beaucoup d’emplois peu qualifiés (même très peu qualifiés dans le cas de Renault) et créé des emplois extrêmement qualifiés. Cette tendance connaîtra une accélération forte ces prochaines années. C’est le phénomène principal à l’origine des inégalités dans les pays développés. Plus il y a de croissance, plus il y a d’inégalités, comme en témoigne ce qui se passe aux États-Unis actuellement. La croissance repart assez rapidement mais on ne parvient pas pour autant à régler ce problème d’égalité, de classe moyenne qui s’amenuise.

Il existe deux façons de traiter le problème des inégalités : soit en amont, soit en aval. Le traitez en aval par la redistribution (ce que l’on fait en France) posera des difficultés économiques car le niveau de redistribution est déjà relativement élevé. On ne peut pas savoir à partir de quel niveau de redistribution, on engendre des effets pervers. Mais on sait qu’à partir d’un certain niveau de redistribution, on génère d’autres types de tension, comme des migrations sortantes (exil fiscal), qui conduisent le système de redistribution à se briser lui-même. Dans certains pays d’Europe, notamment en France, on est proche de ce niveau. On peut peut-être même penser qu’on l’a déjà passé. Dans ce cas, vous pouvez toujours essayer d’avoir des systèmes plus redistributifs mais il n’est pas sûr qu’au bout du compte cela permette de façon efficace de réduire les inégalités.

Ce qui permet de réduire les inégalités et de porter efficacement l’attention sur l’humain, le social et l’emploi, c’est la formation tout au long de la vie, un domaine délaissé en France. Nous avons là tout un champ à réinvestir intellectuellement avec beaucoup d’idées. On se demande souvent comment essayer de développer l’esprit d’entreprise à l’école. Les enseignants disent à juste titre que le rôle de l’école n’est pas de fabriquer des dirigeants d’entreprises. En effet, on ne va pas donner des leçons de marketing à la maternelle. En revanche, on peut essayer de développer des qualités qui pourraient permettre à des enfants aujourd’hui de créer des entreprises demain. C’est ce que l’on tente de faire en mettant l’accent par exemple sur la créativité. Ce type d’initiatives rend la formation efficace économiquement.

La meilleure façon de réduire les inégalités et de ne pas trop subir les effets pervers du progrès technique biaisé consiste à donner à chacun un socle commun de connaissances (savoir lire, écrire, apprendre une langue étrangère, avoir l’esprit de synthèse). C’est un formidable projet politique. Beaucoup de gens n’ont pas acquis ce socle commun de connaissances.

Une personne, qui souffre aujourd’hui de problèmes d’illettrisme, ne participe plus du tout à l’économie marchande. Elle y participait il y a 30 ans sur une chaîne de montage. Face à ce problème, vous pouvez décider de mettre en place des emplois aidés. Ce sont les 100 000 contrats d’avenir mis en place par le gouvernement pour des jeunes en très grande difficulté. Cette solution ne marche pas parce que même l’État ne peut plus faire travailler des gens qui ont des problèmes d’illettrisme. Les emplois d’avenir les moins qualifiés sont des emplois de téléopérateur où il faut être rapide, savoir lire et écrire sans trop de fautes d’orthographe sur des ordinateurs.

Si nous parvenons à mettre le bon niveau de formation en face des besoins, nous disposerons d’un atout et d’une force extraordinaire. C’est ce que les pays scandinaves ont réussi ces 20 dernières années. Cela coûte de l’argent et implique de faire des choix en matière de dépenses publiques.



  • Votre présentation a suscité des réactions notamment sur l’approche darwiniste. Quel est votre avis sur la troisième révolution industrielle décrite par Rifkin dans un livre paru il y a un an ?

Ce livre a connu un énorme succès. L’idée de Jeremy Rifkin, que je partage, consiste à dire que l’énergie est au cœur de cette nouvelle révolution industrielle et que l’on va sans doute passer de modes de production énergétique assez bien délimités à des modes de production beaucoup plus divers (renouvelables, nucléaire, charbon). In fine, grâce aux progrès des technologies de l’information et de la communication, il imagine des échanges d’énergie entre particuliers.

Pourquoi n’ai-je pas parlé de cette idée de Jeremy Rifkin ? Parce qu’elle me semble évidente. L’énergie sous-tend chaque grande vague d’innovations : le charbon pour la première révolution industrielle, l’électricité pour la Belle époque, le pétrole pour les 30 Glorieuses. Aujourd’hui, la problématique énergétique est essentielle car la croissance économique et le boom des pays émergents consomment beaucoup d’énergie. L’offre d’énergie est donc un problème majeur. Beaucoup de gens affirment que ce problème constituera le facteur de décroissance dans les prochaines années. Le monde a des ressources fossiles limitées. Par nature, la croissance économique serait bornée par l’utilisation de ces ressources fossiles. Je suis incompétent sur ce sujet et néanmoins en parfait désaccord avec cette analyse pour la simple et bonne raison que les 10 000 dernières années ont montré que nécessité fait loi. L’humanité a toujours trouvé la solution à ses problèmes. Le principal problème a été le passage du paléolithique au néolithique car l’humanité avait mangé toute la faune. C’est pour cette raison que l’on a inventé l’agriculture.

Il y a environ 12 millions de chercheurs dans le monde et même s’ils ne travaillent pas tous sur cette question, je suis persuadé qu’ils vont trouver des solutions. Les gens compétents me répondent que l’on ne sait pas stocker les énergies. Des chercheurs y travaillent. Cela prendra plus ou moins de temps mais ils y arriveront. Nous sommes déjà à 15 % d’énergies renouvelables en France. On sera à 50 % assez rapidement car, comme je le disais, l’innovation n’est pas linéaire. Vous avez des phénomènes de sauts technologiques, qui parfois sont purement intellectuels. Je vais vous donner un exemple concret intéressant en matière d’innovation : le transport aérien. Le transport aérien a pu être développé à partir du moment où l’on a compris comment un avion pouvait voler. Pendant très longtemps, on a cru que voler était une question de hauteur et de surface des ailes. Jusqu’au jour, où l’on a compris que c’était la portance qui faisait voler et qu’il y avait une question de vitesse. A partir du moment où l’avion va vite, il vole. 10 ans après avoir compris cela, il y avait le transport aérien.

Pour que les sauts technologiques se produisent, il faut une contrainte. L’innovation n’arrive pas n’importe quand. Avec la crise climatique, nous avons une chance extraordinaire. Elle va générer tellement d’effets négatifs qu’au bout d’un moment les gens vont se rendre compte que c’est un sujet pour les chercheurs mais aussi pour ceux qui veulent gagner de l’argent. J’adhère aux thèses de Rifkin mais la révolution industrielle en cours ne se résume pas à la révolution énergétique.



  • La destruction créatrice et l’adaptation doivent s’appliquer à tout, y compris aux états d’esprit et aux institutions. Y a-t-il une exception française sur ce point ? Pâtissons-nous d’une rigidité de nos états d’esprit et de nos comportements qui serait un handicap français face au changement ?

C’est difficile à analyser mais je pense en effet qu’il y a une résistance au changement en France. L’Histoire montre que la France a toujours eu cette résistance par rapport aux vagues d’innovation. Elle est par exemple le seul pays au monde à avoir interdit l’imprimerie pendant 35 ans parce qu’elle détruisait les emplois de copieurs, de relieurs et d’enlumineurs.

Le changement institutionnel se fait souvent par soubresauts révolutionnaires en France. Dans mon livre, j’analyse la Révolution française d’un point de vue économique. La Révolution française était une façon de s’adapter à des technologies qui avaient beaucoup changé. C’était l’époque des débuts de la machine à vapeur qui a commencé à bouleverser les processus productifs entraînant les migrations, l’exode rural, la constitution de l’usine, le salariat à partir des années 1780. C’était une période de croissance, y compris en France. L’augmentation des prix du grain en 1789 en France est plus un déclencheur que la cause fondamentale de la Révolution. On était alors dans une période de destruction créatrice qui était empêchée en France par la structure institutionnelle de l’Ancien régime. Les métiers étaient organisés en corporations, lesquelles imposaient des processus de production, des règles strictes en matière d’embauche, l’impossibilité de licencier, etc. La Révolution française permet de libéraliser d’un coup l’économie française. En témoignent les premières décisions prises par l’Assemblée nationale (suppression des corporations, abolition des privilèges, libéralisation du travail, etc.). D’une certaine façon, la révolution de 1848 reprend un peu ce modèle même si la libéralisation arrive quelques années après sous le Second empire. En 1848, on est également dans une vague de croissance assez forte, une vague de destruction créatrice terrifiante : le chemin de fer remplace le bateau à vapeur, ce qui change toute la géographie économique de la France subitement.

Je renvoie à Marx pour comprendre les conditions de survenue d’une révolution. Marx n’est pas un bon théoricien du socialisme mais un formidable analyste du capitalisme. Schématiquement, il identifie deux grands blocs dans la société : les infrastructures (les modes de production, la façon dont les facteurs de production et l’entreprise fonctionnent) et les superstructures (le droit, la politique et l’art). En principe, la superstructure est cohérente avec l’infrastructure mais dans la vie réelle, il y a des rigidités. La révolution survient quand il y a un hiatus important entre l’infrastructure et la superstructure. C’est typiquement le cas pour la Révolution française. Le rôle de la révolution remettre en cohérence infrastructures et superstructures. La société de l’Ancien régime n’était plus cohérente avec le mode de production capitaliste.

Je pense que nous connaissons un tel hiatus aujourd’hui. L’environnement change tellement que vous ne pouvez pas demander à des organisations, notamment étatiques, de bouger aussi vite que leur environnement. Au bout d’un moment, l’ajustement se fera forcément de façon brutale. Vous constatez bien un écart en France entre l’économie et ce que nécessiterait l’économie. La politique du gouvernement, de mon point de vue, va dans le bon sens depuis 6 mois mais à un rythme trop lent. Que répond le gouvernement quand on lui en fait la remarque ? Qu’il ne peut pas aller plus vite.


  • Vous parlez de processus de destruction créatrice. Il nous semble que ce n’est pas la destruction qui engendre la création mais l’inverse. Ne faudrait-il pas plutôt parler d’un processus de création destructrice pour respecter la causalité ?

Vous avez parfaitement raison. Mais Schumpeter fait un constat et n’établit pas de lien de causalité. Il associe création et destruction. Création et destruction respecte une certaine temporalité. L’invention du fichier mp3 est une création qui détruit l’économie des maisons de disques. L’innovation a donc détruit les entreprises mais elles ne se sont pas encore recréées autour de nouveaux business modèles. La notion de destruction créatrice est économique. Du point de vue de la valeur, la destruction précède bien la création. Toutefois pour qu’il y ait destruction créatrice, il faut qu’il y ait une innovation. De ce point de vue, l’innovation est préalable.



  • Comment concilier hypercroissance et ressources finies d’une part et hypercroissance et inégalités territoriales d’autre part ? En effet, l’hypercroissance ne signifie pas uniformité du bénéfice.

C’est même l’inverse. L’innovation crée des inégalités territoriales. Les travaux de Paul Krugman ont mis en évidence un phénomène de métropolisation. En effet, dans les périodes d’innovation, les activités de recherche, les activités économiques et les activités financières ont un intérêt économique à se rapprocher géographiquement. Si vous travaillez dans les nanotechnologies en France, vous aurez intérêt à vous positionner du côté de Grenoble plutôt que dans le nord.

Les inégalités territoriales posent la question de la décentralisation, que j’appelle de mes vœux. Je crois que la meilleure façon de lutter contre les inégalités territoriales est de permettre aux territoires de trouver leurs propres avantages compétitifs. Il faut pour ce faire leur redonner de l’autonomie. Cela n’est pas le cas en France où la structure institutionnelle est très centralisée.

Concernant la deuxième partie de votre question, la notion de ressources finies est un anti-concept pour un économiste. Il n’y a pas de ressources finies puisqu’il existe une seule ultime ressource, l’intelligence humaine, qui est absolument infinie. De la même façon, il n’y a pas de nature. Lorsque je suis à la campagne devant un troupeau de vaches, je m’amuse d’entendre des parisiens dire qu’ils adorent la nature. Rien n’est moins naturel que des vaches qui paissent dans un pré ! Vous ne verriez jamais cela à l’état de nature. A quoi pensez-vous quand vous parlez de ressources finies ? Donnez-moi un exemple concret de ressources finies.



  • Les matières premières, l’eau, les terres rares.

L’eau ?! C’est la ressource la plus abondante sur notre planète bleue.



  • L’eau potable.

L’eau potable est de l’eau que l’on a rendu potable. L’eau potable ne pose donc pas un problème de ressources mais un problème d’innovation.



  • Je suis chercheur depuis 20 ans et je reste perplexe quand vous dites que nécessité fait loi. Vu la quantité de chercheurs qui travaillent depuis tellement d’années, si tout était si simple et atteignable aussi efficacement, on vivrait dans un paradis.

Je n’ai pas dit que c’était simple ! Nécessité n’a-t-elle jamais fait loi par le passé ? Connaissez-vous des gens qui sont morts de soif autour de vous ?



  • A Paris, non mais dans le monde, plein de gens meurent de soif.

Nous sommes d’accord mais les gens qui meurent de soif dans le monde aujourd’hui sont ceux qui ont des problèmes d’argent. Il s’agit là d’un problème de revenus et non d’un problème de ressources.

Le seuil de pauvreté absolu, c’est-à-dire le seuil en deçà duquel on ne dispose pas des moyens de survivre est de 1,25 dollars par jour. En 1980, 50 % de la population mondiale vivait sous ce seuil contre 20 % aujourd’hui. En 30 ans, on est donc passé de 50 % à 20 %. Si on avait prédit cela il y a 30 ans, personne ne l’aurait cru.



  • Mais la population mondiale a augmenté.

Certes, mais le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté a quand même baissé en absolu. En Chine, on est passé de 84 % à 14 % de la population. Il reste tout un tas de problèmes en Chine mais celui-là est en passe d’être réglé.

Vous allez me prendre pour un fou mais je vous annonce que l’on passera de 20 % à quasiment 0 dans les 30 prochaines années.



  • La démographie n’est pas une ressource finie à l’échelle mondiale mais très probablement à l’échelle de l’Europe. Cette ressource risque de manquer pour le progrès. Qu’en pensez-vous ?

Je suis très content que vous me posiez la question dans ce sens. Très souvent, on me questionne sur la bombe démographique qui n’existe que dans les fantasmes. Le taux de fécondité mondial chute. Il tend vers 2 ce qui indique que la population mondiale est en train de se stabiliser progressivement. Elle se stabilisera autour de 10 milliards de personnes, ce qui ne posera aucun problème de densité. Le problème est plutôt celui du vieillissement. Ce matin, dans ma chronique TV, j’indiquais que depuis le mois dernier au Japon, il se vend plus de couches pour personnes âgées que pour bébés. Ces prochaines années, il y aura une concurrence mondiale pour l’intelligence. On a beaucoup parlé de la bataille pour les matières premières mais peu des ressources humaines. Richard Florida, un sociologue américain, parle de la classe créative. Il explique que la richesse d’une nation dans les prochaines années dépendra de sa capacité à attirer la classe créative et cette capacité est incroyablement multifactorielle.

Indexation thématique :

5. Innovation et créativité > compétitivité et puissance, entrepreneuriat, territoires et communautés créatifs

10. Économie de la connaissance et globalisation > compétitivité et puissance, pays émergents

15. Sciences humaines et sociales > Economie, Histoire

Mots clés : destruction créatrice, crise, croissance économique, progrès technique, Schumpeter, classe créative, Florida, formation, ressources limitées, vagues d’innovation, cycles économiques



Cycle national 2012-2013

Sciences et Progrès : réalités, paradoxes et utopies

©IHEST

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