La perception des risques du nationalisme anti-impérial par les dirigeants d’entreprise : le cas de trois compagnies ultramarines dans les années 1940-1950





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La perception des risques du nationalisme anti-impérial par les dirigeants d’entreprise : le cas de trois compagnies ultramarines dans les années 1940-1950
Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux (umr Gretha-Université de Bordeaux) [www.hubertbonin.com]

Le destin des forces capitalistes impérialistes1 a toujours suscité débats et polémiques : les tiers-mondistes jugent que leur expulsion des territoires accédant à l’indépendance politique, militaire et économique n’est que justice rendue après tant de décennies d’exploitation et de domination ; les représentants et acteurs du capitalisme n’auraient été que trop contents de déguerpir et de redéployer leurs intérêts par une réallocation pertinente de leurs actifs vers des contrées plus prometteuses ; d’autres points de vue suggèrent qu’ils n’auraient accompli cette mutation que contraints et forcés, dans le cadre d’un rapport de forces anti-impérialistes ; d’autres enfin pensent que l’indépendance politique et militaire n’aurait fait que camoufler le maintien néo-colonialiste ou néo-impérialiste des intérêts des puissances dominantes2. Tant de controverses ont surgi dans les années 1950-1970 (jusqu’à l’ultime moment d’indépendance des colonies portugaises, par exemple) que la variété des schémas d’analyse domine en fait pour démêler la complexité réelle des rapports de géopolitique économique entre les ex-empires et les ex-métropoles. Au fond, ces discussions sans conclusion possible à propos de la fin des empires rejoignent celles qui concernent le début de ces empires et le poids des intérêts capitalistes3 dans le mouvement colonisateur…
Au-delà de cette dimension fort large, l’on peut aussi essayer de préciser comment les acteurs eux-mêmes ont perçu les enjeux de la décolonisation politique et économique, descendre au coeur de leur cabinet pour tenter de cerner leur opinion face au mouvement de l’Histoire : étaient-ils lucides face à elle ? Sont-ils entrés à reculons dans cette histoire ? Se sont-ils montrés réticents mais résignés face à elle ? Ont-ils au contraire tenté de la bloquer ? Il est délicat de reconstituer les contours d’une « pensée patronale » car les documents officiels des entreprises sont souvent allusifs et lacunaires et parce que cette cohorte d’agents économiques n’a jamais été portée vers des récits personnels de l’histoire économique ni vers l’entretien de correspondances nourries à propos de leur perception de l’histoire du capitalisme en train de se faire. Par chance, quelques passages des procès-verbaux des séances des conseils d’administration et des comités de direction, quelques témoignages, quelques dossiers, permettent d’accéder à une certaine vérité dans l’appréciation des représentations de l’événement au sein de ce « club » d’hommes d’affaires, celui du patronat impérial ou ultramarin, dont les contours commencent à être mieux connus grâce à des travaux pionniers4, inscrits dans le sillage de la thèse clé de Jacques Marseille5.
Notre étude se concentrera sur un petit échantillon d’entreprises, une société de services collectifs, la Compagnie universelle du canal maritime de Suez (ici : Suez), emblématique de l’impérialisme européen au Proche-Orient, une société de services commerciaux, la Compagnie française de l’Afrique occidentale (ici : Cfao), co-leader du négoce en Afrique subsaharienne française et britannique, et une banque, le Crédit foncier d’Algérie & de Tunisie (ici : Cfat), co-leader (avec la Compagnie algérienne et la Banque d’Algérie) du marché bancaire maghrébin. Est-ce que ces établissements ont perçu l’accélération de l’Histoire et comment ont-ils inscrits leur éventuelle réflexion dans une stratégie de réaction, négative ou positive, face à elle ? Bref, comment ces patrons ont-ils perçu le repositionnement des empires au sein de la division internationale du travail et d’un système productif porté de plus en plus vers une mondialisation6 rééquilibrée ? Certes, plusieurs études ont déjà scruté les rapports entre le monde des affaires et le processus de décolonisation7, mais l’échantillon d’entreprises retenu fournit des cas d’étude intéressants pour nourrir la réflexion.
1. La perception des enjeux du nationalisme ?
Quand les mouvements « nationalistes » – quels qu’ils soient : partisans de l’indépendance, de l’institution des libertés pour les autochtones, de réformes du droit du travail, etc. – mûrissent et quand les rapports de forces géopolitiques semblent commencer à se détériorer au détriment de la Métropole, il devient évident que les dirigeants d’entreprise – nous dirons désormais « patrons », pour simplifier – doivent méditer sur la recomposition de leur stratégie : doivent-ils mettre en danger leurs actifs dans des territoires soumis désormais à la menace de la marche vers l’indépendance ? ou d’abord à celle de conflits perturbant la sérénité des affaires ? L’on peut s’interroger, dans un premier temps, sur la perception de la réalité à laquelle ils accèdent : ont-ils pris conscience de la détérioration structurelle, irrattrapable, de la situation politique ? des mentalités des colonisés ? Perçoivent-ils en temps réel ou au moins en t+1 « la nécessité » d’un mouvement de l’Histoire – ainsi que c’est facile ex post pour l’historien ? L’on touche à l’éternelle interrogation des historiens d’entreprise quant au regard que les patrons portent sur les mutations (technologiques, géoéconomiques, politiques, et donc ici, ultramarines et impériales) qui conditionnent le destin des entreprises.
Les patrons disposent d’une bonne capacité de connaissance de l’évolution économique et politique des outre-mers : leurs réseaux d’information au coeur des pôles de la communauté des affaires tant en métropole qu’outre-mer (Chambres de commerce, associations professionnelles comme le Comité de la France d’outre-mer, presse professionnelle spécialisée), leurs liens étroits avec les hommes politiques orientés vers l’outre-mer (élus par les territoires ultramarins en Algérie et au Sénégal puis dans l’ensemble de l’Aof, partis politiques disposant d’un groupe concerné par l’outre-mer en héritage du « parti colonial » de la IIIe République), leurs réseaux de collecte de l’information au sein même des ramifications de leur société, tout cela constitue un levier efficace d’accès à l’information. Certes, la presse professionnelle et « syndicale » est nécessairement « orientée » car l’on ne peut imaginer que des pôles de « dissidence » y expriment explicitement leurs doutes quant à la pérennité des rapports de domination coloniaux ou quant à l’impérialisme – Jeune Afrique n’est créé par exemple qu’après les indépendances. Le plus souvent, ce sont des corpus d’idées plutôt consensuelles qui sous-tendent les publications patronales – par exemple dans le magazine économique Marchés coloniaux. Le conformisme et le non-dit dominent par conséquent, et les patrons « dissidents » ou « libéraux » ou « évolutionnistes/réformistes » s’expriment plutôt dès lors dans la presse quotidienne nationale.
Quoi qu’il en soit, le lien explicite entre maintien d’une présence militaire et poursuite d’une présence économique forte semble évident : la « peur » du démantèlement de la première ne peut que déboucher sur l’angoisse concernant la seconde. Pour le Maghreb, la leçon de l’Égypte est claire : dès que les troupes britanniques (81 000 soldats dans la zone du canal en été 1952) ont quitté le territoire en 1956 suite à l’accord du 27 juillet 1954, les Nassériens ont préparé leur coup de force et pu aisément prendre le contrôle par la force des installations de la Compagnie du canal de Suez en été 1956 ; et la perte du Tonkin en 1954 confirme cette perception – avant que la crise de Guinée en 1958-1960 (quand Sékou Touré rejette la Communauté gaullienne) aboutisse à l’expulsion des intérêts français et notamment du réseau commercial de la Cfao. Plusieurs historiens (René Galissot, etc.) ont montré le durcissement des cercles patronaux au Maroc, par exemple, autour du camp « des durs » politiques et professionnels durant la première moitié des années 1950, tout comme le camp de l’Algérie française immobiliste et éternelle s’est exprimé à travers des minorités agissantes symboliques et influentes au Parlement (le clan Borgeaud par exemple).
Il a dû parfois être difficile d’être « modéré » ou « objectif » devant l’éruption nationaliste : même en Afrique subsaharienne, certains territoires sont parcourus de fièvres anticoloniales : en février 1948, les partisans de Nkrumah manifestent au Gold Coast à la fois contre l’Angleterre et contre le commerce, victime d’un boycott systématique : « La police des chefs parcourt les villes pour empêcher les indigènes d’acheter dans les boutiques. Nos ventes en souffrent beaucoup »8, tandis que des émeutes et des scènes de pillage se portent sur les points de vente. Un Syndicat des employés de commerce surgit à Dakar en 1944, et une grève générale des employés de commerce, de l’industrie et de la banque éclate du 14 janvier au 4 février 1946, qui débouche sur un accord social novateur ; une Conférence syndicale panafricaine se tient à Dakar en avril 1947 : les firmes doivent prendre en compte l’établissement de rapports sociaux de production « normés », qui sapent l’arbitraire colonial. Les procès-verbaux des séances du Conseil de la Cfao accumulent à partir de 1946-1948 les informations sur les troubles sociaux, les revendications des salariés, les changements de lois ou de statuts, les conventions, autant de facteurs de tension qui se sont ajoutés désormais aux seules contraintes de la conjoncture et de la concurrence. « Troubles » sanglants en Tunisie en 1952-1954 ou « scènes d’émeute » au Maroc en 1952 ponctuent également la vie du Cfat et une bombe explose devant sa succursale de Casablanca en décembre 1954, avant qu’éclate la Guerre d’Algérie elle-même avec sa cohorte d’incidents puis d’attentats au coeur même des grandes villes : la banque ne peut pas rester ignorante de la poussée de la vague de fond nationaliste. Suez elle aussi se retrouve au coeur des tensions nationalistes : la dénonciation du traité de 1936 le 15 octobre 1951 est accompagnée de manifestations dans le pays, notamment à Ismaïlia et Port-Saïd, après que l’armée britannique a occupé la zone du canal ; des grèves tournantes du personnel troublent son fonctionnement du printemps 1951 au début de 1952, quand les négociations anglo-égyptiennes se tendent à propos du devenir des bases militaires britanniques. Enfin, quand des tensions surgissent entre le parti nationaliste Wafd et le pouvoir royal, en décembre 1951-janvier 1952, des attentats, des explosions, des échauffourées avec la police interviennent dans la zone du canal ; une grande révolte éclate même à Ismaïlia (en même temps qu’au Caire) le 25 janvier 1952, qui conduit l’armée britannique à y proclamer la loi martiale et à y désarmer la police égyptienne, et tous ces événements causent la mort de seize Égyptiens dans la seule zone du canal. Il est clair que la poussée nationaliste ne peut échapper à la Compagnie, dont le dirigeant Jacques Georges-Picot vient d’ailleurs séjourner six semaines en février-mars 1952 pour déterminer comment faire évoluer la situation à terme au mieux des intérêts de la société – par exemple en proposant la création d’une zone internationale du canal.
Il reste néanmoins délicat de déterminer au sein de notre échantillon d’entreprises la perception des enjeux et risques géopolitiques vécus par les territoires concernés. Les documents disponibles ne laissent pas cours à des considérations politiques ou géoéconomiques, et nulle trace de correspondances explicites ne permet de reconstituer l’évolution des idées et la perception des événements. C’est que l’enjeu collectif est aussi psychologique, sur le registre de la « croyance » puisque c’est la « confiance » dans l’avenir des territoires qui est dans la balance : jusqu’à quand et jusqu’à quel degré les patrons peuvent-ils croire dans la préservation d’une situation immuable, dans une évolution « douce », dans une transition négociée préservant les intérêts économiques ? Ou à partir de quand le doute s’insinue-t-il dans les esprits patronaux quant à la possibilité de ne pas mettre en péril les actifs productifs et financiers ? et même la vie ou du moins l’avenir ultramarin du personnel ?
2. Résister à l’évolution ?
Banalement, nombre d’acteurs de l’économie impériale ont participé au groupe de pression “dur” qui a freiné la marche vers l’autonomie ou l’indépendance des territoires d’outre-mer. De part et d’autre de la Méditerranée, certains ont rejoint le Rpf gaulliste ou tout au moins son bras armé financier, l'Upang (Union privée pour l'aide à l'action nationale du général de Gaulle), qui, créée en novembre 1949-janvier 1950, est destinée à animer la collecte de fonds auprès de gros donateurs, dont le monde de l’entreprise, afin de cofinancer le Rpf9. Si Mme Félix-Éboué-Tell en prend la présidence, c’est une politique ferme en outre-mer et opposée aux « bradeurs d’empire » qui prévaut. Nous avons relevé les noms de Luc Durand-Réville, patron d'un groupe de négoce avec l’outre-mer, sénateur, d’Henri Vézia, l’un des grands négociants bordelais, d’Henri Borgeaud, négociant et industriel en Algérie, de Pierre et Rémy Lebon, héritiers du groupe Lebon (négoce technique, placements), et d’Edme Campenon (travaux publics : Campenon-Bernard). Par Campenon-Bernard et Durand-Réville, l’on pourrait arguer que la mouvance de la Banque de l’union parisienne (avec sa filiale Compagnie algérienne) serait influente dans ce monde gaulliste – et il est vrai que le frère du général a été l’un de ses dirigeants dans les années 1930-1940. Toutefois, en conclure que la banque coloniale (ultramarine) soutient le Rpf serait fallacieux ; il s’agit seulement d’un flux d’influence, entre autres, et l’on trouverait certainement des “banquiers impériaux”10 dans le sillage du Mrp, du Cnip, voire des radicaux… Nous n’avons pas perçu que les dirigeants de la Compagnie algérienne et du Cfat se sont engagés dans la résistance à l’indépendance ; le suivi mois par mois des réactions des patrons de ce dernier montrent qu’ils sont désemparés par la tournure des événements, mais aucune pièce d’archives ne révèle une quelconque participation à un groupe de pression “résistant” à l’autorité politique, quel que soit le choix effectué.
Loin de ces émois politiques, les pesanteurs du quotidien fournissent nombre d’occasions à des prises de position conservatrices par immobilisme, dans la mesure où la force d’inertie des mentalités coloniales explique à elle seule l’hostilité au changement : « Quand on vit trop longtemps dans un milieu, on en acquiert les routines et on en arrive à ne plus distinguer ce qui ne va pas. Ayant fait peau neuve, nous avons été à même dès notre arrivée à la colonie [de Lagos, Nigeria] de remarquer un état d’esprit qui semble avoir échappé aux gens en place. Le milieu colonial n’a suivi que de loin l’évolution sociale qui s’est produite dans le monde, mais il y vient. Nous ne devons pas l’ignorer, car ignorer une difficulté n’est pas la résoudre. Il faut aller au-devant des plaintes et non pas être poussé par elles »11, note le nouvel Agent de la Cfao, quand il vient rétablir le flambeau commercial après six ans en Europe (dont trois en captivité) qui lui ont permis de réfléchir aux conditions d’une nécessaire évolution des mentalités et des pratiques, alors que nombre de cadres coloniaux sont peut-être animés du sentiment de la pérennité de la situation dans le cadre du « mythe colonial » procurant aux Français un sentiment de sécurité malgré les mutations de l’environnement géopolitique. « Les durs » s’expriment fermement en Afrique subsaharienne contre la mise en place du Code du travail12, et les années 1947-1953 (entre son institution et sa promulgation) permettent le foisonnement des groupes de pression hostiles, rétifs à tout « réalisme » et inconscients des nécessités de l’évolution réformatrice, par exemple pour enrayer le tsunami de revendications sociales – comme la grève générale de novembre 1953 en Aof.
En Égypte, le fait que le protectorat se soit retrouvé « du bon côté » des belligérants en 1940-1945 et qu’une strate de dirigeants des filiales ou entités locales des firmes européennes ait ainsi acquis une relative autonomie par rapport au pôle parisien resté « du mauvais côté » a pu contribuer à cristalliser une certaine morgue ou du moins une confiance excessive dans la pérennité du système impérial construit au xixe siècle, alors même que le pouvoir égyptien semblait glisser vers une nouvelle vague de soumission à l’impérialisme. Trop de « facilité » aurait encouragé une perception illusoire de la situation (avec ses bombes à retardement, remisées depuis 1936-1940) et retardé la prise de conscience nécessaire quant au « bon rythme » à établir pour conduire l’évolution nécessaire : le temps ne se mesurait pas en effet en décennies – par exemple, le terme de la concession du canal en 1968 – mais en années. Le président de Suez précise ainsi, en pleine tourmente de la crise de Suez de 1956, que la Compagnie « n’avait jamais cessé de rendre à l’Égypte de signalés services. Je ne peux ici que passer en revue très rapidement ceux qu’elle lui a rendus au cours de moins d’un siècle. Une nouvelle province égyptienne entièrement tirée par elle du néant de l’état désertique ; trois villes : Port-Saïd (250 000 habitants), Fort Fouad (une quinzaine de milliers), Ismaïlia (plus de 80 000) surgies des dunes d’un sable aride et nu ; Suez promu du rang de bourgade à celui d’une ville de 100 000 habitants ; l’eau douce et son filtrage, les routes, la voie ferrée, l’éclairage et l’énergie électriques, l’industrie et le commerce, l’hygiène publique, le service sanitaire, introduits dans une contrée où tout fut à créer en partant de zéro ; des hôpitaux, des dispensaires, des centres médicaux, des écoles,d es églises, des mosquées construits dans chaque agglomération urbaine ; tout une oeuvre sociale accomplie ; une pluie de hauts salaries répandue sur des générations de travailleurs ; un système très libéral de pensions de retraite, d’allocations médicales, de participation aux bénéfices, d’indemnités de congé, de gratuité des soins médiaux, appliqué à des milliers d’employées et d’ouvriers ; des encaissements très appréciables apportés au Trésor égyptien par le paiement d’une redevance annuelle et l’acquittement d’impôts sans cesse croissants ; un appoint considérable en devises étrangères fourni à la balance du commerce extérieur égyptien : voilà grosso modo ce que la Compagnie du canal de Suez avait fait et continuait à faire pour ce pays. »13 L’ingratitude de l’Égypte semblait donc patente, aux yeux des dirigeants classiques de la firme, qui ne percevaient pas la mutation des mentalités anti-impérialistes et surtout « la contradiction principale », c’est-à-dire le désir de l’Égypte d’avoir accès à une partie de la manne des bénéfices de la société dont elle était privée depuis 1875 ; les acquis du passé appartiennent dès lors à la mémoire ou à la commémoration – avec la statue de Lesseps à Port-Saïd comme emblème – mais ne peuvent servir de justification au non-franchissement de l’étape (révolutionnaire, mais nécessaire) visant à effacer la cession de 1875 – quand le pouvoir égyptien avait cédé ses 40 % de la société à la Couronne britannique.
L’un des nouveaux dirigeants de Suez14, Jacques Georges-Picot15, dénué de tout lien avec le monde des affaires impérial car issu du monde de la banque (par son père) et de la haute administration des Finances, ne peut que découvrir avec étonnement et déplorer le corpus de mentalités collectives des responsables de Suez tant à Port-Saïd (avec un pôle de 2 000 salariés) et Ismaïlia (avec un pôle de 400 salariés) qu’à Paris, comme si le temps s’était figé, lorsqu’il séjourne en tant qu’adjoint à l’Agent général en 1937-1939, puis quand il devient l’un des patrons de Suez après la guerre. La bonne conscience, le sentiment de légitimité, la confiance de l’Agent supérieur16 et de l’équipe technique assumant la gestion du canal et sa maintenance constituent l’un des aspects frappants, d’autant plus que les équipes égyptienne et parisienne oeuvrent dans un relatif isolement par rapport au reste de la communauté des entreprises et du monde des affaires. Aucun dirigeant n’imagine par exemple que la concession puisse ne pas être renouvelée en 1968 et c’est Georges-Picot qui doit imposer un système de mise en réserve des sommes à prévoir pour le payement des retraites du personnel en cas de perte de la rente du canal, par un glissement d’un système par répartition à un système par capitalisation.
Après la guerre, Suez commence à sortir de son splendide isolement et à fréquenter l’administration du Caire, et, à Paris, à se rapprocher de la communauté des armateurs et de l’administration française. Mais, en Égypte, Suez, comme beaucoup de firmes européennes, croit que fréquenter les élites du pays suffit à se faire comprendre des milieux dirigeants égyptiens, alors que l’accès aux courants nationalistes mâtinés d’islamisme ne peut qu’être filtré par cette seule fréquentation de la Cour, de l’administration classique et des élites coptes, alors fort influentes et elles-mêmes assez européanisées ; une sorte de « filtre » invisible les empêche de suffisamment comprendre la montée en puissance du courant nationaliste. Le sentiment de supériorité et de légitimité est confirmé par les réticences à enclencher un processus d’africanisation de certains niveaux de responsabilité moyenne
Cela explique les tensions et les aléas des négociations conduites avec le pouvoir égyptien en 1948-1949 d’abord, et plus encore avec le groupe révolutionnaire entre 1952 et 1956 : des barrières d’incompréhension sont érigées insensiblement, et la course aux concessions que mène à rebours la Compagnie ne peut que détruire son image de marque auprès des autorités et le capital de confiance et de légitimité qu’elle s’efforce de préserver par ailleurs grâce à la reprise de ses programmes d’investissement et de modernisation. Se vouloir encore une « société internationale » au coeur d’une Égypte traversée d’élans et de frustrations nationalistes et en pleine crise d’identité institutionnelle et géopolitique révèle la crise d’aveuglement qui érode la capacité de perception de Suez17. Lors des négociations avec le gouvernement égyptien en 1950-1951 pour lancer un processus d’égyptianisation – peu avant le putsch des militaires nationalistes –, Suez rejette l’idée que le nom des deux administrateurs égyptiens soit proposé par l’Égypte elle-même, d’où des tensions : « L’incident avec Nahas Pacha [le chef du gouvernement] illustre assez bien une des erreurs de la Compagnie, trop traditionnelle et attachée aux arguments juridiques », précise a posteriori Georges-Picot18 ; et il faut les pressions des ambassades française et anglaise pour que Suez admette que l’État choisisse l’un des deux administrateurs égyptiens (Abboud Pacha, aux côtés de celui choisi par Suez, Wacyf Boutros Gali Pacha)… C’est à reculons que Suez envisage des concessions aux Égyptiens, à contrecœur, sans percevoir la montée en puissance des intérêts nationalistes derrière un pouvoir cairote de moins en moins représentatif et surtout de plus en plus divisé. Après l’accord de 1949 sur l’égyptianisation du personnel moyen, « cette négociation était une réussite. Je pensais qu’on renégocierait pour gagner encore. Le sentiment était qu’il y aurait d’autres négociations ponctuelles, mais pas de grand coup. On ne pensait pas à un coup. Sur le plan juridique, on vivait sur l’opinion d’un professeur suisse consulté en 1952, La nationalisation du canal : une impossibilité juridique. Je pense qu’on raisonnait en Européens, qu’on se disait que l’Égypte n’avais pas intérêt à nationaliser, alors que le canal allait lui tomber sans l’ombre d’un payement dans son escarcelle [en 1968] et que la formule consistant à passer des accords successifs était la meilleure. C’était un raisonnement cartésien qui ne tenait pas compte de la politique. Je ne pense pas qu’on croyait sérieusement à des coups. Ç’a été une surprise dans la maison. »19 « La nationalisation du canal a réveillé l’état-major de Suez d’un long rêve doré. »20
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