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monsieur Moreau ! vous avez sans doute parlé de mes infirmités chez madame Clapart, et vous avez ri chez elle, avec elle, de mon amour pour la comtesse de Sérisy, car le petit Husson instruisait d’une foule de circonstances relatives à mes traitements les voyageurs d’une voiture publique, ce matin, en ma présence, et Dieu sait en quel langage ! Il osait calomnier ma femme. Enfin, j’ai appris de la bouche même du père Léger, qui revenait de Paris dans la voiture de Pierrotin, le plan formé par le notaire de Beaumont, par vous et par lui, relativement aux Moulineaux. Si vous êtes allé chez monsieur Margueron, ce fut pour lui dire de faire le malade, il l’est si peu que je l’attends à dîner, et qu’il va venir. Eh ! bien, monsieur, je vous pardonnais d’avoir deux cent cinquante mille francs de fortune, gagnés en dix-sept ans... Je comprends cela. Vous m’eussiez chaque fois demandé ce que vous me preniez, ou ce qui vous était offert, je vous l’aurais donné : vous êtes père de famille. Vous avez été, dans votre indélicatesse, meilleur qu’un autre, je le crois... Mais vous qui savez mes travaux accomplis pour le pays, pour la France, vous qui m’avez vu passant des cent et quelques nuits pour l’Empereur, ou travaillant des dix-huit heures par jour pendant des trimestres entiers, vous qui connaissez combien j’aime madame de Sérisy, avoir bavardé là-dessus devant un enfant, avoir livré mes secrets, mes affections à la risée d’une madame Husson...

– Monseigneur...

– C’est impardonnable. Blesser un homme dans ses intérêts, ce n’est rien ; mais l’attaquer dans son cœur ?... Oh ! vous ne savez pas ce que vous avez fait ! Le comte se mit la tête dans les mains et resta silencieux pendant un moment. – Je vous laisse ce que vous avez, reprit-il, et je vous oublierai. Par dignité, pour moi, pour votre propre honneur, nous nous quitterons décemment, car je me souviens en ce moment de ce que votre père a fait pour le mien. Vous vous entendrez, et bien, avec monsieur de Reybert qui vous succède. Soyez, comme moi, calme. Ne vous donnez pas en spectacle aux sots. Surtout, pas de galvaudages ni de chipoteries. Si vous n’avez plus ma confiance, tâchez de garder le décorum des gens riches. Quant à ce petit drôle qui a failli me tuer, qu’il ne couche pas à Presles ! mettez-le à l’auberge, je ne répondrais point de ma colère en le voyant.

– Je ne méritais point tant de douceur, monseigneur, dit Moreau les larmes aux yeux. Oui, si j’avais été tout à fait improbe, j’aurais cinq cent mille francs à moi ; d’ailleurs, j’offre de vous faire le compte de ma fortune, et de vous la détailler ! Mais laissez-moi vous dire, monseigneur, qu’en causant de vous avec madame Clapart, ce ne fut jamais en dérision ; mais, au contraire, pour déplorer votre état, et pour lui demander si elle ne connaissait point quelques remèdes inconnus aux médecins et que pratiquent les gens du peuple... Je me suis entretenu de vos sentiments devant le petit quand il dormait, (il paraît qu’il nous entendait !) mais ce fut toujours en des termes pleins d’affection et de respect. Le malheur veut que des indiscrétions soient punies comme des crimes. Mais en acceptant les effets de votre juste colère, sachez au moins comment les choses se sont passées. Oh ! ce fut de cœur à cœur que j’ai parlé de vous avec madame Clapart. Enfin vous pouvez interroger ma femme, nous n’avons jamais entre nous parlé de ces choses...

– Assez, dit le comte dont la conviction était entière, nous ne sommes pas des enfants, tout est irrévocable. Allez mettre ordre à vos affaires et aux miennes. Vous pouvez rester au pavillon jusqu’au mois d’octobre. Monsieur et madame de Reybert logeront au château ; surtout, tâchez de vivre avec eux en gens comme il faut, qui se haïssent, mais qui conservent les apparences.

Le comte et Moreau descendirent, Moreau blanc comme les cheveux du comte, le comte calme et digne.

Pendant cette scène, la voiture de Beaumont qui part de Paris à une heure s’était arrêtée à la grille et descendait au château maître Crottat, qui, d’après l’ordre donné par le comte, attendait dans le salon où il trouva son clerc excessivement penaud, en compagnie des deux peintres, tous trois embarrassés de leurs personnages. Monsieur de Reybert, un homme de cinquante ans à figure rébarbative, mais probe, était venu accompagné du vieux Margueron et du notaire de Beaumont qui tenait une liasse de pièces et de titres. Quand toutes ces personnes virent paraître le comte dans son costume d’homme d’État, Georges Marest eut un léger mouvement de colique, Joseph Bridau tressaillit ; mais Mistigris, qui se trouvait dans ces habits des dimanches et qui d’ailleurs n’avait rien à se reprocher, dit assez haut : – Eh ! bien, il est infiniment mieux comme ça.

– Petit drôle, dit le comte en l’amenant avec lui par une oreille, nous faisons tous deux la décoration. – Avez-vous reconnu votre ouvrage, mon cher Schinner ? dit le comte en montrant le plafond à l’artiste.

– Monseigneur, répondit l’artiste, j’ai eu le tort de m’arroger, par bravade, un nom célèbre ; mais cette journée m’oblige à vous faire de belles choses et à illustrer celui de Joseph Bridau.

– Vous avez pris ma défense, dit vivement le comte, et j’espère que vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, ainsi que notre spirituel Mistigris.

– Votre Seigneurie ne sait pas à quoi elle s’expose, dit l’effronté rapin. Ventre affamé n’a pas d’orteils.

– Bridau ! s’écria le ministre frappé par un souvenir, seriez-vous parent d’un des plus ardents travailleurs de l’Empire, un Chef de Division qui a succombé victime de son zèle ?

– Son fils, monseigneur, répondit Joseph en s’inclinant.

– Vous êtes le bienvenu ici, reprit le comte en prenant la main du peintre entre les siennes, j’ai connu votre père, et vous pouvez compter sur moi comme sur un... oncle d’Amérique, ajouta monsieur de Sérisy en souriant. Mais vous êtes trop jeune pour avoir des élèves, à qui donc est Mistigris ?

– À mon ami Schinner qui me l’a prêté, reprit Joseph. Mistigris se nomme Léon de Lora. Monseigneur, si vous vous souvenez de mon père, daignez penser à celui de ses fils qui se trouve accusé de complot contre l’État et traduit devant la Cour des pairs...

– Ah ! c’est vrai, dit le comte, j’y songerai, croyez-le bien. – Quant au prince Czerni-Georges, l’ami d’Ali-Pacha, l’aide de camp de Mina, dit le comte en s’avançant vers Georges.

– Lui ?... mon second clerc, s’écria Crottat.

– Vous êtes dans l’erreur, maître Crottat, dit le comte d’un air sévère. Un clerc qui veut être notaire un jour, ne laisse pas des pièces importantes dans les diligences à la merci des voyageurs ! Un clerc qui veut être notaire ne dépense pas vingt francs entre Paris et Moisselles ! Un clerc qui veut être notaire ne s’expose pas à être arrêté comme transfuge...

– Monseigneur, dit Georges Marest, j’ai pu m’amuser à mystifier des bourgeois en voyage ; mais...

– Laissez donc parler Son Excellence, lui dit son patron en lui donnant un grand coup de coude dans le flanc.

– Un notaire doit avoir de bonne heure de la discrétion, de la finesse, et ne pas prendre un ministre d’État pour un fabricant de chandelles...

– Je passe condamnation sur mes fautes, mais je n’ai pas laissé mes actes à la merci... dit Georges.

– Vous commettez en ce moment la faute de donner un démenti à un ministre d’État, à un pair de France, à un gentilhomme, à un vieillard, à un client. Cherchez votre projet de vente ?

Le clerc froissa tous les papiers de son portefeuille.

– Ne brouillez pas vos papiers, dit le ministre d’État en tirant l’acte de sa poche, voici ce que vous cherchez.

Crottat tourna le papier trois fois, tant il était surpris.

– Comment ! monsieur ?... dit le notaire à Georges.

– Si je ne l’avais pas pris, reprit le comte, le père Léger, qui n’est pas si niais que vous le croyez d’après ses questions sur l’agriculture, car il vous prouvait qu’il faut toujours penser à son état, le père Léger aurait pu s’en saisir et deviner mon projet... Vous me ferez aussi le plaisir de dîner avec moi, mais à la condition de nous raconter l’exécution du moucelim de Smyrne, et vous nous finirez les mémoires de quelque client que vous avez sans doute lus avant le public.

– Schlague pour blague, dit Léon de Lora tout bas à Joseph Bridau.

– Messieurs, dit le comte au notaire de Beaumont, à Crottat, à messieurs Margueron et de Reybert, passons de l’autre côté, nous ne nous mettrons pas à table sans avoir conclu ; car, comme dit Mistigris, il faut savoir se traire à propos.

– Eh ! bien, il est bien bon enfant, dit Léon de Lora à Georges Marest.

– Oui, mais mon patron ne l’est pas, lui, bon enfant, et il me priera d’aller blaguer ailleurs.

– Bah ! vous aimez à voyager, dit Bridau.

– Quel savon le petit va recevoir de monsieur et madame Moreau ?... s’écria Léon de Lora.

– Un petit imbécile, dit Georges. Sans lui, le comte se serait amusé. C’est égal, la leçon est bonne, et si jamais on me reprend à parler en voiture !...

– Oh ! c’est bien bête, dit Joseph Bridau.

– Et commun, fit Mistigris. Trop parler, suit, d’ailleurs.

Pendant que les affaires se traitaient entre monsieur Margueron et le comte de Sérisy, assistés chacun de leurs notaires, et en présence de monsieur de Reybert, l’ex-régisseur était allé d’un pas lent à son pavillon. Il y entra sans rien voir et s’assit sur le canapé du salon où le petit Husson se mit dans un coin hors de sa vue, car la figure blême du protecteur de sa mère l’épouvanta.

– Eh ! bien, mon ami, dit Estelle en entrant assez fatiguée par tout ce qu’elle venait de faire, qu’as-tu donc ?

– Ma chère, nous sommes perdus, et perdus sans ressources. Je ne suis plus régisseur de Presles, je n’ai plus la confiance du comte.

– Et d’où vient... ?

– Le père Léger, qui était dans la voiture de Pierrotin, l’a mis au fait de l’affaire des Moulineaux ; mais ce n’est pas là ce qui m’a pour jamais aliéné sa protection...

– Hé ! quoi ?

– Oscar a mal parlé de la comtesse, et il a révélé les maladies de monsieur...

– Oscar ?... s’écria madame Moreau. Tu es puni, mon cher, par où tu as péché. C’était bien la peine de nourrir ce serpent-là dans ton sein ?... Combien de fois je t’ai dit...

– Assez ! fit Moreau d’une voix altérée.

En ce moment, Estelle et son mari découvrirent Oscar tapi dans un coin. Moreau fondit sur le malheureux enfant comme un milan sur sa proie, l’empoigna par le collet de sa petite redingote olive et l’amena au jour d’une croisée.

– Parle, qu’as-tu donc dit à monseigneur dans la voiture ? quel démon a délié ta langue, toi qui restes hébété toutes les fois que je t’interroge ? Quelle était ton idée ? lui dit le régisseur avec une épouvantable violence.

Trop hébété pour pleurer, Oscar garda le silence en restant immobile comme une statue.

– Viens demander pardon à Son Excellence, dit Moreau.

– Est-ce que Son Excellence s’inquiète d’une pareille vermine ! s’écria la furieuse Estelle.

– Allons, viens au château, reprit Moreau.

Oscar s’affaissa comme une masse inerte et tomba par terre.

– Veux-tu venir ? dit Moreau dont la colère s’alluma davantage de moments en moments.

– Non ! non ! grâce, s’écria Oscar qui ne voulut pas se soumettre à un supplice pour lui pire que la mort.

Moreau prit alors Oscar par son habit, le traîna comme un cadavre par les cours que l’enfant remplit de ses cris, de ses sanglots ; il le traîna par le perron ; et, d’un bras animé par la rage, il le jeta beuglant et roide comme un pieu, dans le salon aux pieds du comte qui venait de terminer l’acquisition des Moulineaux et qui se rendait alors dans la salle à manger avec toute la compagnie.

– À genoux ! à genoux ! malheureux ! demande pardon à celui qui t’a donné le pain de l’âme en t’obtenant une bourse au collège ! criait Moreau.

Oscar, la face contre terre, écumait de rage, sans dire un mot. Tous les spectateurs tremblaient. Moreau, qui ne se posséda plus, offrait une face sanglante à force d’être injectée.

– Ce jeune homme n’est que vanité, dit le comte après avoir vainement attendu les excuses d’Oscar. Un orgueilleux s’humilie, car il y a de la grandeur dans certains abaissements. J’ai grand-peur que vous ne fassiez jamais rien de ce garçon.

Et le ministre d’État passa. Moreau reprit Oscar et l’emmena chez lui. Pendant qu’on attelait les chevaux à la calèche, il écrivit à madame Clapart la lettre suivante :

« Ma chère, Oscar vient de me ruiner. Pendant son voyage dans la voiture à Pierrotin, ce matin, il a parlé des légèretés de madame la comtesse à Son Excellence elle-même qui voyageait incognito, et lui a dit à lui-même ses secrets sur la terrible maladie qu’il a gagnée à passer tant de nuits en travaux dans ses diverses fonctions. Après m’avoir destitué, le comte m’a recommandé de ne pas laisser coucher Oscar à Presles, et de le renvoyer. Aussi, pour lui obéir, fais-je en ce moment atteler mes chevaux à la calèche de ma femme, et Brochon, mon valet d’écurie, va vous ramener ce petit misérable. Nous sommes, ma femme et moi, dans une désolation que vous pouvez concevoir, mais que je renonce à vous peindre. Sous peu de jours j’irai vous voir, car il faut que je prenne un parti. J’ai trois enfants, je dois songer à l’avenir, et je ne sais encore que résoudre, car mon intention est de montrer au comte ce que valent dix-sept ans de la vie d’un homme tel que moi. Riche de deux cent soixante mille francs, je veux arriver à une fortune qui me permette d’être quelque jour presque l’égal de Son Excellence. En ce moment je me sens capable de soulever des montagnes, de vaincre d’insurmontables difficultés. Quel levier qu’une scène d’humiliations pareilles ?... Quel sang Oscar a-t-il donc dans les veines ? je ne puis vous faire de compliments sur lui, sa conduite est celle d’une buse ; au moment où je vous écris, il n’a pas encore pu prononcer un mot, ni répondre à toutes les demandes de ma femme ou de moi... Va-t-il devenir imbécile ou l’est-il déjà ? Chère amie, vous ne lui aviez donc pas fait sa leçon avant de l’embarquer ? Combien de malheurs vous m’eussiez évités en l’accompagnant comme je vous en avais prié ! Si Estelle vous effrayait, vous auriez pu rester à Moisselles. Enfin tout est dit. Adieu, à bientôt.

« Votre dévoué serviteur et ami,

« Moreau. »

À huit heures du soir, madame Clapart, revenue d’une petite promenade avec son mari, tricotait des bas d’hiver pour Oscar, à la lueur d’une seule chandelle. Monsieur Clapart attendait un de ses amis, nommé Poiret, qui venait parfois faire avec lui sa partie de dominos, car jamais il ne se hasardait à passer la soirée dans un café. Malgré la prudence que lui imposait la médiocrité de sa fortune, Clapart n’aurait pu répondre de sa tempérance au milieu des objets de consommation et en présence des habitués, dont les railleries l’eussent piqué.

– J’ai peur que Poiret ne soit venu, disait Clapart à sa femme.

– Mais, mon ami, la portière nous l’aurait dit, lui répondit madame Clapart.

– Elle peut bien l’avoir oublié !

– Pourquoi veux-tu qu’elle l’oublie ?

– Ce ne serait pas la première fois qu’elle aurait oublié quelque chose pour nous, car Dieu sait comme on traite les gens qui n’ont pas équipage.

– Enfin, dit la pauvre femme pour changer de conversation et tâcher d’échapper aux pointilleries de Clapart, Oscar est maintenant à Presles, il sera bien heureux dans cette belle terre, dans ce beau parc...

– Oui, attendez-en de belles choses, répondit Clapart, il y causera du grabuge.

– Ne cesserez-vous donc pas d’en vouloir à ce pauvre enfant, que vous a-t-il fait ? Hé ! mon Dieu, si quelque jour nous sommes à l’aise, peut-être le lui devrons-nous, car il a bon cœur...

– Quand ce garçon-là réussira dans le monde, il y aura longtemps que nos os seront en gélatine, s’écria Clapart. Il aura donc bien changé ! Mais vous ne le connaissez pas, votre enfant, il est vantard, il est menteur, il est paresseux, il est incapable...

– Si vous alliez au-devant de monsieur Poiret, dit la pauvre mère atteinte au cœur par cette diatribe qu’elle s’était attirée.

– Un enfant qui n’a jamais eu de prix dans ses classes ! s’écria Clapart.

Aux yeux des bourgeois, remporter des prix dans ses classes est la certitude d’un bel avenir pour un enfant.

– En avez-vous eu ? lui dit sa femme. Et Oscar a obtenu le quatrième accessit de philosophie.

Cette apostrophe imposa silence pour un moment à Clapart.

– Avec cela que madame Moreau doit l’aimer comme un clou, vous savez où ?... elle tâchera de le faire prendre en grippe à son mari... Oscar devenir régisseur de Presles ?... mais il faut savoir l’arpentage, se connaître à la culture...

– Il apprendra.

– Lui ? la chatte ! Gageons que s’il était en place, il ne serait pas une semaine sans commettre quelques balourdises qui le feraient renvoyer par le comte de Sérisy ?

– Mon Dieu, comment pouvez-vous vous acharner, dans l’avenir, contre un pauvre enfant plein de bonnes qualités, d’une douceur d’ange, et incapable de faire du mal à qui que ce soit !

En ce moment, les claquements de fouet d’un postillon, le bruit d’une calèche au grand trot, le piaffement de deux chevaux qui s’arrêtèrent à la porte cochère de la maison avaient mis la rue de la Cerisaie en révolution. Clapart, qui entendit ouvrir toutes les fenêtres, sortit sur le carré.

– On vous ramène Oscar en poste, s’écria-t-il d’un air où sa satisfaction se cachait sous une inquiétude réelle.

– Oh ! mon Dieu, que lui est-il arrivé ? dit la pauvre mère saisie d’un tremblement qui la secoua comme une feuille est secouée par le vent d’automne.

Brochon montait suivi d’Oscar et de Poiret.

– Mon Dieu ! qu’est-il arrivé ? répéta la mère en s’adressant au valet d’écurie.

– Je ne sais pas, mais monsieur Moreau n’est plus régisseur de Presles, on dit que c’est monsieur votre fils qui en est cause, et Sa Seigneurie a ordonné de vous l’expédier. D’ailleurs, voilà la lettre de ce pauvre monsieur Moreau, qu’est changé, madame, à faire trembler..

– Clapart, deux verres de vin pour le postillon et pour monsieur, dit la mère qui s’alla jeter sur un fauteuil où elle lut la fatale lettre – Oscar, dit-elle en se traînant vers son lit, tu veux donc tuer ta mère... Après tout ce que je t’avais dit ce matin.

Madame Clapart n’acheva pas sa phrase, elle s’évanouit de douleur.

Oscar resta stupide, debout. Madame Clapart revint à elle, en entendant son mari qui disait à Oscar en le remuant par le bras : – Répondras-tu ?

– Allez vous mettre au lit, monsieur, dit-elle à son fils, et laissez-le tranquille, monsieur Clapart, ne le rendez pas fou, car il est changé à faire peur.

Oscar n’entendit pas la phrase de sa mère, il était allé se coucher dès qu’il en avait reçu l’ordre.

Tous ceux qui se rappellent leur adolescence ne s’étonneront pas d’apprendre qu’après une journée si remplie d’émotions et d’événements, Oscar ait dormi du sommeil des justes, malgré l’énormité de ses fautes. Le lendemain, il ne trouva pas la nature aussi changée qu’il le croyait, et il fut étonné d’avoir faim, lui qui se regardait la veille comme indigne de vivre. Il n’avait souffert que moralement. À cet âge, les impressions morales se succèdent avec trop de rapidité pour que l’une n’affaiblisse pas l’autre, quelque profondément gravée que soit la première. Aussi, le système des punitions corporelles, quoique des philanthropes l’aient fortement attaqué dans ces derniers temps, est-il nécessaire en certains cas pour les enfants ; et d’ailleurs, il est le plus naturel, car la nature ne procède pas autrement, elle se sert de la douleur pour imprimer un durable souvenir de ses enseignements. Si, à la honte malheureusement passagère qui avait saisi Oscar la veille, le régisseur eût joint une peine afflictive, peut-être la leçon aurait-elle été complète. Le discernement avec lequel les corrections doivent être employées est le plus grand argument contre elles ; car la nature ne se trompe jamais, tandis que le précepteur doit errer souvent.

Madame Clapart avait eu le soin d’envoyer son mari dehors afin de se trouver seule pendant la matinée avec son fils. Elle était dans un état à faire pitié. Ses yeux attendris par les larmes, sa figure fatiguée par une nuit sans sommeil, sa voix affaiblie, tout en elle demandait grâce en montrant une excessive douleur qu’elle n’aurait pu supporter une seconde fois. En voyant entrer Oscar, elle lui fit signe de s’asseoir à côté d’elle et lui rappela d’un ton doux, mais pénétré, les bienfaits du régisseur de Presles. Elle dit à Oscar que, depuis six ans surtout, elle vivait des ingénieuses charités de Moreau. La place de monsieur Clapart, due au comte de Sérisy aussi bien que la demi-bourse à l’aide de laquelle Oscar avait achevé son éducation, cesserait tôt ou tard. Clapart ne pouvait pas prétendre à une retraite, ne comptant point assez d’années de services au Trésor ni à la Ville pour en obtenir une. Le jour où monsieur Clapart n’aurait plus sa place, que deviendraient-ils tous ? – « Moi, dit-elle, dussé-je me mettre à garder les malades ou devenir femme de charge dans une grande maison, je saurai gagner mon pain et nourrir monsieur Clapart. Mais, toi, dit-elle à Oscar, que feras-tu ? Tu n’as pas de fortune et tu dois t’en faire une, car il faut pouvoir vivre. Il n’existe que quatre grandes carrières, pour vous autres jeunes gens : le commerce, l’administration, les professions privilégiées et le service militaire. Toute espèce de commerce exige des capitaux, nous n’en avons pas à te donner. À défaut de capitaux, un jeune homme apporte son dévouement, sa capacité ; mais le commerce veut une grande discrétion, et ta conduite d’hier ne permet pas d’espérer que tu y réussisses. Pour entrer dans une administration publique, on doit y faire un long surnumérariat, y avoir des protections, et tu t’es aliéné le seul protecteur que nous eussions et le plus puissant de tous. D’ailleurs, à supposer que tu fusses doué des moyens extraordinaires à l’aide desquels un jeune homme arrive promptement, soit dans le commerce, soit dans l’administration, où prendre de l’argent pour vivre et s’habiller pendant le temps qu’on emploie à apprendre son état ? » Ici la mère se livra, comme toutes les femmes, à des lamentations verbeuses : comment allait-elle faire, privée des secours en nature que la régie de Presles permettait à Moreau de lui envoyer ? Oscar avait renversé la fortune de son protecteur. Après le commerce et l’administration, carrières auxquelles son fils ne devait pas songer, faute par elle de pouvoir l’entretenir, venaient les professions privilégiées du notariat, du barreau, des avoués et des huissiers. Mais il fallait faire son droit, étudier pendant trois ans, et payer des sommes considérables pour les inscriptions, pour les examens, pour les thèses et les diplômes ; le grand nombre des aspirants forçait à se distinguer par un talent supérieur ; enfin la question de l’entretien d’Oscar se représentait toujours. – « Oscar, dit-elle en terminant, j’avais mis en toi tout mon orgueil et toute ma vie. En acceptant une vieillesse malheureuse, je reposais ma vue sur toi, je te voyais embrassant une belle carrière et y réussissant. Cet espoir m’a donné le courage de dévorer les privations que j’ai subies depuis six ans pour te soutenir au collège, où tu nous coûtais encore sept à huit cents francs, par an, malgré la demi-bourse. Maintenant que mon espérance s’évanouit, ton sort m’effraie ! Je ne puis pas disposer d’un sou sur les appointements de monsieur Clapart pour mon fils, à moi. Que vas-tu faire ? Tu n’es pas assez fort en mathématiques pour entrer aux Écoles spéciales, et d’ailleurs où prendrais-je les trois mille francs de pension qu’on exige ? Voilà la vie comme elle est, mon enfant ! Tu as dix-huit ans, tu es fort, engage-toi comme soldat, ce sera la seule manière de gagner ton pain...

Oscar ne savait rien encore de la vie. Comme tous les enfants de qui l’on a pris soin en leur cachant la misère au logis, il ignorait la nécessité de faire fortune ; le mot
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