Les relations patronales franco-allemandes dans l’empire au cours des années 1930 : quelques jalons 1933-1939





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2. Vers l’ère munichoise (1937-1939) : « repli impérial » ou partage colonial ?



À l’été 1937, phase décisive de la politique d’apaisement, se retrouvèrent donc au congrès de Berlin les principaux partisans de la collaboration économique franco-allemande. Dans la « liste des 58 délégués français » au congrès52 figuraient plusieurs noms dont nos sources indiquent qu’ils étaient liés à la tête du réseau de la synarchie, tels Daniel Serruys, membre de la section française du bureau de la Cci, « l’ingénieur conseil » Paul Planus, pivot des comités Coutrot53, Roger Lehideux (oncle de François et frère de Jacques), président de l’Union syndicale des banquiers de Paris et de province, Étienne Fougère, président de l’Association nationale d'expansion économique, Edmond Giscard d'Estaing, administrateur de la Société financière française et coloniale, et deux salariés de la Chambre de commerce de Paris (et des congrès de la Cci), Pierre Jolly, son directeur des services techniques puis secrétaire général54, et Alexandre (dit Alex) Brulé, son secrétaire55, proche de Jean Coutrot56, présents à tous les congrès de la Cci57 depuis 1933 et associés aux tractations sur le commerce colonial. On avait alors atteint un stade avancé de la reconversion « continentale » des groupes à fort assise outre-mer, qui avaient été les fondateurs, en 1922, du « Mouvement synarchique d'empire »   Worms-de Nervo, auxquels se joignirent, alors ou ensuite, la Banque d'Indochine et Paul Baudouin, son président58 depuis 1930. Après avoir symbolisé les options anglo-atlantiques de la Grande Guerre et de l’après-guerre, ces cercles s’étaient adaptés au verrouillage des marchés internationaux que leur infligeaient depuis la crise leurs partenaires privilégiés de naguère : ils avaient opté pour une solution résolument « continentale », qui comportait un volet colonial. Gordon Dutter attribue, comme « la presse autrichienne, l’initiative de la réconciliation économique entre la France et l’Allemagne », spectaculaire depuis le second semestre 1937, « non pas aux gouvernements mais aux milieux industriels des deux pays », dont les plus puissants étaient largement représentés à la chambre de commerce de Paris.
Depuis l’été 1936, ils se montrèrent fébriles à propos des échanges impériaux, entre voyages de Schacht et négociations franco-allemandes, escortés par le personnel politique des cabinets Blum et Chautemps : notamment le ministre du Commerce de Blum, Bastid, son sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères chargé des mandats et protectorats (Syrie, Liban, Tunisie et Maroc), Pierre Viénot, pilier du Cfaid dont l’ère nazie maintint les attaches allemandes59, et leur commun ministre des Affaires étrangères Yvon Delbos. Le discours encourageant de ces hommes politiques, devant leurs interlocuteurs allemands ou américains, les montrait acquis, au minimum, au partage avec le Reich des richesses de la terre en général et de « notre empire africain » en particulier, c'est à dire des capitaux investis ou à investir dans les colonies60. Le directeur général d’Alsthom, Auguste Detoeuf, l’une des « personnalités importantes » du réseau de la synarchie 61, se posa alors, par ses offres aux Allemands, en inspirateur des élans gouvernementaux. À la fin de 1931, en vue des négociations bilatérales imminentes à Berlin sur « les ententes » et les « accords d’industrie », il avait, avec la même passion que de Peyerimhoff (l’un des douze fondateurs de la synarchie de 1922 62), Gignoux et Duchemin prôné les « contingentements » et banni « la libre concurrence » pour combattre « la concurrence insupportable » occasionnée à la production française par ceux qui exportaient, les Allemands surtout, « sur tous les marchés […] au-dessous de leur prix de revient »63. Au début de mai 1937, à Francfort, Detoeuf proposa au congrès de l’économie mondiale non des cessions de colonies françaises, mais « la création de sociétés multinationales pour leur exploitation »64. Peu après (le 28 mai), Spinasse, ministre de l'économie nationale de Blum, qui avait, depuis un an, amélioré la position étatique de « l’équipe Coutrot »65, présenta aux « membres de la Chambre de commerce allemande à Paris » ce programme séduisant : « surmonter en Afrique les préjugés de la souveraineté nationale, […] établir entre [partenaires] des liaisons intimes d'ordre économique et financier pour l’utilisation des capitaux existants, des marchés existants, des richesses naturelles existantes »66.
On put percevoir l’avancement des tractations coloniales commerciales lors de la signature des « Accords franco-allemands du 10 juillet 1937 »67, remis par l’État, comme ceux qui les avaient précédés, aux bons soins de la Chambre de commerce de Paris – et un arrêté du 31 décembre 1932 lui avait octroyé la direction de l’« Office franco-allemand des paiements commerciaux » créé en application de l’accord du 24 décembre précédent68. Jugés par les Allemands eux-mêmes surtout favorables au Reich69, ces traités fondés sur l’octroi réciproque de « la clause de la nation la plus favorisée », de paiement et de transferts, valables jusqu'au 30 juin 1939, comportèrent deux volets « non publiés » : outre l’accord de transfert sur « le service des emprunts Dawes et Young »70, il s’agissait de l’application au Reich de la clause de la nation la plus favorisée dans tout l’empire (« mandats » compris), ainsi soustrait à l’exclusivisme colonial, et des modalités des « opérations de troc » (prohibées par l’accord de paiement) « entre l’Allemagne et les colonies françaises »71.
Le flot des exportations allemandes concurrentes avait, au début de la crise, conduit la grande industrie à exiger de l’État des contingentements, considérés comme « une nécessité vitale pour l’économie française »72. Réarmant à rythme accéléré depuis 1933 et plus encore dans le cadre du plan de quatre ans, le Reich importait désormais massivement; il n'y avait plus d’importations allemandes à « contingenter » et il n’était pas question de limiter ou d’interdire l’exportation des produits « stratégiques » français privés de marché par le non-réarmement. Il convenait cependant de rassurer une population alarmée par les projets du Reich sur sa frontière occidentale, comme l’avait montré sa réaction, en mars 1935, à l’écumage allemand des stocks de laine peignée et de déchets de coton dans la région de Roubaix-Tourcoing, et ses « vives critiques » contre l’inclination « des industriels français [à…] vendre des fournitures de guerre aux Allemands »73. Les marchés coloniaux riches en produits « stratégiques » furent donc soustraits à la publicité et confiés à une commission « gouvernementale française et allemande » dont la « première réunion » eut lieu à Cologne les 26-30 octobre 1937. Sa composante allemande (sept hauts fonctionnaires et cinq experts) fournirait l’armature administrative de l’Occupation économique, avec Hemmen, conseiller d’ambassade, von Mahs, du Reichswirtschaftsministerium et Schöne, de l’Office des devises74). Sa majorité française, étatique (neuf hauts fonctionnaires, dont quatre du Commerce, y compris Hervé Alphand, directeur des accords commerciaux au ministère du Commerce, son président, et deux des Finances, dont Couve de Murville)75, dissimulait une influence hégémonique de l’industrie vendeuse, représentée par Jolly, membre de l’Office franco-allemand. Les délégués français et allemands discutèrent donc des « compensations privées » par lesquelles s’effectuerait le troc de produits coloniaux français contre produits allemands : il fut question à Cologne d’une « opération de compensation » d’un montant de 8 millions francs projetée pour le port de Djibouti (palplanches pour 2/3 et matériel spécial pour 1/3 (allemands) contre riz indochinois) ; la commission allemande y étant « en principe favorable », Alphand fut prié « de s’entremettre pour obtenir l’accord du comptoir sidérurgique, […] auquel se trouv[ait] subordonnée cette opération ». On convint d’« utiliser également à l'avenir une partie du solde libre à la disposition de la Reichsbank à des achats de bois coloniaux entreposés dans les ports libres allemands » 76.

Cette procédure privée et le bon vouloir de l’administration –Alphand en tête – envers les solliciteurs français esquivèrent les barrages à ces échanges dont ont fait état Sylvain Schirmann et, à bien moindre degré, Chantal Metzger sur la base des sévères réglementations exécutives (ministérielles ou coloniales) des exportations françaises vers le Reich adoptées à partir de 1938 77. Ces prescriptions officielles furent violées, selon Gordon Dutter, parce qu’elles furent rédigées en toute hypocrisie, l’État les contournant lui-même, et parce que les négociations annihilaient les vetos officiels. Ainsi le gouverneur général de l’Aef interdit-il en mai 1938 l’exportation de l’acajou (source du contreplaqué des avions) d’Afrique équatoriale vers l’Allemagne; mais il rendit l’interdiction caduque en autorisant la vente « vers d’autres pays européens », escale nouvelle à partir de laquelle les compagnies coloniales pouvaient librement « réexpédi[er] le bois vers l’Allemagne ». L’État acheva le processus en n’appliquant pas « la prohibition […] aux autres colonies. » Le 9 août suivant, « la commission interministérielle [de compensation] approuva un échange d’acajou contre du charbon entre l’Allemagne et l’Aof. » Un mois plus tard, elle agréa « la demande du ministère des Colonies d’autorisation de ventes d’acajou à l’Allemagne au-dessous des prix mondiaux. »
Le « solde libre » et, surtout les « compensations privées » firent le reste : « la commission autorisa Rothschild à payer en caoutchouc ses dettes aux sociétés allemandes. Des opérations de troc, au surplus, pouvaient » se jouer des limitations de devises et des interdits commerciaux officiels : « Michelin échangea ainsi du caoutchouc d’Indochine contre des tracteurs allemands. » Bref, produits agricoles, phosphates, caoutchouc, bois tropicaux, okoumé et acajou, « servant à l’édification des fortifications et la fabrication des fusils », se déversèrent librement 78 : ils satisfirent plus amplement encore que ne l’a pensé Chantal Metzger « la capacité d’absorption des Allemands […] considérable voire illimitée pour des produits comme les graines oléagineuses, les tourteaux, les graisses animales ou végétales, le riz, les fruits exotiques, le cacao, le caoutchouc, les phosphates, minerais, cuirs et peaux et le bois d’okoumé »79.
Céder à la fébrilité acheteuse du Reich signifiait-il cependant absolue sincérité des offres d’Auguste Detoeuf de création de « sociétés multinationales pour [l’]exploitation » de l’Afrique? À défaut d’avoir marié leurs capitaux avec ceux des Français, les Allemands se félicitaient d’avoir compensé, par exemple au Cameroun, les pertes de la défaite : en mai 1938, le Kolonial Post, organe des anciens combattants coloniaux allemands, « annon[ça] que toutes les exploitations du Cameroun ayant appartenu avant la guerre à des Allemands [étaie]nt de nouveau entre des mains allemandes » et « ajout[a] que, malgré l’obstacle constitué par la pénurie de devises la forte augmentation des exportations de bananes et de bois vers l’Allemagne a[vait] donné une nouvelle impulsion aux sociétés allemandes du Cameroun »80. Les partenaires français étaient-ils pour autant disposés à rendre au Reich leurs acquis coloniaux de Versailles, voire à lui céder des pans de leur empire d’avant 1914 ? On eût pu le croire en lisant le rapport enflammé d’Alex Brulé sur « l’exposition du peuple au travail » (Schaffendes Volk), tenue entre mai et le 15 octobre 1937 à Düsseldorf (en phase active de discussion franco-allemande). Le secrétaire de la chambre de commerce de Paris, chargé de « l’économie impériale »   grand thème promu par la crise81, prônait avec une Allemagne modèle, joyeuse, saine et propre – régulièrement opposée au repoussoir français82   la collaboration en tous domaines, sphère coloniale comprise. Brulé fut émerveillé par les dizaines de halls83 de ce qui était « bien l’exposition du peuple travaillant et créant. Partout sont glorifiés la joie du travail, le dédain de l’esprit de lucre et la nécessité de subordonner l’individu à la communauté ». Il loua une politique qui avait presque doublé « la production des matières premières nationales », prenant à son compte la glose officielle nazie (« “l’homme doit assurer, par un travail acharné et par l’acier de ses armes, sa paix, sa liberté et son honneur – valets sont ceux qui honorent l'or, libres sont ceux dont le travail et la volonté sont au service de la patrie.” »). Il compléta la sortie sur les esclaves de « l'or » (les pays vainqueurs riches en devises) par une charge explicite contre la politique française : « Et dans un monde économique, aux entraves diverses, qui oserait condamner l’effort d’une industrie nationale tendant à couvrir ses besoins vitaux? Cette politique n’est-elle pas préférable à une politique de paresse de la production, refusant d'accorder à l’augmentation constante du déficit de la balance commerciale la valeur d’un signe d’alarme? »
Mais, si noble et efficace qu’il fût, cet effort ne suffirait pas, ce qui posait la question du droit du Reich à d’autres « produits » que ceux « du sol allemand ». Quoique plus timide dans son élan impérial que dans son regard sur le Reich stricto sensu, Brulé avait apprécié « la propagande coloniale à laquelle était consacré le « Hall 32 a » du « Comité d’Empire pour l’éducation économique du peuple ». Il préféra s’effacer ainsi devant la propagande allemande sur l’accès indispensable aux matières premières : « Nous ne pouvons mieux faire que de donner de larges extraits du texte officiel où l’on trouve une fois de plus l’expression du désir allemand de retrouver un commerce colonial ». Sur la revendication des colonies perdues il cita sans commentaire et longuement (p. 42-44 de son rapport) le catalogue de l’exposition, qui ne pratiquait pas l’euphémisme84. L’adhésion à cette ligne venait de haut : au début de 1938, dans la Revue de Paris, Baudouin, président de la Banque d'Indochine et « patron intellectuel » de la synarchie, qui ne cachait plus sa « haine de l’Angleterre » 85, lâcha jusqu'au faux-semblant de l’amitié pour les États-Unis dont « la civilisation purement matérielle […] n’a[vait] rien à proposer qui puisse soulager [l]a détresse » du continent européen. Il prôna, pour un « Occident [qui avait] trahi sa mission en fuyant la réalité », le retournement des alliances « qui ne sont souvent que des raisons de faiblesse et les produits d’une dangereuse sensibilité » et l’orientation vers l’Axe Rome-Berlin. La volonté de « reconstruire l’Europe » avec « un regard jeune et franc dégagé de cette méfiance qui, à l'heure actuelle, empoisonne les relations internationales » avait un coût : « Il faudra courageusement faire face aux réalités... La nouvelle Allemagne et la nouvelle Italie demandent leur place au soleil ». Baudouin ne cachait pas alors son impatience de lâcher à la première l’Est de l’Europe, Pologne et Tchécoslovaquie incluses; depuis l’ère éthiopienne et le cabinet Laval, il affichait ses bontés africaines pour la seconde86.
Cet indispensable « courage » devait-il s’étendre aux « revendications coloniales allemandes » sur les prébendes françaises? Le « repli impérial » que Baudouin ou Du Moulin de Labarthète, ancien haut fonctionnaire « en service détaché auprès de la Banque occidentale française »   et membre du réseau de la synarchie attaché au groupe de Nervo87   préconisait et dont Flandin se fît le héraut dans la phase munichoise de l’Apaisement signifiait-il à la fois abandons continentaux à l’Est et partage colonial? Les champions de la future Collaboration envisagèrent-ils, dès le tournant de 1937 pour plaire au Reich, de tailler dans leurs territoires outre-mer ? S’ils le firent, ce fut en pratiquant la même division du travail ou la même tactique « un pas en avant, deux pas en arrière » que les vaincus de 1918 demandeurs (allemands) et les autres vainqueurs, cessionnaires éventuels (anglais, belges, etc.).
En mai 1937, l’ambassadeur d’Angleterre Phipps avait averti Delbos, « curieux de savoir si la Grande-Bretagne était disposée comme la France à faire des concessions à l’Allemagne dans le domaine colonial [,…] que la France ferait ce qu’elle voudrait mais que la Grande-Bretagne ne donnerait pas à l’Allemagne un pouce de territoire de l’empire britannique, territoire sous mandat compris »88. Les Britanniques s’avouaient en revanche, comme avant 1914, enclins à pousser leurs amis à s’offrir seuls au sacrifice89. L’occasion s’en offrit le 29 novembre 1937, où ils reçurent à Londres Delbos et Chautemps, accompagnés d’une importante délégation française.

Le futur secrétaire au Foreign Office Halifax, qui avait à Berlin, deux semaines avant, lâché l’Autriche et la Tchécoslovaquie à Hitler, avait aussi parlé colonies avec Schacht sans ciller à l’exposé de ses projets de saisie des territoires français, belges et portugais. Contant aux Français cet entretien, il glosa sur les présumées divergences entre le tenant de la colonisation capitalistique, « M. Schacht » et « les conceptions coloniales […] purement territoriales […] de M. Hitler et du Général Goering ». Puis il admit l’accord des trois sur les revendications allemandes, que Schacht avait ce jour-là restreintes aux seuls empires non britanniques : le « Dr Schacht […] a déclaré qu’il ne s’intéressait ni aux îles de l’océan Pacifique, ni au Territoire du Sud-Ouest africain, et qu’il reconnaissait les difficultés spéciales du Tanganyika. Reste donc la côte occidentale d’Afrique. Le Président de la Reichsbank pense donc que le Togo et le Cameroun devraient être rendus à l’Allemagne en toute souveraineté, et qu’il conviendrait de constituer une sorte de bloc composé du Congo belge et de l’Angola, que l’on placerait sous un mandat général. » Le débat colonial prévisible de cette matinée fut différé par quelques questions sur ces marchandages dont Paris n’ignorait rien et par des échanges sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie. L’après-midi, les deux ministres qui avaient le plus affirmé depuis 1936 devant les Allemands et les Américains leur compréhension pour les « revendications coloniales allemandes », mis au pied du mur par leurs homologues britanniques, sifflèrent les arrêts de jeu : Chautemps et Delbos invoquèrent tous les arguments, sans oublier celui de « l’opinion publique » rétive, bien plus que « le gouvernement français », à tout abandon territorial 90, avant de proposer aux Anglais de montrer l’exemple des cessions. La « gouvernante anglaise » ne gouvernant plus, on ajourna la séance sur cet écueil insurmontable91.
Le 13 janvier 1938, une note de l’État-major général de la Marine, aux longs développements géographiques assortis de cartes, sur « les conséquences, au point de vue de la stratégie navale, d’un retour au Reich de ses anciennes colonies », s’interdit de «  préjuger de toute mesure d'ordre économique visant à faciliter ou à accroître l’acquisition par l’Allemagne de matières premières dans ses anciennes colonies, ou même à intensifier les échanges économiques de ces territoires avec le Reich ». « Mais du point de vue militaire », conclut-elle, « la restitution en pleine souveraineté au Reich de ses anciennes colonies, avec toutes les possibilités d’installation militaire qu’elle comporte, mettrait finalement en présence, sur les trois grands océans du monde, d'une part, les appétits de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon, d'autre part, les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne, et tôt ou tard, les intérêts des États-Unis. »92 « La pensée militaire», comme la politique, « reflétait [bien] celle des représentants du capital » (Dutter) et la duplicité coloniale des principaux champions de la capitulation.
Le Congrès d’action coloniale de mai 1938, dont, selon l’habitude, Brulé rendit compte, mit, sous l’habituel manteau de la préservation de la paix, les choses au point, confirmant que la « place au soleil » de l’Axe Rome-Berlin ne serait pas conquise sur l’empire français. L’accès aux « matières premières des pays européens qui n’avaient pas de colonies » serait assuré grâce à la pression exercée en ce sens sur le gouvernement; mais les livraisons continueraient à provenir de territoires sous tutelle française : « les intérêts de la paix mondiale comme ceux de la nation et le souci de son prestige sont contradictoires tant avec toute cession de la moindre parcelle du domaine français d’outre-mer, qu’avec toute attaque sur le mandat que la France a reçu des puissances alliées. » 93 Mais l’ardeur post-munichois conduisit bientôt les champions du commerce colonial à ne plus oser rappeler l’intangibilité des territoires concernés. À la réunion nationale des chambres de commerce du 8 novembre 1938, le président de celle d’Alger, Morard, s’en alarma au point de requérir l’adjonction, dans le « vœu » (rituel) sur la « situation générale », d’une précision sur « la politique française au regard de ses (sic) possessions d’outre-mer […pour] montrer que dans l'esprit des présidents des chambres de commerce, il y a[vait] un principe dont il ne faudra[it] pas s’écarter, […] l’intangibilité de l’Empire colonial ». Le président national Louis Férasson, qui dressait Daladier en serviteur zélé des prescriptions de son institution 94, ne put que l’ancrer dans son émoi : « je puis simplement lui indiquer que notre Empire colonial faisant partie de la France, il me semblerait difficile d’incorporer quoi que ce soit qui puisse donner des précisions dans ce texte ». Le président de la Chambre de commerce de Mont-de-Marsan prétendit insérer le Maroc dans « un magnifique champ d’expérience pour l’entente économique que nous serons amenés à réaliser en Europe »; il trouva plus complaisant que lui quand il déclara : « Le Maroc fait partie de la France… », démenti par « plusieurs voix : Non! » Le « vœu » du 8 novembre 1938, voté « à main levée » et « à l'unanimité » fut bien muet sur l’empire (comme sur la Tchécoslovaquie) 95.
Après quatre ans de tractations entamées à l’ère éthiopienne, Baudouin donna en janvier 1939 l’exemple, en matière italienne, sur « les concessions qu’impos[ait, selon lui] l’extension des empires nouveaux »96 : il offrit de « concéder à Mussolini le port de Djibouti, le chemin de fer français en Abyssinie et une représentation équitable dans le Canal de Suez ». En Tunisie, il promit beaucoup pour l'avenir, avec « l’octroi à l’Italie des droits qu’elle avait demandés pour ses nationaux » (« l’extension de trente à cinquante ans [de leur] privilège conféré pour dix ans en 1896, mais qui, continuellement reconduit, [avait] fait de la colonie fasciste, en cette contrée, un Etat dans l’Etat »97). Il agit avec « l’approbation de Daladier »98, qui affirma regretter, devant Sumner Welles en mars 1940, que n’eussent pas abouti ces projets (dont il ne nomma pas l’initiateur). Baudouin les fit miroiter à Rome au moment même où Daladier mimait la défense de l’intégrité impériale en une tapageuse tournée africaine, très anti-italienne, destinée à faire oublier ses récentes abdications est-européennes face au Reich99. Les milieux intéressés allèrent-ils, à l'égard de l’Allemagne, aussi loin ? La germanophilie du temps rendit leurs plans plus ambitieux encore. L’audace italienne accrue (couverte par le Reich) contraignit la chambre de commerce de Paris, dans la partie (9) relative à « l’Empire français » de son « vœu » du 7 février 1939, à un rappel de type territorial : « En face, en effet, des revendications concertées formulées pour certains États étrangers, il importe que l’Assemblée proclame son attachement au principe de l’intégrité de l’Empire français », rappel vague et timide, surtout quand on le rapproche de la conclusion dudit « vœu » sur « la nécessité de poursuivre avec une énergie accrue la mise en valeur de nos ressources coloniales, dont une partie demeure encore insuffisamment utilisée »100. Ce point était plus propice à l’audace : il s'agit actuellement, commenta l’ambassadeur d’Allemagne von Welzeck, le 3 mars, « de mettre en œuvre des entreprises communes franco-allemandes » dans les colonies françaises. Les plans y afférents furent présentés avec une chaleur, tant dans les milieux financiers que chez les hauts fonctionnaires, qui surenchérissaient sur celle des Anglais et contrastait avec le mépris d’airain apparent des partenaires allemands101. La fausse césure du 15 mars 1939 ne les menaça pas. Elle contraignit seulement leurs initiateurs à plus de discrétion et en différa la discussion jusqu’en mai. L’été précédant la guerre sembla aviver encore les élans français en faveur d’un « rapprochement franco-allemand en Afrique » synonyme de vastes projets d’investissements communs102.
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