Quelques mises au point sur la fonction des services dans la croissance





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A. Ne peut-on tenter de dévoiler un tertiaire caché ?



Or l’économie des services s’étend en fait de façon discrète : la grande organisation d’entreprise industrielle se déploie par une croissance organique forte, qui implique un développement ‘en interne’ de beaucoup de fonctions de gestion. Le remodelage des processus de production lui-même passe par la constitution de puissants services d’ingénierie (bureaux d’organisation et méthodes, notamment, qui mettent en place la rationalisation du travail) ; la gestion de l’organisation exige l’extension des départements de gestion du personnel, de la comptabilité, de la gestion des finances et des flux de trésorerie ; l’entretien des usines mobilise un ample personnel ; le traitement des données rassemble d’immenses pools de dactylographes, comptables, employés et techniciens des machines électrocomptables.
L’expression de cette croissance d’une économie des services en interne se cristallise dans le fameux organigramme en râteau diffusé par le ‘management moderne’ aux Etats-Unis dès l’entre-deux-guerres – c’est l’une des composantes du ‘sloanisme’, du nom de Sloane, le patron de General Motors qui met en place des pratiques fines de gestion de la grande entreprise – avec des ‘directions fonctionnelles’ (finances, gestion du personnel, commercial, services généraux ou secrétariat général, etc.). Une énorme économie tertiaire se développe donc ‘cachée’, faute de ‘l’externalisation’ ultérieure ; et on s’aperçoit de son ampleur précisément quand cette externalisation se déploie puisque sont alors transférés d’énormes blocs de prestations de services. On peut d’ailleurs penser que l’ampleur de ‘l’internalisation’ qui a prédominé pendant presque trois quarts de siècle a faussé quelque peu les statistiques : une bonne part de la population active secondaire et du PIB industriel est en fait assurée par des sous-ensembles qui seraient enregistrés dans le domaine du tertiaire à partir des années 1980-1990. On estime parfois qu’un quart de la population active secondaire des années 1960-1970 assume des emplois et des métiers considérés plutôt à la fin du siècle comme tertiaires.
Un autre ‘tertiaire caché’ se tapit dans l’économie communiste. Là encore, le repli de l’organisation développée en URSS depuis le tournant des années 1930 et dans les autres pays communistes depuis la fin des années 1940 révèle l’ampleur de la prise en charge de nombreux services par les combinats ou les divers types d’organismes industriels. En fait, ceux-ci prenaient en charge la couverture sociale et médicale de leurs salariés, leurs loisirs et vacances, leur logement le plus souvent, leur approvisionnement en biens de consommation courante même par le biais de magasins d’entreprise. Bref, les statistiques industrielles là aussi recouvraient une ample économie tertiaire intégrée dans le système industriel, par le biais d’une sorte d’ ‘entreprise providence’ – peu à peu disloquée depuis les années 1990.

B. Peut-on affirmer que le tertiaire commercial a été un levier du développement industriel et agricole ?



Cela dit, l’industrie a encore plus sensiblement mobilisé de larges pans du tertiaire dans le cadre de son propre développement. La fonction commerciale peut passer pour une excroissance de l’industrie et chaque branche dispose de son propre type de base commerciale.
a. Le négoce n’a-t-il pas été le lubrifiant de la croissance industrielle ?
Les industries lourdes ou semi-lourdes (matériaux, biens d’équipement) s’appuient ainsi sur des réseaux de négoce de gros (produits sidérurgiques, produits pour le bâtiment, produits chimiques, produits pétroliers, etc.) qui sont souvent indépendants (comme Pinault Bois & Matériaux, lancé en 1963, l’ancêtre du groupe Pinault actuel, PPR), bien que l’intégration verticale tente certains groupes (Mannesmann avec Klöckner, les sidérurgistes lorrains avec Davum ou IMS, dans la métallurgie). Le monde agricole s’est doté lui aussi de structures de négoce. Des firmes capitalistes ont bâti des outils de distribution en gros des produits consommés par les paysans (engrais, produits phytosanitaires, outils, etc.) ; mais ceux-ci, pour réduire les marges ainsi prélevées, ont souvent construit leurs propres outils, des coopératives d’achat locales (les coopératives Raiffeisen en Allemagne, etc.) ou de plus en plus fédérées à l’échelle interrégionale.
Nombre d’industries ‘légères’ recourent elles aussi à des intermédiaires négociants. La pharmacie a vu émerger des distributeurs de gros entre les industriels et les officines, gestionnaires de stocks et de la logistique – soit des mutuelles dépendant des pharmaciens, soit des grossistes capitalistes. Beaucoup d’industries alimentaires dépendent d’agents, de grossistes assurant la distribution des grandes marques dans des régions ou dans des pays étrangers, en particulier pour les boissons. Outre-mer, beaucoup de sociétés de négoce se sont fait les spécialistes de tel ou tel marché, pour bien en maîtriser les risques ; des firmes sont devenues les clés des ventes en Asie, notamment des britanniques en Inde et en Chine (avec Swire, Inchcape, Jardine & Matheson), quelques françaises (Denis frères en Indochine, Olivier en Océanie) ; d’autres se sont affirmées en Afrique noire (comme les françaises CFAO, SCOA, Optorg, ou nombre d’entreprises marseillaises ou bordelaises) ; ces sociétés se sont dotées de réseaux de distribution de gros et demi-gros et parfois de détail (les fameuses ‘factoreries’ en Afrique noire, transformées en boutiques à partir des années 1950-1960, cédées à des autochtones) pour la vente des produits d’habillement, des biens d’équipement des ménages et du foyer, etc.
Les négociants (généralement d’une dimension régionale, dans le cadre de PME familiales) sont en contact étroit avec les firmes industrielles consommatrices de sous-produits, peuvent anticiper sur la demande pour faire remonter les informations, constituent des stocks qui procurent la souplesse nécessaire au bon fonctionnement de l’économie : la fonction de négoce n’est pas une simple perception de péage sur les flux internes de l’économie, car elle constitue un facteur d’efficacité par la marge de manœuvre et l’élasticité qu’elle apporte. L’absence de tels outils de négoce dans les pays communistes – plusieurs branches tertiaires passant pour des intermédiaires parasitaires – a débouché sur une rigidité que n’ont jamais pu surmonter les plus belles constructions statistiques de la planification, et les combinats ou les firmes ont dû souvent négocier entre eux, dans le cadre d’une ‘économie grise’ (discrète), des accords de fourniture en gros des quantités, qualités et délais nécessaires…
b. L’industrie ne s’est-elle pas dotée de machines à vendre ?
Les firmes, industrielles ou non, structurent un appareil commercial ramifié, pour vendre leurs produits ; en direct, elles peuvent posséder leurs réseaux (succursales pour l’automobile) ; mais généralement elles passent par des réseaux indépendants, ceux des concessionnaires pour l’automobile par exemple, ou tout simplement la distribution de détail. L’économie des services tertiaires est donc la clé de l’accès au marché – ce que comprend d’ailleurs Citroën lorsqu’il lance en France le concept des ‘stations services’ dans les années 1920. Les mutations de la distribution – analysées plus bas – s’accompagnent cependant d’un investissement désormais essentiel chez les industriels, la promotion de marques. Beaucoup se dotent en effet de marques représentatives de leurs qualités spécifiques (exemple : l’automobile, l’alimentation, etc.) et les promeuvent.
Le monde agricole lui aussi sécrète une économie tertiaire importante : classiquement, le négoce du vin (notamment en Bourgogne et en Bordelais) et des alcools est le débouché clé des viticulteurs – ceux-ci lui ajoutant des coopératives de stockage et d’assemblage pour écrêter quelque peu les sautes du marché. Les paysans lancent de fortes coopératives de commercialisation, qui regroupent la production des adhérents afin de recueillir une plus grande part de la plus-value : les producteurs de céréales ou de fruits et légumes, par exemple – sans parler ici des coopératives qui transforment les produits avant de les commercialiser (comme dans le sucre ou les produits laitiers), riches elles aussi de marques de distribution.
Cette floraison des marques explique l’émergence des compagnies spécialistes en communication publicitaire dès l’entre-deux-guerres, et l’affirmation de groupes de communication commerciale à partir des années 1950 (Havas ou Publicis en France, Ogilvy, Saatchi & Saatchi, dans les pays anglo-saxons, Dentsu au Japon, etc.). Les médias deviennent aussi des ‘supports’ publicitaires, d’abord la presse magazine et la grande presse dite ‘populaire’, dont les recettes évoluent au gré des oscillations conjoncturelles ; la radio dite commerciale triomphe (en France, RTL et Europe 1) avant le boum de la télévision : les fameux ‘soap operas’ tirent leur nom des réclames faites dans les pauses de ces séries télévisées par les industriels de la propreté (du corps ou du foyer), les ‘lessiviers’, parmi les plus gros consommateurs d’écrans publicitaires. Les publicitaires deviennent de plus en plus des ‘agences conseils’, maîtrisant toute la gamme des outils de communication, tant commerciale qu’institutionnelle (pour la promotion de la firme elle-même, la construction de son image de marque, l’une des spécialités du leader américain de ce type de communication, Buston Marsteller).
Avant (aux Etats-Unis) et surtout (notamment en Europe) après la Seconde Guerre mondiale, le management commercial incorpore la fonction du marketing : des agences conseils se constituent pour mobiliser des méthodes d’évaluation du potentiel du marché ou de ses réactions, mener des enquêtes auprès des consommateurs, etc., en complément des services marketing mis en place en interne par les firmes.
Globalement, l’intensification de la croissance de la deuxième révolution industrielle dépend de plus en plus des prestations de services assurées par des fournisseurs qui nourrissent l’extension de l’économie tertiaire. Celle-ci affirme nettement sa mission de relais de l’industrie auprès des acheteurs en semi-gros ou en détail.
c. La croissance industrielle n’a-t-elle pas dépendu de robustes machines à transporter ?
Cette fonction de relais est assumée enfin par l’économie des transports, largement dépendante de l’évolution de la division nationale et internationale du travail industriel. L’accentuation de l’internationalisation de l’offre de matériaux et produits de base a relancé l’économie portuaire ; certes, des ports se sont effondrés quand leur hinterland a subi de rudes mouvements de désindustrialisation (Liverpool, Rouen ou Bordeaux, par exemple, après la Seconde Guerre mondiale). Mais de nombreux ports deviennent encore plus des plates-formes d’importation des minerais d’outre-mer (d’où la sidérurgie sur l’eau) et des hydrocarbures (raffineries de pétrole, centrales thermiques, usines pétrochimiques, etc.). La mondialisation croissante des exportations des sociétés multinationales explique la multiplication des ‘usines-tournevis’ dans les plates formes portuaires (Ford à Anvers, etc.). Pendant les périodes de prospérité, l’économie des services portuaires connaît une forte expansion, avec ses nœuds d’échanges ferroviaires et routiers, ses dockers, ses installations de manutention et de stockage, etc.) ; la révolution du conteneur, au milieu des années 1960, y contribue, d’autant plus qu’elle accompagne la percée des produits asiatiques (japonais d’abord) sur les marchés occidentaux. Le boum des cargos et des pétroliers stimule celui des prestations de services : armement maritime, approvisionnement des navires (acconage), douanes, transitaires, etc. Les ports prospères (Rotterdam, etc.) deviennent des pôles tertiaires riches en offre d’emplois et en gains en commissions sur tous les flux, dans le sillage de la deuxième révolution industrielle.
Tout aussi classiquement, l’apogée du fret ferroviaire se situe dans les années 1900-1920 puis dans les années 1950-1960 (en France, encore les deux tiers des flux de marchandises alors). Les gares de triage géantes sont un symbole de l’expansion (Villeneuve-Saint-Georges, par exemple en France), et les firmes de transport ferroviaire sont des outils clés de l’expansion ; certes improvisée pendant la dépression des années 1930, la nationalisation de la SNCF se métamorphose en symbole de la renaissance nationale française dans les années 1950-1960, à coups d’investissements (comme sur la ligne entre le Nord et l’Est du pays) ; le ‘Rhin de fer’ joignant les ports maritimes aux régions industrielles de la Rhénanie industrielle est l’artère clé de l’Allemagne – et l’essor de l’Oural et de la Sibérie occidentale s’appuie sur la mise sur pied de lignes ferroviaires, en relais du mouvement connu par l’Ukraine dès la fin du 19e siècle.
Une économie tertiaire ‘classique’ poursuit donc son expansion au 20e siècle : elle est portée par l’élan de la deuxième révolution industrielle, mais elle en est un lubrifiant essentiel, tant par la souplesse qu’elle lui apporte dans la diffusion et l’échange des produits que par les prestations de transport et d’entreposage. La deuxième révolution industrielle domine la croissance, indéniablement, mais le tertiaire sert de contreforts à la grande nef de cette cathédrale industrielle.
C. Comment le tertiaire a-t-il été stimulé par l’organisation du mode de vie de la société de consommation ?
La véritable révolution tertiaire, la plus visible, est constituée par le boum des services liés à l’élan du système d’organisation du mode de vie qui se structure autour de la ‘société de consommation’. Le mode de consommer évolue déjà sensiblement avant la Première Guerre mondiale, avec l’expansion de l’économie des grands magasins (Galeries Lafayette, Le Printemps, Nouvelles Galeries, dans les années 1890 ; El Corte Ingles en Espagne en 1935) et la poursuite de la mise en place de la distribution spécialisée (habillement, fournitures pour couture ou tricotage – Phildar, DMC, etc. –, alcools, etc.). Déjà, l’économie des loisirs crée plus d’emplois que la sidérurgie ! Quelque 500 000 cafés ou bistrots fonctionnent en France en 1900 (Cf. le roman de Zola L’Assommoir)…Les classes aisées disposent des hôtels, restaurants, stations de bord de mer (lancement dans les années 1850-1900 grâce aux chemins de fer), avant la percée du tourisme de montagne. La faiblesse de l’équipement du foyer justifie la mobilisation de millions d’employés de maison (Cf. Bécassine, les romans de Maupassant, la bonne de Proust, Le Journal d’une femme de chambre, de Mirbeau, etc. !) dans le monde développé occidental.
L’offre de consommation explose avec la diversification de la distribution de détail : le consommateur est mis en contact immédiat et permanent avec des réseaux commerciaux ramifiés et proposant des produits industriels ou des produits insérés dans des contenants standardisés en volume ou poids – et donc de moins en moins en vrac ; il bénéficie d’un double abaissement des prix, celui procuré par l’industrialisation de plus en plus ‘de masse’, et celui obtenu grâce au groupement des achats par les organes de vente eux aussi de plus en plus ‘de masse’. Les initiateurs en sont les grossistes qui lancent une distribution de détail concentrée autour de centrales d’achats et d’un réseau de succursales multiples ; ces grossistes sont soit des capitalistes soit l’expression coopérative de détaillants qui se regroupent volontairement. Ils fleurissent dans les pays de l’Europe du Nord-Ouest et germanique (Spar, Coop, etc.) ; cette révolution gagne la France, notamment pour la distribution alimentaire : Casino en est un symbole (1898) grâce au Stéphanois Geoffroy Guichard (d’où les 4 500 boutiques Petit Casino actuelles) ; de tels groupes fleurissent autour de Reims (Primistères, Docks Rémois), mais chaque région en accueille, notamment sous le nom de ‘Docks’ (Docks de France, à Tours, Docks lyonnais, etc.) ; Paris est également équipée (Félix Potin, Damoy, Nicolas, etc.). Les Américains adoptent les convenience stores, des boutiques proches des axes routiers, parfois près des stations services. Trois systèmes de petite distribution de détail se côtoient donc : les vendeurs des marchés, les petits commerçants indépendants (qui s’approvisionnent dans les ‘halles centrales’ ou auprès de grossistes) et les boutiques affiliées à des centrales d’achat, avec soit des salariés, soit des gérants. Parallèlement percent les ‘magasins populaires’ (Woolworth aux Etats-Unis et au Royaume-Uni ; Prisunic, Monoprix, Uniprix en France, etc.) qui ajoutent l’équipement de la maison et l’habillement aux rayons alimentaires. En fait, l’urbanisation et la floraison des couches petites bourgeoises et populaires ouvre un immense marché à ces formes nouvelles de distribution dans les pays développés.
L’invention de la ‘grande distribution’ par les Américains bouleverse cet équilibre encore stable dans les années 1950. Un ‘gourou’ du commerce, Trujillo, théorise autour de ce nouveau ‘concept’ : « un îlot de pertes dans un océan de profits » (attirer le client par des rabais sur certains produits), publicité, merchandising (organisation de l’espace de vente pour mieux séduire le client), self service, centrale d’achat sachant bien négocier les prix en amont, installation de parcs de voitures énormes près des nœuds de communication établis dans les nouvelles grandes banlieues des agglomérations en essor, autour de ‘coques’ (en béton) accueillant le centre commercial. Les Etats-Unis multiplient ces temples de la société de consommation (Wal Mart, K-Mart, etc.). L’Europe vit dans les années 1950-1960 une première révolution, celle des supermarchés ; puis s’y ajoute celle des hypermarchés à partir du milieu des années 1960. Le mouvement naît de pionniers : Michel Leclerc, qui essaime depuis la Bretagne (Grenoble et Issy-les-Moulineaux en 1959 pour les premiers supermarchés), en ralliant des distributeurs indépendants mais affiliés à une centrale d’achat unique et puissante, permettant un abaissement des prix en soi révolutionnaire – avant une scission qui voit naître un groupe concurrent mais identique, Intermarché ; des familles rhône-alpines (Fournier, Defforey) qui lancent Carrefour en 1962 ; les nordistes Mulliez (Auchan, en 1961). En fait, dans toute l’Europe, les grossistes succursalistes se reconvertissent et lancent eux aussi des chaînes de supermarchés puis d’hypermarchés, tels en France les groupes familiaux Docks de France (Suma et Mammouth), Casino, les Bouriez de Metz (Cora) et les familles normandes qui bâtissent Promodès (Continent, Champion), etc. Les grands magasins tentent eux aussi une diversification, mais peu y réussissent (El Corte Ingles, n°1 en Espagne avec des grands magasins et des hypermarchés). La grande distribution s’affirme en pôle de restructuration de l’espace de vie avec le lancement des centres commerciaux, qui fédèrent des ‘grandes surfaces’ et des galeries de boutiques : le premier naît en 1959 à Rueil ; une filiale du groupe Paribas, Ségécé, en devient spécialiste (Belle Epine, Créteil), concurrencée par la Société des centres commerciaux (Parly 2, Vélizy 2, Lyon La Part-Dieu) ou Immochan.
Cette explosion de la concurrence et le remodelage du paysage urbain au profit de la grande banlieue font s’effondrer les groupes de grossistes qui ne réussissent pas leur mue dans les années 1960-1970 ; mais beaucoup de ceux qui s’y essayent finissent par être entraînés dans le mouvement de concentration inéluctable car justifié par la mobilisation des capitaux énormes que nécessite l’établissement (et l’entretien) des réseaux de la grande distribution et l’exigence de bâtir des centrales d’achat d’une taille critique suffisante pour négocier des prix intéressants avec les fournisseurs. Chaque pays européen vit cette révolution du tertiaire commercial, avec des groupes capitalistes (Tesco, Sainsbury, en Angleterre ; Ahold aux Pays-Bas ; Karstadt-Quelle en Allemagne, etc.) ou coopérateurs (Migros en Suisse, des Coop ici et là). Des centaines de milliers d’emplois sont ainsi créés – ce qui compense peu ou prou la disparition progressive du petit commerce traditionnel de quartier – dont le premier signe est le fameux ‘mouvement Poujade’ des années 1953-1956 en France, relayé dans la première moitié des années 1970 par le mouvement du CID-UNATI (Gérard Nicoud), qui s’oriente vers une forme de terrorisme (attentats contre les perceptions).
La distribution de masse a contribué à la diffusion de la production de masse, elle l’a rendu plus efficace, et elle en a élargi plus encore les débouchés, en un mouvement réciproque de stimulation : le ‘système taylorien-fordien’ a bénéficié de la standardisation des produits qui était la base de la grande distribution ; celle-ci n’a pu proposer des prix bas que grâce à ce même système. L’interaction entre industrie et tertiaire est ainsi patente, et elle est confirmée quand les années 1960-1970 connaissent la révolution de la grande distribution spécialisée : mobilier, équipement de la maison, électronique de loisirs. Les chaînes alors lancées (en France : But, Darty, Conforama, FNAC, etc.) bousculent les boutiques classiques par leur force de vente et donc, en amont, d’achat, qui leur permettent de négocier des grilles de prix avec des industriels tout heureux de procurer des débouchés constants à leurs chaînes de production. Cette économie tertiaire commerciale joue par conséquent un rôle clé dans l’amplification de la deuxième révolution industrielle, dans l’élargissement de la ‘demande sociale’ en incorporant des strates des couches sociales moyennes et populaires dans la société de consommation, grâce à l’abaissement des prix. Globalement, le commerce sous toutes ses formes pèse 12 % du PIB français en 1972 et mobilise presque 12 % de la population active.
D. Pourquoi l’organisation du mode de vie citadin a-t-elle mobilisé l’expansion tertiaire ?
Le boum de l’urbanisation a procuré des débouchés massifs à l’économie tertiaire des pays développés – l’aménagement urbain restant souvent élémentaire dans le Tiers-Monde, mis à part les quartiers des administrations, des bourgeois et des affaires. Mais le capitalisme a souvent été relayé dans ce domaine par la gestion publique, municipale ou étatique. Quoi qu’il en soit, l’équipement citadin se diversifie et s’amplifie.
Les services publics connaissent d’énormes investissements, freinés souvent pendant les années 1930-1940, mais stimulés par la croissance démographique du baby boom et par le remodelage et l’extension des agglomérations. L’économie de l’eau (Lyonnaise des Eaux et Compagnie générale des eaux, les deux leaders en France), l’économie du traitement des déchets, l’économie des transports urbains, l’économie de la propreté de la voirie et des immeubles, voire l’économie (publique et privée) de la sécurité, deviennent des branches clés de la croissance, créatrices d’emplois et consommatrices de produits industriels (trains, métros, autobus ; tuyaux ; usines de traitement des eaux usées et des déchets, etc.). Mais les prestations des distributeurs de gaz et d’électricité restent incluses dans l’industrie – EDF et Gaz de France n’intervenant pas par exemple ‘au-delà du compteur’ – alors que, avant la nationalisation de 1946, la Société lyonnaise des eaux et de l’éclairage s’occupait d’électricité, de gaz et d’eau, avec donc une affectation quelque peu confuse de ses activités entre tertiaire et industrie…
La révolution urbaine du 20e siècle ouvre ainsi d’énormes débouchés à l’économie tertiaire pour la gestion au quotidien des fonctions exigées par la vie en ville. Le mode d’organisation du mode de vie urbain est devenu en soi un système clé de la croissance en parallèle avec celui de la société de consommation, mais aussi en imbrication avec lui, puisque la recomposition de l’espace urbain autour des grands axes routiers ou ferroviaires incorpore aussi la localisation des nouveaux espaces commerciaux.
L’alimentation de la vie urbaine elle-même fournit une nouvelle stature à la gestion des flux nécessaires à l’approvisionnement des acteurs de la ville. L’économie des entrepôts change de dimension : les marchés de gros urbains se restructurent (déménagement des Halles de Paris à Rungis, etc.) ; des plaques tournantes sont établies pour regrouper les marchandises puis les redistribuer : entrepôts des groupes de la grande distribution ; plates-formes polyvalentes comme Garonor au nord de Paris, etc. Chaque agglomération se dote de tels sites vers où convergent rail et, de plus en plus en majorité, route ; la fonction d’entrepôt et de redistribution quitte le cœur des villes pour s’étaler dans les espaces vierges de la grande banlieue, en une diffusion du modèle américain de restructuration des nœuds d’échange.
E. Quel rôle économique a pu jouer le déploiement de l’appareil tertiaire d’Etat ?
Rappelons quelques banalités à propos de la diversification des interventions de l’Etat dans l’économie. Evoquons juste la structuration d’un énorme appareil économique d’Etat dans le cadre de l’économie communiste centralisée, soit dès 1927-1930 en URSS soit dans l’ensemble du bloc communiste après la Seconde Guerre mondiale. Précisons la lente progression de l’interventionnisme public dans l’économie de l’entre-deux-guerres au nom de la promotion de l’intérêt national, avec les premières sociétés d’économie mixte en France (dans les transports notamment, entre 1933 et 1937), la montée en puissance de la fonction de supervision et d’animation de certains pans de l’économie au sein des ministères du Commerce et des Finances. Aux Etats-Unis, la Présidence ne se dote d’une armature économique que dans la seconde moitié des années 1930 (création du Budget, les diverses agences intervenant dans le cadre du New Deal). Notons seulement que l’après-guerre voit fleurir les agences, directions d’administration et services (comme au sein du Trésor ou du ministère de l’Industrie en France), organes de planification, de reconversion des régions ou des industries ; des pépinières de hauts fonctionnaires prospèrent par conséquent.
Les fonctions régaliennes elles-mêmes s’élargissent avec la supervision des transports aériens et routiers, la gestion (en cas d’activité en direct comme en France avec les PTT) ou la supervision (en cas de concession, comme aux Etats-Unis avec ATT) de l’économie des télécommunications. Et nous n’aborderons pas ici l’explosion du tertiaire social, scolaire, universitaire et culturel : la structuration d’une économie de la santé puis aussi (dès les années 1880 en Allemagne, sous Bismarck) d’une économie de la sécurité sociale contribue en effet fortement à la création d’emplois tertiaires de hiérarchie moyenne ou inférieure (personnel hospitalier, employés des services de gestion sociale, etc.), tandis que le personnel enseignant (et son appui dans l’administration et la maintenance) constitue en soi une strate tertiaire énorme au sein des pays développés.
3. La troisième révolution industrielle est-elle la fille du tertiaire ?
Peut-on déjà esquisser une synthèse des mutations du tertiaire depuis le dernier quart du 20e siècle, dans le cadre de la troisième révolution industrielle ? En fait, doit-on penser que le type américain de civilisation (avec plus de flux de transports automobiles et de services aux particuliers) et d’organisation productive (avec plus de prestations aux entreprises) est destiné à l’emporter ? En 1973 en effet, le tertiaire capte 62,6 % de la population active aux Etats-Unis, mais seulement 49,3 % au Japon, 48,9 % en France, 45 % en RFA, 42,3 % en Italie – 54,5 % au Royaume-Uni à cause du poids historique des activités financières et commerciales.

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