Mohamed Lazhar Gharbi, Faculté des lettres, des arts et des humanités, La Manouba, Tunis





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Conclusion
Loin de déterminer d’une manière exhaustive l’ensemble des capitaux français placés en Tunisie, notre enquête a permis de tracer une tendance générale ou plutôt un ordre de grandeur que nous espérons représentatif ou proche de la réalité. Contrairement au discours colonial qui a certainement influencé les études soutenant l’idée d’un déferlement de capitaux dans la Tunisie coloniale, les investissements privés engagés dans ce pays demeurent limités, en deçà des espérances et des besoins de mise en valeur des richesses du pays, ce qui explique le recours presque exclusif aux emprunts. Cela nous incite à plaider en faveur de l’hypothèse d’une faiblesse de l’esprit impérial chez les principaux capitalistes français attirés par d’autres sphères au lendemain de 1881, chose qui, paradoxalement, s’est manifesté avant cette date. Malgré tout, peut-on distinguer des réseaux d’affaires parmi les acteurs économiques agissant en Tunisie de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle ?
Il nous semble que trois types de réseaux ont monopolisé les principales affaires. Certains parmi eux se sont implantés en Tunisie opérant en véritable groupe de pression :

  • D’abord, le réseau du grand capital métropolitain est constitué à Paris depuis le milieu du xixe siècle indépendamment de « la petite Tunisie », ce qui ne l’empêche pas d’intervenir dans des opérations ponctuelles mais sûres et rapportant gros comme la conversion de la dette tunisienne, ou les emprunts ou encore certains placements miniers. Ce réseau comprend les principales institutions financières de la nouvelle banque parisienne à laquelle a pu s’associer conjoncturellement la haute banque. Les milieux de la Résidence générale et du Quai d’Orsay ont souvent sollicité ces milieux du grand capital pour intervenir en Tunisie, mais ces derniers se sont maintenus, dans la plupart des cas, de se mouiller dans une telle aventure.

  • Un deuxième réseau est constitué de milieux bancaires et industriels métropolitains de moindre envergure comme les Pereire, les Goüin et la Société marseillaise de crédit ou certains intérêts lyonnais. Issus de différentes régions métropolitaines, ces derniers ont vu leurs intérêts se converger en Tunisie où ils ont établi un véritable réseau qui tente d’être proche de l’administration du protectorat pour déterminer sa politique économique. Un esprit colonial entreprenant est né sur place en vue de défendre l’œuvre française menacée par certains périls comme celui que représentent les Italiens ou certains autochtones ou encore certains milieux français d’Algérie.

  • Le réseau algérien a pris corps quand, riches de leur expérience algérienne et dotés d’un esprit colonial vivace, des intérêts français implantés en Algérie ont élargi la sphère de leur action à la Tunisie où ils ont consolidé leurs affaires et leurs liens. Hormis les colons ou certains capitalistes agissant individuellement, des sociétés algériennes sont présentes dans tous les secteurs économiques : les mines, les banques, les chemins de fer et même la souscription des emprunts tunisiens incarnée par la présence du Crédit algérien dans de telles opérations. Certaines entreprises algériennes se sont « tunisifiées » comme le Crédit foncier et agricole d’Algérie, transformé depuis le 19 septembre 1908 en Cfat58, ou le Bône-Guelma, devenu depuis le 22 juin 1922 la Compagnie fermière des chemins de fer tunisiens, ou encore la Banque d’Algérie, transformée depuis le 19 avril 1948 en Banque d’Algérie et de Tunisie59. La Compagnie algérienne et Mokta el Hadid, qui préfèrent garder leur raison sociale algérienne, sont elles aussi très actives en territoire tunisien. Nous pensons même que c’est ce réseau algérien qui a le mieux profité du champ tunisien bien plus encore que le capital métropolitain qui avait une autre stratégie et d’autres préférences. Non seulement un capital algérien est né après un demi-siècle de présence française dans cette partie du Maghreb, mais un esprit colonial algérien s’est aussi développé.


Émergé en Algérie, cet esprit colonial gagnera avec le temps la communauté française de Tunisie, sa meilleure incarnation est le projet de banque d’émission tunisienne ou le parti agrairien ou encore une certaine presse. Cet esprit colonial est marqué par un certain chauvinisme cherchant à défendre les intérêts de la colonie face ceux de la Métropole et parfois même à ses dépens. Plusieurs exemples l’attestent : l’exportation des vins, les tarifs douaniers, le régime de la circulation des capitaux, les impôts…Cet esprit colonial a pris lors de la décolonisation une dimension politique exprimant un attachement fort à la colonie illustré, pour le cas de l’Algérie, par le phénomène des pied-noirs. Cet esprit colonial créé, surtout avec le temps, dans les colonies est différent de l’esprit impérial qui peut apparaître chez telle entreprise ou tel groupe de pression métropolitain comme le parti colonial. Se considérant plus libre à l’égard de telles institutions, ces milieux du grand capital adoptent une stratégie universelle beaucoup plus qu’impériale, ce qui constituerait peut-être un prélude à la perspective d’une mondialisation. Ces derniers ont-il alors mieux compris le sens de l’histoire contrairement aux réseaux attachés à l’esprit colonial destinés par leur nature à s’effacer et à disparaître avec la décolonisation?


11 Voir, à titre d’exemple, Claude Beaud, « Investissements et profits du groupe multinational Schneider », in Histoire, économie et Société, 1er trimestre 1988, pp. 127-137. Éric Bussière, « La France et les affaires pétrolières au lendemain de la Première Guerre mondiale. La politique des groupes financiers à travers celle de la Banque de l’union parisienne. », in Histoire, économie et Société, 1er trimestre 1982, pp. 313-327. Bertrand Gille, « Finance internationale et trusts », Revue historique, janvier-mars 1962, pp.291-326.

22 Jacques Marseille, « L’investissement français dans l’empire colonial : l’enquête du gouvernement de Vichy (1943) », Revue historique, n°512, octobre-décembre 1974, p. 409.

33 Cf. à ce sujet : Jean Dresch, « Recherches sur les investissements dans l’Union française outre-mer ; leur répartition ; leurs conséquences », Bulletin de l’Association de géographes français, n°231-232, janvier- février 1953, pp. 2-13. Hanri Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français (1871-1914), Paris, Armand Colin, 1960. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, 1984. Collectif, La France et l’outre-mer. Un siècle de relations monétaires et financières, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1998.

4 Terushi Hara, « Les investissements ferroviaires français en Algérie au xixe siècle », Revue d’histoire économique et sociale, n°2, 1976, pp. 185-211.

5 André Nouschi, « Note sur les investissements français en Algérie. Essai méthodologique », Les Cahiers de Tunisie n°89-90, 1975, p. 20.

6 Ibidem, p. 19.

7 R. Gouia, Les investissements en Tunisie et leurs effets sur la croissance économique de 1881 à nos jours, thèse de IIIe cycle, dactylographiée, Université de Paris, 1977. Samir Amin, L’économie du Maghreb. La colonisation et la décolonisation, Paris Les Editions de minuit, 1966.

8 Mae, (Archives du ministère des Affaires étrangères, Quai d’Orsay), série Tunisie 1917-40, carton 107, note anonyme intitulée exportation des capitaux à l’étranger et annexe à une lettre du 6 juillet 1926, polios 51, 52.

9 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 107, lettre envoyée au résident général, 6 juin 1925.

10 C’est le cas de l’empire ottoman et de l’Égypte qui séduisent de plus en plus lors de cette période la place de Paris, cf. Jacques Thobie, Intérêts et impérialisme français dans l’empire ottoman (1895-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 1977.

11 Jean Ganiage, Les origines du protectorat français en Tunisie, Paris, Puf, 1959. Mohamed Lazar Gharbi, Impérialisme et réformisme au Maghreb : Histoire d’un chemin de fer algéro-tunisien, Tunis, Cérès Production, 1994, p. 56.

12 S. Dridi, Le réseau télégraphique télégraphique en Tunisie (1847-1914) : Modernisation ou domination ?, mémoire de Dea, Faculté des Lettres de la Manouba, 2003-2004.

13 M. L. Gharbi, Impérialisme et réformisme au Maghreb…, op. cit.

14 Carmel Sammut, L’impérialisme capitaliste français et le nationalisme tunisien (1881-1914), Paris, Publisud, 1983, pp. 35-36.

15 Anf (Archives nationales de France), procès-verbal du conseil d’administration de la Compagnie Bône-Guelma du 1er septembre 1877, 65 AQ13.

16 Anf, AGO du 15 mai 1879, 65 AQ4

17 R. Gouia, op . cit.

18 N. Dougui, « Sociétés capitalistes et investissements coloniaux en Tunisie (1881-1920) : quelques éléments d’approche », Les Cahiers de Tunisie, n°131-132, 1er et 2e trimestres 1985, p.77. 

19 Ibidem, p. 77.

20 Ibidem, p. 75.

21 Hubert Bonin, « L’outre-mer, marché pour la banque commerciale de 1875 à 1985 ? », in La France et l’outre-mer. Un siècle de relations monétaires et financières, Paris, Comité pour l’Histoire économique et financière de la France, 1998, p. 445

22 Mae, N.S. Tunisie, carton 139, lettre envoyée au ministre des Affaires Etrangères, 8 juin 1887.

23 N. Dougui, Histoire d’une grande entreprise coloniale: la Compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa 1897-1930, Publication de la Faculté des Lettres de la Manouba, Tunis, 1995, p. 52.

24 J.-M. Terras, Rapports sur l’établissement d’une cour d’appel, sur la compétence des tribunaux français de Tunisie et note sur la création en Tunisie d’une banque de réescompte et d’émission, Conférence consultative, Tunis, Imprimerie rapide, 1891, pp. 19-20.

25 C’est le cas de la région de Mornag et de l’arrière-pays de Sfax, cf. Jean Poncet, L’agriculture et la colonisation européennes en Tunisie depuis 1881, Paris-La Haye, Mouton, 1961.

26 Jules Dolfus et Deparchy qui obtiennent pour 47 ans la concession des ports de Tunis, Sousse et Sfax sont aussi des dirigeants de la Société internationale des travaux publics. Ces deux hommes, notamment Jules Dolfus sont en rapport d’intérêt avec le Cfat, cf. Hubert Bonin, Un outre-mer bancaire méditerranéen. Histoire du Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie (1880-1997), Paris, Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer, 2004, p. 70.

27 N. Dougui, Histoire d’une grande entreprise coloniale…, op. cit., pp. 52-53.

28 R. Shili, Milieux d’affaires et activité minière coloniale. Les mécanismes de l’emprise des structures. (Le cas de quelques mines du Centre-Ouest Tunisien 1900-1956), thèse d’histoire, Université Reims Champagne-Ardennes, 1995-1956, pp.67-121

29 R. Shili, Ibidem, p. 122

30 Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, Puf, 1978.

31 Albert Sarrault, La mise en valeur des colonies françaises, Paris, 1923.

32 R. Shili, Milieux d’affaires, op. cit., p. 69.

33 Paul Leroy-Beaulieu est propriétaire du domaine de Chouigui dans la région de Tébourba, il était administrateur de la Compagnie Sfax-Gafsa ; cf. N. Dougui, Histoire d’une grande entreprise coloniale…, op. cit., p. 71.

34 Nous avons étudié cette question avec de plus amples détails dans notre ouvrage Le capital français à la traîne…, op. .cit., pp. 287-311.

35 H. Bonin, Un outre-mer bancaire méditerranéen, op. cit., pp. 70-71.

36 N. Dougui, Histoire d’une grande entreprise coloniale…, op. cit., p. 74.

37 Ibidem, p. 65.

38 R. Shili, op. cit., p. 122.

39 Il serait intéressant de voir les imprécations humaines et sociales de ce réseau, mais telle n’est pas notre propos dans cette étude.

40 M. L. Gharbi, « Les crises économiques au Maghreb de la deuxième moitié du xixe siècle », Rawafid, n°7, 2002, pp. 7-23.

41 A. Mahjoubi, Les origines du protectorat français en Tunisie (1904-1934), Tunis, Publications de l’Université de Tunis, Faculté des Lettres, 1982, pp. 24-25

42 L’émission de 315 376 obligations de 500 francs devrait en fait donner une somme de 157 688 000 francs, mais après déduction de différents intérêts et commissions, le montant net de cet emprunt est de 142 550 000 francs.

43 C. Sammut, L’impérialisme capitaliste français…, op. cit, pp. 79-111.

44 W. Essahli, Le budget général tunisien (1844-1899), mastère en histoire, Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités, Manouba, 2005-2006.

45 M.L. Gharbi, Impérialisme…, op. cit., pp. 254-256.

46 L’impérialisme capitaliste…, op. cit., p. 130.

47 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 107, lettre du résident général Lucien Saint à A. Briand président du conseil, ministre des Affaires étrangères, 5 mars 1926.

48 C’est peut-être ce caractère exceptionnel et transitoire qui fait que la plupart des études n’ont pas évoqué cet emprunt qu’on avait du mal à classer avec ceux de 1902, 1907 et 1912 garantis par le gouvernement tunisien.

49 P. Sebag, La Tunisie, essai de monographie, Paris, Éditions sociales, 1951, p. 46. M.L Gharbi, « La Compagnie du Bône-Guelma et son réseau minier tunisien (1900-1914) », IBLA, t.52, n°164, 1989, pp. 225-254.

50 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 84, Conférence consultative, session extraordinaire de mars 1920, note au sujet du projet d’emprunt, document imprimé, 6 mars 1920.

51 Le Temps, 15 mai 1919. Nous pouvons lire dans ce même journal : « La lecture du bilan de la Tunisie permet de constater que sa belle situation tient, d’abord, à ce qu’elle n’est pas grevée d’une lourde dette. Une charge annuelle de 12 millions environ résultant d’une dette de 400 millions …ne présente que 13% des dépenses de la Régence ».

52 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 84, Du peuple tunisien au peuple français, note imprimée, 16 avril 1920, p. 2.

53 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 84, ibidem, p. 11.

54 Mae, série Tunisie 1917-40, carton 84, ibidem, p. 32.

55 D. Bousselmi, Les emprunts tunisiens (1902-1912), mémoire de mastère, Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités, La Manouba, 2005-2006, p. 22.

56 D. Bousselmi, Ibidem, pp. 40-41.

57 D. Bousselmi, Ibidem, pp. 63-67.

58 Le décret beylical du 19 septembre 1908 accorde le monopole des prêts foncier à cette société devenue officiellement depuis cette date le Cfat.

59 M.L. Gharbi, «La politique financière de la France en Tunisie au lendemain de la Deuxième Guerre : Contraintes mondiales et exigences nationalistes » in La Tunisie de l’après-guerre 1945/1950, actes du 5e colloque de l’Ishmn, Université de Tunis, 1991, p. 25.

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