Marquet et le ’’socialisme municipal’’ : l’action économique et sociale





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Marquet et le ’’socialisme municipal’’ : l’action économique et sociale



Hubert Bonin, professeur d’histoire à l’Institut d’études politiques de Bordeaux (Centre Montesquieu d’histoire économique-Université de Bordeaux 4) [h.bonin@sciencespobordeaux.fr]

Adrien Marquet a régné sur la mairie de Bordeaux de 1924 à 1944 ; c’est pour le moment le maire qui y a exercé son mandat le plus longtemps après Jacques Chaban-Delmas et avant même Gautier, sous le Second Empire1. Un cinquième de siècle à la tête d’une grande ville, c’est tout de même imposant ! Certes, l’État et le préfet2, en ces temps de centralisation de l’appareil administratif, assuraient un strict contrôle a priori de la vie des collectivités locales et exerçaient ’’le pouvoir exécutif’’ en mettant en œuvre les décisions des municipalités. Toutefois, le maire était bel et bien le chef de la majorité municipale et exerçait quant à lui une sorte de ’’pouvoir législatif’’, à la tête de ce petit ’’parlement’’ municipal ; et l’on sait que, sous la IIIe République, les majorités politiques, au Parlement, pesaient d’un poids souvent déterminant sur l’exercice du pouvoir ministériel et exécutif… Le pouvoir d’initiative de la Ville est donc étendu3, en particulier pour la voirie, les transports, la police des marchés, l’aide sociale, l’aménagement urbain, l’instruction publique, l’hygiène et la salubrité, la police et la lutte contre le feu, etc. Par surcroît, comme l’a montré B. Lachaise, Marquet disposait d’une ’’surface’’ politique importante et de plus en plus large, en tant que député, ce qui lui procurait l’accès direct aux réseaux d’influence parisiens, bien qu’il fût socialiste et que le centre-droit ait gouverné le pays pendant une petite majorité des années 1924-1940.
Un signe de cette capacité d’influence pourrait être donné par son accession à des fonctions ministérielles en 1934. S’il devient ministre du Travail et s’il reste connu pour son « plan Marquet », c’est bien que ce maire de Bordeaux portait une réputation d’activisme municipal, de promoteur de ’’grands chantiers’’ ; l’on peut donc penser qu’il symbolisait (lui aussi) ce ’’socialisme municipal’’ ou ce réformisme d’un dirigeant de collectivité locale qui faisait à l’époque la renommée des élus ’’bâtisseurs’’ ou ’’progressistes’’. Cela incite par conséquent à soupeser la réalité qui s’exprime de l’analyse des faits, voire des ’’hauts faits’’, du maire Marquet : a-t-il été véritablement le grand maire bâtisseur, progressiste, qu’on a bien voulu voir en lui ? Les aléas des années 1940-1954 et le trouble alors apporté à l’image de marque ’’historique’’ de Marquet ont pu ternir la ’’mémoire’’ ; c’est pourquoi il faut engager un ’’procès en réhabilitation’’ du maire Marquet, sans qu’on sache d’ailleurs à l’avance s’il se conclura par une évaluation favorable de ses activités… Signalons tout de même avant tout que l’accession d’un socialiste à la mairie de Bordeaux constitue en soi un véritable symbole de ’’lutte des classes’’ : dans une ville dont les réseaux notabiliaires constituent l’ossature de l’exercice du pouvoir économique et social, voire culturel, où les bourgeoisies d’affaires et les bourgeoisies connexes (banque, assurance, une partie de la ’’bourgeoisie de robe’’ et du droit, une partie de la presse, etc.), la percée du principal opposant à la majorité de droite qui gouverne entre 1919 et 1925 représente tout de même à coup sûr un choc. Est-ce pour autant qu’une rupture est intervenue dans la politique économique et sociale ? que la structure des rapports économiques et sociaux a pu être – même légèrement – modifiée à l’échelle de la cité girondine ?
1. Pour le progressisme municipal : des modèles pour Marquet ?
Le ’’socialisme municipal’’ (ou ’’broussisme’’, du nom de son théoricien, Brousse, courant inséré aussi dans ce que l’on appelait le ’’possibilisme’’) avait prôné dans les années 1890 la multiplication d’îlots de socialisme parmi les collectivités locales, notamment pour la création de services publics efficaces ; mais ces théories avaient été condamnées par la majorité des tendances socialistes du tournant du siècle, car le réformisme avait alors mauvaise presse au sein de courants qui se voulaient révolutionnaires, parfois marxistes – les guesdistes –, en tout cas résolument partisans d’une rupture avec le capitalisme et d’un rejet de toute compromission avec la puissance publique – notamment le fameux État patron et/ou gendarme… D’ailleurs, quand Millerand avait prôné la participation au gouvernement que mettait en place la majorité de centre-gauche qui s’était structurée en 1899 en pleine affaire Dreyfus, le ‘millerandisme’ s’était fait tancer par une énorme majorité de socialistes, y compris les jauressiens. Les socialistes modérés n’avaient pas rejoint la jeune sfio en 1905 et ces ’’socialistes indépendants’’ s’étaient associés à la majorité radicale pour animer la majorité jusqu’à la veille de la guerre. Pourtant, peu à peu, des socialistes avaient conquis des mairies (depuis Montluçon, la première ainsi obtenue) et l’idée qu’on pouvait tout de même contribuer au bien-être du peuple en améliorant et en diversifiant les services publics avait gagné du terrain. La sfio elle-même, lors de son congrès de Saint-Quentin en 1908, avait fini par reconnaître l’utilité du socialisme municipal4. Dans l’entre-deux-guerres, ce réformisme devient paradoxalement majoritaire, alors que la sfio de Blum reste, au niveau national, hostile à tout « exercice du pouvoir » au sein d’un régime capitaliste et que, surtout, le pcf entretient le mythe d’une révolution soviétique.
A. Une politique urbaine progressiste ?
Les raisons du succès du socialisme municipal sont à trouver dans l’énorme vague d’urbanisation qui balaye les cadres sociaux du 19e siècle à partir des années 1890 : la poussée de la seconde révolution industrielle, de la classe ouvrière et du petit peuple des services, de l’exode rural et de l’immigration débouche sur une nouvelle crise de la ville5 – après celle vécue6 par quelques grandes cités dans les années 1830-1850. La ’’demande sociale’’ de services publics et d’urbanisme devient pressante tandis qu’une ’’offre’’ prend corps : nombre d’élus se soucient de rebâtir sans trop tarder un cadre de vie plus favorable à l’épanouissement des individus, familles ou citoyens, au nom d’un certain humanisme progressiste7, de campagnes pour la santé et l’hygiène – ’’l’hygiénisme’’, etc.
Les communistes entreprennent de toute façon de quadriller les quartiers populaires de militants et de réseaux d’associations-gigognes qui leur fournissent des moyens d’action privilégiés pour conquérir des municipalités puis pour les gérer. Annie Fourcaut8 a bien montré comment Clamamus avait marqué à Bobigny l’histoire du communisme municipal dans la jeune banlieue rouge du département de la Seine, tout comme le pcf l’entreprend dès qu’il conquiert Saint-Denis9 – au-delà de la figure emblématique de Doriot –, Ivry (Georges Marrane) ou Malakoff. Cependant, les réformistes ne restent pas inactifs et, au contraire, se dotent d’un corps de doctrine qui métamorphose le réformisme : l’aménagement de la ville, du logement et des services publics devient leur règle d’action. Une gauche urbaniste s’affirme, loin des idées philanthropiques d’une droite sociale-libérale et chrétienne-sociale qui avait, dès les années 1890-1910, prôné les habitations à bon marché et le renforcement des réseaux d’aide sociale. Construire des quartiers populaires salubres, doter la ville des équipements scolaires, sanitaires, culturels même, pour la guérir de sa crise, tout cela devient légitime et s’affirme comme la raison d’être de dirigeants du centre-gauche et de socialistes.
C’est alors que se constitue l’image du ’’maire bâtisseur’’, du maire social ; la vieille utopie des ’’îlots socialistes’’ de transformation urbaine et sociale se transforme en pratique – même si leur insertion dans ’’l’économie de marché’’ est elle aussi réelle (par le biais des contrats de btp, par exemple). Des figures du progressisme municipal accèdent à une certaine renommée, tel Henri Sellier, maire de Suresnes, président du conseil général de la Seine, de l’Office de hbm de la Seine – qui a parrainé la construction de 17 000 hbm (habitations à bon marché) dans une dizaine de cités de banlieues – et ministre de la santé et de l’hygiène sous le Front populaire10, l’apôtre en France des ’’cités-jardins’’11 –, ou tel André Morizet, maire de Boulogne-sur-Seine12, etc. Il est vrai que, comme l’a montré Françoise Choay13, c’est l’époque où – un peu comme en Allemagne et son Bauhaus – s’établit un rapport moderne entre les architectes, le logement collectif et la jeune notion d’urbanisme14. Un modernisme de la ville sociale s’esquisse, et, pour reprendre l’expression d’Annie Fourcaut, de nombreuses municipalités de gauche deviennent « des bancs d’essai des modernités » – dans les limites de leur marge de manoeuvre par rapport aux compétences juridiques des collectivités locales, à leurs capacités financières et à la forte tutelle de l’État. Dans leur majorité, ce sont des communes de la Seine, de la proche banlieue parisienne (Pantin, Le Kremlin-Bicêtre, Champigny-sur-Marne, etc.), qui accueillent ces courants réformateurs, de l’extrême-gauche communiste au centre-gauche radical. Est-ce que ce mouvement a essaimé en province ? En région lyonnaise, Lazare Goujon a été le maire de Villeurbanne (en 1925-1935) qui a lancé la cité des gratte-ciel et remodelé le centre de cette cité de banlieue15 ; aussi décrié qu’il ait été, le radical Édouard Herriot16 lui-même a pris à bras le corps des programmes d’aménagement de Lyon, dont il a été maire de 1904 à 1957 ! Les quartiers de Gerland (hbm, stades, écoles, abattoirs), de Grange-Blanche (hôpital) et des États-Unis (parmi les premiers grands ensembles de logements collectifs et sociaux), etc. ont bénéficié d’investissements porteurs d’un radicalisme social et urbaniste à la hauteur de la métropole lyonnaise, influencé parfois par les élans de l’architecte Tony Garnier. Mais des occasions de comparaison manquent car l’histoire urbaine provinciale manque encore de références historiographiques – si l’on excepte les recherches concernant la reconstruction17 qui a suivi les deux guerres mondiales et les études concernant les grands ensembles des années 1950-1980.
Quoi qu’il en soit, l’évaluation de l’action du maire Marquet suppose d’identifier ce qu’on a appelé après 1945 une « politique urbaine »18. Certes, les grands travaux d’Haussmann19 constituent la référence forte, avec leur équivalent à Bordeaux, d’une part dès le xviiie siècle (sous l’intendant Tourny), d’autre part dans les années 1850-1880. Mais les ‘plans’ d’aménagement (comme le plan Prost pour la région parisienne et les plans concernant Paris même) qui fleurissent dans l’entre-deux-guerres quand émerge l’urbanisme20 montrent combien la politique urbaine devenait une exigence pour les pouvoirs publics et les autorités municipales21. Les contraintes de la modernisation de la ville définissent alors des axes d’action : percées de nouvelles voies et places ; investissements en équipements d’hygiène et de voirie urbaine, de santé hospitalière, d’accompagnement sanitaire et social (avec les dispensaires, notamment) ; intensification des transports en commun ; mobilisation des acquis de l’architecture moderne au profit des équipements municipaux (scolaires, sportifs, culturels) et du remodelage du tissu urbain, etc. Par ailleurs, l’insalubrité de nombreux logements populaires et l’afflux de population incitent à une politique du logement social – que l’État encourage avec des lois en 1919 (Cornudet), en 1921 (Sarraut) et 1928 (Loucheur) – qui s’exprime surtout alors par les fameuses hbm (habitations à bon marché). Il faut loger le peuple22 ! Est-ce que Marquet a assumé lui aussi cette mission clé ? Est-ce que son socialisme s’est exprimé par le biais d’une politique sociale du logement23 ?
Si les communes restent soumises à la tutelle stricte de l’appareil d’État (préfet et Conseil d’État), notons que divers textes réglementaires (en 1926-1930) élargissent leur capacité d’intervention, par exemple pour « la réalisation d’améliorations urbaines » ; elles peuvent s’engager par le biais de régies, de participation à des sociétés et, banalement, par leurs investissements et des emprunts. Une grille d’évaluation des initiatives du maire Marquet est donc disponible pour ce qui concerne la politique urbaine et la politique de logement social ; pour jauger son volontarisme et son habileté ou son désir d’élargir sa marge de manœuvre par rapport aux contraintes budgétaires, réglementaires et sociologiques24. Des ‘modèles’ étrangers sont d’ailleurs disponibles en sus des modèles des réformistes de la région parisienne, qu’ils viennent d’Allemagne, de Belgique ou de Grande-Bretagne. Signalons enfin qu’une petite communauté socialiste a pu se constituer en Gironde, puisque Marquet a été rejoint par d’autres élus de gauche comme Antoine Cayrel, au Bouscat (maire lui aussi de 1925 à la fin de la guerre) ou Marie-Alexis Capelle, à Bègles (à partir de 1925).
B. Un maire militant en faveur du peuple ?
Un axe d’évaluation plus banal conduirait aux sources même du socialisme municipal : en quoi Marquet a-t-il appliqué à Bordeaux les préceptes socialistes ? a-t-il agi en faveur du peuple, de sa ‘condition’, de son bien-être ? Face au patronat et à la grande bourgeoisie, a-t-il adopté des positions ‘rouges’ qui auraient permis de contribuer à l’amélioration de la condition ouvrière ? des conditions de travail sur le port, en particulier ? A-t-il favorisé l’expansion du mouvement syndical, soutenu les grévistes en lutte, notamment dans les quartiers populaires comme celui de La Bastide ou de la gare du Midi ? Peut-on prétendre qu’un ‘front’ se serait constitué qui aurait relié le syndicalisme réformiste (la cgt, enseignants, etc.), la sfio, la Mairie ? qu’une osmose s’est établie entre les conseillers municipaux et les militants ? Ou bien au contraire ce moyen bourgeois qu’était Marquet a-t-il cédé aux fantasmes de la ’’considération’’ sociale, de l’intégration dans les cercles de la bonne bourgeoisie de La Rousselle, du cours Xavier-Arnozan ou des Chartrons ? La municipalité Marquet a-t-elle dérivé vers un ’’modérantisme’’ fait de compromissions dans les relations sociologiques, de pâleur dans l’idéologie, de timidité dans l’action ?
2. Un maire moderne ?
Indéniablement, Marquet se veut un maire ’’moderne’’ : il se construit une image de marque où le progressisme lié à son idéologie socialiste s’exprime d’abord par un attachement fort à la modernité.

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