Transcription de l’intervention de Marc Ferro





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Transcription de l’intervention de Marc Ferro, (président du Comité de soutien aux Etats généraux) prononcée à Paris, le 28 janvier 2012, lors de la tenue des Etats généraux de l’Histoire et de la Géographie, organisés à l’appel de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG). Cette transcription a été faite, à partir d’un enregistrement audio, par Christine Excoffier, membre de la Régionale Aix-Marseille de l’APHG.

 Ecoutez ! Cela me fait quelque chose de me retrouver parmi vous, parce que j’ai été votre compagnon pendant soixante-dix ans à peu près. J’ai commencé à enseigner en 43, j’ai fait quarante années, au moins, de secondaire, j’ai continué ; ma femme est dans le secondaire aussi, elle fait toujours du théâtre post scolaire. Donc j’appartiens tout autant au secondaire qu’au supérieur et j’ai eu plus souvent de satisfactions dans le secondaire que dans le supérieur.

Mais encore, ce n’est pas de moi que je veux parler, mais quand même, de mes expériences comme professeur, des petites étapes de cette carrière d’enseignant qui m’a fait rencontrer les problèmes que mes collègues ont exposés tout à l’heure avec talent, de façon théorique, systématique, revendicative à juste titre. Je suis d’accord avec tout ce qui a été dit, bien sûr. Mais il se trouve que j’ai croisé ces phénomènes un par un et vous allez voir comment petit à petit, on s’éduque à enseigner grâce aux collègues, aux élèves et aux autres.
Je parlerai d’abord d’une chose qui m’est personnelle, mon premier cours.

Mon premier cours, c’était en 1943, j’avais dix-huit ans. J’avais deux certificats de licence. Plus de parents, pas d’argent. Et une petite annonce à l’Université de Grenoble, dans le journal Le Progrès de Lyon, qu’on lisait là-bas aussi : « Demande professeur d’histoire. Urgent. Argenton sur Creuse ».

Je prends le train le jour même. Je change à Lyon. Je connais toutes les lignes ferrées bien sûr. J’arrive à Argenton sur Creuse. Culotte de golfe. Collège La Terrasse.

« Bonjour Madame. Je viens pour l’annonce.

  • Jeune homme, écoutez ! On ne se moque pas de moi, ici. Si vous voulez entrer en première, il faut le dire et ça peut s’arranger »

Alors je sors mes certificats, elle regarde et elle dit :

« Diable, comment aller vous vivre avec quatre heures d’histoire ici ? Vous ne pouvez pas enseigner quelque chose d’autre un petit peu ? »

Comme j’avais une matière où je n’étais pas mauvais :

« Peut-être bien l’anglais, pour les débutants !

  • oh oui, très bien l’anglais pour les débutants, quatre heures en cinquième, quatre heures en quatrième. Ca fait quatre et quatre huit et quatre douze. C’est bien, parfait. On commence cet après-midi. »

J’arrive l’après-midi, culotte de golfe et petite valise. Et Mademoiselle Marie, c’était son nom, me dit :

« Il y a un changement. Les élèves de terminales protestent. Ils n’ont pas de prof d’anglais. C’est l’émeute, il faut absolument que vous y alliez. »

C’est comme cela que cela se passe. J’entre dans cette classe qui comptait quinze élèves, ou à peu près, dix-huit. Je ne sais pas s’il y en avait quinze ou dix-huit mais je sais que la majorité, c’était des filles. Et je vois sur les tables le livre de texte anglais que j’avais eu en Khâgne l’année d’avant et auquel on n’avait rien compris. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Donc, j’essaie de gagner du temps. Je donne les papiers : votre nom, votre âge, votre adresse. Je tourne ça dans ma tête : « qu’est-ce qui va se passer, qu’est-ce qui va se passer ? ». Je prends les feuilles. « Qu’est-ce que vous voulez faire plus tard ? Et cetera. Et quand j’ai fini, je me suis aperçu que j’étais le plus jeune de la classe !

Alors, je leur dis tout de suite :

«  Voyez, moi je suis pour l’histoire, je ne suis pas pour l’anglais. L’anglais, c’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre.

  • Ah, non, non, non ! On veut de l’anglais, on veut de l’anglais. »

Et ça commence, et ça commence. Le chahut, quoi ! La victime était désignée. Me voici !
Alors il y en a une, qui était très jolie d’ailleurs, qui s’appelait Micheline Robert, voyez, je m’en souviens encore, et qui me dit :

« Eh bien, faites le cours d’histoire en anglais ! »

C’était sur l’indépendance grecque, puisqu’à l’époque, c’était 1815-1870 le programme en terminale. J’ai donc fait mon cours d’histoire en anglais sur l’indépendance grecque. Ca s’est passé quand même, je ne sais pas trop ce que j’ai dit.
Mais si je vous dis ça, c’est parce que ça a été ma première leçon : quand on entre dans une classe, il faut être prêt à tout.

Et depuis, il y a eu beaucoup d’années, quand j’entrais dans une nouvelle classe, pour un cours, j’avais toujours quelque munitions dans ma poche. Ces munitions, c’étaient justement des sorties si je voyais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Par exemple, à l’époque, j’avais peur du XVIIème siècle, pour les secondes. Et puis, surtout Louis XIV. Je n’avais pas encore lu Joutard, à l’époque. C’était avant, c’était bien avant, il était lui aussi en culotte courte. Alors, j’avais dans ma poche quelque chose qu’on m’avait appris, c’était que les impôts dataient de Louis XIV, que notre système d’impôts en France datait de Louis XIV. Donc, quoiqu’il se passât, les impôts. « Vos parents, qu’est-ce qu’ils ont comme impôts ?  Les impôts directs, les ceci, les cela ». Et je faisais une théorie des impôts. Et alors ils demandaient à leurs parents, ils revenaient. Et comme ça, je glissais mon Louis XIV.

Après, pour les questions religieuses, je reculais. Je reculais. Je leur faisais lire catholique, protestant. « Ma femme est protestante, elle ne va jamais eu temple. Les catholiques leur en veulent. Pourquoi ils leur en veulent ? » Alors discussion. J’avais toujours un débat dans une poche pour chaque question du programme pour fuir si j’avais un problème. J’appelais « fuir », quand je sentais que je m’emmerdais. Parce que ça peut arriver, quand on a un programme qu’il faut suivre, et cetera. Je sortais par là.

C’est mon premier récit.

Deuxième étape, Oran. A Oran, j’ai appris autre chose. J’avais des sixièmes, cinquièmes, quatrièmes, troisièmes, comme tout le monde. Et j’avais l’habitude en classe dès le début de l’année de faire une lecture, une vision complète du programme, du début jusqu’à la fin. Au début, on va voir les grandes invasions, et puis, et cetera, et puis après on fera la civilisation arabe, et puis après… A peine avais-je dit Charlemagne que la classe éclate de rire.

Je dis : «  mais pourquoi vous riez ?

  • mais M'sieur, la civilisation arabe ! les arabes ne sont pas civilisés ! ».

Ca a été mon premier cours à Oran en 1948.

J’ai donc commencé à comprendre qu’il y avait des problèmes qui posaient des problèmes et qu’il fallait faire attention à ce que l’on disait et à la façon dont on le disait. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas parlé de la civilisation arabe, rassurez-vous.

Mais ce n’est pas tout. Quelques mois plus tard, ou un an ou deux après, je ne sais pas, on faisait en troisième, géographie de l’Afrique du Nord. Alors bon, « il y a le tell, il y a les hauts plateaux, il y a l’atlas saharien et puis en bas il y a les nomades, au Nord il y a les sédentaires. Les nomades empêchent les sédentaires de travailler ». C’est ce que l’on appelait la pacification. Et il y a un petit arabe au fond de la classe qui me fait comme ça (à ce moment-là, à plusieurs reprises, Marc Ferro refait le signe de la main et du doigt que fit son petit élève, pour signifier qu’il n’était pas d’accord). Alors, à la fin de la classe, je l’appelle et je lui demande : « pourquoi avez-vous fait comme ça ? »

Il me dit : « monsieur, nous dans le Sud on est bien plus malin ! »

Alors je lui dis : « qu’est-ce que cela veut dire, on est bien plus main » ?

Alors il me dit : « monsieur, on est bien plus malin ! ».

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Mais ça m’a travaillé. Et puis je me suis aperçu que les principaux leaders du mouvement national algérien, - il y en avait un grand nombre- , venaient du Sud. Et puis après, je me suis aperçu qu’effectivement ce qu’il voulait dire, c’est que le Sud n’avait jamais été soumis. Ils avaient filé sur leurs chameaux. « On est bien plus malin ».

Et ce jour-là aussi, j’ai compris que, moi, j’avais mon histoire, à moi, la gauche, la droite, mon manuel catholique à gauche, mon manuel républicain à droite, mais il y avait une troisième histoire, celle qui trouvait que les nomades étaient mieux que les sédentaires. Et ça a commencé par là. Et après, j ‘ai compris qu’il n’y avait pas une vision de l’histoire, deux visions de l’histoire, trois visions de l’histoire mais une pluralité et qu’il fallait confronter. Et de Deux. Et ça, ça m’a appris l’histoire « plurielle » ; je n’ose pas dire le mot parce que ce serait prétentieux, mais cela m’a fait réfléchir là-dessus. Cela a été ma deuxième observation en Algérie. Et ça, ça m’a fait faire des progrès, parce que jusque là, je n’avais pas réfléchi. J’énonçais de la façon la plus gaie, la plus amusante, le plus distrayante, la plus explicative quand même, tout ce que j’avais appris mais je n’avais pas réfléchi. Et là, cela a été ma première réflexion. « Nous, on n’est plus malin, M’sieur ».
Et puis, voilà, comme je faisais un peu de publicité (mot peu audible) à l’époque, j’étais dans un mouvement des libéraux d’Algérie, voilà qu’un de mes amis, un communiste me dit alors que je faisais une conférence contre le réarmement allemand, c’était en 1950, par là, 1951, il me dit :

« Mais enfin, Marc, tu ne comprends pas ce que je te dis. ».

Je dis : « Non, je ne vois pas

Il me dit «  mais enfin, c’est simple, même ma mauresque comprendrait ».

« Même ma mauresque », un communiste ! Alors qu’est-ce que c’est ? On a des idées et on a une autre mentalité ! La réalité, c’était « même ma mauresque », ou la réalité, c’était Marx et la lutte des classes. Et ça aussi, ça m’a fait réfléchir. Et ça m’a fait réfléchir que les choses n’était pas si simple que ce que l’on dit et que les opinions politiques, cela ne veut pas dire grande chose forcément et que la vie politique, c’est autre chose. Donc, j’ai appris mes leçons sur le terrain, si je puis dire, une par une, mais ce sont les trois premières qui m’ont marqué.

J’en ai encore une ou deux.

Après, je suis venu en France, j’allais dire en France, comme la Franche-Comté, je suis venu en métropole. Et en métropole, j’ai été nommé au lycée Montaigne. J’avais déjà été nommé délégué rectoral avant, à Paris. Cela n’a pas d’importance. Je n’avais rien appris de particulier pour ma carrière ou plutôt pour ma formation théorique, mentale, intellectuelle, morale, psychologique, et cetera. A Oran, j’avais appris beaucoup. Et là, j’arrive au lycée Montaigne et au lycée Rodin qui lui était annexé. Et puis voilà que fort de mes connaissances de l’Algérie, non pas du problème algérien que je connaissais par cœur mais du terrain algérien, de la géographie, parce que, j’étais aussi géographe, je savais ce que c’était un oued. J’avais vu ça de près. Je savais ce que c’était une saison sèche. En parlant en sixième de Moïse, je dis : « vous savez, il y a peut-être eu une saison sèche. Et on a pu franchir la Mer Rouge sans qu’il y eût de miracle ». Les élèves ne disent rien du tout, des élèves de onze ans, douze ans. Et le lendemain, convoqué chez le Proviseur, pétition des parents d’élèves, auprès de l’aumônier : atteinte aux croyances légitimes religieuses des enfants.

Alors le Proviseur me dit : « Monsieur Ferro, il faut faire attention. »

Je lui dis : «  à quoi, Monsieur le Proviseur ? »

Il me dit : «  c’est une atteinte aux croyances religieuses des enfants. Vous devez les respecter ».

Je lui dis : «  oui, Monsieur le Proviseur, si moi je dis qu’il y a un miracle et qu’il y a des enfants et des parents qui ne croient pas aux miracles, je porte atteinte aussi à ceux-là. Il n’y a pas de raisons que je respecte plutôt les uns que les autres. Moi, je ne crois pas qu’il y ait eu vraiment un miracle ».

  • vous insistez ! », me dit-il.

Alors, ce qui est intéressant, c’est un peu aussi la suite.
C’était vers 1963/64, quelque chose comme ça. La suite, il se trouve que j’apprends que le Proviseur s’appelait Monsieur Dexon (écriture phonétique de ce nom). Je cherche avec des amis, il était socialiste. Mes meilleurs amis étaient socialistes, et je dis : « Pierre, tu connais Dexon ? ».

« Ah oui, c’est un anticlérical professionnel ! »

Voyez, il n’y a pas que les communistes !

Alors, là-dessus, il se passe un dernier incident qui m’a appris à réfléchir aussi. C’est que, il y a eu une pétition d’un groupe d’élèves auprès du Proviseur, pour me défendre parce qu’ils avaient appris qu’on m’avait critiqué d’avoir dit qu’ils avaient peut-être franchi la Mer Rouge sans qu’il y eût de miracle. Alors, il y avait 7 ou 8 élèves, des sixièmes, 12 ans, dirigées par la fille du Proviseur. Ca annonçait Mai 68, ça ! Voyez qu’en enseignant l’histoire, on apprend l’histoire aussi.

Et alors toujours à Rodin, quelques mois plus tard ou ailleurs, je ne sais plus, en cinquième, on fait de la géographie, et la géographie à l’époque, c’était l’Amérique, l’Afrique. Et pour l’Amérique, je me rappelle très bien à Oran, quand je parlais de l’Amérique du Sud, des Indiens, j’avais toujours un bouquin où il y avait des lectures formidables, c’était les Indiens Guayakis de Vellard, ça s’appelait La civilisation du miel. Donc, j’avais mon bouquin, les deux pages à lire sur la civilisation du miel. A Oran, ça marchait du tonnerre et là, je vois que les élèves m’écoutent, mais ce n’est pas ça. Alors, je me dis, il y a quelque chose.

« Ca ne vous intéresse pas ? 

- hum hum ! »

J’avais une seconde cinquième. Parce que comme c’était un nouveau lycée, j’avais trois cinquième. Vous connaissez tous cela. Donc je recommence mon Vellard, je relie ma page. Ca ne marche pas, personne n’écoute, ça discute etc. Oh j’ai l’habitude quand même, c’était déjà en 65, ça faisait quand même 22 ans que j’enseignais ! Je connais un petit peu le tempo.

J’en appelle un et je lui dis : «  ça ne vous intéresse pas, ça ? 

  • alors il me dit : «  mais M’sieur, ça on l’a vu à la TV !

  • j’dis : quoi ?

  • on l’a vu à la TV ! »

La TV ! C’était la télé, mais ça ne se disait pas avant, on disait la TV. Or moi, je n’avais pas la TV. Ma famille, mes collègues, personne n’avaient la TV. Les classes supérieures n’avaient pas la TV à cette époque, sauf quelque personnes peut-être mais très rares. Alors je me suis informé. Et là tout de suite, j’ai compris que c’était le coup de poignard dans le dos. C’était ce que Friedmann va appeler bientôt, l’histoire parallèle. On était menacé, on était foutu. Il fallait absolument récupérer ce savoir qui arrivait d’ailleurs et qui faisait que l’on pouvait raconter quelque chose, ils l’avaient vu à la TV, ils le savaient ou ils ne le savaient pas, ça ne les intéressait pas, on n’en parlait pas à la TV. Il y avait quelque chose de terrible là-dessus. Donc je me suis, à partir de là intéressé à la Télé, aux images, au cinéma. C’est venu par là. C’est venu du lycée. C’est venu de cette faillite du secondaire.

C’est tout à fait par hasard, sans aucun rapport qu’ensuite Renouvin et Henri Michel m’ont demandé de faire quelque chose sur la guerre, en 64, voyez, c’est après. Et puis j’ai fait de la télé, des films, et tout et tout et tout. Mais là, c’était sans rapport. Mais là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose de fantastique et il fallait passer par l’image pour en quelque sorte créer un choc aux élèves, pour qu’ils aient le choc qu’ils avaient vu la veille en voyant les Indiens Guayakis à la télé et pas en m’écoutant, moi pauvre type. Et c’est depuis que j’ai fait des trucs au cinéma. Ca n’en parlons pas, ce n’est pas le sujet aujourd’hui.
J’ai encore deux anecdotes. J’ai le droit ?

Réponse de J.N. Jeanneney (l’animateur de la table ronde du matin): « oh, jusqu’à l’aube ! »
La leçon suivante, c’était à l’Université de Yale, aux Etats-Unis. Là, j’étais plus âgé déjà. C’était vers 1970. On m’invitait pour mes travaux sur l’URSS. J’avais fait ma conférence, ça avait très bien marché. Enfin normalement. Et puis, à l’usage, comme on fait là-bas aux Etats-Unis, ils font toujours comme ça, après la conférence, il y a un dîner avec le président de l’Université etc. C’est très poli, cravate, chemise de couleur, de toutes les couleurs, mais cravate. Bref, j’étais à table, bien sage. Et selon l’usage, mais enfin pour moi, c’était le premier usage, parce que c’était la première fois que j’étais invité spécialement à une conférence et pas à un colloque.

Alors, on me dit : «  Monsieur Ferro, quels sont vos projets universitaires, vos travaux prochains ? 

  • moi je dis : Monsieur, le président, écoutez, pour l’instant je ne sais pas trop encore. La Russie, c’est fini. Je pense faire une étude comparée sur l’impérialisme français, l’impérialisme britannique, l’impérialisme américain ».

Et quand je dis l’impérialisme américain, les gens ne m’écoutent plus, prennent leur fourchette, ne parlent plus, me tournent le dos, ne me disent plus un mot jusqu’à la fin du repas, ne me parlent pas, après, au café. Je suis parti la queue basse. Ils ne m’ont plus jamais invité à Yale. On ne parle pas d’impérialisme américain. Il n’y a pas d’impérialisme américain. L’Amérique, elle fait des guerres de libération. La guerre d’Afghanistan, si vous relisez le premier discours de Bush, c’est une guerre de libération. Remarquez, les soviétiques, aussi, je sais. Mais ce n’était pas le sujet ce jour-là.

Donc ce jour-là, j’ai vu ce que c’était que les tabous, c’est-à-dire qu’il y a des choses qu’il ne fut pas dire en public. Et puis il faut tourner sa langue cinq fois avant d’avancer que, peut-être que les formes de pénétration économique du capitalisme américain dans le but de développer le Sud de l’Amérique ont des formes voisines avec ce que faisaient les Allemands dans l’Empire ottoman, certes, mais, et cetera, et cetera, et cetera, et cetera … Les tabous, il faut bien sûr les prendre en face à face mais il vaut mieux les tourner.
Alors, j’ai presque fini. Je n’ai que deux choses à vous dire, une bonne et l’autre bonne aussi.

La bonne. Je reçois un coup de téléphone, il y a trois quatre jours, d’une ancienne élève à moi, - les anciennes élève à moi , elles ont quarante ans, cinquante ans- , elle fait sa thèse sur le cinéma en Egypte. Elle devait être nommée à Montréal. Alors elle m’appelle, comme tout le temps, tous les ans, pour me remercier, puis elle me dit, je suis contente d’être nommée professeur à Montréal ; à l’Université, je ne sais plus laquelle.

Elle me dit : « vous savez, c’est difficile au Canada

  • Ah bon ! lui dis-je

  • Oui, parce que pour être engagée dans l’Université, il a fallu que je fasse un rapport de plusieurs pages sur le contenu de mon cours, que je le mette sur internet et s’il y avait plus de vingt-cinq demandes à l’Université, on m’engageait pour essai pour trois mois.

  • Ah !

  • alors, heureusement, j’ai été prise. Donc, je suis venue. Mais les étudiants n’ont rien à faire, ils n’ont pas de livres, c’est moi qui doit faire le cours, le taper et l’envoyer aux vingt-cinq étudiants qui sont inscrits.

  • Ah bon !

  • Ah oui, vous comprenez, c’est dur. Surtout que je ne suis pas sûre d’être renouvelée parce qu’après, ils vont me noter et c’est selon la note que je serais renouvelée pour trois mois. »

Et elle me dit : « je vais peut-être retourner en Egypte ».

Au Canada, -c’est presque fini-, j’y avais été, il y a vingt ans, à l’Université de Montréal, puis j’avais été à Québec et puis j’avais été invité à faire une conférence à l’Université de Chicoutimi, qui est entre les deux. Et à Chicoutimi, le soir, après la conférence, mes collègues me disent gentiment : « eh bien écoute, Marc, puisque tu es là, au lieu d’aller à l’hôtel, on a une assemblée générale des professeurs d’histoire de la province de Chicoutimi, comme vous ici. Si tu veux y rester, tu y assistes et tu verras. »

Et bien oui, tant qu’à faire, j’étais au Canada, ce n’était pas pour aller à l’hôtel ! Donc j’assiste à l’Assemblée générale : trois cent étudiants à peu près, une quarantaine de professeurs, quinze à vingt administrateurs. On demande la parole, la parole au président de l’Association des étudiants.

« Écoutez, moi président de l’Associations des étudiants de Chicoutimi, je dois dire à tous les professeurs et à l’administration que, ici, nous sommes très mécontents des professeurs qui enseignent ici. Nous sommes très mécontents, parce que d’abord, ce sont les plus nuls du gouvernement et de l’Etat. Autrement, ils seraient à Québec, ils seraient à Montréal. Et ce qui est injuste, c’est que vues les règles de l’Etat de Québec, ils sont payés autant que ceux de Montréal. Donc il y a une double injustice. Si d’autre part, nous pauvres étudiants de Chicoutimi, nous devons faire cent kilomètres, deux cents kilomètres, trois cent kilomètres pour suive les cours… et nous avons une faible bourse. Donc, nous proposons qu’une partie du traitement des professeurs passe aux étudiants et comme ça, on rétablit une égalité, n’est-ce-pas, dans un système qui est complètement injuste et que nous n’approuvons absolument pas. On vote. »

Ils ont voté, ils étaient trois cent contre cinquante. Et l’administration, qui salivait de ce débat, a dit : « nous allons étudier la question ».

Voilà les deux nouvelles que je voulais vous donner comme bonnes pour vous prouver que vous êtes des professeurs heureux !
Et je termine par la dernière bonne nouvelle. C’est tout à fait autre chose. Mais vous allez

voir. C’est peut être la meilleure. Il se trouve qu’il y deux ans, au Seuil, ils me demandent un bouquin, parce que j’avais un contrat que je n‘avais pas honoré et j’étais en retard et cetera, et cetera, et cetera. Et puis je n’avais pas envie de le faire.

Ils me disent : « écoutez vous pourriez peut-être faire dans la série, textes et évènements racontés à son petit-fils, c’est facile, vous irez vite. Il nous faut un vingtième siècle raconté à votre petit-fils.

  • ah, je dis, bon, on va voir. Je vais vous répondre ».

Et puis, quand je raccroche, je me dis : « à mon petit-fils, Gwendal » ! Il s’en fout de l’Histoire. Je l’avais préparé au Bac, deux ans avant. Il écoutait bien, mais j’avais jamais un cahier, jamais vu des fiches, jamais vu un livre, j’avais jamais rien vu. Il écoutait bien, mais enfin, quand même ! Et puis je me suis dit : « Marc, c’est pas bien. Tu le méprises. Il ne faut jamais mépriser les élèves ».

Alors, je prends mon téléphone et je lui dis : « Gwendal, figure-toi qu’on m’a proposé de faire un livre tous les deux. Tu vas me poser des questions sur le vingtième siècle ! Est-ce que ça t’intéresse ?

  • Il me réponds : oh oui, ça m’intéresse ».

  • Oh, je me dis, cauchemar ! Qu’est-ce qui va se passer ? »

Alors, je savais parce que j’avais feuilleté la collection, que bien des gens qui ont écrit des livres à leur petit-fils ou avec leur petit-fils, je savais que c’est eux qui concoctent leur livre tout seuls, en faisant semblant de poser des questions et vas-y ! Mais, moi non. Là-dessus, non ! Les élèves, je les respecte tout le temps, de a à z.

Alors je dis à Gwendal : « écoute, quand tu as des questions, tu viens me voir et tu me poses la question.

  • d’accord

  • et puis j’ajoute, mais je n’ajoute qu’après : et puis tu auras 20% des droits ! »

Mais il avait dit oui avant, je le jure.

Donc, j’attends et puis le lendemain ; il me dit : « j’ai une question

  • ah bon ! quelle question ?

  • écoute, c’est bien au XXème siècle ? Pourquoi est-ce que nous, on aime beaucoup Mandela, Martin Luther King et Gandhi ? »

C’est une bonne question ça ! C’était la manière pacifique de revendiquer. C’était la non-violence. Il avait mis le doigt sur la non-violence avec une question toute simple : la non-violence aujourd’hui, au moment où il y a de la violence ! Et vas-y. Donc je l’ai prise. On s’est vu, on a causé et c’était le premier chapitre.

Quelques jours après, il me dit : « j’ai une deuxième question.

  • ah bon !

  • pourquoi les Américains, ils parlent toujours du melting pot et ils habitent dans des quartiers différents ? »

C’est une bonne question. Mais c’était encore une bonne question !

Et puis après, une troisième question : « pourquoi les juifs, ce sont les Arabes et les Allemands qui ne les aiment pas spécialement ? »

Ce n’est pas une si mauvaise question non plus que ça ! De réfléchir aussi là-dessus même si elle est posée d’une certaine façon !

Bref, il m’a posé quatre, cinq, six questions qui ont fait un livre tout à fait nouveau. Ce n’est pas moi qui l’ai fait, c’est lui. Moi, comme un con, j’aurais fait 14-18, la révolution russe… du commencement jusqu’à la fin. Mais là, ils m’ont dit là-bas que c’était le plus original des livres. Et j’y suis, je vous assure, vous l’avez bien vu, pour rien. Or il ne lisait pas de bouquins, il regardait à peine la télé, il jouait avec ses machins comme tout le monde toute la journée, vous savez (à ce moment là, Marc Ferro imite les gestes de ceux qui manipulent les play station, mobile, I phone…), il avait une culture qui venait de je ne sais pas où. Mais il avait réfléchi beaucoup plus que moi qui m’étais contenté longtemps de répéter ce que j’avais appris.

Je vous remercie.



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