La Bibliothèque électronique du Québec





télécharger 466.71 Kb.
titreLa Bibliothèque électronique du Québec
page14/16
date de publication18.05.2017
taille466.71 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > économie > Documentos
1   ...   8   9   10   11   12   13   14   15   16
Il n’est que déjeuners de clercs, dîners de traitants et soupers de seigneurs, ce vieux dicton du dix-huitième siècle est resté vrai, quant à ce qui regarde la Basoche, pour quiconque a passé deux ou trois ans de sa vie à étudier la Procédure chez un avoué, le Notariat chez un maître quelconque. Dans la vie cléricale, où l’on travaille tant, on aime le plaisir avec d’autant plus d’ardeur qu’il est rare ; mais surtout on y savoure une mystification avec délices. C’est ce qui, jusqu’à un certain point, explique la conduite de Georges Marest dans la voiture à Pierrotin. Le clerc le plus sombre est toujours travaillé par un besoin de farce et de gausserie. L’instinct avec lequel on saisit, on développe une mystification et une plaisanterie, entre clercs, est merveilleux à voir, et n’a son analogue que chez les peintres. L’atelier et l’étude sont, en ce genre, supérieurs aux comédiens. En achetant un titre nu, Desroches recommençait en quelque sorte une nouvelle dynastie. Cette fondation interrompit la suite des usages relatifs à la bienvenue. Aussi, venu dans un appartement où jamais il ne s’était griffonné de papiers timbrés, Desroches y avait-il mis des tables neuves, des cartons blancs et bordés de bleu, tout neufs. Son étude fut composée de clercs pris à différentes études, sans liens entre eux et pour ainsi dire étonnés de leur réunion. Godeschal, qui avait fait ses premières armes chez maître Derville, n’était pas clerc à laisser se perdre la précieuse tradition de la bienvenue. La bienvenue est un déjeuner que doit tout néophyte aux anciens de l’étude où il entre. Or, au moment où le jeune Oscar vint à l’étude, dans les six mois de l’installation de Desroches, par une soirée d’hiver où la besogne fut expédiée de bonne heure, au moment où les clercs se chauffaient avant de partir, Godeschal inventa de confectionner un soi-disant registre architriclino-basochien, de la dernière antiquité, sauvé des orages de la Révolution, venu du procureur au Châtelet Bordin, prédécesseur médiat de Sauvagnest, l’avoué de qui Desroches tenait sa charge. On commença par chercher chez un marchand de vieux papiers quelque registre de papier marqué du dix-huitième siècle, bien et dûment relié en parchemin sur lequel se lirait un arrêt du Grand conseil. Après avoir trouvé ce livre, on le traîna dans la poussière, dans le poêle, dans la cheminée, dans la cuisine ; on le laissa même dans ce que les clercs appellent la Chambre des délibérés, et l’on obtint une moisissure à ravir des antiquaires, des lézardes d’une vétusté sauvage, des coins rongés à faire croire que les rats s’en étaient régalés. La tranche fut roussie avec une perfection étonnante. Une fois le livre mis en état, voici quelques citations qui diront aux plus obtus l’usage auquel l’étude de Desroches consacrait ce recueil, dont les soixante premières pages abondaient en faux procès-verbaux. Sur le premier feuillet, on lisait :

« Au nom du Père et du Fils et du Sainct-Esprit. Ainsi soit-il. Ce jovrd’hui, feste de nostre dame Saincte-Geneviève, patronne de Paris, sous l’invocation de laquelle se sont miz, depuis l’an 1525, les clercqs de ceste Estude, nous, soubssignés, clercqs et petits clercqs de l’Estude de maistre Jérosme-Sébastien Bordin, successeur de feu Guerbet, en son viuant procureur au Chastelet, avons recogneu la nécessité où nous estions de remplacer le registre et les archiues d’installations des clercqs de ceste glorieuse Estude, membre distingué du royaume de Basoche, lequel registre s’est veu plein par suite des actes de nos chers et bien amés prédécessevrs, et avons requis le Garde des Archives du Palays de le ioindre à iceux des autres Estudes, et sommes allés tous à la messe à la paroisse de Saint-Severin, pour solenniser l’inauguration de nostre nouveau registre.

« En foi de quoi nous avons tous signé : Malin, principal clercq ; Grevin, second clercq ; Athanase Feret, clercq ; Jacques Huet, clercq ; Regnauld de Saint-Jean-d’Angély, clercq ; Bedeau, petit clercq saute-ruisseau. An 1787 de nostre Seigneur.

« Après la messe, ouïe, nous nous sommes transportés en la Courtille, et, à frais communs, avons fait un large déjeuner qui n’a fini qu’à sept heures du matin. »

C’était miraculeusement écrit. Un expert eût juré que cette écriture appartenait au dix-huitième siècle. Vingt-sept procès-verbaux de réceptions suivaient, et la dernière se rapportait à la fatale année 1792. Après une lacune de quatorze ans, le registre commençait, en 1806, à la nomination de Bordin comme avoué près le tribunal de première instance de la Seine. Et voici la glose qui signalait la reconstitution du royaume de Basoche et autres lieux :

« Dieu, dans sa clémence, a voulu que, malgré les orages affreux qui ont sévi sur la terre de France, devenue un grand empire, les précieuses archives de la très célèbre étude de maître Bordin aient été conservées ; et nous, soussignés clercs du très digne, très vertueux maître Bordin, n’hésitons pas à attribuer cette inouïe conservation, quand tant de titres, chartes, privilèges ont été perdus, à la protection de sainte Geneviève, patronne de cette étude, et aussi au culte que le dernier des procureurs de la bonne roche a eu pour tout ce qui tenait aux anciens us et coutumes. Dans l’incertitude de savoir quelle est la part de sainte Geneviève et de maître Bordin dans ce miracle, nous avons résolu de nous rendre à Saint-Étienne-du-Mont, pour y entendre une messe qui sera dite à l’autel de cette sainte Bergère, qui nous envoie tant de moutons à tondre, et d’offrir à déjeuner à notre patron, espérant qu’il en fera les frais.

« Ont signé : Oignard, premier clerc ; Poidevin, deuxième clerc ; Proust, clerc ; Brignolet, clerc ; Derville, clerc ; Augustin Coret, petit-clerc.

« En l’étude, 10 novembre 1806.

« À trois heures de relevée, le lendemain, les clercs soussignés consignent ici leur gratitude pour leur excellent patron, qui les a régalés chez le sieur Rolland, restaurateur, rue du Hasard, de vins exquis de trois pays, de Bordeaux, de Champagne et Bourgogne, de mets particulièrement soignés, depuis quatre heures de relevée jusqu’à sept heures et demie. Il y a eu café, glaces, liqueurs en abondance. Mais la présence du patron n’a pas permis de chanter laudes en chansons cléricales. Aucun clerc n’a dépassé les bornes d’une aimable gaieté, car le digne, respectable et généreux patron avait promis de mener ses clercs voir Talma dans Britannicus, au Théâtre-Français. Longue vie à maître Bordin !...Que Dieu répande ses faveurs sur son chef vénérable ! Puisse-t-il vendre cher une si glorieuse étude ! Que le client riche lui vienne à souhait ! Que ses mémoires de frais lui soient payés rubis sur l’ongle ! Puissent nos patrons à venir lui ressembler ! Qu’il soit toujours aimé des clercs, même quand il ne sera plus ! »

Suivaient trente-trois procès-verbaux de réceptions de clercs, lesquels se distinguaient par des écritures et des encres diverses, par des phrases, par des signatures et par des éloges de la bonne chère et des vins qui semblaient prouver que le procès-verbal se rédigeait et se signait séance tenante, inter pocula.

Enfin, à la date du mois de juin 1822, époque de la prestation de serment de Desroches, se trouvait cette prose constitutionnelle :

« Moi, soussigné, François-Claude-Marie Godeschal, appelé par maître Desroches pour remplir les difficiles fonctions de premier clerc dans une étude où la clientèle était à créer, ayant appris par maître Derville, de chez qui je sors, l’existence des fameuses archives architriclino-basochiennes qui sont célèbres au Palais, ai prié notre gracieux patron de les demander à son prédécesseur, car il importait de retrouver ce document portant la date de l’an 1786, qui se rattache à d’autres archives déposées au Palais, dont l’existence nous a été certifiée par Messieurs Terrasse et Duclos, archivistes, et à l’aide desquels on remonte jusqu’à l’an 1525, en trouvant sur les mœurs et la cuisine cléricales des indications historiques du plus haut prix.

« Ayant été fait droit à cette requête, l’étude a été mise en possession cejourd’hui de ces témoignages du culte que nos prédécesseurs ont constamment rendu à la dive bouteille et à la bonne chère.

« En conséquence, pour l’édification de nos successeurs et pour renouer la chaîne des temps et des gobelets, j’ai invité messieurs Doublet, deuxième clerc ; Vassal, troisième clerc ; Hérisson et Grandemain, clercs, et Dumets, petit clerc, à déjeuner dimanche prochain, au Cheval-Rouge, sur le quai Saint-Bernard, où nous célébrerons la conquête de ce livre qui contient la charte de nos gueuletons.

« Ce dimanche, 27 juin, ont été bues 12 bouteilles de différents vins trouvés exquis. On a remarqué les deux melons, les pâtés au jus romanum, un filet de bœuf, une croûte aux champignonibus. Mademoiselle Mariette, illustre sœur du premier clerc et premier sujet de l’Académie royale de musique et de danse, ayant mis à la disposition de l’étude des places d’orchestre pour la représentation de ce soir, il est donné acte de cette générosité. De plus, il est arrêté que les clercs se rendront en corps chez cette noble demoiselle pour la remercier, et lui déclarer qu’à son premier procès si le diable lui en envoye, elle ne paierait que les déboursés, dont acte.

« Godeschal a été proclamé la fleur de la Basoche et surtout un bon enfant. Puisse un homme qui traite si bien traiter promptement d’une étude. »

Il y avait des taches de vin, des pâtés et des paraphes qui ressemblaient à des feux d’artifice. Pour faire bien comprendre le cachet de vérité qu’on avait su imprimer à ce registre, il suffira de rapporter le procès-verbal de la prétendue réception d’Oscar.

« Aujourd’hui lundi, 25 novembre 1822, après une séance tenue hier rue de la Cerisaie, quartier de l’Arsenal, chez madame Clapart, mère de l’aspirant basochien, Oscar Husson, nous, soussignés, déclarons que le repas de réception a surpassé notre attente. Il se composait de radis noirs et roses, de cornichons, anchois, beurre et olives pour hors-d’œuvre, d’un succulent potage au riz qui témoigne d’une sollicitude maternelle, car nous y avons reconnu un délicieux goût de volaille ; et, par l’aveu du récipiendaire, nous avons appris qu’en effet l’abatis d’une belle daube préparée par les soins de madame Clapart avait été judicieusement inséré dans le pot-au-feu fait à domicile avec des soins qui ne se prennent que dans les ménages.

« Item, la daube entourée d’une mer de gelée, due à la mère dudit.

« Item, une langue de bœuf aux tomates qui ne nous a pas trouvés automates.

« Item, une compote de pigeons d’un goût à faire croire que les anges l’avaient surveillée.

« Item, une timbale de macaroni devant des pots de crème au chocolat.

« Item, un dessert composé de onze plats délicats, parmi lesquels, malgré l’état d’ivresse où seize bouteilles de vins d’un choix exquis nous avaient mis, nous avons remarqué une compote de pêches d’une délicatesse auguste et mirobolante.

« Les vins de Roussillon et ceux de la côte du Rhône ont enfoncé complètement ceux de Champagne et de Bourgogne. Une bouteille de marasquin et une de kirsch ont, malgré du café exquis, achevé de nous plonger dans une extase œnologique telle, qu’un de nous, le sieur Hérisson, s’est trouvé dans le bois de Boulogne en se croyant encore au boulevard du Temple ; et que Jacquinaut, le petit clerc, âgé de quatorze ans, s’est adressé à des bourgeoises âgées de cinquante-sept ans, en les prenant pour des femmes faciles, dont acte.

« Il est dans les statuts de notre ordre une loi sévèrement gardée, c’est de laisser les aspirants aux privilèges de la Basoche mesurer les magnificences de leur bienvenue à leur fortune, car il est de notoriété publique que personne ne se livre à Thémis avec des rentes, et que tout clerc est assez sévèrement tenu par ses père et mère. Aussi constatons-nous avec les plus grands éloges la conduite de madame Clapart, veuve en premières noces de monsieur Husson, père de l’impétrant, et disons qu’il est digne des hourras qui ont été poussés au dessert, et avons tous signé. »

Trois clercs avaient été déjà pris à cette mystification, et trois réceptions réelles étaient constatées dans ce registre imposant.

Le jour de l’arrivée de chaque néophyte à l’étude, le petit clerc avait mis à leur place sur leur pancarte les archives architriclino-basochiennes, et les clercs jouissaient du spectacle que présentait la physionomie du nouveau venu pendant qu’il étudiait ces pages bouffonnes. Inter pocula, chaque récipiendaire avait appris le secret de cette farce basochienne, et cette révélation leur inspira, comme on l’espérait, le désir de mystifier les clercs à venir.

Chacun maintenant peut imaginer la figure que firent les quatre clercs et le petit clerc à ce mot d’Oscar, devenu mystificateur à son tour : – En avant le livre !

Dix minutes après cette exclamation, un beau jeune homme, d’une belle taille et d’une figure agréable, se présenta, demanda monsieur Desroches, et se nomma sans hésiter à Godeschal.

– Je suis Frédéric Marest, dit-il, et viens pour occuper ici la place de troisième clerc.

– Monsieur Husson, dit Godeschal à Oscar, indiquez à monsieur sa place, et mettez-le au fait des habitudes de notre travail.

Le lendemain, le clerc trouva le livre en travers sur sa pancarte ; mais, après en avoir parcouru les premières pages, il se mit à rire, n’invita point l’étude, et le replaça devant lui.

– Messieurs, dit-il au moment de s’en aller vers cinq heures, j’ai un cousin premier clerc de notaire chez maître Léopold Hannequin, je le consulterai sur ce que je dois faire pour ma bienvenue.

– Cela va mal, s’écria Godeschal, il n’a pas l’air d’un novice, le futur magistrat !

– Nous le talonnerons, dit Oscar.

Le lendemain à deux heures, Oscar vit entrer et reconnut dans la personne du maître clerc d’Hannequin, Georges Marest.

– Hé ! voilà l’ami d’Ali-Pacha, s’écria-t-il d’un air dégagé.

– Tiens ! vous voilà ici, monsieur l’ambassadeur, répondit Georges en se rappelant Oscar.

– Eh ! vous vous connaissez donc ? demanda Godeschal à Georges.

– Je le crois bien, nous avons fait des sottises ensemble, dit Georges, il y a de cela plus de deux ans... Oui, je suis sorti de chez Crottat pour entrer chez Hannequin, précisément à cause de cette affaire...

– Quelle affaire ? demanda Godeschal.

– Oh ! rien, répondit Georges à un signe d’Oscar. Nous avons voulu mystifier un pair de France, et c’est lui qui nous a roulés... Ah ! çà, vous voulez donc tirer une carotte à mon cousin...

– Nous ne tirons pas de carottes, dit Oscar avec dignité, voici notre charte.

Et il présenta le fameux registre à la place où se trouvait une sentence d’exclusion portée contre un réfractaire qui pour fait de ladrerie avait été forcé de quitter l’étude en 1788.

– Je crois bien que c’est une carotte, car en voici les racines, répliqua Georges en désignant ces bouffonnes archives. Mais mon cousin et moi, nous sommes riches, nous vous flanquerons une fête comme vous n’en aurez jamais eu, et qui stimulera votre imagination au procès-verbal. À demain, dimanche, au Rocher de Cancale, à deux heures. Après, je vous mènerai passer la soirée chez madame la marquise de Las Florentinas y Cabirolos, où nous jouerons et où vous trouverez l’élite des femmes de la fashion. Ainsi, messieurs de la Première Instance, reprit-il avec une morgue notariale, de la tenue, et sachez porter le vin comme les seigneurs de la Régence...

– Hurrah ! cria l’étude comme un seul homme. Bravo !... Very well !... Vivat ! vive les Marest !...

– Pontins ! s’écria le petit clerc.

– Hé ! bien, qu’y a-t-il ? demanda le patron en sortant de son cabinet. Ah ! te voilà, Georges, dit-il au premier clerc, je te devine, tu viens débaucher mes clercs. Et il rentra dans son cabinet en y appelant Oscar. – Tiens, voilà cinq cents francs, lui dit-il en ouvrant sa caisse, va au Palais, et retire du Greffe des expéditions le jugement de Vandenesse contre Vandenesse, il faut le signifier ce soir, s’il est possible. J’ai promis
1   ...   8   9   10   11   12   13   14   15   16

similaire:

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com