Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis





télécharger 150.19 Kb.
titreMohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis
page1/4
date de publication13.05.2017
taille150.19 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > économie > Documentos
  1   2   3   4


Investissements français et déploiement économique en Tunisie (1863-1914) : Groupes de pression et esprit impérial

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis




La question de l’esprit impérial est souvent étudiée à partir du centre, à savoir les institutions politiques et économiques se trouvant en France métropolitaine. Une étude de ce phénomène à partir de la périphérie, c’est-à-dire les colonies, est-elle possible? Certes, il serait judicieux de combiner les deux approches, toutefois nous pensons qu’une étude des acteurs œuvrant dans les différentes parties de l’empire porterait un autre éclairage à cette question. Pour se faire nous avons choisi comme thématique la question des investissements français en Tunisie, notre objectif étant de savoir dans quelle mesure l’exportation du capital français dans un pays comme la Tunisie traduit ou non un esprit impérial. Quels sont les intérêts ou les groupes de pressions qui sont derrière ces investissements publics et privés ?
Il faudrait rappeler au préalable, la complexité de notre tâche. Plusieurs travaux consacrés aux investissements français engagés dans différentes parties du monde ont montré la difficulté d’un tel travail même pour un seul secteur ou pour une seule entreprise1. La tâche semble plus risquée en ce qui concerne une colonie vu les problèmes de sources et d’approche auxquels est confrontée toute recherche de ce genre. Nous nous contentons de quelques exemples déjà connus:

  • L’enquête de Vichy, malgré les données qu’elle fournit, qualifiée de « maquis statistiques »2, a exclu le Maghreb, ce qui prive toute recherche, sur cette partie de l’Empire colonial français, d’une source qui pourrait être éclairante à ce sujet.

  • La plupart des travaux disponibles se rapportent à l’ensemble de l’Empire colonial3. Rares sont les recherches qui ont touché un seul pays comme l’Algérie4 ou la Tunisie.

  • Les problèmes de méthode, signalés par les spécialistes de la question, sont nombreux et épineux. Comment calculer les investissements ? Comment les définir ? Les « dépenses de souveraineté », pour n’en citer qu’un seul exemple, devraient-ils être considérés comme investissement public ou non ?5 Tout en discutant « plusieurs formules pour évaluer ces investissements » relatifs à l’Algérie coloniale, A. Nouschi propose la définition suivante : « C’est l’ensemble des dépenses consacrées pour la mise en valeur du pays »6. Cette règle pourrait être adoptée pour la Tunisie coloniale, néanmoins quelques précisions devraient être apportées.


Tout d’abord, notre propos n’est pas de recenser l’ensemble des investissements français effectués en Tunisie coloniale. Non seulement la tâche est difficile pour l’historien en quête de sources et surtout de séries statistiques, mais des économistes l’ont fait avec leurs méthodes et leurs propres grilles d’analyse7. Nous voulons tout simplement cerner le mouvement des capitaux en focalisant sur les différents acteurs économiques, ou groupes de pressions afin de cerner leurs stratégies et leurs attitudes à l’égard de l’entreprise coloniale. Ensuite, un pays comme la Tunisie ayant un statut de protectorat présente pour le chercheur, en plus des problèmes d’approche signalés ci haut, des difficultés particulières. Cette partie de l’Empire est parfois considérée comme une colonie, et elle est, dans d’autres cas, traitée comme un territoire non français. Nous citons comme exemple les dispositions prises par la loi française du 3 avril 1918 relative au régime de l’exportation des capitaux et étendues à la Tunisie par le décret beylical du 24 avril de la même année. Selon cette nouvelle réglementation, les capitaux français investis dans les pays de protectorat comme la Tunisie, sont considérés comme étant placés en territoire étranger et sont soumis à de lourdes charges fiscales8. Les capitalistes français engagés en Tunisie furent surpris par cette mesure et pensèrent à retirer leur argent de ce pays. Une lettre envoyée au résident général parle d’un groupe d’amis « qui a amené en Tunisie beaucoup de capitaux ému par la loi fiscale » et découragé par une telle mesure en ajoutant que « les capitalistes français ayant investi leurs capitaux en Tunisie, vont se trouver dans une situation paradoxale »9. La fluctuation des rapports économiques et financiers entre La Métropole et le protectorat nous inciter ainsi à opter pour la longue durée afin de voir la tendance générale du capitalisme français en Tunisie. Vu ce choix il serait alors opportun de commencer par « la préhistoire » des capitaux français en Tunisie coloniale, c’est-à-dire l’exportation du capital français sous forme de prêts accordés au beylik.
1. Exportation du capital français et groupes de pression en Tunisie précoloniale (1863-1881) : les prémisses d’un esprit impérial ?
Emportés par une rivalité qui les opposait aux Anglais et aux Italiens dans un contexte semi colonial, les Français ont cherché à accroître leur influence économique en Tunisie. Hommes d’affaires, entrepreneurs et banquiers, mais aussi le gouvernement français, ont participé à cette aventure qui a donné lieu à un processus d’engagement de la finance française en Tunisie. L’exportation de ces capitaux se faisait par deux moyens : les prêts accordés au gouvernement beylical et les investissements économiques.
A. Les emprunts beylicaux, l’État impérial au service de la finance euro méditerranéenne (1830-1869) 

Le besoin de financer les nouvelles réformes et les difficultés économiques et sociales du pays ont contraint le bey de Tunis à s’orienter en 1863, pour la première fois dans l’histoire de la régence, vers les bailleurs de fonds européens. Après une rivalité entre Londres et Paris, c’est cette jeune place financière qui cherche à s’aventurer dans les emprunts des gouvernements orientaux10 qui l’emporte. La chronologie, les conditions et les montants de ces emprunts beylicaux sont connus, nous nous contentons d’en rappeler l’essentiel présenté par le tableau suivant :


Tableau 1 : Les principaux emprunts beylicaux11 des années 1860

Date

Montant (frf)

Finalité

Echéance

Banque ou banquier

10 mai 1863

39 346 000 (obligations de 500)




15 ans

Erlanger et Oppenheim

27 mars 1865

27 955 848 (obligations de 500)







Erlanger, Morpurgo et le Comptoir d’escompte de Paris

Traité du 28 juin 1866

2 502 462

Paiement des obligations de 1863

3 mois avec un intérêt de 8 %

Comptoir d’escompte de Paris

28 septembre 1866

2 000 000

Remboursement de l’emprunt du 28 juin 1866

Remboursable le 30 mars 1867 avec un intérêt de 8%

Comptoir d’escompte de Paris

Janvier 1867

9 000 000







Comptoir d’escompte de Paris


Erlanger, Oppenheim et Morpurgo ne font partie ni de la « nouvelle banque », comme le Crédit mobilier, ni des institutions financières les plus notoires de la place de Paris comme, par exemple, le Crédit foncier de France. Il s’agit plutôt de financiers privés israélites appartenant à un réseau euro-méditerranéen oriental ayant une conception conservatrice de la banque, celle qui rejette tout investissement industriel et privilégie les opérations liées aux Etats. Leur force réside dans le fait qu’ils agissent en véritable groupe de pression d’où leur réussite à engager la garantie du gouvernement français, chose qui donnait de la crédibilité à leurs opérations. Peut-être cette attitude de l’Etat français présent déjà en Algérie et ayant entrepris en cette même année 1863 une expédition au Mexique traduit-elle les prémices d’un esprit impérial au sein de la classe politique ? Elle serait à situer dans le contexte des rivalités semi-coloniales de l’époque.
En effet, suite à cet engagement de l’État français, les emprunts beylicaux entrent dans une deuxième phase marquée par l’engagement d’un autre groupe de pression constitué essentiellement par certaines banques parisiennes comme le Comptoir d’Escompte de Paris. Les créanciers du bey obtiennent comme gage la production de la Régence (céréales, huiles) en plus des revenus de la douane et de l’impôt mejba. D’autres banques anglaises et italiennes réussissent à entrer dans cette compétition financière devenue pour ainsi dire internationale. La banqueroute de l’État tunisien s’est soldée par l’établissement en 1869 d’une Commission financière internationale ayant pour mission de gérer le budget de l’État tunisien afin de garantir les droits des créanciers du bey. Conclus dans des conditions onéreuses pour le beylic, ces prêts sont destinés à répondre aux besoins les plus urgents de la cour beylicale. Ils n’ont jamais donné lieu à un investissement économique.
B. Les investissements économiques (1870-1881) : lorsque l’intérêt privé devient un « intérêt national »
L’État français s’est engagé, au cours de cette nouvelle phase (1870-1881) à construire, à ses propres frais, les lignes télégraphiques tunisiennes12. Parallèlement à cet investissement public, le capital privé a choisi, lui aussi, le secteur des travaux d’infrastructure. Le cas le plus important est la construction, de 1877 à 1881, de la ligne de la Medjerda par le Bône-Guelma : cette filiale de la Société de construction des Batignolles contrôlée par les Goüin est soutenue financièrement par le Comptoir d’escompte de Paris et la Banque de Paris et des Pays-Bas. La réussite de ce mouvement de pénétration économique à permis à ces opérateurs français d’obtenir le monopole construction de lignes télégraphiques et de chemins de fer13. Un autre groupe financier, celui des Pereire et de la Société marseillaise de crédit, choisit de diversifier ses activités. Ses investissements s’orientent vers les transports maritimes, le secteur bancaire et l’achat de terres agricoles incarné par l’acquisition du domaine de l’Enfidha, affaire devenue célèbre14 dans la mesure où elle a servi de prétexte à l’expédition de 1881.
Faudrait-il alors parler, pour la période précoloniale, de deux formes ou de deux phases d’exportation du capital français en Tunisie ? Il semble ainsi que le capital français a choisi, lors d’une première phase, celle des années 1860, la stratégie des prêts au gouvernement tunisien. Les opérations de nature économique sont, lors de cette même période, rares puisqu’elles se limitent, à notre connaissance à deux cas : le financement du réseau télégraphique tunisien assuré par l’État français et l’achat du domaine de Sidi Thabet par le comte Sancy. Suite au désintéressement des Anglais tournant le dos à la Régence lui préférant l’Égypte, le capital français adopte, au cours des années 1870, une autre stratégie fondée sur le financement des entreprises économiques. Il s’agirait alors de deux phases distinctes avec chacune une forme particulière d’exportation du capital. Mais, paradoxalement, lors de la première période (1863-1869) pendant laquelle le capital est resté au service l’État beylical, les résultats politiques qui pourraient refléter un esprit impérial, sont restés dérisoires. En revanche, lors de la deuxième phase (1870-1881), celle des investissements économiques, les conséquences politiques sont déterminantes pour la Tunisie et pour ses bailleurs de fonds puisque le protectorat français établi au lendemain de 1881 révélerait ainsi l’efficacité de la voie économique dans la conception impériale. Le vote de la loi du 26 mars 1877 accordant la garantie d’intérêt de l’État à la ligne de la Medjerda montre cette complicité entre le politique et l’économique pour élargir le champ impérial. C’est pourquoi les responsables du Bône-Guelma n’ont pas cessé de rappeler « que tout le monde savait au moment du vote de la loi du 26 mars à la Chambre des députés, comme au Sénat… qu’il s’agissait d’une œuvre véritablement française d’un grand intérêt national à sauvegarder »15. C’est alors que, à la veille de 1881, nous décelons un véritable esprit impérial incarné par cette stratégie de conquête adoptée par les acteurs de l’époque. Le discours mis alors en exergue consiste à montrer que le capital privé est au service de l’intérêt de la France, de son expansion et sa grandeur. Cette idée est perceptible dans les propos du président du Bône-Guelma à l’assemblée générale de 1879 expriment bien cet esprit impérial : « les président et vice-président de notre conseil d’administration assistaient avec une satisfaction patriotique à l’inauguration de la première section de la ligne de la Medjerda entre Tunis et Tebourba… Ces journées ont été bonnes pour notre compagnie, bonnes surtout pour la France »16.
2. Investissements privés et réseaux d’affaires au lendemain de 1881 : un esprit impérial ambivalent ?
Toutefois, depuis cet événement, c’est-à-dire l’établissement du protectorat, le comportement des capitalistes français en Tunisie change aussi bien au niveau des investissements publics que celui des investissements privés. En appréhendant les investissements et les groupes de pressions qui ont agi en Tunisie lors de la période 1881-1914 nous chercherons à savoir si leur engagement dans ce pays est le signe ou non de l’émergence d’un esprit impérial entreprenant. Une recherche effectuée en 1977 sur Les investissements en Tunisie et leurs effets sur la croissance économique de 1881 à nos jours17 a traité de cette question d’une manière globale et ne permet pas d’apporter une réponse claire à notre problématique. Plus concluante, une enquête menée sur Les sociétés capitalistes fondées en Tunisie lors de la période 1881-1920, a pu recenser 591 sociétés avec un total de capitaux mobilisés de l’ordre de 360, 968 millions de francs18. Il est à remarquer cependant que cette somme ne donne qu’une idée globale des investissements français car il faudrait soustraire de ce montant la part des entreprises capitalistes appartenant à d’autres nationalités, comme les sociétés belges ou italiennes, et rajouter par la suite l’apport des sociétés dont le rayon d’action s’étend à l’ensemble des pays du Maghreb et que l’auteur a exclues19. Sans doute il faudrait compléter tout cela par les investissements qui n’ont pas pris une forme sociétaire et ceux effectués par des sociétés métropolitaines intervenant directement en Tunisie.
En dépit de ses limites, dues à un problème de sources, cette enquête a permis de nous donner une idée sur les secteurs d’activité qui ont attiré le capital notamment français :


Tableau 2 : Nombre et statut juridique des sociétés coloniales20 fondées entre 1881 et 1920

Nature de l’entreprise

Sociétés anonymes

Sociétés en nom collectif

Sociétés en commandite

Sociétés minières

Sociétés agricoles

Sociétés immobilières

Banques

Sociétés de transport

Dock, port et entrepôt

Pêcheries

Sociétés d’électricité et de gaz

Huileries

Minoteries, semouleries

Conserveries, distilleries

Briqueteries, climenteries

Métallurgie

Artisanat

Sociétés commerciales

Sociétés industrielles

Divers

Total

52

30

21

13

12

6

5

4

9

6

7

4

6

6

-

23

8

11

223

3

5

1

-

3

-

27

136

-

62

237

5

4

2

2
2

1

2

3
11

11

2

12

57


La lecture de ce tableau nous a suggéré deux questions : Quels sont les milieux d’affaires engagés dans de telles entreprises ? Peut-on distinguer parmi eux différents réseaux ou groupes de pressions ?

  1   2   3   4

similaire:

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconThèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres
«l’influence réelle des circonstances géographiques et climatériques sur l’homme»

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconThèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres
«permissions» ne terminent pas la Querelle. — La constitution Ex quo singulari (1742) met fin à la lutte par la condamnation des...

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconAdresse professionnelle
«Histoire et Sociologie du Maghreb», à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Kénitra

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconUniversité du Maine, Faculté des lettres et sciences humaines

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconLeçon d’ouverture au cours d’histoire du Moyen Age, à la Faculté...

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconCommissaire-priseur Agrément n° 2004. 513
«Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts», Paris, 1858,couverture cartonnée, 28 volumes (d'une série de 25 + 3...

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconParcours : Lettres et humanités

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconProfesseurs relais au Service éducatif du Musée des Beaux-Arts de...

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconMarie-Madeleine Bertucci
«L’intégration des migrants dans la société française : situation linguistique et maîtrise du français» parue dans Études romanes...

Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis iconHistoire de l’education et de la formation
«Rien ne vaut l’imitation des anciens». Ce qui a été fait avant est modèle. Cette culture littéraire on l’appelait «les belles lettres»...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com