Surtout ‘’Le repos du guerrier’’ et ‘’Les petits enfants du siècle’’





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Les petits enfants du siècle

(1961)
Roman

La narratrice, Josyane Rouvier, dont le surnom est Jo, vit dans un H.L.M., un de ces «grands blocs neufs», à Bagnolet, en banlieue parisienne. Elle contemple d’un oeil aigu les gens qui y grouillent «comme des petites bêtes sous les lampadaires». Elle a treize ans. Elle est née «des allocations et d'un jour férié dont la matinée s'étirait, bienheureuse», d'un père ouvrier dans une usine de moutarde et d'une mère femme au foyer. Comme elle se sent non désirée et non aimée, son enfance n’est pas heureuse, et d’autant plus que dix enfants suivent, parce qu’ils sont rémunérateurs pour les parents, leur apportant en prime la machine à laver, le réfrigérateur, la télé, la voiture (et le prix Cognac !). Mais ils font qu’elle, l'aînée, est appelée à jouer à «la petite maman», à remplir la fonction de bonne à tout faire, sa mère l’encourageant activement à prendre ce rôle : «Et vivement que tu grandisses, disait ma mère, que tu puisses m'aider un peu». Elle est donc astreinte, en plus de ses cours, aux différentes tâches ménagères et à l'éducation de ses frères et sœurs (dont l'une est une déficiente mentale). Il faut dire que sa mère est de plus en plus malade et de plus en plus dépendante de l'assistance sociale, tandis que le père est moralement absent. Aussi Josyane est-elle harassée. Elle en vient à ne vivre que pour les quelques moments de solitude qu’elle parvient à se ménager : «J’attendais que ça se passe. J’attendais que la journée se passe, j’attendais le soir, le soir qui, rien à faire, finirait par venir, et la nuit qui les aurait tous, qui les faucherait comme des épis mûrs, les étendrait pour le compte, et alors je serais seule. Seule. Seule. C’est moi qui tenais la dernière.» Ses deux seuls plaisirs sont ses devoirs, le soir, sur la table de la cuisine, lorsque tout le monde dort, et les moments privilégiés qu'elle passe avec son jeune frère, Nicolas, qui comprend tout. Surtout, au milieu d'une vie qu'elle juge un peu terne, elle trouve pour la première fois un peu de chaleur, d'affection et de tendresse auprès d'un maçon italien d'une trentaine d'années, Guido, venu sur les chantiers des grands ensembles. Cet amour bouleverse sa vie, en chasse toute la laideur et la bêtise.

Mais, en août, l'usine fermant ses portes, les parents partent en vacances et Jo est forcée d’abandonner Guido qui, la veille de son départ, la conduit dans une forêt avoisinante, pour lui offrir son premier souvenir charnel. Pour Jo, les vacances sont donc surtout l'occasion de s'ennuyer, notamment des discussions incessantes sur la nouvelle voiture du père qui n'avance pas.

À son retour, elle ne vit plus que pour le souvenir de Guido, et cherche absolument à le retrouver sur les chantiers de Sarcelles où les ouvriers se sont déplacés. Les adolescents qui paradent devant chez elle sur leurs motos lui donnent l'idée du moyen de locomotion le plus adéquat pour se rendre aussi loin : le scooter. Mais elle ne parvient pas à retrouver Guido, et les dernières années de son adolescence sont rythmées par la vie des jeunes de Bagnolet parmi lesquels elle s’est fait admettre et les loisirs de son âge (virées, sorties au cinéma, sexualité précoce et banalisée...).

Après une passade avec René, le père d'une de ses copines, elle s'attache à Frédéric, fils d'une famille moyenne partisane du communisme. Mais il meurt quelques mois plus tard en faisant son service militaire en Algérie. Sa vie paraît alors à Josyane plus fade, et elle se désintéresse de sa famille. Cependant, elle rencontre Philippe, un installateur de téléviseurs qui lui donne un enfant et avec qui elle se marie. Pleins d'espoirs en une nouvelle vie, les deux amoureux se tournent alors vers un lieu plus propice à leur idylle et, au début des années 1960, cherchent un appartement dans les grands ensembles modernes de Sarcelles.
Analyse
Intérêt de l’action
Le roman décrit la triste vie dans les grands ensembles d’H.L.M., mais demeure distrayante grâce à la verve constante de la narratrice dont le point de vue, cependant, ôte quelque peu de crédibilité à ce qui est avant tout une dénonciation faite, toutefois, avec humour.

À la fin du roman, l’héroïne fuit de son milieu familial insatisfaisant grâce à son mariage avec Philippe. Le dénouement peut donc paraître heureux. Mais elle envisage les achats à faire pour la cérémonie du mariage, pour la naissance de son premier bébé, et elle vient habiter un grand ensemble. Le roman finit donc comme il a commencé. N’assiste-t-on pas à la perpétuation, avec ce nouveau couple, de la vie aliénante des parents? Cette répétition selon un modèle établi, cette circularité, ne représentent-elles pas une sorte de prise au piège?
Intérêt littéraire
Pour coller à la réalité, le style de Christiane Rochefort est vif, caustique, percutant et dur. Surtout, cette nécessité du réalisme entraîne le fait que le flux de phrases vivaces, à la syntaxe très relâchée, de son personnage est nourri du langage vert des jeunes de la banlieue parisienne. La lecture exige donc une bonne connaissance de l’argot en usage dans la France de l’après-guerre.

On peut traduire les mots et expressions suivants : «baffe» («gifle») - «bagnole» («voiture») - «bandante» («qui provoque l’excitation sexuelle») - «barber» : «ça me barbe» («ça m’ennuie») - «beigne» («gifle») - «bobine» («tête») - «boîte» («entreprise») - «bobonne» («épouse» ou «femme d’âge moyen établie dans une vie petite-bourgeoise») - «bonne femme» («femme simple et assez âgée») - «une borne» («un kilomètre») - «la boucler» («se taire») - «bouffer» («manger») - «boulonner» («travailler») - «brailler» («pleurer») - «chier» : «se faire chier» («s'ennuyer») - «claque» : «en avoir sa claque» («en avoir assez») - «clébard» («chien») - «cloque» : «être en cloque» («être enceinte») - «cochonnerie de moutarde» («saleté de moutarde») - «con» («imbécile») - «connerie» («acte stupide») - «crevé» : «être crevé» («être fatigué») - «cul» : «en rester sur le cul» («être très surpris») - «dégueuler» («vomir») - «dingue» («fou») - «emmerdements» («ennuis») - «s'emmerder» («s'ennuyer») - «entraver» («comprendre») - «fermer» : «la ferme !» («tais-toi !) - «filer une beigne» («donner une claque») - «flotte» («eau», «pluie») - «foncer» («aller vite») - «fortiche» («fort») - «foutre» («faire») ; «aller se faire foutre» («aller se faire voir ailleurs») ; «se foutre de la gueule de quelqu'un» («se moquer de quelqu'un») - «fric» («argent») - «fricot» («ce que l'on a préparé pour le repas») - «frigo» («réfrigérateur») - «glander» («ne rien faire», «perdre son temps») - «gosses» («enfants») - «gourde» («personne niaise») - «gratter» : «gratter le fric» («rassembler de l'argent») - «gueuler» («crier») - «jetons» : «avoir les jetons» («avoir peur») - «lambine» («paresseuse») - «louper» («manquer») - «marre» : «en avoir marre» («en avoir assez») -«se marrer» («rire») - «merde» (juron) - «mômes» («enfants») - «mouflets» («enfants») - «morveux» («jeune enfant») - «oignons» : «ce n'est pas vos oignons» («ce ne sont pas vos affaires») - «page» («lit») - «papate» (insulte à quelqu'un de stupide) - «patraque» («en mauvaise santé») - «peloter» («toucher indiscrètement et sensuellement») - «péquenots» (péjorativement : «habitants de la campagne») - «piaule» («chambre») - «pieu» («lit») - «piquer» («voler») - «se faire piquer» («se faire prendre») - «pot» («chance») - «à toute pompe» («très vite») - «salaud» («homme méprisable») - «sourdingue» («sourd») - «les sous» («l'argent») - «se tailler» («partir») - «taper dans l'oeil à quelqu'un» («lui plaire») - «être teigne» («être méchant») - «trouille» («peur») - «les types» («les hommes») - «un truc» («une chose») - «veine» («chance»).

Dans son autobiographie, “Ma vie revue et corrigée par l'auteur”, Christiane Rochefort indiqua qu’elle avait écrit “Les petits enfants du siècle” «d'une seule traite. Sur l'horreur. Un tout petit bouquin court, ciselé par l'horreur, chaque phrase, chaque majuscule insolite, chaque virgule déplacée par l'horreur
Intérêt documentaire
Ce livre, tout en restant un roman où les descriptions sont vivantes, où les tableaux sont criants de vérité, est un document qui témoigne d’une vie âpre dans une période importante de l’histoire sociale et économique de la France, de sa transformation dans la période d'après-guerre, période d'expansion économique, de prospérité constante et d’amélioration des conditions de vie qui s’étendit de 1945 à 1975 et qui a reçu le nom des «Trente glorieuses». Christiane Rochefort elle-même, dans son autobiographie, “Ma vie revue et corrigée par l'auteur”, et dans une interview, indiqua clairement que “Les petits enfants du siècle” furent, généralement parlant, une colérique réponse aux politiques suivies dans la France d’après-guerre, une protestation virulente contre :
La politique du logement : Du fait de l’expansion économique, les Français affluèrent vers les villes et les emplois. D’autre part, entre 1946 et 1985, la population passa de quarante à cinquante-cinq millions, dont 69% vivaient dans des villes, comparés aux 51% avant la guerre. Mais, du fait aussi des destructions subies pendant la guerre, il y eut pénurie de logements et ceux qui existaient avaient à peine changé depuis le XIXe siècle. Dans les banlieues des grandes villes, des bidonvilles s’installèrent qui cédèrent la place aux «cités», vastes ensembles sans âme d'immeubles édifiés généralement en banlieue. La famille de Josiane disposait d'un petit appartement typique de cette époque et des nouvelles cités : trois chambres, une salle d'eau avec machine à laver et cuisine-séjour. Dans les H.L.M. («habitations à loyer modéré»), le nombre de chambres croissait avec la taille des familles.

Dans les années cinquante et soixante, d’importants investissements furent faits dans la création de logements sociaux modernes pour satisfaire les besoins de la nation. L’exemple le plus frappant de ces constructions fut celui donné par Sarcelles, ville de quarante mille habitants, près de l’aéroport du Bourget.

Christiane Rochefort assista à cette reconstruction du pays, en particulier à la démolition à Paris de quartiers entiers (habituellement des quartiers populaires) et leur remplacement par de «grands blocs» (mots qui évoquent bien leur architecture massive et anonyme en béton), gris le jour, illuminés la nuit, qui sont venus encercler presque toutes les villes françaises dans les années d’après-guerre. Elle fut indignée par l’arrogance des urbanistes et des architectes qui refusaient de reconnaître les besoins sociaux de leurs habitants. Dans son autobiographie, “Ma vie revue et corrigée par l'auteur”, elle fit part de son indignation et de sa colère : «L'architecture moderne prévoit qu'on cuisine, mange, se lave, regarde la télé, dort, point. C'est suffisant, non? Du moment que vous pouvez repartir au charbon le lendemain, bande de... Hein? Qu'est-ce que vous demandez de plus? Bien. Retournez dans votre case.» - «Ils m'avaient rattrapée. Les bulldozers. C'était en 62, je crois. C'est là que j'ai inventé l'expression “déportation électorale”. C'est là aussi que je me suis mise à écrire “Les petits enfants du siècle”.»

La politique nataliste : L'Église faisait la promotion du mariage, l’État proclamait l’illégalité de la contraception et de l’avortement qui n’était possible que clandestinement à un coût prohibitif et dans des conditions extrêmement dangereuses. À la fin du roman, Josyane fait une allusion à son amie Liliane qui est morte durant un avortement illégal : «Quand je lui dis que j'étais enceinte, et ça n'aurait pas dû être une surprise c'était fatal que ça arrive avec nos méthodes on ne pouvait jamais se quitter et même on remettait ça dans l'ardeur du moment il n'y a rien de plus dangereux cette pauvre Liliane me l'avait bien dit, ça ne lui avait d'ailleurs pas réussi, elle avait perdu toute sa connaissance elle était morte et d'une sale façon la pauvre fille, ça m'avait foutu la trouille, mais quand je le dis à Philippe, il me souleva de terre et me fit tourner en l'air comme un fou. D'un côté j'aimais mieux ça.» Des entraves étaient mises au contrôle des naissances (ce qu’on appelait «le planning familial»)

Surtout, l’État promulgua une politique nataliste. La France souffrant depuis longtemps d’une grave dénatalité, dès 1945, le général de Gaulle avait incité les Français à avoir «en dix ans, douze millions de beaux bébés pour la France». Puis, pour favoriser les naissances, on a institué un système d’allocations familiales, sommes d'argent versées chaque mois pour chaque enfant, et de primes de salaire unique.

Christiane Rochefort indiqua dans son autobiographie qu’elle fut poussée à écrire le roman en partie pour exprimer une protestation contre la politique nataliste de la France : «Établir un statut d'objecteur de conscience à la politique nataliste de cette contrée arriérée n'est pas totalement impossible, il y faut seulement consacrer des années de sa vie

Aussi Josyane est-elle «née des allocations», sa mère, comme d'autres, acceptant de procréer pour repeupler la France. Et la réaction de son père à la naissance de ce premier enfant ne fut pas la joie mais la déception : en naissant si tôt, il lui avait fait manquer la prime. Plus tard, ses amies et voisines sont toujours enceintes et elle note sarcastiquement : «Cette cité n’est plus une cité. C’est un élevage.» Les couches populaires ont rapidement accepté ces nouveaux bénéfices pour profiter des biens de consommation.

D'après Christiane Rochefort, cette politique nataliste fut en grande partie responsable de la dégradation des valeurs et rapports humains. Selon elle, l’État aurait exploité la sexualité de la femme pour la contrôler à travers sa fonction reproductrice et son «emprisonnement» dans le foyer, faire d’elle surtout «une mère potentielle». La contribution des femmes à la renaissance économique de la France devait être la reproduction plutôt que la production. Josyane constate cet accent mis sur la reproduction : «En ce moment le matin à la coopé c'était un vrai concours de ballons, cette Cité c'est pas de l'habitat c'est de l'élevage.» Au début du roman, toutes ces femmes enceintes qu’elle voit lui déplaisent, comme si elle voulait résister à ce destin qui lui paraît inévitable pour elle. Elles les décrit de façon péjorative comme étant «en cloque», et elle déclare : «Je connais rien de plus inutile sur la terre que les bonnes femmes.»

Il était considéré que la vie idéale pour les femmes était dans la famille, qu’elles devaient rester à la maison et qu’elles ne devaient avoir d’autre profession que «le métier de femme» avec son double aspect de ménage et de maternité. Seuls les hommes devaient avoir une carrière. Chez les Rouvier : «Maman faisait le dîner, papa rentrait et ouvrait la télé, on mangeait, papa et les garçons regardaient la télé, maman et moi on faisait la vaisselle, et ils allaient se coucher

La romancière établissait, dans une certaine mesure, une équivalence entre la condition de la femme sous cette politique de natalité et la prostitution qui serait la stratégie qui gouverne et organise les rapports sociaux. L'exploitation de la femme serait alors transposée dans le foyer. Pour Josyane, les hommes semblent beaucoup plus libres. Mais, comme sa mère, elle apprend très vite que sa sexualité peut lui permettre d’acheter ce qu'elle convoite (le scooter).

Ce roman a donc été écrit par une femme concernée par la spécificité sociale des vies des femmes. Christiane Rochefort a émis une critique féministe de l’idéologie qui définissait leurs limites, qui perpétuait les rôles traditionnels dévolus aux genres, l’inégalité entre les hommes et les femmes, qui exerçait des pressions par les médias, l’Église, les associations familiales et les politiciens. Le prix de cet échange qu’opère la politique nataliste aurait été la réduction des individus, les femmes devenant des «usines à bébés», les hommes étant produits pour travailler en usine ou pour faire la guerre en Algérie. Les enfants aussi sont réduits par ce système, car ils finissent par devenir interchangeables : ils peuvent être abandonnés à l'État (Cathy) ou échangés à l'hôpital (les jumeaux).
La société de consommation : La prospérité d’après-guerre, les ventes à crédit, la politique nataliste du gouvernement français, engendrèrent dans la population un matérialisme exubérant. De nouveaux modèles de consommation et d’activités de loisirs commencèrent à apparaître alors que la classe ouvrière nouvellement enrichie put jouir d’un plus haut niveau de vie. Elle se montra avide de biens de consommation, achetant d’abord des appareils ménagers destinés à rendre la vie domestique plus agréable (la machine à laver, le réfrigérateur, le mixeur, la cocotte minute), puis le téléviseur, enfin la voiture qui permettait de partir en vacances, celles-ci devenant d’ailleurs plus longues : elles passèrent de trois semaines en 1956 à quatre en 1969.

Christiane Rochefort critiqua donc aussi la société de consommation et ses effets sur les relations humaines. Le roman fut souvent comparé à des oeuvres telles que “Roses à crédit” (1959), d’Elsa Triolet (qui révélait son inquiétude devant la fascination qu'exerçaient les machines sur ses contemporains), “Les choses” (1965), de Georges Perec (où un couple de jeunes psycho-sociologues spécialistes des sondages auprès des consommateurs est obsédé par le bien-être matériel, l'élégance et le luxe dont ils rêvent sans rien faire de décisif pour les acquérir) et “Les belles images’’ (1966) de Simone de Beauvoir (qui dénonçait les mirages de la société de consommation qui s’installait en France).

Dans “Les petits enfants du siècle”, les enfants ne sont considérés que comme des machines à gagner de l’argent, font partie du même grand cycle de production et de consommation. La réelle valeur des enfants et de la maternité est perdue dans une société dans laquelle chacun est soumis aux nécessités de la croissance du pays et de l’économie : «Elle eut un garçon. Elle ne faisait que des garçons, et elle en était fière. Elle fournirait au moins un peloton d'exécution à la patrie pour son compte ; il est vrai que la patrie l'avait payé d'avance, elle y avait droit. J'espérais qu'il y aurait une guerre en temps voulu pour utiliser tout ce matériel, qui autrement ne servait pas à grand-chose, car ils étaient tous cons comme des balais. Je pensais au jour où on dirait à tous les fils Mauvin En avant ! et pan, les voilà tous couchés sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix : ici tombèrent Mauvin Télé, Mauvin Bagnole. Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine à laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension qu'ils pourraient encore se payer un aspirateur et un caveau de famille.» Les femmes sont constamment identifiées aux appareils ménagers dont elles vont «accoucher» : chaque nouveau bébé apporte un appareil de plus, un lit de plus. «”Et mon frigidaire, il est là !” proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.» Elles font leurs achats dans les marchés, à «la coopé» (la prétendue coopérative), au Prisunic (qui fait partie d’une chaîne de magasins bon marché).

Les transformations que connaissait alors la France étaient largement positives. Mais, dans le roman, le «meilleur des mondes» offert par les grands ensembles est présenté à travers les yeux innocents de Josyane : «Le soir les fenêtres s'allumaient et derrière il n'y avait que des familles heureuses, familles heureuses, familles heureuses, familles heureuses.» Elle éprouvre, en découvrant Sarcelles, un enthousiasme spontané, un véritable émerveillement : «On arrive à Sarcelles par un pont, et tout à coup, un peu d'en haut, on voit tout. Oh là ! Et je croyais que j'habitais dans des blocs ! Ça, oui, c'étaient des blocs ! Ça c'était de la Cité, de la vraie Cité de l'Avenir ! Sur des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres, des maisons des maisons des maisons. Pareilles. Alignées. Blanches. Encore des maisons. Maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons maisons. Maisons. Maisons. Et du ciel ; une immensité. Du soleil. Du soleil plein les maisons, passant à travers, ressortant de l'autre côté. Des Espaces Verts énormes, propres, superbes, des tapis, avec sur chacun l'écriteau Respectez et Faites respecter les Pelouses et les Arbres, qui d'ailleurs ici avait l'air de faire plus d'effet que chez nous, les gens eux-mêmes étant sans doute en progrès comme l'architecture

Le passage est évidemment ironique. Nous pouvons voir ce qu’elle, dans sa naïveté, ne peut pas voir. Et le roman vint contredire ce tableau idyllique avec une analyse troublante des conséquences humaines de la modernisation. Dans une grande mesure, il porte sur les pénibles ajustements à la vie dans les nouvelles banlieues. Son hypothèse centrale est que les grands ensembles sans âme constituent un habitat malsain qui a entraîné la misère morale, la marginalisation, l'aliénation, la déshumanisation, d'une partie de la population, la classe ouvrière. D’ailleurs, Sarcelles, malgré sa population de quarante mille habitants, n’avait pas de lycée ni de centre culturel.

Paradoxalement, l'urbanisation de la France aurait amené, dans un premier temps, une réduction dans le contact humain qu’assuraient les centres des vieilles villes. Chez Christiane Rochefort, il y a une romantique nostalgie pour le grand sens de communauté qu’on trouvait dans le vieux Paris, ville où elle a passé presque toute sa vie. Nés d’un rêve qui est devenu un cauchemar, les grands ensembles, avec leurs étendues de béton coulé dans des formes géométriques s’étendant loin vers l’horizon, auraient fracturé les traditionnelles communautés d’ouvriers, auraient provoqué la mort de la notion même de communauté. Ils auraient été destinés à assurer un contrôle social. Ils écrasèrent l’individualité et engendrèrent l’uniformité.

Christiane Rochefort dit admirablement, à travers la narratrice, le mal de vivre à Bagnolet, à Sarcelles et autres lieux du même type. Y apparut une nouvelle sorte de dépression psychologique, de «blues» des nouvelles villes, qui reçut même le nom de «sarcellite». Les grands ensembles produisirent un mode de vie spécifique dans lequel se mélangeaient la pauvreté, l'absence de normes, la promiscuité subie et l'ennui quotidien. On voit le recours à de pitoyables tentatives d’évasion, dans l’alcool (l'apéro), dans le P.M.U. (le pari mutuel urbain, jeu d'argent sur les courses de chevaux autorisé par la loi).

La nouvelle frénésie de consommation est vue aussi comme une menace à l’amitié, à la communauté, à la solidarité, au sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand que l’individu. À plusieurs occasions dans le livre les personnages sont montrés comme avides et égoïstes dans leur soif d’accumulation de biens matériels, en particulier la sacro-sainte voiture : «Le chef de famille était passé mécano qualifié, incollable sur le delco, les pignons et les pompes, la tête dans le capot le samedi après-midi et le spontex ravageur le dimanche matin, faisant le concours avec Mauvin laquelle brillerait le plus. Jamais il n'aurait touché à l'évier de la cuisine mais sa peinture c'était autre chose. Et allez donc que je te brique, et fier comme un pou, “on pourrait manger la soupe dessus”, une vraie petite ménagère

Josyane elle-même, qui est un produit de cette nouvelle France, est prise dans le cycle du matérialisme. En dépit de ses commentaires moqueurs sur le goût des acquisitions chez ses parents, elle finit par partager la croyance que le bonheur peut être trouvé dans les choses matérielles.

On décèle aussi dans le roman un soupçon de ce qu’on appelle aujourd’hui souci de l’environnement, crainte de la destruction de la nature. Josyane rêve d’une vie dans la nature. À travers tout le roman, elle demeure sensible à toutes les traces qui restent autour d’elle du milieu naturel. Elle remarque les quelques fleurs qu’on peut trouver aux abords des H.L.M.. Le détail le plus important est l’arbre unique qu’elle peut voir depuis l’appartement, arbre que son frère, Patrick, détruit en jouant, représentant ainsi la volonté d’arrogrante appropriation de la richesse de la nature (il utilise le bois de l’arbre pour construire de petites huttes où il joue au parachutiste français torturant ses ennemis, référence oblique mais significative à la guerre d’Algérie). Josyane est mécontente des mauvais traitement infligés aux chats et aux chiens par les enfants, qui leur jettent des pierres.
Les petits enfants du siècle” peut donc être lu comme un document tout à fait pertinent sur la France de l’après-guerre.
Intérêt psychologique
Le seul véritable personnage est la narratrice qui se rend attachante par la finesse et la simplicité de ses paroles.

Dès le début de sa vie, elle s’est sentie non désirée, non aimée, non appréciée pour ce qu’elle était et elle en venue à ne s’accorder de valeur qu’en fonction de ce qu’elle pouvait offrir. Ayant vite constaté que ses rôles possibles dans sa vie avaient déjà été écrits pour elle, elle se montre désabusée, cynique même, critiquant absolument tout et même les vacances («Je me demande pourquoi on ne nous ferait pas une piqûre qui nous ferait dormir pendant tout le temps du congé. Ça nous reposerait encore mieux, et au moins on n’aurait pas l’emmerdement de s’en apercevoir. Ça, ce serait de vraies vacances.»).

Mais elle a de l’énergie et, même si elle est bloquée par sa condition sociale et physique (notamment son habitat) aussi bien que par le manque d'éducation et les pressions familiales, elle s'approprie à sa façon les difficultés de la vie en banlieue. Cependant, elle est d’autant plus victime qu’elle ne peut pas imaginer une autre sorte de vie, qu’elle baigne dans un monde de «maternité éternelle», ses amies et voisines étant toujours enceintes, l'usine à fabriquer des enfants étant la seule possibilité qui s’offre à ces femmes.

Y a-t-il pour elle des évasions possibles? L'éducation peut-être. L'amour? Chez Josyane, l'amour familial semble tout à fait absent, sauf dans son rapport avec Nicolas. Sa mère profite de son travail domestique mais ne l’aime pas vraiment ; elle pourrait être remplacée par n'importe quelle autre fille qui ferait les mêmes tâches ménagères. Elle a besoin du contact humain, d'un père, d'un amant. La romancière lui offre la rencontre avec Guido quji n’est pas qu’un initiateur à l’amour mais un modèle : il construit l'avenir (les cités), il a un but dans la vie, il va où cela lui plaît, le paradoxe étant cependant qu’il construit ces cités qui finiront par emprisonner Josyane à son tour.

De même, sa décision de quitter sa famille, de se marier, d'avoir un enfant, de s'installer dans une cité nouvelle, si elle fait d'elle une rebelle, fait d’elle une victime aussi. D'un côté, elle semble avoir adopté une démarche positive : elle aurait enfin trouvé l'amour qu'elle cherchait, avec un homme qui promet un avenir stable. Mais, en même temps, elle ne fait que se servir de sa sexualité pour utiliser les hommes à son avantage, pour obtenir la sécurité. Et elle recrée exactement la sorte de vie que sa mère menait avant elle ; elle accepte le rôle de «petite mère» conféré dès le début de leur liaison par Philippe ; elle devient une «possession» de Philippe, exactement comme les téléviseurs qu'il installe et la voiture qu'ils achètent. En fait, elle se fait prisonnière d'un avenir qui reproduit le passé. L'idée qu’elle va vivre dans cette cité de l'avenir, avec ses tours qui se ressemblent toutes, ses espaces verts, ses habitants emprisonnés dans un univers concentrationnaire, laisse un goût plutôt amer à la fin de ce roman.
Avec Josyane, Christiane Rochefort avait donc créé une femme lucide mais finalement prisonnière d’un destin imposé.

Intérêt philosophique
Les petits enfants du siècle” est une dénonciation virulente de la société française de l’après-guerre, en un temps où on ne se posait guère ces questions, et où Mai 68 n'avait pas encore secoué le cocotier.

Comme on l’a vu, l’évolution de l’héroïne n’est qu’en apparence optimiste. En fait, Josyane ressent, elle aussi, le besoin de biens de consommation qu'elle condamnait chez les autres femmes ; elle change de famille sans changer de condition ; elle va entrer dans le cycle de la production d’enfants, subissant le même destin que sa mère. La conscience de classe qui lui manque apparaîtra dans les oeuvres suivantes de Christiane Rochefort où elle envisagea plutôt une vie collective.

L’autrice la montre acceptant d'être un objet qui circule dans l'économie masculine, sa grande préoccupation étant la dénonciation de la condition faite aux femmes.

Destinée de l’oeuvre
À sa sortie, cette oeuvre très forte, pour laquelle Christiane Rochefort a reçu le prix du roman populiste, a, comme “Le repos du guerrier”, provoqué un scandale et obtenu autant de succès. Du fait de l’humour, elle a été comparée un peu abusivement aux romans de Raymond Queneau. Elle a été critiquée par le parti communiste, Josyane étant pour lui une héroïne qui ignore les sources de son exploitation et qui finit par abandonner ses efforts pour en sortir.

Mais, depuis, des milliers d’enfants du siècle se sont reconnus dans ses propos et ont fait une sorte de classique de ce roman, le plus populaire de ceux de Christiane Rochefort, à la fois auprès du public et dans les écoles où son étude est aussi le signe que son pouvoir de contestation s'est beaucoup amoindri.

Il a été traduit en de nombreuses langues.

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