Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis





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B. Un réseau algérien dominant et un esprit colonial vivace



Indéniablement ce réseau algérien a commencé à prendre pied en Tunisie à la veille de 1881 avec la compagnie Bône-Guelma d’autant plus que son chemin de fer de la Medjerda reliant l’Algérie et la Tunisie a aidé l’arrivée dans ce dernier pays, suite à l’expédition de 1881, des hommes, des produits et des capitaux originaires de la colonie voisine. Ce mouvement fut consolidé par l’implantation en Tunisie de la Compagnie algérienne, qui épaula l’établissement dans ce pays des différents intérêts des Français d’Algérie, particulièrement dans le domaine commercial et en matière de colonisation agraire. Cet axe Bône-Guelma/Compagnie algérienne constitue le noyau dur de tout un groupe algérien qui a ses défenseurs et ses théoriciens parmi lesquels le célèbre économiste Paul Leroy-Beaulieu transformé, entre temps, en propriétaire foncier et en capitaliste prenant part au financement de plusieurs entreprises coloniales oeuvrant en Tunisie33.
Une autre opportunité est offerte à ce milieu algérien, à savoir l’éventualité d’un élargissement des pouvoirs de la Banque d’Algérie à la Tunisie : une vive campagne est menée par les intérêts algériens de Tunisie en faveur de ce projet. Les milieux de la colonisation et de la presse ont pris part à cette opération. Victor de Carnières et son journal La Tunisie française en sont la meilleure illustration. La fondation en 1904 d’une succursale de cette banque privilégiée à Tunis pour y jouer le rôle d’institut d’émission est un signe de réussite de ce lobby algérien et d’échec des banques métropolitains, d’où notre formule : « Le capital français à la traîne. »34 Suite à cette percée de la finance algérienne, le Crédit foncier et agricole d’Algérie, qui disposait depuis 1894 d’une agence à Tunis, finit par absorber le modeste Crédit foncier de Tunisie pour se transformer à partir de mai 1909 en Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie35 , évidemment avec la possibilité d’effectuer les mêmes opérations dans les deux pays.
Ainsi dans le domaine bancaire, comme c’est le cas aussi pour le secteur des transports ferroviaires, la Tunisie se trouve sous la coupe des milieux algériens et particulièrement ceux de la province orientale. Les sociétés minières de l’Est algérien n’ont-elles pas contemplé d’un bon oeil les richesses minières de la régence dont les plus importantes se situaient dans une région proche de la frontière entre les deux pays. Pour le Sfax-Gafsa, «  la compagnie Mokta El Hadid, qui était l’une des rares entreprises françaises à avoir compris l’intérêt de l’affaire »36, a bénéficié de 8 000 actions, soit un cinquième du capital social de la nouvelle entreprise, ce qui constituait l’une des deux plus fortes participations financières37, alors que la Compagnie algérienne n’a pu obtenir que 600 actions. Au demeurant, cette contribution financière algérienne dans les différentes sociétés minières tunisiennes s’intensifie au fil des années : Mokta El Hadid et Bône-Guelma sont présents au Djbel Djerissa alors que l’Ouest Algérien et le Cfat sont des actionnaires de la Société des phosphates tunisiens. Pour le cas de la Compagnie du Dyr, la participation algérienne est plus élargie puisqu’elle englobe l’Est algérien, l’Ouest algérien, Mokta El Hadid et la Compagnie algérienne38. Certes, les entreprises minières de la Tunisie coloniale incarnent une multiplicité d’intérêts qu’ont exigées la richesse et la diversité des gisements miniers ; néanmoins, une entente entre les milieux métropolitains et les milieux algériens est possible à cet égard pour une bonne exploitation des richesses du sous-sol tunisien.
Malgré cette osmose entre les deux parties, l’omniprésence pour ne pas dire la prédominance des intérêts algériens dans la nouvelle économie coloniale de la Tunisie de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle est manifeste pour celui qui connaît la réalité historique de ces deux pays et de cette période. La force de ce groupe algérien réside moins dans sa puissance financière que dans sa ramification dans les différents secteurs d’activité de la Tunisie39. Sa percée serait aussi favorisée par la réticence ou l’hésitation du grand capital métropolitain à l’égard de certaines affaires jugées peu ou pas rentables. L’expansionnisme algérien, qualifié par M. Emerit d’« impérialisme constantinois », est aussi le fruit d’un esprit de conquête et d’attachement à la France périphérique que je qualifierais d’esprit colonial formé et né dans les colonies, différent de l’esprit impérial qui a couvé dans la Métropole. Cet idéal colonial a eu, pour le cas de la France, l’Algérie comme véritable laboratoire. C’est de là qu’il s’est propagé vers la Tunisie, puis vers le Maroc. Le milieu colonial fournit des conditions propices pour la constitution et la consolidation des réseaux, ce qui confirme notre idée d’esprit colonial qui naît, se développe et s’affirme dans les colonies. Cette règle valable pour le capital prive l’est-elle pour les investissements publics ?
3. Les investissements publics français en Tunisie après 1881 et la politique des emprunts : un Etat colonial ou service d’un capitalisme rentier
Il n’est pas dans notre intention d’étudier toutes les sommes engagées par l’administration du protectorat, notamment sous forme de « dépenses de souveraineté » car non seulement la tâche est difficile, mais parce que nous voulons aussi restreindre cette enquête aux investissements économiques. Vu la réticence du capital privé dans un contexte de crise économique générale comme celui de la fin du xixe siècle, problème que nous avons traité ailleurs40, l’Etat colonial s’est trouvé contraint à s’engager financièrement dans ce « nouveau » pays. Le pouvoir politique se donne souvent des prérogatives économiques en milieu colonial où, selon une formule utilisée à l’époque, « tout est à construire ». Après une phase de colonisation dite « capitaliste » marquée par l’acquisition de grandes propriétés terriennes par des hommes d’affaires ou des hommes politiques ou encore par des sociétés, le mouvement s’est ralenti. Le gouvernement du protectorat est obligé d’intervenir pour relancer cette opération en octroyant des terres à des colons français qu’il faisait venir souvent de France, c’est la politique « de colonisation officielle »41 inaugurée à partir de 1892. Des fonds sont alors nécessaires pour financer une telle entreprise et créer de nouveaux « centres de colonisation ».
En plus de l’achat des terres pour la colonisation, l’intervention de l’Etat a touché aussi le financement des grands travaux et le remboursement de la dette tunisienne. Suite à la convention de La Marsa signée le 8 juin 1883 et ratifiée en avril 1884, la France a consolidé son autorité en Tunisie sur la scène internationale. Pour épurer la situation financière de la Tunisie et démarrer sur de nouvelles bases, le Protectorat procéda alors à la conversion de l’ancienne dette tunisienne remontant à l’avant 1881. Une convention est signée le 29 mai 1884 par le résident général Paul Cambon d’un côté et les frères Rothschild, Denfert-Rochereau et Durrieu d’un autre côté, ces derniers agissant bien sûr au nom du syndicat bancaire qui a pris en charge la conversion de la dette tunisienne. Ce texte stipule que « MM. De Rothschild et les établissements représentés par MM. Denfert-Rochereau et Durrieu prennent ferme au prix de 452 francs par obligation la totalité de l’emprunt de 315 376 obligations 4% jouissance du 1er juillet 1884 émis par S.A. Le Bey…, chacun pour la part et la portion ci-après déterminées et sans solidarité » :
MM. De Rothschild : 62 500 obligations

Le Comptoir d’escompte de Paris : 62 600

Le Crédit industriel et commercial : 62 600

La Banque de Paris et des Pays-Bas : 30 950

Le Crédit lyonnais : 30 950

La Société générale : 30 950

La Société marseillaise de crédit : 30 826

Total : 315 376
Cette opération n’est en fait qu’un emprunt lancé par la nouvelle autorité permettant de lui fournir de l’argent frai pour faire face aux différentes dépenses. Une somme de 142 550 000 francs42 est ainsi mise à la disposition du protectorat, ce qui lui permettra de financer les réformes nécessaires au déploiement économique43. Depuis, une stratégie est adoptée par le protectorat : « l’oeuvre française » en Tunisie doit être, contrairement à l’Algérie, financée par les propres ressources de la régence. C’est pourquoi il a été décidé d’instituer un budget tunisien44 depuis le 13 octobre 1884, raison pour laquelle « le second réseau » de la Compagnie Bône-Guelma, constitué essentiellement des lignes de Bizerte, du Sahel et du Pont du Fahs, sera financé par ce même budget45. Les finances de la Tunisie ne permettant pas de fournir de telles ressources, on choisit, pour la première fois, en 1892, le procédé de l’emprunt pour financer une telle entreprise.
Il est toutefois à préciser que les toutes les études ayant abordé la question des emprunts tunisiens, ignorent cette opération financière en commençant par celui de 1902. Seul Carmel Sammut fait allusion à un « emprunt de 1892 »46 qui sera, indique-t-il, suivi par d’autres, sans apporter pour autant d’indication ni sur la nature ni sur le montant de cette opération. Certaines sources d’archive nous ont permis d’avoir une idée sur cet emprunt de 1892 émis par le gouvernement tunisien amortissable en 96 ans et constitué d’obligations de 500 francs à 3 % : « Il a été mis en circulation… 396 386 obligations dont 355 116 restent à amortir…L’emprunt de 1892 a été réalisé par la garantie du gouvernement français. »47 Ainsi, une telle opération est de nature à rapporter une somme considérable de 198 193 000 francs, supérieure à celle de 142 550 000 francs réalisée par la conversion de la dette tunisienne. Aussi bien par l’importance de son montant que par la garantie du gouvernement français, cet emprunt est exceptionnel d’autant plus qu’il incarne le passage d’un mode de financement des chemins de fer à un autre48. Quoiqu’il en soit, il inaugure une nouvelle politique financière : le recours à la technique des emprunts pour construire l’ensemble des lignes de chemins de fer projeté et réclamé aussi bien par les colons que par les concessionnaires de mines. Toutefois, un changement de taille est à signaler : les futurs emprunts seront garantis par le gouvernement tunisien qui offre les revenus du pays comme gage.



Tableau 3 : Les emprunts coloniaux49

Date

Montant

(millions de francs)

Finalité

1892

198,193

Financement des lignes du Sahel, du Cap Bon et de Bizerte

1902

40

Remboursement de la dette tunisienne et financement du réseau minier des chemins de fer.

1902 1ère tranche

1906 2e tranche

1908 3e tranche

14,5

19

6,54

1907

75

Remboursement de la dette tunisienne, chemins de fer, routes, achat de terres pour la colonisation

1908 1ère tranche

1911 2e tranche

40

35

1912

90,5

Remboursement de la dette tunisienne et chemins de fer

1912 1ère tranche

1918 2e tranche

1920 3e tranche

58,5

13,85

18,15


Il est évident que le procédé d’emprunt utilisé est devenu alors le seul moyen de financement de « l’outillage économique » dans un pays où, selon la formule de l’époque, « tout est à construire ». Certains membres français de la Conférence consultative ont crié haut et fort que « ce sont des capitaux considérables et immédiats qui sont nécessaires : seul un emprunt peut les fournir et cet emprunt est urgent parce que le protectorat qui paye pour une œuvre non achevée les intérêts de la partie réalisée et inutilisée de l’emprunt 1912, a besoin d’être mis vite en possession des chemins de fer commencés ou projetés pour vivifier les régions qu’ils doivent desservir, intensifier la production de leur sol et de leur sous-sol et subvenir de la sorte... aux besoins de la population locale et aux demandes pressantes de la Métropole en céréales , en huiles, en bétail, en phosphates en minerais »50. Voilà pourquoi la dette de 461 234 millions de francs, y compris la reprise du passif d’avant 1881, n’est pas considérée par certains milieux comme une charge qui pèse sur le pays qui présente, selon eux « un budget en équilibre parfait et une personnalité trop exceptionnelle pour qu’on ne le considère pas avec autant de surprise que d’admiration »51.
Toutefois, une autre partie de l’opinion publique estime que la politique d’emprunts est de nature à conduire la Tunisie vers la ruine en gageant sa production incapable de supporter les lourdes charges qui pèsent sur elle. Le pays vit, selon cette manière de voir, « en perpétuelle liquidation » et « va de déconfiture en déconfiture »52 ; on va jusqu’à évoquer une « tendance suspecte des gouvernants du protectorat à construire indéfiniment des chemins de fer »53 par le procédé des emprunts en mettant ainsi en cause la collusion entre les milieux politiques et les milieux d’affaires et toute la politique économique du protectorat : « Le Trésor tunisien ne pourra jamais, affirme-t-on, tirer le moindre revenu appréciable tant que ce seront ces Messieurs du Quai d’Orsay et de l’Administration irresponsable du protectorat qui présideront nos destinées. Les requins de la mine et des carrières sont trop puissants à Paris. »54. Sans prendre partie dans ce débat, nous constatons que les emprunts sont devenus presque une règle pour attirer l’argent vers la Tunisie dans un contexte de méfiance des investissements privés qui avaient besoin d’être devancés et rassurés par les investissements publics.
Quels sont alors les organismes financiers qui ont souscrit de tels emprunts pour fournir au protectorat les sommes dont il avait besoin ? Il faudrait reconnaître que, pour l’emprunt de 1892, nous ne disposons pas, à l’état actuel de notre documentation, d’information sur les organismes qui se sont chargés de fournir la totalité ou une partie de son montant de 198 193 000 francs. Les données à ce sujet sont d’autant plus rares que l’historiographie française et tunisienne, comme nous l’avons déjà signalé, a exclu de son champ d’étude cette opération. Tel n’est pas le cas de l’emprunt de1902 autorisé par la loi du 30 avril de la même année et destiné au financement du « réseau économique » comprenant les lignes du Pont du Fahs à Kelaat Esnam, de Kairouan à Sbiba, de Bizerte à Nefza et de Sousse à Sfax. En effet, une convention est signée le 15 mars1902 entre le gouvernement tunisien et un syndicat bancaire qui prendra à son compte l’émission de l’emprunt. Ce dernier se compose du Cnep, du Crédit lyonnais, du Crédit algérien et de la Société générale55. Quant à l’emprunt de 1907 autorisé par la loi du 10 janvier 1907 et destiné à fournir 75 millions de francs pour liquider celui de 1902, une convention est signée le 24 octobre 1908 entre le gouvernement et le précédent syndicat bancaire auquel s’est associée, cette fois-ci, Paribas56. Contrairement aux emprunts de 1902 -1907 émis presque par le même groupe financier, celui de 1912 fut entièrement pris en charge par le Crédit foncier de France qui, suite à un accord passé le 9 octobre 1912 avec le protectorat, s’est engagé à fournir la somme de 90 millions de francs57.
En somme, nous constatons que les principales banques métropolitaines se sont engagées dans les emprunts tunisiens, y compris la conversion de la dette tunisienne, qui constituaient un placement sûr, garanti par l’État français ou l’État tunisien. Nous trouvons aussi les grandes banques françaises dans l’industrie minière de la Régence comme nous l’avons explicité plus haut. Une déduction s’impose alors : le ’’grand capital’’ métropolitain qui s’est dérobé pour les petites affaires, comme la colonisation agraire ou le projet de banque d’émission tunisienne ou encore le crédit agricole, est présent dans les opérations qui rapportent gros et qui constituent un placement sûr. Il s’agit là d’un capitalisme rentier qui s’engage avec des risques mesurés. Encore faut-il préciser que cet engagement est tardif en Tunisie et il s’est confirmé au début du xxe siècle avec l’emprunt de 1902 et l’amorce de l’exploitation des gisements miniers de la régence.
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