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sept. 1901, PP. 17 et 18. Souligné dans l'original
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ils commençaient . . . je ne dirai pas à comprendre, mais à sentir la nécessité d'une résistance collec­tive, et ils rompaient délibérément avec la soumission servile aux autorités. Pourtant, c'était bien plus une manifestation de désespoir et de vengeance qu'une lutte. Les grèves d'après 1890 nous offrent beaucoup plus de lueurs de conscience: on formule des revendications précises, on tâche de prévoir le moment favorable, on discute certains cas et exemples des autres localités, etc. Si les émeutes étaient simplement la révolte de gens opprimés, les grèves systématiques étaient déjà des embryons - mais rien que des embryons - de la lutte de classe. Prises en elles-mêmes, ces grèves étaient une lutte trade-unioniste, mais non encore social-démocrate; elles marquaient l'éveil de l'antagonisme entre ouvriers et patrons; mais les ouvriers n'avaient pas et ne pouvaient avoir cons­cience de l'opposition irréductible de leurs intérêts avec tout l'ordre politique et social existant, c'est-à-dire la conscience social-démocrate. Dans ce sens, les grèves d'après 1890, mal­gré l'immense progrès qu'elles représentaient par rapport aux « émeutes », demeuraient un mouvement essentiellement spon­tané.

Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la cons­cience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc.* Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellec­tuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, appartenaient eux-mêmes, par leur situation sociale aux intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d'une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mou­vement ouvrier; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolution­naires socialistes. A l'époque dont nous parlons, c’est-à-dire vers 1895, cette doctrine était non seulement le programme parfaitement établi du groupe «Libération du Travail», mais elle avait gagné à soi la majorité de la jeunesse révolution­naire de Russie.

Ainsi donc, il y avait à la fois un éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate, brûlait de se rapprocher des ouvriers. A ce propos, il importe particulièrement d'établir ce fait souvent oublié (et relativement peu connu), que les premiers social-démocrates de cette période, qui se livraient avec ardeur à l'agitation économique (en tenant strictement compte, à cet égard, des indications vraiment utiles de la brochure De l'agitation, en­core manuscrite en ce temps-là), loin de considérer cette agita­tion comme leur tâche unique, assignaient dès le début à la social-démocratie russe
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* Le trade-unionisme n'exclut pas le moins du monde toute «politique», comme on le pense parfois. Les trade-unions ont toujours mené une cer­taine propagande et une certaine lutte politiques (mais non social-démo­crate,). Dans le chapitre suivant, nous dirons la différence entre la poli­tique trade-unioniste et la politique social-démocrate.

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les grandes tâches historiques en général et la tâche du renversement de l'autocratie, en particu­lier. Ainsi, le groupe des social-démocrates de Pétersbourg, qui fonda l'«Union de lutte pour la libération de la classe ou­vrière» rédigea, dès la fin de 1895, le premier numéro d'un journal intitulé Rabotchéié Diélo. Tout prêt à être imprimé, ce numéro fut saisi par les gendarmes au cours d'une descente effectuée dans la nuit du 8 au 9 décembre 1895, chez un des membres du groupe, Anat. Alex. Vanéev*, de sorte que le Rabotcbéié Diélo de la première formation ne put voir le jour. L'éditorial de ce journal (que peut-être dans une trentaine d'années une revue comme la Rousskaia Starina33 exhumera des archives du département de la police) exposait les tâches historiques de la classe ouvrière en Russie, parmi lesquelles il mettait au premier plan la conquête de la liberté politique. Suivaient un article «A quoi pensent nos ministres?**» sur le sac des Comités d'instruction élémentaire par la police, ainsi qu'une série de correspondances, non seulement de Péters­bourg, mais aussi d'autres localités de la Russie (par exemple, sur un massacre d'ouvriers dans la province de laroslavl). Ainsi ce «premier essai», si je ne m'abuse, des social-démo­crates russes des années 1890-1900 n'était pas un journal étroitement local, encore moins de caractère «économique»; il s'efforçait d'unir la lutte gréviste au mouvement révolution­naire dirigé contre l'autocratie et d'amener tous les opprimés, victimes de la politique d'obscurantisme réactionnaire à sou­tenir la social-démocratie. Et pour quiconque connaît tant soit peu l'état du mouvement à cette époque, il est hors de doute qu'un tel journal eût rencontré toute la sympathie des ouvriers de la capitale et des intellectuels révolutionnaires, et aurait eu la plus large diffusion. L'insuccès de l'entreprise prouva simplement que les social-démocrates d'alors étaient incapables de répondre aux exigences de l'heure par manque d'expérience révolutionnaire et de préparation pratique. De même pour le Raboichi Listok de Saint-Pétersbourg34 et sur­tout pour la Rabotchaia Gazéta et le Manifeste du Parti ouvrier social-démocrate de Russie fondé au printemps de 1898. II va de soi que l'idée ne nous vient même pas à l'esprit de reprocher aux militants d'alors leur manque de préparation. Mais pour profiter de l'expérience du mouvement et en tirer des leçons pratiques, il faut se rendre compte, jusqu'au bout, des causes et de l'importance de tel ou tel défaut. C'est pourquoi il im­porte éminemment d'établir qu'une partie (peut-être même la majorité) des social-démocrates militants de 1895-1898 con­sidéraient avec juste raison comme possible, à cette époque-là, au début même du mouvement «spontané», de préconiser un programme et une tactique de combat des plus étendus***. Or le manque de préparation chez la plupart des révolutionnaires, étant un phénomène parfaitement naturel, ne pouvait donner lieu à aucune appréhension particulière. Du moment que les tâches étaient bien posées; du moment qu'on avait assez d'éner­gie pour essayer à nouveau de les accomplir, les insuccès mo­mentanés n'étaient que demi-mal. L'expérience révolution­naire et l'habileté organisatrice sont choses qui s'acquièrent. II suffit que l'on veuille cultiver en soi les

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*A. Vanéev est mort en 1899, en Sibérie orientale, d'une phtisie contractée pendant sa détention cellulaire préventive. C'est pourquoi nous avons jugé possible de publier les renseignements cités dans le texte: nous répondons de leur authenticité, car ils proviennent de personnes ayant connu personnellement et intimement A. Vanéev

** Voir V. Lénine: Oeuvres, tome 2. (N. R.)

***«Critiquant l'activité des social-démocrates des dernières années du XIXe siècle, l'lskra ne tient pas compte de l'absence à cette époque de conditions pour un travail autre que la lutte en faveur des menues reven­dications.» Ainsi parlent les économistes dans leur Lettre aux organes social-démocrates russes (lskra, N° 12). Les faits cités dans le texte prou­vent que cette affirmation sur l'absence de conditions » est diamétrale­ment opposée à la vérité. Non seulement vers 1900, mais aussi vers 1895, toutes les conditions étaient réunies pour permettre un travail autre que
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Mais le demi-mal devint un mal véritable quand cette cons­cience commença à s'obscurcir (elle était pourtant très vive chez les militants des groupes mentionnés plus haut), quand apparurent des gens - et même des organes social-démo­crates - prêts à ériger les défauts en vertus et tentant même de justifier théoriquement leur idolâtrie, leur culte du spontané. Il est temps de faire le bilan de cette tendance, très inexactement caractérisée par le terme d'"économisme», trop étroit pour en exprimer le contenu.



  1. LE CULTE DU SPONTANE

LA RABOTCHAIA MYSL
Avant de passer aux manifestations littéraires de ce culte, nous signalerons le fait caractéristique suivant (que nous tenons de la source indiquée plus haut), qui jette une certaine lumière sur la naissance et la croissance parmi les camarades militants de Pétersbourg, d'un désaccord entre les deux futures tendances de la social-démocratie russe. Au début de 1897, A. Vanéev et quelques-uns de ses camarades eurent l'occasion de participer, avant leur départ pour l'exil, à une réunion privée'», où se rencontrèrent les «vieux» et les «jeunes» mem­bres de l'«Union de lutte pour la libération de la classe ou­vrière». L'entretien roula principalement sur l'organisation et, en particulier, sur les «statuts de la caisse ouvrière», publiés sous leur forme définitive dans le N° 9-1o du Listok. «Rabot­nika» (p. 46)36. Entre les «vieux» (les «décembristes»37, comme les appelaient en manière de plaisanterie les social-démocrates pétersbourgeois) et quelques-uns des «jeunes» (qui plus tard collaborèrent activement à la Rabotcbaia Mysl), se manifesta aussitôt une divergence très nette et une polémique ardente s'engagea. Les «jeunes» défendaient les principes essentiels des statuts tels qu'ils ont été publiés. Les «vieux» disaient que ce n'était point là ce qui s'imposait au premier chef; qu'il fal­lait d'abord consolider l'«Union de lutte» pour en faire une organisation de révolutionnaires, à laquelle seraient subor­donnés les diverses caisses ouvrières, les cercles de propagande parmi la jeunesse des écoles, etc. Il va de soi que les parties étaient loin de voir dans cette divergence le germe d'un désac­cord; elles la considéraient au contraire comme isolée et accidentelle. Mais ce fait montre que la naissance et la diffu­sion de l'«économisme» en Russie également ne se firent pas sans une lutte contre les «vieux» social-démocrates (c'est ce qu'oublient souvent les économistes d'aujourd'hui). Et si cette lutte n'a pas laissé, dans la plupart des cas, de traces «documen­taires», c'est uniquement parce que l'effectif des cercles en activité changeait avec une incroyable rapidité, qu'aucune tra­dition ne s'établissait et que, par suite, les divergences de vues ne se trouvaient consignées dans aucun document

L'apparition de la Rabotchaia Mysl tira l'économisme au grand jour, non plus du premier coup. II faut se représenter exactement les conditions de travail et la brève existence de quantité de cercles russes (or celui-là seul qui a passé par là peut se représenter la chose de façon exacte), pour compren­dre tout ce que comportait de fortuit le succès ou l'insuccès de la nouvelle tendance dans les différentes villes, et l'impossi­bilité, l'impossibilité absolue dans laquelle se sont longtemps trouvés partisans et adversaires de cette «nouvelle» tendance, de déterminer si elle était réellement une tendance distincte ou simplement l'expression d'un manque de préparation chez certains.
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la lutte en faveur des petites revendications, toutes, sauf une préparation suffisante des dirigeants. Et voilà qu'au lieu de reconnaître ouvertement ce défaut de préparation chez nous, idéologues, dirigeants, les « économistes» veulent rejeter toute la faute sur l’ « absence de conditions», sur l'in­fluence du milieu matériel déterminant la voie dont aucun idéologue ne saurait faire dévier le mouvement. Qu'est-ce là, sinon une soumission servile au spontané, l'admiration des «idéologues» pour leurs propres défauts?,

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Ainsi, les premiers numéros polycopiés de la Rabo­tchaia Mysl restèrent même complètement inconnus à l'im­mense majorité des social-démocrates, et si nous avons main­tenant la possibilité de nous référer à l'éditorial de son pre­mier numéro, c'est uniquement parce que cet éditorial a été reproduit dans l'article de V. I. (Listok «Rabotnika», N' 9-10, pp. 47 et suiv.), qui évidemment n'a pas manqué de louer avec zèle avec un zèle inconsidéré - ce nouveau journal si nette­ment différent des journaux et projets de journaux cités plus haut*. Or, cet éditorial vaut la peine qu'on s'y arrête, tant il exprime avec relief tout l'esprit de la Rabotchaia Mysl et de l'économisme en général.

Après avoir indiqué que le bras au parement bleu38 n'arrê­terait jamais les progrès du mouvement ouvrier, l'éditorial poursuit: « . . . Le mouvement ouvrier doit sa vitalité au fait que l'ouvrier lui-même se charge enfin de son sort, qu'il a arraché des mains de ses dirigeants.» Cette thèse fondamen­tale est ensuite développée dans ses détails. En réalité, les dirigeants (c'est-à-dire les social-démocrates, organisateurs de l'«Union de lutte») avaient été arrachés par la police des mains, on peut dire, des ouvriers**; et l'on veut nous faire croire que les ouvriers menaient la lutte contre ces dirigeants et s'étaient affranchis de leur joug! Au lieu d'appeler à mar­cher en avant, à consolider l'organisation révolutionnaire et à étendre l'activité politique, on appela à revenir en arrière, vers la seule lutte trade-unioniste. On proclama que «la base éco­nomique du mouvement est obscurcie par la tendance à ne jamais oublier l'idéal politique», que la devise du mouvement ouvrier est la «lutte pour la situation économique»(!) ou, mieux encore, «les ouvriers pour les ouvriers»; on déclara que les caisses de grève «valent mieux pour le mouvement qu'une cen­taine d'autres organisations» (que l'on compare cette affirma­tion, remontant à octobre 1897, à la dispute des «décembristes» avec les jeunes, au début de 1897), etc. Les formules comme: Il faut mettre au premier plan non la «crème» des ouvriers, mais l'ouvrier «moyen», l'ouvrier du rang, ou comme: «Le poli­tique suit toujours docilement l'économique***» etc., etc., acqui­rent une vogue et eurent une influence irrésistible sur la masse des jeunes entraînés dans le mouvement et qui, pour la plu­part, ne connaissaient que des fragments du marxisme tel qu'il était exposé légalement.

C'était là l'écrasement complet de la conscience par la spontanéité - par la spontanéité des « social-démocrates» qui répétaient les «idées» de Monsieur V. V., la spontanéité des ouvriers séduits par cet argument qu'une augmentation, même d'un kopeck par rouble, valait mieux que tout socialisme et toute politique, qu'ils devaient «lutter en sachant qu'ils le faisaient, non pas pour de vagues générations futures, mais pour eux-mêmes et pour leurs enfants» (éditorial du N°1 de la Rabotchaia Mysl). Les phrases de ce genre ont toujours été l'arme préférée des bourgeois d'Occident qui, haïssant le so­cialisme, travaillaient eux-mêmes (comme le «social-politique» allemand Hirsch) à transplanter chez eux le trade-unionisme anglais, et disaient aux ouvriers que la lutte uniquement
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*Au fait, cet éloge de la Rabotchaia Mysl en novembre 1898, quand l'économisme, à l'étranger surtout, avait définitivement pris corps, éma­nait du même V. I. qui devint peu après un des rédacteurs du Rabotchéié Diélo. Et le Rabotchéié Diélo niait encore, comme il continue de le faire, l'existence de deux tendances dans la social-démocratie russe !
**Le fait caractéristique suivant montre la justesse de cette comparai­son. Lorsque, après l'arrestation des *** Tiré du même éditorial du premier numéro de la Rabotchaia Mysl. On peut juger par là de la préparation théorique de ces «V. V. de la so­cial-démocratie russe39», qui reproduisaient cette grossière vulgarisation du «matérialisme économique alors que, dans leurs écrits, les marxistes faisaient la guerre au véritable V. V. depuis longtemps surnommé l'arti­san de la réaction", pour la même façon de comprendre les rapports entre le politique et l'économique !
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syndi­cale* est une lutte justement pour eux et pour leurs enfants, et non pour de vagues générations futures avec un vague so­cialisme futur. Et voici que les «V. V. de la social-démocratie russe» se mettent à répéter ces phrases bourgeoises. Il importe de marquer ici trois points qui nous seront d'une grande utilité dans notre analyse qui va suivre des divergences actuelles**.

En premier lieu, l'écrasement de la conscience par la spon­tanéité, dont nous avons parlé, s'est aussi fait de façon spon­tanée. Cela a l'air d'un calembour, mais c'est, hélas! l'amère vérité. Ce qui a amené cet écrasement n'est pas une lutte déclarée de deux conceptions absolument opposées, ni la ­victoire de l'une sur l'autre, mais la disparition d'un nombre tou­jours plus grand de «vieux» révolutionnaires «cueillis» par les gendarmes et l'entrée en scène toujours plus fréquente des «jeunes» «V. V. de la social-démocratie russe». Tous ceux qui, je ne dirai pas, ont participé au mouvement russe contem­porain, mais en ont simplement respiré l'air, savent parfaite­ment qu'il en est justement ainsi. Et si néanmoins nous insistons particulièrement pour que le lecteur se rende bien compte de ce fait connu de tous, si pour plus d'évidence, en quelque sorte, nous rapportons des données sur le Rabotchéié Diélo de la première formation, et sur la discussion entre «jeunes» et «vieux» au début de 1897, c'est parce que des gens qui se targuent d' « esprit démocratique» spéculent sur l'igno­rance de ce fait dans le grand public (ou dans la jeunesse la plus juvénile). Nous reviendrons encore là-dessus.

Deuxièmement, nous pouvons, dès la première manifesta­tion littéraire de l'économisme, observer un phénomène émi­nemment original et extrêmement caractéristique pour la compréhension de toutes les divergences entre social-démo­crates d'à présent: les partisans du «mouvement purement ou­vrier», les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus «orga­nique» (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-­ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments bourgeois «uniquement tra­de-unionistes». Cela nous montre que, dès le début, la Rabo­tchaia Mysl s'est mise - inconsciemment - à réaliser le pro­gramme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéié Diélo), que tout culte de la spon

tanéité du mouvement ouvrier, tout amoindrissement du rôle de l'élément conscient», du rôle de la social-démocratie signifie par là même qu'on le veuille ou non, cela n'y fait absolument rien - un renforcement de l'influence de l'idéo­logie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de «surestimation de l'idéologie***», d'exagération du rôle de l'élé­ment conscient****, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d'élaborer et qu'il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la seule condition que les ouvriers «arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants ». Mais c'est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondé­ment justes et significatives de K. Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autri­chien*****.
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* Les Allemands possèdent même un mot spécial: Nur-Gewerkschaft-ler, pour désigner les partisans de la lutte « uniquement syndicale».
** Nous soulignons actuelles pour les pharisiens qui hausseront les épau­les en disant: il est facile maintenant de dénigrer la Rabotcbaia Mysl, mais tout cela c'est un passé lointain. Mutalo nomine de te fabula narratur répondrons-nous à ces pharisiens modernes, dont l'asservissement complet aux idées de la Rabotcbaia Mysl sera démontré plus loin.
*** Lettre des «économistes» dans le N° 12 de l'Iskra.

**** Rahotchéié Diélo, N' 10.
*****Die Neue Zeit40, 1900-1902, XX, 1, N' 3. p. 79. Le projet de la com­mission dont parle K. Kautsky a été adopté (à la fin de l'année dernière) par le Congrès de Vienne sous une forme un peu modifiée.41


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«Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affir­mation que le développement économique et la lutte de classes, non .seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engen­drent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l'Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette conscience. Le projet du programme donne à croire que la commission qui a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l'exemple de l'Angleterre. Le projet porte: « Plus le prolétariat augmente du fait du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience », de la possibilité et de la nécessité du socialisme. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Or, cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports écono­miques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat; au­tant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère des masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s'engendrent pas l'un l'autre; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d'aujourd'hui ne peut surgir que sur la base d'une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne et malgré tout son désir le prolétariat ne peut créer ni l'une ni l'autre; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K.K.): c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus évolués, qui l'introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spon­tanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Heinfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d'introduire dans le prolétariat (littéralement: de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or, le nouveau projet a emprunté cette thèse à l'ancien programme et l'a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée. . .»

Du moment qu'il ne saurait être question d'une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi: idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n'y a pas de milieu (car l'humanité n'a pas élaboré une «troisième» idéologie; et puis d'ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais y avoir d'idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C'est pourquoi tout rape­tissement de l'idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l'idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subor­donner à l'idéologie bourgeoise, il s'effectue justement selon le programme du «Credo», car le mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Germerkschaftlerei; or, le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C'est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie, est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spon­tanée qu'a le trade-unionisme à se réfugier sous l'aile de la bourgeoisie et de l'attirer sous l'aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre «économique» du N° 12 de l'lskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mou-

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* Certes, il ne s'ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais ils n'y participent pas en qualité d'ouvriers, ils y parti­cipent comme théoriciens du socialisme, comme des Proudhon et des Weit­ling; en d'autres termes, ils n'y participent que dans la mesure où ils par­viennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Et pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s'efforcer le plus possible d'élever le niveau de la conscience des ouvriers en général; il ne faut pas qu'ils se confinent
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vement ouvrier de la voie déterminée par l'action réci­proque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu'au bout, avec logique et sans peur, ce qu'ils disent, comme doit le faire quiconque s'engage sur le terrain de l'action littéraire et sociale, il ne leur resterait plus qu'à «croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles» et . . . et à laisser le champ libre aux sieurs Strouvé et Proko­povitch qui tirent le mouvement ouvrier « dans le sens du moin­dre effort», c'est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bour­geois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de 1'«idéologie» clérico- policière.

Rappelez-vous le cas de l'Allemagne. Quel a été le mé­rite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier alle­mand? C'est d'avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme vers laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l'élément spontané, sur la tactique-processus, sur l'action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n'est qu'après de longues, très longues années de cette lutte que l'on est par­venu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du Parti progressiste42 qu'elle était, une des meil­leures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d'être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l'histoire du mouvement allemand d'après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d'après Strouvé). Maintenant encore, la classe ouvrière allemande est, si l'on peut s'exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéolo­gies: une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes; une autre, dans les syndi­cats Hirsch-Duncker43, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l'idéologie social-démocrate n'a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies. Mais pourquoi - demandera le lecteur - le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l'idéologie bourgeoise? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l'idéologie bour­geoise est bien plus ancienne que l'idéologie socialiste, qu'elle est plus amplement élaborée et possède infiniment plus de moyens de diffusion*. Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus énergiquement il faut battre en brèche toutes les tentatives faites pour consolider l'idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseilleurs qui crient à la «surestimation de l'élément conscient», etc. Avec le Rabotchéié Diéto, les auteurs de la lettre économique fulminent à l'unisson contre l'intolérance propre à l'enfance du mouvement. A cela nous répondrons: En effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité il doit justement se cuirasser d'intolérance à l'égard de ceux qui, par leur culte de la spon­tanéité, retardent son développement. Rien de plus ridicule et de plus nuisible que de poser au vieux militant qui, depuis longtemps, a passé par toutes les phases décisives de la lutte!

Troisièmement, le premier numéro de la Rabotchaia Mysl nous montre que la dénomination d'«économisme» (à laquelle bien entendu nous n'avons pas l'intention de a déjà obtenu droit de cité) ne traduit pas assez exactement le fond de la nouvelle renoncer, puisque de toute façon ce vocable tendance. La Rabo­tchaia Mysl ne nie pas entièrement la lutte politique: les statuts de la caisse ouvrière qu'elle publie dans son premier numéro, parlent de lutte contre le gouvernement. La Rabotchéia Mysl estime seulement que «le politique suit toujours docilement l'économique». (Et le Rabotchéié Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans

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dans le cadre artificiellement restreint de la "littérature pour ouvriers» mais qu'ils sachent s'assimiler de mieux en mieux la littérature pour tous. II serait même plus juste de dire, au lieu de "se confinent», ne soient pas con­finés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu'on écrit aussi pour les intellectuels; seuls quelques (pitoyables) intellec­tuels pensent qu'il suffit de parler «aux ouvriers» de la vie de l'usine et de rabâcher ce qu'ils savent depuis longtemps.
*On dit souvent: la classe ouvrière va spontanément au socialisme. Cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière; c'est pourquoi les ouvriers se l'assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-mène devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéié Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au so­cialisme, mais l'idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n'en est pas moins celle qui , spontanément,s'impose surtout à l'ouvrier.


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son programme qu'«en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est insé­parable de la lutte politique».) Ces thèses de la Rabotchaia Mysl et du Rabotchéié Diélo sont absolument fausses, si par politique on entend la politique social-démocrate. Très sou­vent la lutte économique des ouvriers, comme nous l'avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabo­tchéié Diélo sont justes, si par politique on entend la politique trade-unioniste, c'est-à-dire l'aspiration générale des ouvriers à obtenir de l'Etat des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c'est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers «de Zoubatov», etc. II y a politique et politique. Ainsi donc, l'on voit que la Rabo­tchaia Mysl, même à l'égard de la lutte politique, la nie moins qu'elle ne s'incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spon­tanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt: les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-­démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. Plus loin nous montrerons que c'est aussi la faute commise par le Rabotchéié Diélo.



  1. LE «GROUPE DE L'AUTOLIBERATION»44

ET LE «RABOTCHEIE DIELO»
Si nous avons analysé avec force détails l'éditorial peu connu et presque oublié aujourd'hui du premier numéro de la Rabotchaia Mysl, c'est qu'il a le premier de tous et avec le plus de relief exprimé le courant général, qui plus tard allait apparaître au grand jour sous la forme d'une infinité de petits ruisseaux. V. 1. avait parfaitement raison lorsque, louant ce premier numéro et cet éditorial de la Rabotchaia Mysl, il en constatait «la véhémence et la fougue» (Listok «Rabotnika» N° 9-10, p. 49). Tout homme fort de son opinion et croyant apporter du nouveau, écrit avec «fougue» et de telle sorte qu'il exprime sa manière de voir avec relief. Seuls les gens habitués à rester assis entre deux chaises manquent de «fougue»; seuls ces gens-là, après avoir loué hier la fougue de la Rabotchaia Mysl, sont aujourd'hui capables de reprocher à ses adversaires «leur fougue polémique».
Sans nous arrêter au «Supplément spécial à la Rabotchaia Mysl» (nous aurons dans la suite, à divers propos, à nous re­porter à cette oeuvre qui expose avec le plus de logique les idées des économistes), nous nous bornerons à signaler sommaire­ment l'«Appel du Groupe de l'autolibération des ouvriers» (mars 1899, reproduit dans le Nakanounié45 de Londres, N°7, juillet I899). Les auteurs de cet appel disent très justement que «la Russie ouvrière, qui ne fait encore que de secouer sa torpeur et de regarder autour d'elle, s'accroche d'instinct aux premiers moyens de lutte qui s'offrent à elle», mais ils en tirent la même conclusion erronée que la Rabotchaia Mysl, oubliant que l'instinctif est précisément l'inconscient (le spontané), au­quel les socialistes doivent venir en aide; que les «premiers» moyens de lutte «qui s'offrent » seront toujours, dans la société contemporaine, les moyens de lutte trade-unionistes et la « première » idéologie, l'idéologie bourgeoise (trade-unioniste). Ces auteurs ne « nient » pas non plus la politique, ils disent seulement (seulement!) après Monsieur V. V., que la politique est une superstructure et que, par conséquent, «l'agitation politique doit être la superstructure de l'agitation en faveur de la lutte économique, qu'elle doit surgir sur le terrain de cette lutte et marcher derrière elle».
Quant au Rabotchéié Diélo, il a commencé son activité directement par la «défense» des économistes. Après avoir énoncé une contre-vérité manifeste en déclarant, dès son
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premier numéro (N° 1, pp. 141-142), «ignorer de quels jeunes ca­marades parlait Axelrod», qui dans la brochure que l'on sait* donnait un avertissement aux économistes, le Rabotchéié Dié­lo a dû, au cours de sa polémique avec Axelrod et Plékhanov au sujet de cette contre-vérité, reconnaître qu'«en feignant de ne pas savoir de qui il s'agissait, il voulait défendre tous les plus jeunes social-démocrates de l'étranger contre cette accu­sation injuste» (l'accusation d'étroitesse portée contre les éco­nomistes par Axelrod). En réalité, cette accusation était par­faitement juste, et le Rabotchéié Diélo savait fort bien qu'elle visait entre autres V. I., membre de sa rédaction. Je ferai remarquer à ce propos que, dans la polémique en question, Axelrod avait entièrement raison et le Rabotchéié Diélo en­tièrement tort dans l'interprétation de ma brochure Les tâches des social-démocrates russes**. Cette brochure a été écrite en 1897, dès avant l'apparition de la Rabotchaïa Mysl, alors que je considérais à bon droit comme dominante la tendance ini­tiale de l'«Union de lutte » de Saint-Pétersbourg, telle que je l'ai caractérisée plus haut. Effectivement, cette tendance fut prépondérante tout au moins jusque vers le milieu de 1898. Aussi le Rabotchéié Diélo n'était-il nullement fondé, pour démentir l'existence et le danger de l'économisme, à se référer à une brochure exposant des vues qui furent supplantées à Saint-Pétersbourg en 1897-1898 par les vues «économistes»***.

Mais le Rabotchéié Diélo n'a pas seulement «défendu» les économistes; il a constamment dévié lui-même vers leurs prin­cipales erreurs. Ce qui était à l'origine de cette déviation, c'était l'interprétation équivoque de la thèse suivante de son programme: «Le phénomène essentiel de la vie russe, appelé principalement à définir les tâches (souligné par nous) et le ca­ractère de l'activité littéraire de l', est, à notre avis, le mouvement ouvrier de masse (souligné par le Rabotchéié Diélo), qui a surgi ces dernières années». Que le mouvement de masse soit un phénomène très important, cela est hors de discussion. Mais le tout est de savoir comment comprendre la «définition des tâches» par ce mouvement de masse. Elle peut être comprise de deux façons: ou bien l'on s'incline de­vant la spontanéité de ce mouvement, c'est-à-dire que l'on ra­mène le rôle de la social-démocratie à celui d'une simple ser­vante du mouvement ouvrier comme tel (ainsi l'entendent la Rabotchaïa Mysl, le «Groupe de l'autolibération» et les autres économistes); ou bien l'on admet que le mouvement de masse nous impose de nouvelles tâches théoriques, politiques et d'or­ganisation, beaucoup plus compliquées que celles dont on pouvait se contenter avant l'apparition du mouvement de masse. Le Rabotchéié Diélo a toujours penché et penche pré­cisément pour la première interprétation; il n'a jamais
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* Les tâches actuelles et la tactique des social-démocrates russes, Ge­nève 1898. Deux lettres a la Rabotchaïa Gazéta, écrites en 1897
**Voir V. Lénine: Oeuvres, tome 4. (N. R.)
*** Sa première contre-vérité ("nous ignorons de quels jeunes camara­des parlait P. Axelrod»), le Rabotchéié Diélo, en se défendant, l'a complé­tée par une seconde, lorsqu'il écrivait dans sa "Réponse": "Depuis que la critique des Tâches a été faite, des tendances ont surgi ou se sont plus ou moins nettement affirmées parmi certains social-démocrates russes vers l'exclusivisme économique, qui marquent un pas en arrière par rapport à l'état de notre mouvement tel qu'il est représenté dans les Tâches" (p. 9). C'est ce que dit la "Réponse", parue en 1900 Or le premier numéro du Rabotchéié Diélo (avec la critique) parut en avril 1889. L'économisme n'est-il vraiment apparu qu'en 1899? Non, c'est en 1899 qu'a retenti, pour la première fois, la protestation des social-démocrates russes contre l'éco­nomisme (protestation contre le Credo). Quant à l'économisme, il est né en 1897, comme le sait parfaitement le Rabotchéié Diélo, puisque dès no­vembre 1898 (List. «Rabot » No 9-10) V.I. faisait l'éloge de la Rabotchaïa Mysl


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parlé avec précision de nouvelles tâches, et il a toujours raisonné comme si ce «mouvement de masse» nous dégageait de la né­cessité de concevoir nettement et d'accomplir les tâches qu'il impose. Il suffira d'indiquer que le Rabotchéié Diélo a jugé impossible d'assigner comme première tâche au mouvement ouvrier de masse le renversement de l'autocratie, tâche qu'il a rabaissée (au nom du mouvement de masse) au niveau de la lutte pour les revendications politiques immédiates («Répon­se», p. 25).

Laissant de côté l'article de B. Kritchevski, rédacteur en chef du Rabotchéié Diélo -«La lutte économique et poli­tique dans le mouvement russe» - paru au N° 7, article où se retrouvent les mêmes erreurs*, nous passerons directement au N°10 du Rabotcbéié Diélo. Certes, nous n'examinerons pas une à une les objections de B. Kritchevski et de Martynov contre la Zaria et l'lskra. Ce qui nous intéresse ici, c'est uni­quement la position de principe occupée par le Rabotcbéié Diélo dans son N° 10. Ainsi nous n'examinerons pas ce fait curieux que le Rabotcbéié Diélo voit une «contradiction fon­damentale» entre la thèse suivante:
«La social-démocratie ne se lie pas les mains, ne borne pas son activité à un plan préconçu ou à un procédé de lutte politique préétabli; elle admet tous les moyens de lutte, pourvu qu'ils correspondent aux forces réelles du Parti », etc. (Iskra, N°1)**.
et la thèse que voici:
« Sans une organisation solide, rompue à la lutte politique en toutes cir­constances et toutes périodes, il ne saurait même être question de ce plan d'action systématique établi à la lumière de principes fermes, suivi sans défaillance, qui seul mérite le nom de tactique, (Iskra, No 4)***.
Confondre la reconnaissance de principe de tous les moyens, de tous les plans et procédés de lutte, pourvu qu'ils soient rationnels, avec la nécessité de se guider dans un moment politique donné d'après un plan appliqué rigoureuse­ment, si l'on veut parler tactique, équivalait à confondre la reconnaissance par la médecine de tous les systèmes la nécessité de s'en tenir à un système déterminé dans le traitement d'une maladie donnée. Mais c'est que le Rabotchéié Diélo souffre lui-même de la maladie que nous avons appelée le culte du spontané et ne veut admettre aucun «système de traitement » de

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* Voici, par exemple, comment se trouve énoncée dans cet article la « théorie des stades» ou la théorie du «zigzag tâtonnant » dans la lutte politique: «Les revendications politiques, communes par leur caractère à toute la Russie, doivent néanmoins dans les premiers temps» (ceci a été écrit en aoùt 1900!) « correspondre à l'expérience tirée de la lutte économique par la catégorie donnée (sic) d'ouvriers. C'est seulement (!) à partir de cette expérience que l'on peut et doit entreprendre l'agitation politique», etc. p.11). A la page 4, s'élevant contre les accusations, selon lui absolu­ment injustifiées, d'hérésie économiste, l'auteur s'exclame pathétiquement: «Quel est le social-démocrate qui ignore que, conformément à la doctrine de Marx et d'Engels, les intérêts économiques des différentes classes jouent un rôle décisif dans l'histoire et que, par conséquent, la lutte du proléta­riat pour ses intérêts économiques, doit en particulier avoir une importan­ce primordiale pour son développement de classe et sa lutte émancipatri­ce?» (souligné par nous). Ce «par conséquent» est absolument déplacé. De ce que les intérêts économiques jouent un rôle décisif, il ne s'ensuit nullement que la lutte économique (professionnelle) soit d'un intérêt primordial, car les intérêts les plus essentiels, «décisifs» des classes ne peu­vent être satisfaits, en général, que par des transformations politiques ra­dicales; en particulier, l'intérêt économique capital du prolétariat ne peut être satisfait que par une révolution politique remplaçant la dictature de la bourgeoisie par celle du prolétariat. B. Kritchevski répète le raisonne­ment des «V. V. de la social-démocratie russe» (le politique vient après l'économique, etc.) et des bernsteiniens de la social-démocratie allemande (c'est justement par un raisonnement analogue que Voltmann, par exem­ple, cherchait à démontrer que les ouvriers doivent commencer par requé­rir la «force économique» avant de songer à la révolution politique).

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