Les monnaies de nécessité ou la grande débrouille dans le Nord occupé (1914-1918)





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Les monnaies de nécessité ou la grande débrouille dans le Nord occupé (1914-1918)


Béatrice TOUCHELAY

Université de Lille3 IRHiS

beatrice.touchelay@free.fr

Abstract

L’occupation de la zone frontalière du nord de la France par les troupes allemandes en aout-septembre 1914 coupe les autorités politiques et monétaires de leurs tutelles. Pour Lille ou Roubaix, par exemple, cette situation se prolonge pendant quatre ans. Confrontées à un besoin évident de liquidités, ces municipalités, des institutions consulaires et des entreprises émettent de la monnaie papier, gagée ou non sur des encaisses, sans aucune garantie de la Banque de France. La rupture du lien avec l’Etat conduit des acteurs privés, dotés ou non d’une légitimité politique, à se substituer à l’institut d’émission, régulateur monétaire officiel. Ces « monnaies de nécessité » visent à préserver les activités économiques qui survivent à l’occupation. Elles servent à payer les fournisseurs, à verser des subsides aux personnes démunies, à régler les traitements des fonctionnaires, et à répondre aux exigences des troupes d’occupation. Malgré les inquiétudes qu’elles suscitent, ces monnaies sont émises pendant toute la guerre. Il s’agit de préciser la façon dont s’organise cette régulation originale, d’analyser les tensions qu’elle génère et de se demander dans quelle mesure elle répond aux besoins. Cette expérience éclaire les formes actuelles de supports des échanges échappant aux autorités monétaires traditionnelles comme le micro crédit.
Keywords: Monnaie de nécessité, première Guerre Mondiale, régulation monétaire, Banque de France


La Première Guerre mondiale est déclenchée le 3 aout 1914. Sa chronologie dans les dix départements occupés et sur la ligne de front se distingue de celle du reste de la France. Le Nord et le Pas-de-Calais, principaux foyers industriels français, restent des zones de combats pendant toute la guerre. Les effets du blocus allié à partir de 1916, puis ceux de l’intensification des combats accentuent les privations des civils qui n’ont pas réussi à quitter la région. Plusieurs grandes agglomérations industrielles comme Valencienne sont occupées à plusieurs reprises. Après une première occupation de Lille du 2 au 5 septembre 1914, la présence allemande s’impose pendant toute la durée de la guerre à partir du 13 octobre 1914 et jusqu’au 17 octobre 1918. Roubaix et Tourcoing sont dans la même situation. L’occupation suspend brutalement et parfois durablement toute relation entre ces villes et avec les autorités centrales parisiennes, qu’elles soient politiques, monétaires ou militaires. Si la situation a été anticipée par les autorités politiques et monétaires, les militaires ont été moins clairvoyants puisque les principaux forts comme celui de Lille ont été démilitarisés juste avant la guerre, ne laissant que quelques réserves pour garder ces places. La prolongation de l’occupation pendant quatre ans n’a pas été anticipée et introduit une situation sans précédent. Les voies de communication entre Lille, Roubaix, Tourcoing et le reste de la France sont coupées, la circulation des marchandises interrompue. Les autorités politiques et monétaires sont isolées de leur tutelle, les grandes sociétés, coupées de leurs sièges sociaux, doivent prendre des initiatives pour tenter de maintenir une activité et assurer l’existence de ceux qui n’ont pas pu fuir devant l’invasion allemande. Même à l’échelle régionale, du fait des combats et de la présence allemande, les informations, les hommes et les marchandises circulent très mal, l’activité économique et les échanges se réduisent de façon drastique, les espèces métalliques et les billets de la banque centrale se raréfient.

Dès le début des occupations militaires des villes occupées, les autorités allemandes imposent de lourdes amendes et lèvent de fortes contributions. Les pressions sur les villes occupées persistent pendant toute la durée de la guerre. Jugées très riches et considérées comme les bastions de l’industrie française, Lille (Hilaire, Trenard (dir.), 19991) Roubaix et Tourcoing mais aussi Lens au cœur du bassin minier, ou Armentières subissent des ponctions particulièrement fortes. Or, les caisses sont vides. Le ralentissement puis la paralysie de l’activité économique accélère la quasi-disparition des espèces monétaires régulières. La nécessité de continuer à verser les traitements des fonctionnaires municipaux, de payer les traites des fournisseurs et de verser quelques subsides aux plus nécessiteux renforce le besoin de liquidités. A leur initiative, les autorités municipales de Lens, de Lille bientôt suivies par celles de Roubaix et de Tourcoing, pour n’évoquer que les plus importantes agglomérations, décident d’émettre des petites coupures de papier monnaie pour répondre à l’urgence. Les bons seront appelés « les monnaies de nécessité ». Ces opérations sont soumises à l’approbation du représentant des autorités politiques centrales, le sous-préfet, qui fait alors office de préfet, mais la Banque de France ne prend aucun engagement à leur égard. Les monnaies émises par les municipalités occupées se substituent rapidement à la monnaie légale. La première émission de bons à lieu dès le 31 aout 1914 à Lille2. Les bons de villes alors émis sont gagés sur des emprunts effectués auprès des particuliers et des banques locales. Parallèlement, pour répondre aux besoins de liquidité des commerçants et des industriels certaines chambres de commerce émettent également des petites coupures gagées sur des dépôts d’industriels (Bouchardeau 2005). Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas de création monétaire à proprement parler, mais bien d’émission de papier monnaie. Certaines caisses d’épargne, voire des compagnies minières et de grandes entreprises sidérurgiques se font également émettrices de bons. Ces petites coupures, qui sont bientôt les seules à circuler en territoire occupé, permettent à la population d’effectuer ses achats quotidiens, aux employeurs de régler les salaires, aux administrations publiques de continuer à payer les traitements des fonctionnaires et de verser les subsides nécessaires à la survie. Elles sont aussi parfois acceptées par les occupants en règlement des contributions de guerre (Becker 1980, Nivet 2011).

Supports d’une nouvelle forme de régulation monétaire, ces monnaies de nécessité mettent en cause le privilège d’émission de la Banque de France, à laquelle elles échappent. Ce faisant, elles représentent un véritable transfert de souveraineté, à la fois monétaire et symbolique, de l’Institut d’émission vers les émetteurs régionaux de ces bons. Symboliquement, elles illustrent le transfert des pouvoir, transfert subi par la Banque de France, à des autorités restées sur place et qui répondent à l’emprise de la nécessité. Il ne s’agit pas ici d’analyser les réactions de l’institut d’émission, mais de préciser les conditions de possibilité et les caractéristiques de ce nouveau mode de régulation que représentent les monnaies de nécessité. Il s’agit d’estimer l’ampleur de la rupture qu’elles induisent dans les territoires occupés, de décrire leurs acteurs et d’analyser leurs enjeux et les rapports de force locaux. Outre l’éclairage inédit que fournit cette étude sur les réalités de l’occupation, elle montre comment la situation exceptionnelle de la guerre oblige les municipalités, les entreprises ou les chambres de commerce à palier l’absence de l’Institut d’émission et à remettre en cause son privilège. Ce faisant, elle éclaire plusieurs questions : au niveau local, les nouvelles autorités politiques ont-elles pris conscience des dangers que recèle cette émission massive de monnaie ? Quelles sont les réactions des autorités allemandes ? Comment s’établit cette nouvelle régulation ? Comment s’inscrit-elle dans la durée ? Quelles réactions à t’elle suscitée au sein des autorités locales : élus territoriaux, chefs d’entreprise, banquiers, milieux consulaires ? Comment l’administration préfectorale, demeurée en fonctions durant toute l’occupation, même si elle était privée de tout contact avec le pouvoir central, a-t-elle réagi aux émissions ?
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