Les multiples usages de la datcha des jardins collectifs Paru dans Anthropologie et sociétés, 2005, volume 29 numéro 2, pp. 169-185





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Nathalie Ortar

Les multiples usages de la datcha des jardins collectifs

Paru dans Anthropologie et sociétés, 2005, volume 29 numéro 2, pp. 169-185




Les jardins collectifs (kolektivnye sady1) constituent le pendant incontournable de l’habitat collectif. Leur histoire est intimement liée à toutes les crises économiques et agricoles qu’ont pu connaître l’Union Soviétique puis la Russie post-soviétique. Omniprésents dans le paysage urbain, les jardins collectifs le sont aussi dans le quotidien de la majeure partie des Russes et se révèlent être de précieux observatoires.
Les représentations et les usages de ces jardins ont évolué au rythme des transformations économiques et sociales de la société russe. Les parcelles furent tout d’abord qualifiées de « potager », en référence à leur fonction strictement maraîchère. Ce n’est que vers la fin des années 1980, parallèlement à la légalisation de la construction des cabanons, que l’appellation datcha apparaît, au début par dérision, puis de façon commune à partir des années 1990 (Lovell, 2003). Cette particularité de leur histoire ainsi qu’un certain nombre d’usages justifie encore aujourd’hui de les distinguer des autres datcha, assimilables elles à des résidences secondaires, aspect dont il ne sera pas traité dans cet article.
Les implications au quotidien de la possession d’une datcha dans le quotidien des Russes sont innombrables et si la datcha est avant tout liée à la production alimentaire, il est nécessaire de dépasser cette problématique pour appréhender l’ensemble des aspects socio-économiques auxquels renvoie ce jardin.
Cette étude repose sur trois terrains d’observation qui recoupent trois types d’urbanisation. Les trois villes se situent dans la même région, à 350 kilomètres au nord-est de Moscou. Iaroslav, Rybinsk et Barok sont peuplées respectivement de 600 000, 234 000 et 5 000 habitants. Les enquêtes furent réalisées au cours des années 1999 à 2003 auprès d’une population issue de tous les milieux sociaux et propriétaire de parcelles situées dans des kolektivnye sady ou de résidences secondaires (Gessat et Ortar, 2001).


Les jardins collectifs et la ville



Destinés à des urbains, la place et l’histoire des jardins collectifs doivent être comprises en fonction des rythmes et des évolutions des villes. Les kolektivnye sady apparaissent dès les années 1930 parallèlement à l'essor d'un habitat collectif urbain et rural. Les parcelles sont alors destinées aux ouvriers et petits employés des villes. Au cours des années 1950-70, face à une demande croissante de la population et une faillite du système planifié de production et de distribution des biens alimentaires en URSS, une extension du dispositif des jardins collectifs est décidée. Les réticences sont toutefois nombreuses car ces jardins permettent d’introduire une notion de propriété individuelle (Lovell, 2003). C’est aussi à partir de cette époque que la construction de cabanons devient tolérée. La taille des kolektivnye sady varie d’une dizaine de parcelles à plusieurs milliers pour les plus grands, qui s’étendent alors sur plusieurs kilomètres carrés. Les terrains sont distribués par les entreprises au profit de leurs employés ou par des institutions, et sont gérés en association ou en coopérative (Lovell, 2003).
Les dernières créations de jardins collectifs datent des années 1990, une période de transition économique particulièrement dure. Les catégories sociales considérées comme aisées, essentiellement les cadres relevant des différents corps de l’état et de l’industrie, furent alors elles aussi obligées de se procurer un lopin de terre. Les parcelles étaient alors toujours distribuées selon l’ancien système ou vendues à des prix préférentiels par les coopératives. C’est également à cette époque que la question de la propriété des lots est clarifiée. La vente des terrains devient dès lors possible, favorisant du même coup la création d’un marché immobilier et foncier.
Jusqu'à la Perestroïka un certain nombre de règles régulèrent la vie des kollectivnye sady. La taille des lopins ne devait pas excéder six sotock, soit six cents mètres carrés, ni être clôturés. Les dimensions des constructions édifiées sur le jardin étaient également strictement normées. Enfin, le jardin devait être cultivé et sa production uniquement destinée à une consommation domestique. Actuellement, ces règles ne sont plus appliquées ou ne le sont que partiellement. A Iaroslav par exemple, dans la coopérative Volga, l’une des plus grande et plus ancienne de la ville, il est demandé de respecter l’alignement des constructions le long d’un même côté. En revanche, les panneaux d’affichage du règlement intérieur sont uniquement ornés de graffitis.
Créés par les entreprises sur des terrains qui leurs sont attribués, les premiers kollectivnye sady se situaient à proximité immédiate des usines et des bâtiments d’habitation contrairement aux nouveaux jardins, plus éloignés des centres urbains, et hors d’atteinte des circuits réguliers des autobus. Pour les desservir, durant toute la belle saison la municipalité de Rybinsk modifie le tracé des dessertes et met en place un service d’autobus empruntés aux lignes régulières les moins fréquentées à cette période. En fin de semaine, la compagnie de chemin de fer rajoute également des trains qui desservent les lopins situés le long de leurs voies. L’engouement pour les datcha influe donc sur l’organisation des services urbains et, par conséquent, sur le quotidien de tous les habitants.
Les caractéristiques physiques des terrains ont également évolué. Dans les premiers temps, bon nombre des emplacements étaient pris sur des champs. Ils le furent ensuite sur des zones incultes, avec obligation, pour qui souhaitait en jouir, de défricher et essoucher sa parcelle puis d’amender une terre pauvre ou de drainer des zones marécageuses.
Enfin, depuis les années 1990, on assiste à la diversification et à l'extension des jardins collectifs via une attribution de parcelles dont la surface est doublée. A Iaroslav, un jardin avec une maison coûte en 2003 entre 9 000 et 20 000 roubles - soit entre 300 et 700 dollars américains - selon les prestations apportées (proximité de la ville, eau courante, électricité, téléphone). A titre de comparaison, les résidences secondaires les moins chères coûtent 10 000 dollars, soit plus de trente fois plus2. Le salaire moyen est lui de 600 roubles : l’achat est difficile pour la majeure partie de la population dont le niveau de vie reste extrêmement bas.
Connaître le contexte urbain est indispensable pour comprendre la place de la datcha. En effet, les villes obéissent à des schémas d’urbanisation rigide. A Rybinsk3, les plans d’aménagement du territoire ont été conçus au début des années 1930 lorsque la ville ne comptait qu’une centaine de milliers d’habitants. La taille escomptée était de 700 000 habitants. L’agglomération s’étire ainsi sur vingt kilomètres le long de la Volga. Les terrains ont été attribués aux entreprises qui bâtissent des immeubles d’habitation pour leurs employés selon des plans préétablis, répétés à l’infini. Des quartiers uniquement constitués d’immeubles de sept à douze étages se sont développés en bordure des usines sans aucune cohérence d’ensemble, ni qu’aucun effort ne soit fait pour en aménager les abords. Les zones urbanisées peuvent, par conséquent, être éloignées de plusieurs kilomètres du reste de la ville, perdues dans ce qui pourrait être qualifié de campagne. Entre ces quartiers subsistent des maisons appartenant à d’anciens villages, des forêts, des champs et des terrains vagues.
Iaroslav est dressée sur un plan d’urbanisme similaire à celui de Rybinsk, décuplé par le nombre d’habitants. Se déplacer chaque jour mobilise un temps et une énergie considérable. Barok, en revanche, présente un visage différent : ville militaire fermée et physiquement ceinturée durant toute la période soviétique, l’urbanisation est resserrée à l’exception de la partie ancienne qui s’étend hors de l’enceinte. Les immeubles sont plus bas, sept étages maximum, et ne comportent que deux cages d’escaliers. Outils et vêtements de jardinage sont entreposés sur les paliers, un détail qui dénote une confiance inexistante dans des agglomérations plus grandes. Cette ville s’est avérée utile pour observer l’usage des jardins collectifs dans un contexte presque rural.
Les trois terrains d’enquête, malgré de fortes différences d’accessibilité et de développement économique des communes, présentent un usage remarquablement homogène de la datcha, un point qui mérite d’être souligné pour aider à la compréhension d’ensemble du phénomène.


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