Quelques mises au point sur la fonction des services dans la croissance





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A. La révolution industrielle n’accouche-t-elle pas d’un boum tertiaire ?



Cette révolution industrielle incorpore fortement l’économie tertiaire dans ses fondements mêmes.
a. Comment l’externalisation est-elle le levier des services aux entreprises ?
Le remodelage des structures de la grande entreprise, au nom de la lutte contre la ‘corpocratie’, l’alourdissement des frais de fonctionnement, de la recherche d’un mode de production ‘léger’ (« lean production », disent les Anglo-Saxons) et la reconquête de taux de productivité et de rentabilité brisés par les récessions et la restructuration de l’économie, débouchent sur un raz-de-marée d’externalisations. Les firmes s’allègent de toutes les tâches qui ne constituent pas leur ‘cœur d’activité’ : comptabilité, maintenance des installations industrielles, nettoyage, restauration des salariés, gestion des entités informatiques (prises en charge en ‘infogérance’ par les sociétés de services en informatique), outils de communication interne (journaux d’entreprise) ou multiple (sites internet, etc.). Elles s’appuient de plus en plus sur des pôles de compétences externes : les activités de conseil fleurissent (ressources humaines, design, informatique, stratégie, management, etc.), notamment celles en communication ‘globale’ (marketing opérationnel, relations publiques, publicité) avec six grands groupes mondialisés (dont les anglo-saxons WPP et Interpublic ou les deux français Publicis et Havas Adverstising). La loi impose une certification des comptes (par les sociétés d’audit comptable) et une formalisation fiscale qui exigent le recours à des prestataires. Le monde des services aux entreprises connaît un boum spectaculaire. Des groupes en deviennent spécialistes, comme le français Sodexho Alliance ou l’anglais Compass (les leaders de la restauration collective en entreprise), les spécialistes de l’intérim (Vedior Bis, Manpower, Adecco), du nettoyage industriel (l’américain Johnson Wax, le français Penauille, le danois ISS), etc.
b. Pourquoi la recomposition de la division du travail stimule-t-elle le tertiaire ?
La troisième révolution industrielle est marquée par une intense restructuration du mode de production : ‘désintégration’ du processus de production au profit du transfert vers les fournisseurs de la fabrication de ‘modules’ complets ; externalisation de la production de composants (électroniques ou non) ; gestion ‘globalisée’ par chaque groupe transnational d’un outil de production comprenant des usines spécialisées par gamme de produits et réparties à l’échelle d’un continent, voire à l’échelle mondiale ; affectation aux pays émergents de la fabrication de biens de consommation ou de produits semi-finis pour bénéficier des avantages comparatifs concernant les coûts sociaux. Tous ces facteurs favorisent le boum du tertiaire logistique. Le fameux ‘toyotisme’ marqué notamment par le « zéro stock » et le « juste à temps » suppose que chaque usine soit irriguée par une noria de camions. IBM cède ainsi la gestion logistique de ses flux et de 32 entrepôts dans trois pays européens à Geodis (filiale de SNCF) en 2000.
Reproduit dans chaque pays, il débouche sur l’explosion des flux de camions et de trains de fret. Depuis le premier service de conteneurs entre les Etats-Unis et l’Europe en 1966, des lignes de porte-conteneurs gérées à l’échelle mondiale (la danoise Maersk, la taiwanaise Evergreeen, l’anglaise P&O, la chinoise Cosco, l’américaine Sealand, etc.) relient les continents en ne touchant que des ports d’éclatement (en Europe : Rotterdam, Hambourg, Brême, Anvers, Felixstowe, Gênes, Valence, polyvalents ; Algesiras, Giao Tauro en Italie, Southampton, spécialisés dans ce transbordement ; et en France, loin derrière : Dunkerque, Le Havre) équipés pour traiter chaque navire en quelques heures : des lignes de super-caboteurs (‘feeders’) nourrissent ces super-ports en leur apportant les conteneurs de ports secondaires et en leur redistribuant les conteneurs d’importation. Des plates-formes routières et ferroviaires (‘multimodales’) gigantesques constituent autant de nœuds d’échange dans chaque région, pour regrouper les marchandises, au nom des économies d’échelle (pour rationaliser les flux vers les ports, notamment, comme la plate-forme de Dourges, dans le Nord, en cours de développement ; l’américaine Prologis ou la française CDC-Logistis en sont ainsi deux spécialistes. C’est un boum de l’emploi de manutentionnaire, surveillant d’entrepôt, chauffeur de camion, douanier, etc.
c. Comment la transnationalisation s’appuie-t-elle sur le tertiaire ?
La transnationalisation des firmes génère des flux énormes. La transmission des données (financières, comptables, commerciales, etc.) débouche aussi sur le boum du tertiaire de communication, avec des circuits électroniques puissants. L’économie des messageries explose : les ‘intégrateurs’ transportent des lettres et paquets d’une entreprise à une autre à travers le monde, d’où des norias d’avions (puis de camions) à partir de plates-formes aéronautiques ‘globalisées’ animées par Fedex, UPS, etc. Les ‘Postes’ nationales et étatisées (US Postal avec 800 000 salariés en 2000) doivent s’adapter à cette concurrence, se doter elles aussi de filiales de messageries nationales, puis continentales (cf. La Poste-Geopost ou Deutsche Post pour l’Europe), voire mondiales (comme la hollandaise et l’allemande qui ont repris chacune un intégrateur, la première TNT, la deuxième DHL). Le fret aérien perce en parallèle car des mini-conteneurs transportent les marchandises légères (fleurs, habillement, pièces électroniques) élaborées outre-mer, d’où des plates-formes continentales qui constituent des points d’éclatement essentiels (Roissy, Francfort, etc.). Le transport aérien des hommes d’affaires s’affirme déterminant lui aussi.
B. En quoi la troisième révolution industrielle est-elle entraînée par le tertiaire ?
Si la deuxième révolution industrielle cantonnait le tertiaire dans un champ réduit, on peut considérer que la troisième dépend fortement du tertiaire, locomotive de l’innovation. L’immatériel est devenu aussi important que le matériel dans l’entraînement de la croissance.
a. Comment la troisième révolution industrielle sécrète-t-elle une industrie de l’immatériel ?
Nombre d’innovations ne concernent que des données numériques : leur production et leur transfert justifient la production des ordinateurs et des équipements de transmission, soit pour les entreprises et les institutions, soit pour les particuliers. Parallèlement aux industriels de l’électronique (composants, ordinateurs, terminaux, serveurs) et de la transmission (satellites, nœuds de télécommunication) s’affirment les gestionnaires des télécommunications, stimulés par la percée du téléphone mobile, des flux de données numérisées pour institutions et par la concurrence provoquée par la libéralisation du marché : éclatement d’ATT en 1984 et percée des ‘Baby Bells’ comme SBC, Verizon, Bellsouth ; affirmation de géants internationalisés : France Télécom, Deutsche Telecom, l’espagnol Telefonica, le japonais NTT Domoco, etc.). Les producteurs de progiciels sont devenus les acteurs clés de l’expansion : qu’on songe à Microsoft (créée en 1975, un temps la première capitalisation boursière du monde au tournant du 21e siècle), à Compuserve (créée en 1979 et premier fournisseur de services en ligne), aux firmes spécialisées dans l’édition de progiciels intégrés et adaptés à l’ingénierie des structures internes des clients, pour la gestion de la chaîne logistique ou de la relation-client), ainsi qu’aux sociétés de services et de conseils informatiques, fournissant de l’infogérance et une assistance technique mais de plus en plus concevant l’ensemble de l’architecture informatique du client, comme l’américaine EDS, leader mondiale, ou la française Cap Gemini-Ernst Young (créée en 1967). Que serait l’industrie des contenants sans la matière grise des développeurs de contenus ? Or ceux-ci sont rattachés au tertiaire, clé de voûte du destin de l’industrie.
b. Comment le tertiaire s’élargit-il grâce à l’organisation du mode de vie autour des loisirs et du divertissement ?
Le système de l’organisation du mode de vie autour de la société de consommation éclate à la fin du 20e siècle car il se diversifie autour de deux pôles qui cristallisent de multiples prestations de services et qui contribuent à entraîner la croissance industrielle. Un système clé s’érige autour des loisirs et du divertissement car l’offre industrielle et tertiaire crée des occasions ‘révolutionnaires’ et le temps libre devient la richesse essentielle des pays développés.
Une bonne part de la production électronique est consacrée au divertissement : musique, télévision, jeux sur consoles ou ordinateurs, internet. Des firmes productrices parviennent à fournir aussi des services en complément (Sony avec ses jeux, son cinéma, sa musique). Mais surtout émergent des géants de la communication par concentration et innovation, en mêlant production massive et diversifiée de contenus (musique, journaux, films, émissions télévisées, sites internet, etc.) et gestion de flux (produisant des revenus sous forme de ‘péages’ ou de publicités) : AOL-Time Warner, Worldcom, Fox-News corporation (Murdoch), Bertelsmann, Vivendi Universal (avec VU Publishing, dans l’édition, mais aussi VU Entertainment : télévision, cinéma, jeux) en sont les symboles. Le groupe Lagardère (Hachette) cède ainsi ses imprimeries de presse en 2001 pour se consacrer aux seuls contenus. L’économie du cinéma a dépassé en emplois l’industrie de la défense en Californie dans les années 1990. Les éditeurs de jeux vidéo percent : derrière les deux industriels Sony et Nintendo, l’américain Electronic Arts, le français Infogrames est le leader européen devant Vivendi Universal et Ubisoft et l’anglais Eidos (Lara Croft).
L’économie des loisirs est un moteur puissant de la croissance. L’hôtellerie de loisirs, le tourisme, le transport aérien de touristes, le jeu, le sexe, en sont les secteurs clés. De grands groupes hôteliers se sont créés par rachat et déclinaison de gammes diversifiées (les anglo-saxons Best Western, Six Continents, Starwood, etc. ; le français Accor, avec toute une gamme d’hôtels et de résidences de loisirs ; le spécialiste européen des résidences de vacances, Pierre & Vacances, par exemple). Des groupes de tourisme ont animé un mouvement de concentration pour devenir mondialisés ; comme les habitants des pays de l’Europe du Nord vont massivement en vacances dans le Sud, des firmes robustes s’y sont constituées ; la société métallurgique Preussag a cédé ses usines pour se reconvertir dans le tourisme en achetant l’anglaise Thomson Travel, la française Nouvelles Frontières et l’allemande TUI, tandis que sa rivale C&N achète Thomas Cook et prend son nom. Des entreprises ont lancé les croisières de masse pour touristes fortunés (P&O, Carnival, Royal Carribean). Les parcs d’attraction créent des milliers d’emplois connexes et structurent un aménagement spatial : Disneyland-Paris à Marne-la-Vallée, après ceux du Japon, de Californie et de Floride ; les sept parcs Disney et les deux parcs Universal à Orlando en Floride génèrent 102 000 chambres d’hôtel et 38 millions de visiteurs. A l’échelle du monde, le tourisme représente 11 % du PNB et plus de 200 millions d’emplois.
La révolution de l’aéronautique qui a pris corps dans la seconde moitié des années 1960 (production en grande série d’avions à réaction à forte contenance) n’a pris toute sa dimension qu’avec le boum du tourisme de masse, à l’échelle d’un pays (Etats-Unis surtout) et surtout des continents et du monde. L’économie du transport aérien a explosé et a connu une restructuration profonde : concurrence (d’où souvent abaissement des prix) avec la percée des vols charters, des compagnies à bas prix, de firmes plus efficaces ; gestion rationalisée de l’occupation des places (avec variation de l’offre de prix en fonction du taux d’occupation) ; surtout, définition de plates-formes d’échange qui sont autant de pôles-relais, de nœuds où se concentrent des lignes moyen-courrier pour nourrir les lignes long-courrier au nom des économies d’échelle (cf. Air France sur Roissy, KLM sur Amsterdam, Lufthansa sur Francfort, etc.). Chaque emploi dans l’aviation génère six emplois dans les prestations de services : gestion des aéroports, sécurité, maintenance des avions, restauration à bord, etc. ; les deux tiers des 63 000 salariés de Penauille Polyservices se consacrent aux services aéroportuaires en 2002 ; le groupe Swissair ne comptait que 11 300 salariés dans le transport lui-même en 2001, avant sa chute, mais 51 200 dans les prestations connexes.
Dussions-nous choquer les enseignants et leurs élèves, nous nous devons de souligner que l’économie du jeu de hasard n’est plus cantonnée dans un sous-monde interlope et mafieux car elle est un levier de la croissance de la troisième révolution industrielle : le secteur des casinos, des paris, des loteries procure plus d’emplois aux Etats-Unis que le secteur de l’automobile depuis les années 1990. On est loin des Incorruptibles, et Las Vegas est l’un des symboles de cette nouvelle économie. Par ailleurs, la satisfaction des besoins en sexe s’érige en une économie véritable car massive : sans même parler de l’odieux ‘tourisme sexuel’, la prostitution est l’un des principaux créateurs d’emplois : la chute du Mur de Berlin a été suivie par le transfert de plus de 300 000 jeunes femmes de l’Europe centrale et orientale vers l’Europe occidentale… La e-economy dépend elle aussi du sexe puisque la consultation des sites pornographiques constitue le premier flux sur internet (d’où d’amples revenus en commissions de péage).
En contrepoint, l’économie de la culture devient un élément structurant de la croissance. Le tourisme de masse suppose d’être satisfait en offre culturelle, d’où les investissements énormes dans les musées dans chaque grande capitale (Londres, Paris, depuis Beaubourg en 1977, etc.), la multiplication des musées dans les régions en autant de pôles d’attraction et d’animation (cf. le musée Guggenheim à Bilbao : on passe de la laine et de l’acier à l’immatériel). Le tourisme vert prospère car l’agriculture est complétée par les gîtes ruraux, les chambres et tables d’hôte, etc.
L’économie de l’intangible succède (en partie) à l’économie industrielle. Les Britanniques ont parié sur « Cool Britannia », riche en musées, en économie du cinéma, en production de contenus télévisuels, etc. La France, l’Espagne et l’Italie sont les géants de l’accueil des touristes, en PIB, en nuitées ; nombre de pays sous-développés ou émergents parient sur le tourisme pour obtenir des revenus en devises (Tunisie, Egypte, etc.). Ce qui est bon pour Microsoft est bon pour l’Amérique, ce qui est bon pour Jean-Marie Messier est bon pour la France, pourrait-on prétendre, en parodiant la formule utilisée à propos de General Motors pendant la deuxième révolution industrielle…
c. Comment l’organisation du mode de vie autour du bien-être a-t-elle provoqué la structuration de plusieurs branches tertiaires ?
Le vieillissement des baby boomers (bientôt des papy boomers), l’élévation du niveau de vie, la constitution des bourgeoisies dotées d’un pouvoir d’achat désormais large dans de nombreux pays émergents, l’internationalisation des certains goûts et modes, débouchent sur un besoin de santé du corps et de bien-être général. Tandis que l’industrie y trouve d’amples débouchés (cosmétiques, pharmacie, etc.) et contribue de plus en plus cette économie du bien-être par ses innovations (génome humain, génétique, soins de la peau, etc.), le tertiaire consacré au bien-être devient une énorme force créatrice d’emplois.
L’économie hospitalière prospère dans les pays riches et perce dans les autres ; les seules professions de la santé rassemblent 1 432 000 emplois en France en 2000 (dont 194 000 médecins, 383 000 infirmières, 377 000 aides-soignantes, 247 000 agents hospitaliers) ; l’économie des soins du corps (clubs de gymnastique, vacances de santé, etc.) a été l’une des plus fortes sources de nouveaux emplois aux Etats-Unis pendant les années 1990 et se répand dans tous les pays aisés. L’économie du sport participe de cet ensemble, avec tout un pan autonome vis-à-vis de la communication et contributeur en lui-même à l’emploi et au PIB. La revitalisation de nombreuses régions rurales s’appuie sur ce besoin de sport (sports d’hiver, sports nautiques, randonnée, etc.). L’accueil du troisième âge constitue enfin un fort levier de croissance dans les régions ‘de soleil’ : Midi de la France, Aquitaine, Floride, etc. Enfin, le commerce des produits de beauté est un relais important pour les groupes industriels qui façonnent l’apparence des gens.
d. Comment l’organisation du mode de vie autour de l’urbanisation a-t-elle élargi son influence sur la croissance tertiaire ?
Le système économique structuré autour de l’économie de la ville poursuit son expansion. D’une part, il faut accentuer la rationalisation de la gestion de l’espace urbain (transports dans les agglomérations ; modernisation des réseaux d’eau ; de la gestion des déchets) dans les pays développés. D’autre part, l’aspiration de nombreux pays émergents à un niveau de vie équivalent à celui des pays riches explique d’énormes investissements dans un système de gestion de la ville : eau, déchets, transports urbains, là encore. Cela favorise la mondialisation des groupes de services publics, notamment les français Vivendi Environnement (issu de l’ex-Compagnie générale des eaux) et Suez (issu de l’ex-Lyonnaise des eaux) – et l’établissement de services publics dans les ex-pays de l’Est, en Chine ou en Amérique latine y constitue une révolution – au nom notamment de règles de gestion de l’environnement. Mais ces deux groupes multiservices sont rejoints par des concurrents, allemands notamment, surtout parce que les firmes énergéticiennes s’orientent vers la fourniture de services aux particuliers ou aux collectivités locales ‘au-delà du compteur’ (comme pour les entreprises). L’économie des services collectifs renforce donc sa capacité d’entraînement de la croissance, et elle s’accompagne parfois d’une progression sensible de la privatisation de sa gestion (par le biais des concessions).
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