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Zaria N° 2-3, P. 353.) L'exemple du Rabotcbéié Diélo montre qu'il y a déjà des social-démocrates qui cèdent devant ces deux extrêmes. La chose n'a rien d'étonnant car, abstraction faite des autres circonstances, «la lutte économique contre le patro­nat et le gouvernement» ne satisfera jamais un révolutionnai­re, et les extrêmes opposés apparaîtront toujours tantôt ici, tantôt là. Seule une organisation de combat centralisée, pra­tiquant avec fermeté la politique social-démocrate et donnant pour ainsi dire satisfaction à tous les instincts et aspirations révolutionnaires, est en état de prémunir le mouvement contre une attaque inconsidérée et d'en préparer une autre promet­tant le succès.

On nous objectera ensuite que notre point de vue sur l'or­ganisation est en contradiction avec le «principe démocrati­que». Autant l'accusation précédente était d'origine spécifiquement russe, autant celle-ci a un caractère spécifiquement étranger. Seule une organisation résidant à l'étranger (l'«Union des social-démocrates russes») pouvait donner entre autres à sa rédaction l'instruction suivante:
«Principe d'organisation. Dans l'intérêt du bon développement et de l'union de la social-démocratie, il convient de souligner, de développer, de revendiquer le principe d'une large démocratie dans l'organisation du Parti, ce qui est d'autant plus nécessaire que des tendances antidémocratiques se sont révélées dans les rangs de notre Parti » (Deux congrès, p. 18).
Comment le Rabotchéié Diélo lutte contre les «tendances antidémocratiques» de l'lskra, nous le verrons au chapitre suivant. Pour l'instant, examinons de plus près ce «principe» mis en avant par les économistes. Le «principe d'une large démocratie» implique, tout le monde en conviendra probable­ment, deux conditions expresses: premièrement l'entière pu­blicité et, deuxièmement, l'élection à toutes les fonctions. Il serait ridicule de parler de démocratisme sans une publicité non limitée aux membres de l'organisation. Nous appellerons le parti socialiste allemand une organisation démocratique, car tout s'y fait ouvertement, jusqu'aux séances du congrès du parti; mais personne ne qualifiera de démocratique une orga­nisation recouverte du voile du secret pour tous ceux qui n'en sont pas membres. Pourquoi alors poser le «principe d'une large démocratie», quand la condition essentielle de ce princi­pe est inexécutable pour une organisation clandestine? Ce «large principe» n'est plus en l'occurrence qu'une phrase sono­re, mais creuse. Bien plus. Cette phrase atteste une incom­préhension totale des tâches immédiates en matière d'organi­sation. Tout le monde sait combien chez nous la «large» masse des révolutionnaires garde mal le secret. Nous avons vu avec quelle amertume s'en plaint B-v, qui réclame avec juste raison une «sélection rigoureuse des membres» (Rab. Diélo, N° 6, p. 42). Et voilà que des gens qui se vantent de leur «sens des réalités» viennent souligner dans une pareille situation, non pas la nécessité d'un secret rigoureux et d'une sélection sévère (partant, plus restreinte) des membres, mais le «principe d'une large démocratie»l C'est ce qui s'appelle se mettre le doigt dans l'oeil.

Il n'en va pas mieux du deuxième critère du démocratisme: le principe électif. Dans les pays où règne la liberté politique, ce facteur va de soi. «Sont membres du parti tous ceux qui reconnaissent les principes de son programme et soutiennent le parti dans la mesure de leurs forces», dit le premier para­graphe des statuts du parti social-démocrate allemand. Et comme l'arène politique est visible pour tous, telle la scène d'un théâtre pour les spectateurs, chacun sait par les journaux et les assemblées publiques si telle ou telle personne reconnaît ou non ces principes, soutient le parti ou lui fait opposition. On sait que tel militant politique a eu tel ou tel début, qu'il a fait telle ou telle évolution, qu'à tel moment difficile de sa vie il s'est comporté de telle façon, qu'il se signale par telles ou telles qualités; aussi tous les membres du parti peuvent-ils, en con­naissance de cause, élire ce militant ou ne pas l'élire à tel ou tel poste du parti. Le contrôle général (au sens strict du mot) de chaque pas fait par un membre du parti dans sa carrière politique, crée un mécanisme fonctionnant automatiquement et assurant ce qu'on appelle en biologie la
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«survie du plus apte». Grâce à cette «sélection naturelle», résultat d'une pu­blicité absolue, de l'élégibilité et du contrôle général, chaque militant se trouve en fin de compte «classé sur sa planchette», assume la tâche la plus appropriée à ses forces et à ses capacités, subit lui-même toutes les conséquences de ses fautes et démontre devant tous son aptitude à prendre conscience de ses fautes et à les éviter.

Essayez un peu de faire tenir ce tableau dans le cadre de notre autocratie! Imagine-t-on chez nous que tous ceux, «qui reconnaissent les principes du programme du parti et soutiennent ce dernier dans la mesure de leurs forces», puissent con­trôler chaque pas fait par des révolutionnaires clandestins? Que tous fassent un choix parmi ces derniers, alors que le ré­volutionnaire est tenu, dans l'intérêt du travail, de dissimuler aux neuf dixièmes de ces «tous», qui il est. Qu'on réfléchisse un peu au sens véritable des formules grandiloquentes lancées par le Rabotchéié Diélo, et l'on comprendra que le «large démocratisme» de l'organisation du parti, dans les ténèbres de l'autocratie, sous le régime de la sélection pratiquée par les gendarmes, n'est qu'un hochet vain et nuisible. C'est un vain hochet car, en fait, aucune organisation révolutionnaire n'a jamais appliqué, et ne pourra jamais appliquer, malgré tout son bon vouloir, un large démocratisme. C'est un hochet nuisi­ble, car les tentatives pour appliquer en fait le «principe d'une large démocratie ne font que faciliter les larges coups de filet de la police et perpétuer le règne du travail artisanal, détourner la pensée des praticiens de leur tâche sérieuse, impérieuse, qui est de faire leur éducation de révolutionnaires professionnels, vers la rédaction de statuts «bureaucratiques» détaillés sur les systèmes d'élections. Ce n'est qu'à l'étranger, où souvent des hommes s'assemblent qui n'ont pas la possibilité de faire oeuvre utile, pratique, qu'a pu se développer, surtout dans divers petits groupes, cette manie de «jouer au démocratisme».

Pour montrer au lecteur combien répréhensible est le pro­cédé cher au coeur du Rabotchéié Diélo, qui préconise ce «principe» spécieux qu'est le démocratisme dans l'oeuvre révolutionnaire, nous nous référerons cette fois encore à un té­moin. Ce témoin, E. Sérébriakov, directeur de la revue Na­kanounié de Londres, montre nettement un faible pour le Rabotcbéié Diélo et une aversion marquée pour Plékhanov et les «plékhanoviens»; dans ses articles sur la scission de l'«Union des social-démocrates russes» à l'étranger, le Naka­nounié a pris résolument le parti du Rabotcbéié Diélo et a dé­versé un flot de mots pitoyables contre Plékhanov. D'autant plus précieux nous est ce témoignage sur cette question. Dans l'article intitulé «A propos de l'appel du Groupe d'autolibé­ration des ouvriers » (Nakanounié, N° 7, juillet 1899), E. Sé­rébriakov, signalant «l'inconvenance» qu'il y a à soulever les questions «de prestige, de primauté, de soi-disant aréopage dans un mouvement révolutionnaire sérieux», écrit entre autres:
« Mychkine, Rogatchev, Jéliabov, Mikhailov, Pérovskaïa, Figner et autres ne se sont jamais regardés comme des chefs. Personne ne les a élus ni nommés, et pourtant ils étaient en réalité des chefs, car en période de propagande comme en période de lutte contre le gouvernement, ils assu­maient le plus difficile du travail, allaient aux endroits les plus exposés, et leur activité était la plus fructueuse. Et cette primauté n'était pas le résultat de leurs désirs, mais de la confiance des camarades qui les entou­raient en leur intelligence, leur énergie et leur dévouement. Il serait trop naïf de redouter je ne sais quel aréopage (et si on ne le redoute pas, pourquoi en parler?) qui dirigerait d'autorité le mouvement. Qui donc lui obéirait ? »
Nous demandons au lecteur: Quelle différence y a-t-il entre un «aréopage» et des «tendances antidémocratiques»? Et n'est-il pas évident que le principe spécieux d'organisation du Rabotcbéié Diéto est aussi naïf qu'inconvenant? Naïf, parce que l'«aréopage» ou les gens à «tendances antidémocratiques » ne seront tout bonnement obéis par personne, dès l'instant que «les camarades qui les entourent n'auront pas confiance en leur intelligence, leur énergie et leur dévouement ». Inconvenant, comme procédé démagogique spéculant sur la vanité des uns, sur l'ignorance chez d'autres de l'état véritable de notre mou­vement, sur l'insuffisance de préparation et
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l'ignorance de l'histoire du mouvement révolutionnaire, chez d'autres enco­re. Le seul principe sérieux en matière d'organisation, pour les militants de notre mouvement, doit être: secret rigoureux, choix rigoureux des membres, formation de révolutionnaires professionnels. Ces qualités étant réunies, nous aurons quel­que chose de plus que le «démocratisme»: une entière confian­ce fraternelle entre révolutionnaires. Or, ce quelque chose de plus nous est absolument nécessaire, car il ne saurait être question de le remplacer chez nous, en Russie, par le contrôle démocratique général. Et ce serait une grosse erreur de croire que l'impossibilité d'un contrôle véritablement «démocrati­que» rend les membres de l'organisation révolutionnaire in­contrôlables: ceux-ci, en effet, n'ont pas le temps de songer aux formes puériles du démocratisme (démocratisme au sein d'un noyau restreint de camarades ayant les uns dans les au­tres une entière confiance), mais ils sentent très vivement leur responsabilité, sachant d'ailleurs par expérience que pour se débarrasser d'un membre indigne, une organisation de révo­lutionnaires véritables ne reculera devant aucun moyen. En outre, il existe chez nous, dans le milieu révolutionnaire russe (et international), une opinion publique assez développée, ayant une longue histoire et qui châtie avec une implacable rigueur tout manquement aux devoirs de camaraderie (or le «démocratisme », démocratisme véritable et non puéril, est un élément constitutif de cette notion de camaraderie!). Que l'on tienne compte de tout cela et l'on comprendra combien ces discours et ces résolutions sur les «tendances antidémocrati­ques» sentent le renfermé propre à l'émigration, avec ses pré­tentions au généralat!

Il convient de noter en outre que la naïveté, autre source de ces discours, provient également de l'idée confuse que l'on se fait de la démocratie. L'ouvrage des époux Webb sur les trade-unions anglaises renferme un curieux chapitre sur la «démocratie primitive». Les auteurs y racontent que les ou­vriers anglais, dans la première période d'existence de leurs unions, considéraient comme une condition nécessaire de la démocratie la participation de tous les membres à tous les détails de la gestion des syndicats: non seulement toutes les questions étaient résolues par le vote de tous les membres, mais les fonctions mêmes étaient exercées par tous les mem­bres à tour de rôle. Il fallut une longue expérience historique pour que les ouvriers comprissent l'absurdité d'une telle con­ception de la démocratie et la nécessité d'institutions représentatives d'une part, et de fonctionnaires professionnels de l'autre. Il fallut plusieurs faillites financières de caisses syn­dicales pour faire comprendre aux ouvriers que la question du rapport proportionnel entre les cotisations versées et les se­cours délivrés ne pouvait être tranchée par le seul vote dé­mocratique, et que cette question exigeait aussi l'avis d'un spécialiste en matière d'assurances. Prenez ensuite le livre de Kautsky sur le parlementarisme et la législation populaire, et vous verrez que les conclusions de ce théoricien marxiste con­cordent avec les enseignements de la longue pratique des ouvriers «spontanément» unis. Kautsky s'élève résolument contre la conception primitive de la démocratie de Ritting­hausen, tourne en dérision les gens prêts à réclamer, au nom de cette démocratie, que «les journaux populaires soient ré­digés par le peuple lui-même», prouve la nécessité de jour­nalistes, de parlementaires professionnels, etc., pour la direc­tion social-démocrate de la lutte de classe du prolétariat, attaque le «socialisme des anarchistes et des littérateurs» qui, «visant à l'effet » préconisent la législation populaire directe et ne comprennent pas que son application est très relative dans la société actuelle.

Ceux qui ont travaillé pratiquement dans notre mouve­ment savent combien la conception «primitive» de la démo­cratie est largement répandue parmi la jeunesse studieuse et les ouvriers. II n'est pas étonnant que cette conception pénè­tre aussi dans les statuts et la littérature. Les économistes du type bernsteinien écrivaient dans leurs statuts: «§ 10. Toutes les affaires intéressant l'ensemble de l'organisation sont dé­cidées à la majorité des voix de tous ses membres.» Les économistes du type terroriste répètent après eux: «II faut que les décisions des comités aient passé par tous les cercles avant de devenir des décisions valables » (Svoboda, N° 1, p. 67). Re­marquez que cette revendication concernant l'application étendue du référendum s'ajoute à celle qui veut que toute l'organisation soit construite sur le principe électif ! Loin de nous, bien entendu,
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la pensée de condamner pour cela des praticiens qui ont été trop peu en mesure de s'initier à la théo­rie et à la pratique des organisations véritablement démocra­tiques. Mais quand le Rabotchéié Diélo, qui prétend à un rôle dirigeant, se borne, en de pareilles conditions, à une résolution sur le principe d'une large démocratie, comment ne pas dire qu'il «vise à l'effet», tout simplement?

f) TRAVAIL A L'ECHELLE LOCALE ET NATIONALE

Si les reproches de non-démocratisme et de caractère cons­piratif, adressés à l'organisation dont le plan a été exposé ici, sont dénués de tout fondement, il reste une question qu'on agite très fréquemment et qui mérite un examen détaillé. C'est le problème du rapport entre le travail local et le travail à l'échelle nationale. La formation d'une organisation centra­lisée, demande-t-on avec inquiétude, n'entraînera-t-elle pas le déplacement du centre de gravité du premier vers le second? Cela ne nuira-t-il pas au mouvement, puisque notre liaison avec la masse ouvrière sera affaiblie, et, d'une façon générale, la stabilité de l'agitation locale, ébranlée? A cela nous répon­drons que, ces dernières années, notre mouvement souffre précisément de ce que les militants locaux sont absorbés à l'excès par le travail local; qu'il est absolument nécessaire, par conséquent, de déplacer un peu le centre de gravité vers le travail à l'échelle nationale; que ce déplacement, loin d'affai­blir, ne fera que renforcer notre liaison avec la masse et la stabilité de notre agitation locale. Prenons la question de l'organe de presse central et des organes locaux tout en de­mandant au lecteur de ne pas oublier que la presse n'est pour nous qu'un exemple illustrant l'action révolutionnaire infini­ment plus large et diverse, en général.

Dans la première période du mouvement de masse (1896-­1898), les militants locaux font une tentative de mettre sur pied un organe pour toute la Russie: la Rabotchaia Gazéta; dans la période suivante (1898-1900), le mouvement fait un immense pas en avant, mais l'attention des dirigeants est en­tièrement absorbée par les organes locaux. Si on fait le comp­te de tous ces organes locaux, il se trouvera* que l'on publie, en chiffres ronds, un numéro par mois. N'est-ce pas là une illustration saisissante de notre travail artisanal? Cela ne montre-t-il pas à l'évidence que notre organisation révolu­tionnaire retarde sur l'élan spontané du mouvement? Si le même nombre de numéros de journaux avait été publié, non par des groupes locaux dispersés, mais par une organisation unique, nous aurions non seulement économisé une masse de forces, mais notre travail eût été infiniment plus stable et plus suivi. Voilà une constatation bien simple que perdent trop souvent de vue les praticiens qui travaillent activement d'une façon presque exclusive dans les organes locaux (il en est ainsi hélas, encore aujourd'hui dans l'énorme majorité des cas) et les publicistes qui font preuve ici d'un donquichottisme éton­nant. Le praticien se contente ordinairement d'objecter qu'il est «difficile»** aux militants locaux de
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* Voir le Rapport au congrès de Paris59 (p. 14): «Depuis cette époque (1897) jusqu'au printemps 1900 il a paru en différents endroits trente nu­méros de journaux divers . . . En moyenne, plus d'un numéro par mois. »

** Cette difficulté n'est qu'apparente. En réalité, il n'est pas de cercle local qui ne puisse remplir telle ou telle fonction dans une entreprise intéressant toute la Russie. «Ne dites pas: je ne peux pas, mais dites: je ne veux pas. »

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s'occuper de monter un journal pour tout le pays, et qu'il vaut mieux avoir des jour­naux locaux que de n'en avoir aucun. Certes, ce dernier point est parfaitement juste, et pour reconnaître l'énorme importan­ce et l'énorme utilité des organes locaux en général, il n'est point de praticien qui puisse nous en remontrer. Mais il n'est pas question de cela; il s'agit

de savoir s'il n'est pas possible de remédier à cet éparpillement, à ce travail rudimentaire attestés si nettement par la parution de trente numéros de journaux locaux dans toute la Russie, en deux années et de­mie. Ne vous contentez donc pas d'une thèse incontestable, mais trop générale sur l'utilité des journaux locaux en géné­ral; ayez également le courage de reconnaître ouvertement leurs côtés négatifs révélés par l'expérience de deux années et demie. Cette expérience atteste que, vu nos conditions, les journaux locaux sont, dans la plupart des cas, instables au point de vue des principes, sans portée politique, excessivement onéreux quant à la dépense de forces révolutionnaires, absolument insatisfaisants au point de vue technique (je ne parle pas, bien entendu, de la technique de l'impression, mais de la fréquence et de la régularité de la parution). Et tous les défauts indiqués ne sont pas un effet du hasard, mais le résul­tat inévitable de ce morcellement qui, d'une part, explique la prédominance des journaux locaux dans la période envisagée et, d'autre part, est entretenu par cette prédominance. Une organisation locale n'est vraiment pas à même d'assurer la stabilité de son journal au point de vue des principes et de le hausser au niveau d'un organe politique; elle n'est pas à même de rassembler et d'utiliser une documentation suffisante pour éclairer toute notre vie politique. Quant à l'argument que l'on produit généralement dans les pays libres pour justifier la né­cessité de nombreux journaux locaux - modicité du prix de revient quand l'impression est faite par des ouvriers de l'en­droit, ampleur et rapidité plus grandes d'information de la po­pulation locale - cet argument, comme l'atteste l'expérience, se retourne chez nous contre les journaux locaux. Ces derniers coûtent beaucoup trop cher, comme dépense de forces révolu­tionnaires, et paraissent à des intervalles extrêmement espacés pour la simple raison qu'un journal illégal, si petit qu'il soit, réclame un immense appareil clandestin, possible dans un grand centre usinier, impossible à mettre debout dans un atelier d'artisan. Le caractère rudimentaire de l'appareil clandestin permet ordinairement (tout praticien connaît une foule de cas de ce genre) à la police, après la parution et la diffusion d'un ou deux numéros, d'opérer un vaste coup de filet et de balayer net toutes choses, au point que tout est à recommencer. Un bon appareil clandestin exige une bonne préparation professionnelle des révolutionnaires et une di­vision rigoureusement logique du travail. Deux conditions absolument impossibles pour une organisation locale, si forte qu'elle soit au moment voulu. Sans parler des intérêts d'en­semble de notre mouvement (éducation socialiste et politique conséquente des ouvriers), ce n'est pas par des organes locaux que les intérêts spécialement locaux sont le mieux défendus; cela ne parait être un paradoxe qu'à première vue; mais en réalité, c'est un fait irréfutablement prouvé par l'expérience de deux années et demie, dont nous avons parlé. Tout le monde en conviendra, si toutes les énergies locales qui ont sorti trente numéros de journaux avaient travaillé à un seul jour­nal, ce dernier aurait facilement tiré soixante, sinon cent nu­méros et, par conséquent, reflété plus complètement toutes les particularités purement locales du mouvement. A la vérité, ce degré d'organisation n'est pas facile à atteindre, mais il faut bien que nous prenions conscience de sa nécessité, que chaque cercle local y songe et y travaille activement, sans at­tendre une impulsion du dehors, sans se laisser séduire par ce qu'a d'accessible et de proche un organe local, proximité qui, notre expérience révolutionnaire le prouve, est en grande partie illusoire.

Et les publicistes qui ne voient pas ce qu'il y a là d'illu­soire, qui se croient particulièrement proches des praticiens et se tirent d'affaire avec ce raisonnement étonnamment facile et étonnamment vide: il faut des journaux locaux, il faut des journaux régionaux, il faut des journaux pour toute la Russie; ces publicistes rendent un mauvais service au travail pratique. En principe, tout cela est nécessaire évidemment, mais il faut

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pourtant songer aussi aux conditions du milieu et du moment, lorsqu'on s'attaque à un problème d'organisation concret. En effet, n'est-ce pas du donquichottisme de dire, comme la Svo­boda (N° 1, p. 68) lorsqu'elle "traite spécialement la question du journal»: «A notre avis, toute agglomération ouvrière un peu considérable doit avoir son journal ouvrier à elle. Son propre journal à elle, et non apporté du dehors.» Si ce publi­ciste ne veut pas réfléchir au sens de ses paroles, au moins ré­fléchissez-y pour lui, lecteur: combien y a-t-il en Russie de di­zaines, sinon de centaines «d'agglomérations ouvrières un peu considérables», et quelle perpétuation de nos méthodes arti­sanales ce serait, si toute organisation locale se mettait réelle­ment à éditer son propre journal! Comme ce morcellement faciliterait la tâche à la gendarmerie: cueillir- cela sans un effort « un peu considérable» -, les militants locaux dès le dé­part de leur activité, avant qu'ils aient eu le temps de devenir de vrais révolutionnaires! Dans un journal pour toute la Russie, continue l'auteur, les machinations des patrons d'usi­nes et «les menus faits de la vie d'usine dans diverses villes autres que celle du lecteur», ne seraient pas du tout intéressants, mais «l'habitant d'Orel ne ressentira aucun ennui à lire ce qui se passe à Orel. Il connaît chaque fois ceux qu'on "attrape», ceux qu'on «entreprend », et son esprit » (p. 69). Oui, certes, l'esprit de l'habitant d'Orel travaille, mais l'imagination de notre publiciste aussi «travaille» trop. Est-il opportun de dé­fendre ainsi une pareille mesquinerie? C'est à quoi il ferait bien de réfléchir. Certes, les révélations sur la vie des usines sont nécessaires et importantes, nous le reconnaissons mieux que personne, mais il faut se souvenir que nous en sommes arrivés à une situation où les Pétersbourgeois en ont assez de lire la correspondance pétersbourgeoise du journal pétersbour­geois Rabotchaïa Mysl. Pour les révélations sur les usines, nous avons toujours eu et devrons toujours avoir des feuilles volan­tes sur place, - mais en ce qui concerne le type de notre jour­nal, nous devons l'élever et non le rabaisser au niveau d'une feuille d'usine. Quand il s'agit d'un «journal», il nous faut ré­véler non pas tant les «menus faits » que les vices essentiels, particuliers à la vie d'usine, révélations portant sur des exem­ples saillants et susceptibles, par conséquent, d'intéresser tous les ouvriers et tous les dirigeants du mouvement, d'enri­chir véritablement leurs connaissances, d'élargir leur horizon, d'amorcer l'éveil d'une nouvelle région, d'une nouvelle caté­gorie professionnelle d'ouvriers.

«Ensuite, dans le journal local on peut saisir sur-le-champ, toutes chaudes, les machinations de la hiérarchie d'usine, ou des autorités. Au contraire, avec un journal central, éloigné, la nouvelle met longtemps à parvenir, et quand le journal pa­raît, l'événement est oublié: «Quand donc était-ce, du diable si on s'en souvient!)» (Ibid.) Justement: du diable si on s'en souvient! Les trente numéros publiés en deux années et de­mie proviennent, selon la même source, de six villes. Cela fait en moyenne un numéro tous les six mois, par ville! En supposant même que notre publiciste inconsidérément triple le rendement du travail local (ce qui serait absolument faux pour une ville moyenne, car nos méthodes artisanales empê­chent une augmentation sensible du rendement), nous n'au­rons qu'un numéro tous les deux mois; il ne saurait donc être question de «saisir toutes chaudes» les nouvelles. Mais il suf­fit que dix organisations locales s'unissent et confient à leurs délégués la fonction active d'organiser un journal commun, pour qu'on puisse «saisir» non pas les menus faits, mais les abus criants et typiques de toute la Russie, cela tous les quinze jours. C'est ce dont ne peuvent douter

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ceux qui connaissent la situation dans nos organisations. Quant à prendre l'ennemi en flagrant délit, si on en parle avec sérieux, et pas seulement pour la beauté du style, un journal illégal ne saurait même y songer: on ne peut le faire qu'au moyen de feuilles volantes; car la plupart du temps, on ne dispose que d'un ou deux jours (par exemple, quand il s'agit d'une courte grève ordinaire, d'une bagarre à l'usine, d'une manifestation quelconque, etc.).

«L'ouvrier ne vit pas seulement à l'usine, il vit aussi dans la ville», poursuit notre auteur, en s'élevant du particulier au général avec un rigoureux esprit de suite, qui ferait honneur à Boris Kritchevski lui-même. Et il indique les questions à trai­ter: Les Doumas municipales, hôpitaux, écoles, et il déclare qu'un journal ouvrier ne saurait passer sous silence les affaires municipales. Cette condition est par elle-même excellente, mais elle montre bien de quelles abstractions vides de sens on se contente trop souvent lorsqu'on traite des journaux locaux. D'abord si, dans «toute agglomération ouvrière un peu con­sidérable», on fondait en effet des journaux avec une rubri­que municipale aussi détaillée que le demande la Svoboda, cela déboucherait infailliblement, dans nos conditions russes, sur de véritables mesquineries; affaiblirait le sentiment que nous avons de l'importance d'un assaut révolutionnaire de toute la Russie contre l'autocratie; renforcerait les germes très vivaces - plutôt dissimulés ou comprimés qu'extirpés - de la tendance rendue célèbre par le mot fameux sur les révolu­tionnaires qui parlent trop du Parlement inexistant et trop peu des Doumas municipales existantes. Infailliblement, di­sons-nous, en soulignant par là que ce n'est pas cela que veut la Svoboda, mais le contraire. Les bonnes intentions seules ne sont pas suffisantes. Pour que les affaires municipales soient traitées sous une perspective appropriée à l'ensemble de notre travail, il faut d'abord que cette perspective soit par­faitement définie, fermement établie non par de simples rai­sonnements, mais aussi par une foule d'exemples; il faut qu'elle acquière la solidité d'une tradition. Nous en sommes encore loin, et pourtant il faut commencer par là, avant qu'on puisse songer à une large presse locale, ou en parler.

En second lieu, pour écrire vraiment bien et de façon in­téressante sur les affaires municipales, il faut bien les con­naître et pas seulement dans les livres. Or il n'y a presque pas, dans toute la Russie, de social-démocrates possédant cet­te connaissance. Pour écrire dans un journal (et non dans une brochure populaire) sur les affaires de la ville et de l'Etat, il faut avoir une documentation neuve, multiple, recueillie et élaborée par un homme compétent. Or, pour recueillir et élaborer une pareille documentation, il ne suffit pas de la «démocratie primitive» d'un cercle primitif, dans lequel tout le monde s'occupe de tout et s'amuse à des référendums. Il faut pour cela un état-major d'écrivains spécialistes, de cor­respondants spécialistes, une armée de reporters social-démo­crates nouant de tous les côtés des relations, sachant pénétrer jusqu'aux moindres "secrets d'Etat» (dont le fonctionnaire russe se targue tellement et qu'il évente avec tant de facilité), sachant se faufiler dans toutes les «coulisses », une armée de gens obligés «de par leurs fonctions» d'être omniprésents et omniscients. Et nous, Parti de lutte contre toute oppression économique, politique, sociale, nationale, nous pouvons et devons trouver, rassembler, instruire, mobiliser et mettre en marche cette armée d'hommes omniscients. Mais encore faut-il le réaliser! Or, non seulement nous n'avons rien fait en ce sens dans la plupart des localités, mais souvent nous n'avons même pas la conscience de cette nécessité. Que l'on cherche dans notre presse social-démocrate des articles vivants et in­téressants, des correspondances qui dévoilent nos grandes et petites affaires diplomatiques, militaires, religieuses, munici­pales, financières, etc., etc., on n'y trouvera presque rien ou très peu de chose*. Voilà pourquoi «je suis toujours terrible­ment fâché
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*Voilà pourquoi même l'exemple d'organes locaux très bien faits con­firme entièrement notre point de vue. Ainsi, le Youjny Rabotchi60 est un excellent journal, qui ne saurait être accusé d'instabilité de principes. Mais comme il parait rarement et qu'il est l'objet de nombreux coups de filet, il n'a pu donner au mouvement local ce qu'il se proposait. Ce qui est le plus nécessaire au Parti à l'heure présente - position de principe des problèmes fondamentaux du mouvement et ample agitation politique, ­l'organe local n'a pas été à même de s'en acquitter. Et ce qu'il a donné de meilleur, comme les articles sur les congrès des propriétaires de mines, le chômage, etc., n'était pas d'un intérêt strictement local, mais général, pour toute la Russie et non pour le Sud seulement. Dans toute notre presse social-démocrate, nous n'avons pas eu d'articles comme ceux-là.
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quand quelqu'un vient me dire une foule de belles et excellentes choses» sur la nécessité d'avoir, «dans toute agglomération ouvrière un peu considérable », des journaux dénonçant les abus qui se produisent et dans les usines, et dans l'administration municipale, et dans l'Etat!

La prédominance de la presse locale sur la presse centrale est une marque d'indigence ou d'opulence. D'indigence, quand le mouvement n'a pas encore fourni des forces suffisantes pour la production en grand, quand il végète encore dans les méthodes artisanales et qu'il est presque submergé par les «menus faits de la vie d'usine». D'opulence, quand le mouve­ment a déjà réussi complètement à s'acquitter de ses multiples tâches de divulgation et d'agitation, et que le besoin se fait sentir d'avoir, parallèlement à un organe central, de nombreux organes locaux. Et ce que signifie la prépondérance des orga­nes locaux chez nous à l'heure actuelle, je laisse à chacun le soin d'en décider. Quant à moi, pour éviter tout malentendu, je formulerai d'une façon précise ma conclusion. Jusqu'à pré­sent, la majorité de nos organisations locales songe presque exclusivement à des organes locaux; elle ne s'occupe activement que de ces derniers, ou peu s'en faut. Chose anormale. Il faut au contraire que la majorité des organisations locales songe principalement à la création d'un organe pour toute la Russie, et qu'elle s'en occupe. Tant qu'il n'en sera pas ainsi, nous ne pourrions pas mettre sur pied un seul journal tant soit peu ca­pable de servir véritablement le mouvement par une ample agitation de presse. Et quand il en sera ainsi, les relations nor­males entre l'organe central indispensable et les indispensables organes locaux s'établiront d'elles-mêmes.
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A première vue il peut sembler que la nécessité de reporter le centre de gravité, du travail local vers le travail à l'échelle nationale, n'est pas indiquée pour le domaine de la lutte économique pure. Ici, l'ennemi direct des ouvriers, ce sont les em­ployeurs isolés ou des groupes d'employeurs non reliés par une organisation rappelant, même de loin, une organisation pure­ment militaire, strictement centralisée, dirigée dans les moin­dres détails par une volonté unique, comme l'est celle du gou­vernement russe, notre ennemi direct dans la lutte politique.

Mais il n'en est point ainsi. La lutte économique - nous l'avons montré maintes fois, - est une lutte professionnelle, et c'est pourquoi elle exige le groupement des ouvriers par profession, et non pas uniquement aux lieux de travail. Et ce grou­pement professionnel est d'autant plus pressant que les em­ployeurs se hâtent de se grouper en sociétés et syndicats de toutes sortes. Notre morcellement et nos méthodes artisanales entravent nettement ce rassemblement, qui nécessite une orga­nisation de révolutionnaires unique pour toute la Russie et capable d'assumer la direction d'associations professionnelles ouvrières à l'échelle nationale. Nous avons exposé plus haut le type d'organisation appropriée; ajoutons tout de suite quelques mots seulement au sujet de notre presse.

Nul ne conteste que tout journal social-démocrate ne doive renfermer une rubrique de la lutte professionnelle (économi­que). Mais la croissance du mouvement professionnel nous oblige de même à envisager la création d'une presse profession­nelle. Il nous semble pourtant qu'à de rares exceptions près, il ne saurait encore être question en Russie d'une telle presse: c'est du luxe, et nous manquons fréquemment de pain quotidien. En matière de presse professionnelle, la forme la mieux adap­tée aux conditions présentes du travail illégal, la forme dès aujourd'hui nécessaire serait la brochure professionnelle. Il faudrait y recueillir, y grouper systématiquement de la docu­mentation légale* et illégale sur les

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* La documentation légale est d'une importance particulière à cet égard, et nous sommes très loin de savoir la recueillir et l'utiliser avec méthode. II n'est pas exagéré de dire qu'avec de la documentation légale seule, on peut encore à peu près écrire une brochure syndicale, et qu'il est impossible de le faire avec de la documentation illégale seule. En recueillant parmi les ouvriers de la documentation illégale sur des questions comme celles que traite la Rabotchaia Mysl, nous gaspillons inutilement les forces des révolutionnaires (que remplaceraient facilement dans ce travail des mili­tants légaux), sans pourtant obtenir jamais une bonne documentation. En effet, les ouvriers connaissent d'ordinaire un seul atelier d'une seule grande usine, presque toujours les résultats économiques, mais non les conditions et normes générales de leur travail; ils ne peuvent acquérir les connaissances que possèdent les employés d'usine, inspecteurs, médecins, etc., et qui
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conditions de travail dans tel ou tel métier, ce qui distingue à cet égard les différentes régions de la Russie, les principales revendications des ouvriers d'une profession donnée, les insuffisances de la législation qui la concerne; sur les exemples frappants de la lutte écono­mique des ouvriers de telle ou telle corporation; sur les débuts, l'état actuel et les besoins de leur organisation syndicale, etc. D'abord ces brochures dispenseraient notre presse social-­démocrate d'une foule de détails professionnels qui n'intéres­sent spécialement que les ouvriers d'un métier donné; en se­cond lieu, elles fixeraient les résultats de notre expérience dans la lutte syndicale, conserveraient la documentation recueillie, qui aujourd'hui se perd littéralement dans la masse des feuil­les volantes et des correspondances fragmentaires; elles gé­néraliseraient cette documentation; troisièmement, elles pour­raient servir en quelque sorte de guide aux agitateurs, puisque les conditions de travail sont relativement lentes à changer, les revendications essentielles des ouvriers d'un métier donné sont très stables (comparez les revendications des tisseurs de la région de Moscou en 1885 et celles de la région de Péters­bourg en 1896). Le résumé de ces revendications et de ces besoins pourrait, des années durant, constituer un excellent manuel pour l'agitation économique dans les localités arriérées ou parmi les catégories d'ouvriers retardataires. Les exemples de grèves victorieuses dans telle région, les données illustrant un niveau supérieur de vie, de meilleures conditions de tra­vail dans telle ou telle localité, encourageraient les ouvriers d'autres localités à des luttes toujours nouvelles. Enfin, en prenant l'initiative de généraliser la lutte professionnelle et en renforçant ainsi la liaison du mouvement professionnel russe avec le socialisme, la social-démocratie veillerait en mê­me temps à ce que notre action trade-unioniste n'occupe une partie ni trop petite ni trop grande de l'ensemble de notre tra­vail social-démocrate. Il est très difficile, voire impossible, à une organisation locale isolée des organisations des autres villes, d'observer ainsi une juste proportion (et l'exemple de la Rabotchaia Mysl montre à quelle monstrueuse exagération dans le sens du trade-unionisme on peut alors arriver). Mais une organisation de révolutionnaires pour toute la Russie, qui s'en tiendrait délibérément au point de vue du marxisme, di­rigerait toute la lutte politique et disposerait d'un état-major d'agitateurs professionnels, ne sera jamais embarrassée pour établir cette juste proportion.

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sont éparpillées dans de menues correspondances journalistiques et dans des publicationsspéciales des industries, des services sanitaires, des zemstvos, etc.

J'ai toujours présente à l'esprit ma «première expérience», que je n'aurais jamais recommencée. Durant des semaines, je questionnai «avec parti pris » un ouvrier qui venait chez moi, sur tous les moindres détails du régime de la grande usine où il travaillait. Je parvins, à grand-peine, il est vrai, à faire la description (d'une seule usine!). Mais parfois, à la fin de notre entretien, l'ouvrier, en s'épongeant le front, me disait avec un sourire: «Il m'est plus facile de faire un extra de travail que de répondre à vos questions! »

Plus nous mènerons énergiquement la lutte révolutionnaire, et plus le gouvernement sera obligé de légaliser une partie de notre travail «pro­fessionnel », ce qui nous déchargera d'autant.
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V

«PLAN» D'UN JOURNAL POLITIQUE

POUR TOUTE LA RUSSIE
«La grosse erreur de l'lskra sous ce rapport », écrit B.Kri­tchevski, qui nous reproche de tendre, «en isolant la théorie de la pratique, à transformer la première en une doctrine morte » (Rab. Diélo, N° 10, p. 30), «est son plan d'une orga­nisation générale du parti» (c'est-à-dire l'article «Par où commencer?»*). Martynov fait chorus avec lui et déclare que «la tendance de l'lskra à diminuer l'importance de la marche progressive de la lutte obscure, quotidienne, par rapport à la propagande d'idées brillantes et achevées . . . a abouti au plan d'organisation du parti, proposé dans l'article « Par où commencer? » publié dans le N°4 de ce journal» (idem., p. 61). Enfin, ces tout derniers temps, à ceux qu'indigne ce «plan » (les guillemets doivent exprimer l'ironie à son égard) s'est joint L. Nadiéjdine qui, dans une brochure que nous venons de recevoir: A la veille de la révolution (éditée par le «groupe révolutionnaire socialiste» Svoboda que l'on connait déjà) dé­clare que «parler maintenant d'une organisation dont tous les fils seraient rattachés à un journal pour toute la Russie, c'est produire à foison des idées abstraites et un travail de cabinet» (p. 126), c'est faire de la «littérature frelatée», etc.

La solidarité de notre terroriste avec les partisans de la «marche progressive de la lutte obscure, quotidienne » ne sau­rait nous étonner: nous avons indiqué les racines de cette parenté dans les chapitres sur la politique et l'organisation. Mais il est à remarquer dès maintenant que L. Nadiéjdine, et lui seul, a tenté consciencieusement de pénétrer le sens de l'arti­cle qui lui a déplu et d'y répondre quant au fond, alors que le Rab. Diélo n'a rien dit du fond et n'a cherché qu'à embrouil­ler la question par une foule de procédés démagogiques indi­gnes. Si peu agréable que ce soit, il nous faut perdre du temps d'abord à nettoyer ces écuries d'Augias.

a) QUI S’EST FORMALISE DE L'ARTICLE

« PAR OU COMMENCER ? »
Citons le chapelet d'expressions et d'exclamations que le Rabotchéié Diélo a abattu sur nous. «Ce n'est pas un journal qui peut créer l'organisation du Parti, mais inversement». . . «Un journal placé au-dessus du Parti, en dehors de son con­trôle et indépendant du Parti grâce à son propre réseau d'a­gents». . . «Par quel miracle l'lskra a-t-elle oublié les organi­sations social-démocrates pratiquement existantes du Parti

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* Voir V. Lénine: Oeuvres, tome 9. (N. R.)

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auquel elle appartient?». . . «Ceux qui possèdent de fermes principes et un plan approprié sont aussi les régulateurs su­prêmes de la lutte réelle du Parti, qui lui dictent l'exécution de leur plan». . . «Le plan renvoie nos organisations bien vivantes et viables au royaume des ombres et veut appeler à la vie un réseau fantastique d'agents». . . « Si le plan de l'Iskra était mis à exécution, il aboutirait à effacer entièrement les traces du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, en cours de formation chez nous». . . «L'organe de propagande de­vient un législateur incontrôlé, autocrate de toute la lutte révo­lutionnaire pratique». . . «Que doit penser notre parti de sa soumission absolue à une rédaction autonome», etc., etc.

Comme le montre au lecteur le contenu et le ton de ces citations, le Rabotcbéié Diélo s'est formalisé. II ne s'est cepen­dant pas formalisé pour lui-même, mais pour les organisations et les comités de notre Parti que l'Iskra veut soi-disant renvoyer au royaume des ombres et dont il voudrait même faire dis­paraître les traces. Quelles horreurs, vous pensez! Une chose seulement est bizarre. L'article «Par où commencer?» est paru en mai 1901; les articles du Rabotcbéié Diélo, en septembre 1901; or, nous sommes déjà à la mi-janvier 1902. Durant tous ces cinq mois (avant comme après septembre), pas un comité et pas une organisation du parti n'a élevé de protestation formelle contre cette chose monstrueuse qui veut renvoyer comités et organisations au royaume des ombres! Or, durant ce temps l'Iskra, comme la masse des autres publications lo­cales et non locales, ont publié des dizaines et des centaines d'informations parvenues de tous les points de la Russie. Comment cela s'est-il fait que ceux que l'on veut renvoyer au royaume des ombres, ne s'en soient pas aperçus ni forma­lisés, - mais qu'une tierce personne s'en soit froissée?

Cela tient à ce que les comités et les autres organisations ne jouent pas au «démocratisme», mais font oeuvre utile. Les comités ont lu l'article «Par où commencer?», et ils ont remarqué que c'était là une tentative de «tracer le plan d'une organisation de façon à pouvoir commencer à la bâtir de tous les côtés à la fois» et comme ils savaient et voyaient parfaitement qu'aucun de ces «côtés» ne songe à «entreprendre la construction » avant de se convaincre de sa nécessité et de la réalité du plan d'architecture ,ils n'ont naturellement pas même songé à se « formaliser » de l'extrême audace des hommes qui avaient déclaré dans l'Iskra : « Vu l'urgence et l'importance de cette question ,nous nous décidons, pour notre part,à soumettre à l'attention des camarades l'esquisse d'un plan que nous développerons plus longuement dans une brochure en cours de préparation. » Pouvait-on en effet ,en s'y prenant sérieusement, ne pas comprendre que si les camarades acceptaient le plan qui leur était offert ,ils le mettraient à exécution non par « soumission » ,mais parce qu'étant convaincus de sa nécessité pour notre cause commune, et que s'ils ne l'acceptaient pas ,l'« ébauche »(quel mot prétentieux,n'est-il pas vrai ?) resterait une simple ébauche?N'est-ce pas de la démagogie, vraiment ,quand on fait la guerre à une ébauche de plan, non pas seulement en le « démolissant à fond » et en conseillant aux camarades de le rejeter ,mais encore en dressant les hommes peu compétents en matière de révolution contre les auteurs de l'ébauche pour cela seul qu'ils osent «légiférer», se poser en «en régulateurs suprêmes», c'est à dire qu'ils osent préconiser une ébauche de plan ? Notre parti peut-il se développer et aller de l'avant , si pour une tentative d'élever les militants locaux à de plus larges conceptions, objectifs et plans,etc..., l'on objecte non seulement parce que ces conceptions nous paraissent fausses ,mais aussi parce qu'on se « formalise» de ce qu'on veuille nous «élever »? Ainsi L. Nadiéjdine, par exemple, a lui aussi «démoli à fond» notre plan,mais il ne s'est pas laissé aller à une démagogie que l'on ne saurait expliquer par la seule naïveté ou le caractère primitif des conceptions politiques; il a repoussé délibérément et dès le début l'accusation de se poser en «inspecteurs du Parti ». On peut

donc et l'on doit répondre quant au fond à la critique du plan faite par Nadiéjdine, et ne répondre que par le mépris au Rabotchéié Diélo..


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Mais le mépris pour l'écrivain qui s'abaisse jusqu'à crier à «l'autocratisme» et à la «soumission» ne nous dispense pas encore de l'obligation de démêler le brouillamini que ces gens offrent au lecteur. Ici, nous pouvons montrer nettement à tous de quel acabit sont ces phrases courantes sur le «large démocratisme». On nous accuse d'oublier les comités, d'avoir le désir ou de tenter de les renvoyer au royaume des ombres, etc. Que répondre à ces accusations, quand nous ne pouvons raconter au lecteur presque rien de réel de nos rapports pra­tiques avec les comités, - nous ne le pouvons pour la raison de garder le secret? Des gens, qui lancent une accusation cinglante irritant la foule, nous devancent par leur désinvol­ture, par le dédain qu'ils ont des devoirs du révolutionnaire qui cache soigneusement aux yeux du monde les rapports et les liaisons qu'il pratique, qu'il met ou tâche de mettre en oeuvre. On conçoit que nous renoncions une fois pour toutes à concurrencer ces gens-là sur le terrain du «démocratisme». Quant au lecteur non initié à toutes les affaires du Parti, le seul moyen de remplir notre devoir envers lui, c'est de ra­conter non ce qui est ou ce qui se trouve im Werden*, mais une parcelle de ce qui a été et de ce qui est permis de parler comme d'une chose passée.

Le Bund fait allusion à notre «usurpation**», l'«Union» résidant à l'étranger nous accuse de vouloir faire disparaître les traces du Parti. Tenez, Messieurs, vous aurez pleine satis­faction, dès que nous aurons raconté au public quatre faits tirés du passé.

Premier*** fait. Les membres d'une des «Unions de lutte », qui prirent une part directe à la formation de notre Parti et à l'envoi d'un délégué au congrès qui a fondé le Parti, s'entendent avec un des membres du groupe Iskra pour créer une bibliothèque ouvrière spéciale afin de subvenir aux besoins du mouvement entier. On ne réussit pas à créer une biblio­thèque ouvrière et les brochures écrites à son intention: Les Tâches des social-démocrates russes et La Nouvelle loi ou­vrière**** parviennent, par des voies détournées et par tierces personnes, à l'étranger, où elles sont imprimées2.

Deuxième fait. Les membres du Comité central du Bund proposent à l'un des membres du groupe Iskra de monter, comme s'exprimait alors le Bund, un «laboratoire littéraire ». Et ils rappellent que si la chose ne réussit pas, notre mouve­ment peut marquer un recul sensible. A la suite des pour­parlers une brochure parut, intitulée La Cause ouvrière en Russie*****.

Troisième fait. Le Comité central du Bund, par l'intermé­diaire d'une petite ville de province, propose à l'un des mem­bres de l'Iskra d'assumer la direction de la Rabotchaïa Gazéta reconstituée; la proposition est naturellement acceptée, et puis elle est modifiée; on propose la collaboration, une nouvelle combinaison étant intervenue avec la rédaction. Et, naturelle­ment, nouvelle acceptation64. On envoie des articles (que l'on a pu conserver) : «Notre programme - avec une protestation directe contre la bernsteiniade, le tournant opéré dans la littéra­ture légale et la Rabotchaia Mysl; « Notre tâche immédiate » (« mise sur pied d'un organe du parti paraissant régulièrement et étroitement lié à tous les groupes

locaux »; les insuffisances du « travail artisanal » régnant); «Une question urgente» (analyse de l'objection selon laquelle il faut d'abord développer l'action des groupes locaux avant de procéder à la création d'un organe commun; on insiste sur la portée primordiale de «l'organisation révolutionnaire», - sur la nécessité «de porter l'organisation, la discipline et la technique du travail clandestin à la plus haute

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*En devenir. (Allemand.) (N. R.)

** Iskra No 8, réponse du Comité central de l'Union générale des Juifs de Russie et de Pologne à notre article sur la question nationale.

*** Nous disposons ces faits à dessein dans un ordre différent de celui dans lequel ils sont apparus 61.

****Voir V. Lénine: Oeuvres, tome 2. (N. R.)

***** Au
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