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**Voir V. Lénine: les objectifs immédiats de notre mouvement » Oeuvres, tome 4. (N. R.)

*** Voir V. Lénine: "Par où commencer?», Oeuvres, tome 5. (N. R.)

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cette maladie. Aussi a-t-il fait cet­te découverte remarquable que «la tactique-plan contredit l'esprit fondamental du marxisme» (N° 10, p18 que la tac­tique est le processus d'accroissement des tâches du parti qui croissent en même temps que lui» (p.11, souligné par le Rabo­tchéié Diélo). Cette dernière sentence a toutes les chances de devenir fameuse, un monument indestructible de la «tendan­ce» du Rabotchéié Diélo. A la question: « où aller?» cet organe dirigeant répond: le mouvement est le processus de variation de distance entre le point de départ et le point suivant du mouvement. Cette réflexion d'une incomparable profondeur n'est pas seulement curieuse (cela ne vaudrait pas alors la peine de s'y arrêter), elle est encore le programme de toute une tendance, programme que R. M. (dans le «Supplément spécial à la Rabotchaïa Mysl») a exprimé en ces termes: la lutte est désirable si elle est possible; est possible celle qui se livre en ce moment. C'est là précisément la tendance de l'op­portunisme illimité, qui s'adapte passivement à la sponta­néité.

«La tactique-plan contredit l'esprit fondamental du mar­xisme!» Mais c'est calomnier le marxisme, c'est en faire une caricature analogue à celle que nous opposaient les populistes dans leur guerre contre nous. C'est justement rabaisser l'ini­tiative et l'énergie des militants conscients, alors que le mar­xisme stimule au contraire formidablement l'initiative et l'énergie du social-démocrate, en lui ouvrant les plus larges perspectives, en mettant (si l'on peut s'exprimer ainsi) à sa disposition les forces prodigieuses de millions et de millions d'ouvriers qui se dressent «spontanément» pour la lutte! Tou­te l'histoire de la social-démocratie internationale fourmille de plans formulés par tel ou tel chef politique, plans qui attes­tent la clairvoyance des uns et la justesse de leurs vues politi­ques et d'organisation, ou qui dévoilent la myopie et les er­reurs politiques des autres. Lorsque l'Allemagne connut un des plus grands revirements de son histoire: formation de l'Empire, ouverture du Reichstag, octroi du suffrage univer­sel, Liebknecht avait un plan de politique et d'action social-­démocrates en général, et Schweitzer en avait un autre. Quand la loi d'exception s'abattit sur les socialistes allemands, Most et Hasselmann avaient un plan: l'appel pur et simple à la violence et à la terreur; Höchberg, Schramm et (en partie) Bernstein en avaient un autre: les social-démocrates ayant, par leur violence déraisonnable et leur révolutionnisme, pro­voqué la loi qui les frappait, devaient maintenant, par une conduite exemplaire, obtenir leur pardon; enfin, il existait un troisième plan: celui des hommes qui préparaient et réa­lisaient la publication d'un organe illégal. Rétrospectivement, avec un recul de plusieurs années, alors que la lutte pour le choix du chemin à suivre est terminée et que l'histoire s'est définitivement prononcée sur la valeur de la route choisie, il n'est certes pas difficile de faire preuve de profondeur en déclarant sentencieusement que les tâches du Parti croissent en même temps que ce dernier. Mais, aux heures de trouble*, quand les «critiques» et économistes russes rabaissent la so­cial-démocratie au niveau du trade-unionisme et que les ter­roristes prêchent avec ardeur l'adoption d'une « tactique-plan » qui ne fait que reprendre les anciennes erreurs, - s'en tenir dans un pareil moment à de telles sentences, c'est se dé­cerner «un certificat d'indigence». Au moment où de nom­breux social-démocrates russes manquent justement d'initia­tive et d'énergie, manquent d'«ampleur de la propagande, de l'agitation et de l'organisation politiques»**, manquent de «plans» pour une mise en train
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* Ein Jahr der Verwirrung (Une année de trouble), c'est ainsi que Mehring a intitulé le chapitre de son histoire de la social-démocratie alle­mande dans lequel il décrit les hésitations et l'indécision manifestées au début par les socialistes dans le choix d'une «tactique-plan» correspondant aux conditions nouvelles.

** Cf. l'éditorial de l'Iskra N° 1 (voir V. Lénine: «Les objectifs immé­diats de notre mouvement », Œuvres, tome 4. N. R.

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plus large du travail révolu­tionnaire, - dire dans un pareil moment que «la tactique ­plan contredit l'esprit fondamental du marxisme», c'est non seulement avilir théoriquement le marxisme, mais pratique­ment tirer le Parti en arrière.
« Le social-démocrate révolutionnaire, nous enseigne plus loin le Rabotchéié Diélo, n'a pour tâche que d'accélérer par son travail conscient le développement objectif, et non de le supprimer ou de le remplacer par des plans subjectifs. L'Iskra, en théorie, sait tout cela. Mais l'importance considérable que le marxisme attribue avec raison au travail révolutionnaire conscient, entraîne en fait l'Iskra, par suite de son doctrinarisme en ma­tière de tactique, à sous-estimer la valeur de l'élément objectif ou spontané du développement. » (p. 18).

Nous voilà derechef devant une confusion théorique ex­traordinaire, digne des sieurs V. V. et consorts. Mais, de­manderons-nous à notre philosophe, en quoi peut consister la «Sous-estimation » du développement objectif chez l'auteur de plans subjectifs? Evidemment, à perdre de vue que ce déve­loppement objectif crée ou consolide, ruine ou affaiblit tels ou tels classes, catégories, groupes, tels ou tels nations, groupes de nations, etc., déterminant par là même l'apparition de tel ou tel groupement politique international de forces, telle ou telle position des partis révolutionnaires, etc. Mais la faute de cet auteur sera dès lors d'avoir sous-estimé non pas l'élé­ment spontané, mais au contraire l'élément conscient car il aura manqué de la «conscience» nécessaire pour une juste compréhension du développement objectif. C'est pourquoi le seul fait de parler d'«appréciation de l'importance relative» (souligné dans le Rabotchéié Diélo) de la spontanéité et de la conscience, marque une absence complète de «conscience». Si certains «éléments spontanés du développement» sont acces­sibles en général à la conscience humaine, l'appréciation erro­née de ces éléments équivaudra à une «sous-estimation de l'élé­ment conscient ». Et s'ils sont inaccessibles à la conscience, nous ne les connaissons pas et nous ne pouvons en parler. Que veut donc B. Kritchevski? S'il trouve erronés les «plans subjec­tifs» de l'Iskra (il les déclare en effet erronés), il devrait mon­trer de quels faits objectifs précisément ces plans ne tiennent pas compte, et accuser l'«Iskra» de manque de conscience, de «sous-estimation de l'élément conscient», pour parler sa lan­gue. Mais si, mécontent des plans subjectifs, il n'a pas d'au­tres arguments que ceux de la «sous-estimation de l'élément spontané» (!!), il ne fait que prouver par là que: 1° théorique­ment, il comprend le marxisme à la façon des Karéev et des Mikhailovski, bien assez bafoués par Beltov, 2° pratiquement, il est entièrement satisfait des «éléments spontanés du dévelop­pement» qui ont entraîné nos marxistes légaux dans le bernsteinisme et nos social-démocrates dans l'économisme, et qu'il est «moult fâché » contre ceux qui ont décidé de détourner à tout prix la social-démocratie russe des voies du développe­ment «spontané».

Viennent ensuite des choses tout à fait amusantes. «De même que les hommes, malgré tous les progrès des sciences naturelles, continueront à se multiplier par des procédés ancestraux, de même la naissance d'un nouvel ordre social, mal­gré tous les progrès des sciences sociales et la croissance des combattants conscients, sera toujours et surtout le résultat d'explosions spontanées (p. 19). De même que la sagesse ancestrale dit: quand il s'agit d'engendrer des enfants, en est-­il qui ont manqué d'intelligence? - de même la sagesse des «socialistes modernes» la Narcisse Touporylov46) dit: pour participer à la naissance spontanée d'un nouvel ordre social, nul ne manquerait d'intelligence. Nous pensons aussi que nul n'en manquerait. Pour y participer, il suffit de se laisser aller à l'économisme quand règne l'économisme, au terrorisme quand apparaît le terrorisme. Ainsi le Rabotchéié Diélo au printemps dernier, alors qu'il importait tellement de mettre en garde contre l'engouement pour la terreur, se trouvait pla­cé, tout perplexe, devant une question «nouvelle» pour lui. Et maintenant, six mois après, alors que la question a cessé d’être d'une actualité aussi brûlante, il nous présente en même temps cette déclaration: "nous pensons que la tâche de la social-­démocratie ne peut ni ne doit être de s'opposer à l'essor des tendances terroristes» (R. D. N° 10, p.23), ainsi que la réso­lution du congrès:

« Le congrès reconnaît comme inopportune la terreur offensive systématique» (Deux
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congrès, p. 18). C'est admirable de clarté et d'esprit de suite! Nous ne nous oppo­sons pas, mais nous déclarons inopportune, et nous le décla­rons de façon que la «résolution» n'embrasse pas la terreur non systématique et défensive. Avouons qu'une telle résolu­tion n'offre aucun danger et qu'elle est garantie contre toute erreur, comme le serait celui qui aurait parlé pour ne rien dire! Et pour rédiger une telle résolution, il ne faut qu'une cho­se: savoir se tenir à la queue du mouvement. Quand l'Iskra s'est moquée du Rabotchéié Diélo qui a proclamé que la ques­tion de la terreur était une question nouvelle*, le Rabotchéié Diélo a accusé sévèrement l'Iskra «d'avoir la prétention vrai­ment incroyable d'imposer à l'organisation du Parti la solution de problèmes tactiques, présentée il y avait plus de quinze ans par un groupe d'écrivains de l'émigration» (p. 24). En effet, quelle attitude prétentieuse et quelle exagération de l'élément conscient: résoudre théoriquement les questions par avance, afin de convaincre ensuite du bien-fondé de cette solution l'organisation, le parti et la masse**! Autre chose s'il s'agissait simplement de répéter les choses déjà dites, et sans rien «imposer» à personne, d'obéir à chaque «tournant » aussi bien vers l'économisme que vers le terrorisme. Le Rabotchéié Diélo va jusqu'à synthétiser ce grand précepte de la sagesse humaine, accuse l'lskra et la Zaria «d'opposer au mouvement leur programme comme un esprit planant au-dessus du chaos informe » (p. 29). Mais quel est le rôle de la social-démocratie, si ce n'est d'être « l'esprit» qui non seulement plane au-dessus du mouvement spontané, mais élève ce dernier au niveau de «son programme »? Ce n'est pourtant pas de se traîner à la queue du mouvement; chose inutile dans le meilleur des cas, et, dans le pire, extrêmement nuisible pour le mouvement. Le Rabotchéié Diélo, lui, ne se borne pas à suivre cette «tac­tique-processus»; il l'érige même en principe, de sorte que sa tendance devrait être qualifiée non d'opportunisme, mais plutôt de queuisme (du mot queue). Force est de reconnaître que des gens fermement décidés à toujours marcher à la queue du mouvement sont absolument et à jamais garantis contre le défaut de «sous-estimer l'élément spontané du développe­ment ».

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Ainsi, nous l'avons constaté, l'erreur fondamentale de la «nouvelle tendance » de la social-démocratie russe est de s'in­cliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Plus grand est l'élan spontané des masses, plus le mouvement prend d'extension, et plus vite encore s'af­firme la nécessité d'une haute conscience dans le travail théorique, politique et d'organisation de la social-démocratie.

L'élan spontané des masses en Russie a été (il l'est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s'est trouvée être peu préparée pour accomplir ces tâches immenses. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L'élan des masses n'a cessé de grandir et de s'étendre sans solution de continuité; loin de s'interrompre là où il a une fois commencé, il s'est éten­du à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redouble­ment d'effervescence parmi la jeunesse des écoles, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolu­tionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs «théories» et dans leur activité; ils n'ont pas su créer une organisation fonctionnant sans solution de continuité, capable de diriger le mouvement tout entier.

Dans le premier chapitre, nous avons constaté que le Rabotchéié Diélo rabaisse nos tâches théoriques et répète «spontanément » le cri d'appel à la mode: «liberté de
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*Voir V. Lénine: «Par où commencer? », oeuvres, tome 5. (N. R.)

** II ne faut pas oublier non plus que, en résolvant « théoriquement » la question de la terreur, le groupe «Libération du Travail » a synthétisé l'ex­périence du mouvement révolutionnaire antérieur.
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critique»; mais ceux qui le répètent n'ont pas eu assez de «conscience» pour comprendre que sont diamétralement opposées les posi­tions des «critiques» - opportunistes et celles des révolution­naires en Allemagne et en Russie.
Dans les chapitres suivants, nous verrons comment ce culte de la spontanéité s'est exprimé dans le domaine des tâches politiques et dans le travail d'organisation de la social-­démocratie.

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III
POLITIQUE TRADE-UNIONISTE

ET POLITIQUE SOCIAL-DEMOCRATE

Encore une fois, nous commencerons par louer le Rabo­tchéié Diélo. «Littérature de dénonciation et lutte proléta­rienne», c'est ainsi que Martynov a intitulé son article du Rabotchéié Diélo (N° 10) sur les divergences avec l'Iskra. «Nous ne pouvons nous borner à dénoncer le régime qui entrave son développement (du parti ouvrier). Nous devons également nous faire l'écho des intérêts courants et urgents du prolétariat» (p. 63). C'est ainsi que Martynov formule le fond de ces divergences. « …L'Iskra… est effectivement l'organe de l'opposition révolutionnaire, qui dénonce notre régime et principalement notre régime politique… Nous travaillons et travaillerons quant à nous pour la cause ouvrière, en liaison organique étroite avec la lutte prolétarien­ne.» (Ibid.) On ne saurait qu'être reconnaissant à Martynov de cette formule. Elle acquiert un intérêt général éminent du fait qu'elle embrasse, au fond, non seulement nos divergen­ces de vues avec le Rabotchéié Diélo, mais toutes les divergences qui existent, d'une façon générale, entre nous et les «économistes» sur la question de la Iutte politique. Nous avons déjà montré que les «économistes » ne nient pas absolu­ment la «politique», mais qu'ils dévient constamment de la conception social-démocrate vers la conception trade-unioniste de la politique. C'est ainsi exactement que dévie Martynov; et nous voulons bien le prendre, lui, comme spécimen des erreurs économistes dans la question qui nous occupe. Nous nous efforcerons de montrer que ni les auteurs du «Supplément spécial à la Rabotchaïa Mysl », ni ceux de la proclamation du «Groupe de l'autolibératiom», ni ceux enfin de la lettre écono­mique du N° 12 de l'Iskra ne sont en droit de nous reprocher ce choix.
a) L'AGITATION POLITIQUE ET SON RETRE­

CISSEMENT PAR LES ECONOMISTES

Nul n'ignore que l'extension et la consolidation de la lutte économique* des ouvriers russes ont marché de pair avec l'éclosion de la «littérature » de dénonciation économique (concernant les usines et la vie professionnelle). Les «feuilles volantes » dénonçaient principalement le régime des usines, et ce fut bientôt parmi les ouvriers une véritable passion pour les divulgations. Dès que ces derniers virent que les cercles social-démocrates voulaient et pouvaient leur fournir des feuilles volantes d'un nouveau genre,

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* Afin d'éviter tout malentendu, nous faisons remarquer que, dans l'exposé qui va suivre, nous entendons toujours par lutte économique (se­lon le vocabulaire en usage chez nous), la «lutte économique pratique » qu'Engels, dans la citation donnée plus haut, a appelée la «résistance aux capitalistes » et qui, dans les pays libres, est appelée lutte professionnelle. syndicale ou trade-unioniste.

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disant toute la vérité sur leur vie misérable, leur labeur accablant et leur asservissement, ils firent en quelque sorte pleuvoir les correspondances des fabriques et des usines. Cette «littérature de dénoncia­tion » faisait sensation non seulement dans la fabrique dont la feuille volante fustigeait le régime, mais dans toutes les entreprises où l'on avait eu vent des faits dénoncés. Or, comme les besoins et la détresse des ouvriers des différentes entreprises et professions ont beaucoup de points communs, la «vérité sur la vie ouvrière» ravissait tout le monde. Une véritable passion de «se faire imprimer» s'empara des ouvriers les plus arriérés, noble passion pour cette forme embryonnaire de guerre contre tout l'ordre de choses existant, basé sur le pillage et l'oppression. Et les «feuilles volantes » étaient effectivement, dans l'immense majorité des cas, une déclaration de guerre, parce que leurs divulgations excitaient vivement les ouvriers, les poussaient à réclamer la suppression des abus les plus criants et à soutenir leurs revendications par des grèves. En fin de compte, les patrons d'usines eux-mêmes furent si bien obligés de voir dans ces tracts une déclaration de guerre que, fréquemment, ils ne voulurent pas attendre la guerre elle-même. Comme toujours, par le seul fait de leur publica­tion, ces révélations acquéraient de la vigueur, exerçaient une forte pression morale. Il n'était pas rare que la seule apparition d'un tract fît obtenir aux ouvriers satisfaction totale ou par­tielle de leurs revendications. En un mot, les divulgations économiques (d'usines) étaient et restent encore un levier im­portant de la lutte économique. Et il en sera ainsi tant qu'exis­tera le capitalisme qui pousse nécessairement les ouvriers à l'autodéfense. Dans les pays européens les plus avancés, il arrive maintenant encore que la dénonciation des conditions scandaleuses de travail dans un «métier» désuet ou dans une branche du travail à domicile oubliée de tous, donne l'éveil à la conscience de classe, à la lutte syndicale et à la diffusion du socialisme*.

La grande majorité des social-démocrates russes a été, ces derniers temps, presque entièrement absorbée par l'or­ganisation de ces divulgations d'usines. Il suffit de songer à la Raboichaia Mysl pour voir jusqu'où allait cette absorp­tion; on oubliait qu'au fond cette activité n'était pas encore en elle-même social-démocrate, mais seulement trade-unio­niste. Les divulgations ne concernaient, au fond, que les rapports des ouvriers d'une profession donnée avec leurs pa­trons, et n'avaient d'autre résultat que d'apprendre à ceux qui vendaient leur force de travail, à vendre plus avantageuse­ment cette « marchandise » et à lutter contre l'acheteur sur le terrain d'une transaction purement commerciale. Ces divul­gations (à condition d'être convenablement utilisées par l'or­ganisation des révolutionnaires) pouvaient servir de point de départ et d'élément constitutif de l'action social-démocrate; mais elles pouvaient aussi (et même devaient, si l'on s'inclinait devant la spontanéité) aboutir à la lutté «uniquement profes­sionnelle» et à un mouvement ouvrier non social-démocrate. La social-démocratie dirige la lutte de la classe ouvrière, non seulement pour obtenir des conditions avantageuses dans la vente de la force de travail, mais aussi pour l'abolition de l'or­dre social qui oblige les non-possédants à se vendre aux riches. La social-démocratie représente la classe ouvrière dans ses rapports non

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* Dans ce chapitre, nous parlons uniquement de la lutte politique et de la façon plus large ou plus étroite dont on la conçoit. C'est pourquoi nous ne signalerons qu'en passant, à titre de curiosité, le reproche que fait le Rabotchéié Diélo à l'lskra de « réserve excessive » à l'égard de la lutte économique (Deux congrès, p. 27, rabâché par Martynov dans sa brochure La social-démocratie et la classe ouvrière). Si MM. les accusateurs mesu­raient (comme ils aiment le faire) en kilos ou en feuilles d'impression la rubrique de la vie économique de l'Iskra, pendant une année, et la com­paraient à la même rubrique du Rabotchaïa Diéto et de la Rabotchaia Mysl réunis, ils constateraient sans peine, que, même sous ce rapport, ils sont en retard sur nous. Chose évidente, c'est que le sentiment de cette simple vérité les fait recourir à des arguments qui montrent nettement leur trouble. «Qu'elle le veuille ou non (!), écrivent-ils, l'lskra est obligée (!) de tenir compte des besoins impérieux de l'existence et d'insérer tout au moins (! !) des correspondances sur le mouvement ouvrier », (Deux congrès, p. 27). En fait d'argument-massue contre nous, c'en est un !
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seulement avec un groupe donné d'employeurs, mais aussi avec toutes les classes de la société contemporaine, avec l'Etat comme force politique organisée. II s'ensuit donc que les social-démocrates ne peuvent se limiter à la lutte écono­mique, mais aussi qu'ils ne peuvent admettre que l'organisation des divulgations économiques constitue le plus clair de leur activité. Nous devons entreprendre activement l'éducation politique de la classe ouvrière, travailler à développer sa cons­cience politique. Sur ce point, après la première offensive de la Zaria et de l'Iskra contre l'économisme, «tous sont d'accord » maintenant (accord parfois seulement verbal, comme nous le verrons tout à l'heure).

La question se pose: en quoi donc doit consister l'éduca­tion politique? Peut-on se borner à propager l'idée que la classe ouvrière est hostile à l'autocratie? Certes, non. Il ne suffit pas d'éclairer les ouvriers sur leur oppression politique (comme il ne suffisait pas de les éclairer sur l'opposition de leurs intérêts à ceux du patronat). II faut faire de l'agitation à propos de chaque manifestation concrète de cette oppression (comme nous l'avons fait pour les manifestations concrètes de l'oppression économique). Or, comme cette oppression s'exerce sur les classes les plus diverses de la société, se manifeste dans les domaines les plus divers de la vie et de l'activité profession­nelle, civile, privée, familiale, religieuse, scientifique, etc., etc., n'est-il pas évident que nous n'accomplirons pas notre tâche qui est de développer la conscience politique des ouvriers, si nous ne nous chargeons pas d'organiser une ample campagne politique de dénonciation de l'autocratie? En effet, pour faire de l'agitation au sujet des manifestations concrètes d'oppres­sion, il faut dénoncer ces manifestations (de même que pour mener l'agitation économique, il fallait dénoncer les abus commis dans les usines).

C'est clair, je pense. Mais il s'avère justement que la né­cessité de développer amplement la conscience politique n'est reconnue «de tous» qu'en paroles. II se trouve qu'ici le Rabotcbéié Diélo, par exemple, loin de se charger d'organiser lui­-même une vaste campagne de dénonciations politiques (ou de prendre l'initiative en vue de cette organisation) s'est mis à tirer en arrière l'lskra elle-même, qui s'était attelée à cette tâche. Ecoutez plutôt: «La lutte politique de la classe ouvrière n'est que» (justement, elle n'est pas que) «la forme la plus développée, la plus large et la plus effective de la lutte écono­mique» (programme du Rabotchéié Diélo, R.D. N° 1, p. 3). «Maintenant il s'agit pour les social-démocrates de savoir com­ment donner à la lutte économique elle-même, autant que pos­sible, un caractère politique » (Martynov, dans le N° 10, p. 42). «La lutte économique est le moyen le plus largement applicable pour entraîner les masses dans la lutte politique active » (réso­lution du congrès de l'Union et «amendements»: Deux con­grès, pp. 11 et 17). Le Rabotchéié Diélo, comme on voit, depuis sa naissance jusqu'aux dernières «instructions à la rédaction », a toujours été pénétré de ces thèses, qui toutes expriment évi­demment un point de vue unique sur l'agitation et la lutte politiques. Considérez ce point de vue sous l'angle de l'opinion qui règne chez tous les économistes, opinion selon laquelle l'agitation politique doit suivre l'agitation économique. Est-il vrai que la lutte économique soit en général* « le moyen le plus largement applicable» pour entraîner les masses dans la lutte

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Nous disons «en général », car le Rabotchéié Diélo, en l'occurrence, traite des principes généraux et des tâches générales de l'ensemble du Parti. Certes, pratiquement, il est des cas où le politique doit effectivement venir après l'économique, mais il n'y a que les économistes pour parler de cela dans une résolution destinée à toute la Russie. II se présente aussi des cas où l'on peut, «dès le début », mener une agitation politique «seulement sur le terrain économique »; néanmoins, le Rabotcbéié Diélo a été amené à con­clure que «cela n'est nullement nécessaire » (Deux congrès, p. 11). Dans le chapitre suivant, nous montrerons que la tactique des « politiques" et des révolutionnaires, loin de méconnaître les tâches trade-unionistes de la social-démocratie, est seule capable d'assurer l'accomplissement méthodi­que de ces tâches.
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politique? C'est absolument faux. Toutes les manifestations, quelles qu'elles soient, de l'oppression policière et de l'arbitraire absolutiste, et non pas seulement celles qui sont liées à la lutte économique, sont un moyen non moins «largement applicable» pour les y «entraîner». Pourquoi les zemskié natchalniki47 et les punitions corporelles infligées aux paysans, la corruption des fonctionnaires et la façon dont la police traite le «bas peuple»des villes, la lutte contre les affamés, la campagne de haine contre l'aspiration du peuple aux lumières et à la science, l'extorsion des impôts, la persécution des sectes, le dressage des soldats et le régime de caserne infligé aux étudiants et aux intellectuels libéraux, - pourquoi toutes ces manifesta­tions de l'oppression et mille autres encore, qui ne sont pas liées directement à la lutte «économique», seraient-elles en général des moyens et des occasions moins «largement appli­cables» d'agitation politique et d'entraîner les masses dans 1a lutte politique? Tout au contraire: dans la somme totale des occasions quotidiennes où l'ouvrier souffre (pour lui-même ou pour ses proches) de son asservissement, de l'arbitraire et de la violence, les cas d'oppression policière, s'appliquant préci­sément à la lutte professionnelle ne sont, certainement, que peu nombreux. Pourquoi alors restreindre à l'avance l'envergure de la propagande politique en ne proclamant «le plus large­ment applicable» qu'un seul moyen à côté duquel, pour le so­cial-démocrate, il devrait y en avoir d'autres qui, d'une façon générale, ne sont pas moins «largement applicables »?

A une époque depuis longtemps, longtemps révolue (il y a un an de cela!...) le Rabotchéié Diélo écrivait: «Les revendications politiques immédiates deviennent accessibles à la masse après une ou, au pis aller, après plusieurs grèves», «dès que le gouvernement fait donner la police et la gendar­merie» (N° 7, p. 15, août 1900). Cette théorie opportuniste des stades a été dès maintenant repoussée par l'Union qui nous fait une concession, en déclarant: «il n'est nul besoin, dès le début, de faire de l'agitation politique uniquement sur le terrain écono­mique» (Deux congrès, p.11). Cette seule négation par !'«Union» d'une partie de ses anciens errements, montrera au futur historien de la social-démocratie russe, mieux que toute sorte de longues dissertations, à quel abaissement nos écono­mistes ont conduit le socialisme! Mais quelle naïveté ç'a été de la part de l'Union d'imaginer qu'au prix de cet abandon d'une forme de rétrécissement de la politique, on pourrait nous faire accepter une autre forme de rétrécissement! N'aurait-­il pas été plus logique de dire ici encore qu'il faut soutenir une lutte économique aussi large que possible; qu'il faut toujours l'utiliser aux fins d'agitation politique, mais qu'il «n'est nul besoin » de considérer la lutte économique comme le moyen le plus largement applicable pour entraîner la masse à la lutte politique active? L'Union considère comme chose d'importance le fait d'avoir substitué l'expression (de moyen le plus largement applicable» à l'expression «le meilleur moyen», qui figure dans la résolution correspondante du IVe congrès de l'Union ou­vrière juive (le Bund"). A la vérité, nous serions embarrassés de dire laquelle de ces deux résolutions est la meilleure: à notre avis elles sont plus mauvaises l'une et l'autre.

L'Union comme le Bund s'égarent (peut-être même en partie incons­ciemment, sous l'influence de la tradition) sur une interpréta­tion économiste, trade-unioniste de la politique. Que la chose se fasse au moyen des mots «le meilleur» ou «le plus largement applicable», au fond, cela ne change rien à l'affaire. Si l'Union avait dit que «l'agitation politique sur le terrain économique» est le moyen le plus largement appliqué (et non «applicable»), elle aurait raison pour une certaine période de développement de notre mouvement social-démocrate. Elle aurait raison pré­cisément en ce qui concerne les économistes, en ce qui con­cerne beaucoup (sinon la plupart) des praticiens de 1898-1901; en effet, ces économistes-praticiens appliquaient l'agitation poli­tique (si tant est qu'ils l'aient appliquée d'une façon quelcon­que), presque exclusivement sur le terrain économique. Comme nous l'avons vu, la Rabotchaïa Mysl et le «Groupe de l'auto­libération» admettaient, eux aussi, et même recommandaient une agitation politique de ce genre! Le Rabotchéié Diélo devait condamner résolument le fait que l'agitation économique, utile en elle-même, était accompagnée d'un rétrécisse­ment nuisible de la lutte politique; or, au lieu de cela, il pro­clame le moyen le plus appliqué (par les économistes) comme le plus applicable! Il n'est pas étonnant que, lorsque nous donnons à
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ces hommes le nom d'économistes, il ne leur reste plus rien à faire que de nous prendre violemment à partie et de nous traiter de «mystificateurs», et de «désorganisateurs», et de «nonces du pape», et de «calomniateurs»*, de se lamenter devant tous et chacun que nous leur avons infligé un sanglant affront, et de déclarer presque en jurant leurs grands dieux: «en vérité, aujourd'hui aucune organisation social-démocrate n'est entachée d'économisme**». Ah, ces calomniateurs, ces méchants politiciens! N'ont-ils pas fait exprès d'inventer tout cet économisme pour infliger aux gens, du seul fait de leur haine de l'humanité, des affronts sanglants?

Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel de la tâche qu'il assigne à la social-démocratie: «Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique>>? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le pa­tronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d'existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle, parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l'amélioration de ces con­ditions doit forcément être menée par profession (par les syn­dicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires, au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.) «Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique, c'est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications profession­nelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque pro­fession par des «mesures législatives et administratives » (com­me s'exprime Martynov à la page suivante, 43, de son article). C'est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syn­dicats ouvriers. Lisez l'ouvrage de savants sérieux (et d'oppor­tunistes «sérieux») comme les époux Webb49, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d'Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de «donner à la lutte économique elle-même un caractère politique»; que depuis très longtemps ils luttent pour la liberté des grèves, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mou­vement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l'enfant, l'amélioration des condi­tions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

Ainsi donc, sous son aspect «terriblement » profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse: «Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique», dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste! Sous couleur de corriger l'étroitesse de l'Iskra, qui préfère - voyez-vous - «révolutionner le dogme plutôt que révolutionner la vie*», on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase: «Donner à la lutte réformes économiques. Et Martynov lui-même aurait pu arriver à cette conclusion guère subtile s'il avait médité à fond ses propres paroles. «Notre économique elle-même un caractère politique» n'implique rien de plus que la lutte pour les parti, dit-il en braquant son arme la plus terrible contre l'Iskra, pourrait et devrait exiger du gouvernement des mesures législa­tives et administratives concrètes contre

_______
* Expressions authentiques de la brochure Deux congrès, pp. 31, 32, 28 et 30.

**`Deux congrès, p. 32.

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l'exploitation écono­mique, le chômage, la famine, etc.» (Rabotcbéié Diélo, No 10, PP. 42-43). Revendiquer des mesures concrètes, n'est-ce pas revendiquer des réformes sociales? Et nous prenons une fois encore à témoin le lecteur impartial: calomnions-nous les rabo­tchédieltsy (que l'on me pardonne ce vocable disgracieux en usage!) en les qualifiant de bernsteiniens déguisés lorsqu'ils prétendent que leur désaccord avec l'Iskra porte sur la nécessité de lutter pour des réformes économiques?

La social-démocratie révolutionnaire a toujours compris et comprend dans son activité la lutte pour les réformes. Mais elle use de l'agitation «économique» non seulement pour exiger du gouvernement des mesures de toute sorte, mais aussi (et surtout) pour exiger de lui qu'il cesse d'être un gouvernement autocratique. En outre, elle croit devoir présenter au gouver­nement cette revendication non seulement sur le terrain de la lutte économique, mais aussi sur le terrain de toutes les mani­festations, quelles qu'elles soient, de la vie politique et sociale. En un mot, elle subordonne la lutte pour les réformes, comme la partie au tout, à la lutte révolutionnaire pour la liberté et le socialisme. Martynov, lui, ressuscite sous une forme différente la théorie des stades et s'efforce de prescrire à la lutte politique de prendre résolument une voie pour ainsi dire économique. Préconisant, lors de la poussée révolutionnaire, la lutte pour les réformes comme une «tâche» soi-disant spéciale, il tire le parti en arrière et fait le jeu de l'opportunisme «économiste» et libéral.

Poursuivons. Après avoir pudiquement dissimulé la lutte pour les réformes sous la formule pompeuse: «Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique », Martynov a mis en avant comme quelque chose de particulier, les seules réformes économiques (et même les seules réformes à l'inté­rieur de l'usine). Pourquoi a-t-il fait cela? Nous l'ignorons. Peut-être par mégarde? Mais s'il n'avait pas songé uniquement aux réformes «usinières», toute sa thèse, que nous venons de citer plus haut, perdrait son sens. Peut-être parce qu'il ne juge possibles et probables de la part du gouvernement que les «concessions» dans le domaine économique**? Si oui, c'est une étrange erreur: les concessions sont possibles et se font aussi dans le domaine législatif, quand il s'agit d'appliquer les ver­ges, quand il s'agit de passeports, de rachats, de sectes, de la censure, etc., etc. Les concessions (ou pseudo-concessions) «économiques» sont évidemment les moins chères et les plus avantageuses pour le gouvernement, car il espère par là gagner la confiance des masses ouvrières. Mais c'est précisément pourquoi nous, les social-démocrates, ne devons en aucune façon et absolument en rien donner lieu à cette opinion (ou à un malentendu) que les réformes économiques nous tiennent prétendument le plus à coeur et que nous les considérons comme les plus importantes, etc. «De telles
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* Rabotcbéié Diélo, No 10, p. 6o. C'est la variante apportée par Mar­tynov à l'application de la thèse: « Tout pas fait en avant, toute progres­sion réelle importe plus qu'une douzaine de programmes», application faite à l'état chaotique actuel de notre mouvement, et que nous avons déjà ca­ractérisée plus haut. Au fond, ce n'est que la traduction russe de la fa­meuse phrase de Bernstein; «Le mouvement est tout, le but final n'est rien ».

** P. 43: «Si nous recommandons aux ouvriers de présenter certaines revendications économiques au gouvernement, c'est évidemment parce que, dans le domaine économique, le gouvernement autocratique est prêt, par nécessité, à faire certaines concessions."
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revendications - dit Martynov parlant des mesures législatives et administra­tives concrètes qu'il a formulées plus haut - ne seraient pas un son creux, parce que, promettant des résultats tangibles, elles pourraient être activement soutenues par la masse ou­vrière». . . Nous ne sommes pas des économistes, oh non! Simplement, nous rampons devant la «tangibilité» des résultats concrets aussi servilement que le font MM. Bernstein, Proko­povitch, Strouvé, R. M. et tutti quanti! Simplement nous lais­sons entendre (avec Narcisse Touporylov) que tout ce qui ne «promet pas de résultats tangibles» n'est qu'un «son creux»! Simplement nous nous exprimons comme si la masse ouvrière était incapable (et n'avait pas dès à présent prouvé sa capa­cité, en dépit de ceux qui rejettent sur elle leur propre philisti­nisme) de soutenir activement toute protestation contre l'au­tocratie, même celle qui ne lui promet absolument aucun résul­tat tangible!

Prenons les seuls exemples rappelés par Martynov lui-­même, relatifs aux «mesures» contre le chômage et la famine. Tandis que le Rabotchéié Diélo travaille, à en croire ses promesses, à élaborer et à mettre au point des «revendications con­crètes (sous forme de projets de loi?) concernant des mesures législatives et administratives» «promettant des résultats tan­gibles», pendant ce temps l'Iskra, qui «préfère invariablement révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie», s'attachait à expliquer la liaison étroite entre le chômage et tout le régime capitaliste, avertissait que la «famine est en marche», dénonçait la «lutte contre les affamés» engagée par la police et les scandaleux «règlements de servitude provisoires », pendant ce temps la Zaria lançait un tiré à part, à titre de bro­chure de propagande, une partie de la Revue de la situation intérieure* consacrée à la famine. Mais, grand Dieu, combien «unilatéraux» étaient en ce cas les orthodoxes incorrigiblement étroits, les dogmatistes sourds aux injonctions de la «vie même»! Aucun de leurs articles ne contenait - ô horreur! - aucune, vous vous rendez compte, absolument aucune «reven­dication concrète», «promettant des résultats tangibles»! Les malheureux dogmatistes! Envoyons-les à l'école des Kritchev­ski et Martynov pour les convaincre que la tactique est un processus de croissance, de ce qui croît, etc., et qu'il faut con­férer à la lutte économique elle-même un caractère politique! «Outre son importance révolutionnaire directe, la lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement («la lutte économique contre le gouvernement »!!) a encore l'utilité d'inciter les ouvriers à penser constamment qu'ils sont frustrés de leurs droits politiques» (Martynov, P. 44). Ce n'est pas afin de répéter pour la centième et la millième fois ce que nous avons dit plus haut que nous citons cette phrase, mais afin de remercier tout particulièrement Martynov de cette nouvelle et excellente formule: «La lutte économique des ouvriers con­tre le patronat et le gouvernement». Quelle merveille! Avec quel talent inimitable, avec quelle magistrale élimination de tous les différends partiels, de toutes les variétés de nuances entre économistes, se trouve exprimée ici, en une proposition brève et limpide, toute l'essence de l'économisme, depuis l'ap­pel conviant les ouvriers à la «lutte politique qu'ils mènent dans l'intérêt général en vue d'améliorer le sort de tous les ou­vriers»*, en passant par la théorie des stades pour finir par la résolution du congrès sur le «moyen le plus largement appli­cable», etc. «La lutte économique contre le Gouvernement » est précisément la politique trade-unioniste, qui est encore très, très loin de la politique social-démocrate.

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*voir V.Lénine:oeuvres , tome 5. (N.R.)

** Rabotchaïa Mysl, "Supplément spécial", p. t4
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b) COMMENT MARTYNOV A

APPROFONDI PLEKHANOV

«Quelle quantité de Lomonossov social-démocrates ont fait chez nous leur apparition depuis quelque temps! » a fait remarquer un jour un camarade, entendant par là l'inclination surprenante de beaucoup de ceux qui penchent vers l'économi­sme à parvenir absolument «par leur propre intelligence» aux grandes vérités (telle, par exemple, que la lutte économique incite les ouvriers à penser qu'ils sont frustrés de leurs droits), tout en méconnaissant, avec ce souverain mépris propre au talent né, tout ce qu'a donné déjà le développement antérieur de la pensée et du mouvement révolutionnaires. Ce talent-né, c'est justement Lomonossov-Martynov. Voyez un peu son article: «Les questions immédiates» et vous verrez comment il parvient «par sa propre intelligence» à ce qui depuis longtemps a été dit par Axelrod (à propos duquel notre Lomonossov, bien entendu, garde un silence absolu); comment il commence, par exemple, à comprendre que nous ne pouvons méconnaître l'esprit d'opposition de telles ou telles couches de la bourgeoisie (R.D N°9, pp 61,62,71- comparez à la «Réponse» de la rédaction du R.D. à Axelrod, pp. 22, 23-24), etc. Mais, hélas! il ne fait que «parvenir» et que «commencer», pas plus; car il a encore si peu compris cependant la pensée d'Axelrod, qu'il parle de la « lutte économique contre le patronat et le gouver­nement». Au cours de trois ans (1898-1901) le Rabotchéié Diélo a fait effort pour comprendre Axelrod, et pourtant il ne l'a pas compris! Cela tient peut-être aussi à ce que la social-démocra­tie, «pareille à l'humanité», ne se pose toujours que des tâches réalisables?

Mais les Lomonossov n'ont pas seulement ceci de parti­culier qu'ils ignorent bien des choses (ce ne serait que demi ­mal!); ils ne se rendent pas compte de leur ignorance. C'est là un vrai malheur, et ce malheur les incite à entreprendre d'emblée d'«approfondir» Plékhanov.

«Depuis que Plekhanov a écrit l'opuscule en question (Les tâches des socialistes dans la lutte contre la famine en Russie), il a coulé beaucoup d'eau, raconte Lomonossov-Martynov. Les social-démocrates qui ont di­rigé pendant dix ans la lutte économique de la classe ouvrière . . . n'ont pas encore eu le temps de donner un large fondement théorique à la tacti­que du Parti. Maintenant cette question est venue à maturité, et si nous voulions donner un tel fondement théorique, nous devrions à coup sûr approfondir considérablement les principes tactiques qu'a développés ja­dis Plékhanov. . . Nous devrions maintenant faire la différence entre la propagande et l'agitation autrement que ne l'a fait Plékhanov. (Martynov vient de rapporter les mots de Plékhanov: «Le propagandiste inculque beaucoup d'idées à une seule personne ou à un petit nombre de personnes; l'agitateur, lui, n'inculque qu'une seule idée ou qu'un petit nombre d'idées; en revanche il les inculque à toute une masse de personnes »). Par propa­gande nous entendrions l'explication révolutionnaire du régime actuel tout entier, ou de ses manifestations partielles, qu'elle soit faite sous une forme accessible à quelques individus seulement ou à la masse profonde, peu importe. Par agitation, au sens strict du mot (sic), nous entendrions le fait d'appeler les masses à certains actes concrets, le fait de contribuer à l'intervention révolutionnaire directe du prolétariat dans la vie sociale.»

Nos félicitations à la social-démocratie russe- et inter­nationale - qui reçoit ainsi, grâce à Martynov, une nouvelle terminologie plus stricte et
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