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la voiture à quatre roues, admettait dix-sept voyageurs, et n’en devait contenir que quatorze. Elle faisait un bruit si considérable, que souvent à l’Isle-Adam on disait : Voilà Pierrotin ! quand il sortait de la forêt qui s’étale sur le coteau de la vallée. Elle était divisée en deux lobes, dont le premier, nommé l’intérieur, contenait six voyageurs sur deux banquettes, et le second, espèce de cabriolet ménagé sur le devant, s’appelait un coupé. Ce coupé fermait par un vitrage incommode et bizarre dont la description prendrait trop d’espace pour qu’il soit possible d’en parler. La voiture à quatre roues était surmontée d’une impériale à capote sous laquelle Pierrotin fourrait six voyageurs, et dont la clôture s’opérait par des rideaux de cuir. Pierrotin s’asseyait sur un siège presque invisible, ménagé dessous le vitrage du coupé. Le messager de l’Isle-Adam ne payait les contributions auxquelles sont soumises les voitures publiques que sur son coucou présenté comme tenant six voyageurs, et il prenait un permis toutes les fois qu’il faisait rouler sa voiture à quatre roues. Ceci peut paraître extraordinaire aujourd’hui, mais dans ses commencements, l’impôt sur les voitures, assis avec une sorte de timidité, permit aux messagers ces petites tromperies qui les rendaient assez contents de faire la queue aux employés, selon un mot de leur vocabulaire. Insensiblement le fisc affamé devint sévère, il força les voitures à ne plus rouler sans porter le double timbre qui maintenant annonce qu’elles sont jaugées et que leurs contributions sont payées. Tout a son temps d’innocence, même le fisc ; mais vers la fin de 1822, ce temps durait encore. Souvent l’été, la voiture à quatre roues et le cabriolet allaient de concert sur la route, emmenant trente-deux voyageurs, et Pierrotin ne payait de taxe que sur six. Dans ces jours fortunés, le convoi parti à quatre heures et demie du faubourg Saint-Denis arrivait bravement à dix heures du soir à l’Isle-Adam. Aussi, fier de son service, qui nécessitait un louage de chevaux extraordinaire, Pierrotin disait-il : « Nous avons joliment marché ! » Pour pouvoir faire neuf lieues en cinq heures dans cet attirail, il supprimait alors les stations que les cochers font, sur cette route, à Saint-Brice, à Moisselle et à La Cave.

L’hôtel du Lion-d’Argent occupe un terrain d’une grande profondeur. Si sa façade n’a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis, il comportait alors, dans sa longue cour au bout de laquelle sont les écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d’une propriété mitoyenne. L’entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel pouvaient stationner deux ou trois voitures. En 1822, le bureau de toutes les messageries logées au Lion-d’Argent était tenu par la femme de l’aubergiste, qui avait autant de livres que de services ; elle prenait l’argent, inscrivait les noms, et mettait avec bonhomie les paquets dans l’immense cuisine de son auberge. Les voyageurs se contentaient de ce laisser-aller patriarcal. S’ils arrivaient trop, ils s’asseyaient sous le manteau de la vaste cheminée, ou stationnaient sous le porche, ou se rendaient au café de l’Échiquier, qui fait le coin d’une rue ainsi nommée, et parallèle à celle d’Enghien, de laquelle elle n’est séparée que par quelques maisons.

Dans les premiers jours de l’automne de cette année, par un samedi matin, Pierrotin était, les mains passées par les trous de sa blouse dans ses poches, sous la porte cochère du Lion-d’Argent, d’où se voyaient en enfilade la cuisine de l’auberge, et au-delà la longue cour au bout de laquelle les écuries se dessinaient en noir. La diligence de Dammartin venait de sortir, et s’élançait lourdement à la suite des diligences Touchard. Il était plus de huit heures du matin. Sous l’énorme porche, au-dessus duquel se lit sur un long tableau : Hôtel du Lion-d’Argent, les garçons d’écurie et les facteurs des messageries regardaient les voitures accomplissant ce lancer qui trompe tant le voyageur, en lui faisant croire que les chevaux iront toujours ainsi.

– Faut-il atteler, bourgeois ? dit à Pierrotin son garçon d’écurie quand il n’y eut plus rien à voir.

– Voilà huit heures et quart, et je ne me vois point de voyageurs, répondit Pierrotin. Où se fourrent-ils donc ? Attelle tout de même. Avec cela qu’il n’y a point de paquets. Vingt-bon-Dieu ! Il ne saura où mettre ses voyageurs ce soir, puisqu’il fait beau, et moi je n’en ai que quatre d’inscrits ! V’là un beau venez-y-voir pour un samedi ! C’est toujours comme ça quand il vous faut de l’argent ! Quel métier de chien ! qué chien de métier !

– Et si vous en aviez, où les mettriez-vous donc, vous n’avez que votre cabriolet ? dit le facteur-valet d’écurie en essayant de calmer Pierrotin.

– Et ma nouvelle voiture donc ? fit Pierrotin.

– Elle existe donc ? demanda le gros Auvergnat qui en souriant montra des palettes blanches et larges comme des amandes.

– Vieux propre à rien ! elle roulera demain, dimanche, et il nous faudra dix-huit voyageurs !

– Ah ! dame ! une belle voiture, ça chauffera la route, dit l’Auvergnat.

– Une voiture comme celle qui va sur Beaumont, quoi ! toute flambante ! elle est peinte en rouge et or à faire crever les Touchard de dépit ! Il me faudra trois chevaux. J’ai trouvé le pareil à Rougeot, et Bichette ira crânement en arbalète. Allons, tiens, attelle, dit Pierrotin qui regardait du côté de la porte Saint-Denis en pressant du tabac dans son brûle-gueule, je vois là-bas une dame et un petit jeune homme avec des paquets sous le bras ; ils cherchent le Lion-d’Argent, car ils ont fait la sourde oreille aux coucous. Tiens ! tiens ! il me semble reconnaître la dame pour une pratique !

– Vous êtes souvent arrivé plein après être parti à vide, lui dit son facteur.

– Mais point de paquets, répondit Pierrotin, qué sort !

Et Pierrotin s’assit sur une des deux énormes bornes qui garantissaient le pied des murs contre le choc des essieux ; mais il s’assit d’un air inquiet et rêveur qui ne lui était pas habituel. Cette conversation, insignifiante en apparence, avait remué de cruels soucis cachés au fond du cœur de Pierrotin. Et qui pouvait troubler le cœur de Pierrotin, si ce n’est une belle voiture ? Briller sur la route, lutter avec les Touchard, agrandir son service, emmener des voyageurs qui le complimenteraient sur les commodités dues au progrès de la carrosserie, au lieu d’avoir à entendre de perpétuels reproches sur ses sabots, telle était la louable ambition de Pierrotin. Or, le messager de l’Isle-Adam, entraîné par son désir de l’emporter sur son camarade, de l’amener peut-être un jour à lui laisser à lui seul le service de l’Isle-Adam, avait outrepassé ses forces. Il avait bien commandé la voiture chez Farry, Breilmann et compagnie, les carrossiers qui venaient de substituer les ressorts carrés des Anglais aux cols de cygne et autres vieilles inventions françaises ; mais ces défiants et durs fabricants ne voulaient livrer cette diligence que contre des écus. Peu flattés de construire une voiture difficile à placer si elle leur restait, ces sages négociants ne l’entreprirent qu’après un versement de deux mille francs opéré par Pierrotin. Pour satisfaire à la juste exigence des carrossiers, l’ambitieux messager avait épuisé toutes ses ressources et tout son crédit. Sa femme, son beau-père et ses amis s’étaient saignés. Cette superbe diligence, il était allé la voir la veille chez les peintres, elle ne demandait qu’à rouler ; mais, pour la faire rouler le lendemain, il fallait accomplir le paiement. Or, il manquait mille francs à Pierrotin ! Endetté pour ses loyers avec l’aubergiste, il n’avait osé lui demander cette somme. Faute de mille francs, il s’exposait à perdre les deux mille francs donnés d’avance, sans compter cinq cents francs, prix du nouveau Rougeot, et trois cents francs de harnais neufs pour lesquels il avait obtenu trois mois de crédit. Et poussé par la rage du désespoir et par la folie de l’amour-propre, il venait d’affirmer que sa nouvelle voiture roulerait demain dimanche. En donnant quinze cents francs sur deux mille cinq cents, il espérait que les carrossiers attendris lui livreraient la voiture ; mais il s’écria tout haut, après trois minutes de méditation : – Non, c’est des chiens finis ! des vrais carcans. – Si je m’adressais à monsieur Moreau, le régisseur de Presle, lui qui est si bon homme ? se dit-il frappé d’une nouvelle idée, il me prendrait peut-être mon billet à six mois.

En ce moment, un valet sans livrée, chargé d’une malle en cuir, et venu de l’établissement Touchard où il n’avait pas trouvé de place pour le départ de Chambly à une heure après midi, dit au messager : – Est-ce vous qu’êtes Pierrotin ?

– Après ? dit Pierrotin.

– Si vous pouvez attendre un petit quart d’heure, vous emmènerez mon maître ; sinon je remporte sa malle, et il en sera quitte pour aller à cheval, quoique depuis longtemps il en ait perdu l’habitude.

– J’attendrai deux, trois quarts d’heure et le pouce, mon garçon, dit Pierrotin en lorgnant la jolie petite malle en cuir bien attachée et fermant par une serrure en cuivre armoriée.

– Eh ! bien, voilà, dit le valet en se débarrassant l’épaule de la malle que Pierrotin souleva, pesa, regarda.

– Tiens, dit le messager à son facteur, enveloppe-la de foin doux, et place-la dans le coffre de derrière. Il n’y a point de nom dessus, ajouta-t-il.

– Il y a les armes de monseigneur, répondit le valet.

– Monseigneur ? plus que ça d’or ! Venez donc prendre un petit verre, dit Pierrotin en clignotant et allant vers le café de l’Échiquier où il amena le valet. – Garçon, deux absinthes ! cria-t-il en entrant... Qui donc est votre maître, et où va-t-il ? Je ne vous ai jamais vu, demanda Pierrotin au domestique en trinquant.

– Il y a de bonnes raisons pour cela, reprit le valet de pied. Mon maître ne va pas une fois par an chez vous, et il y va toujours en équipage. Il aime mieux la vallée d’Orge, où il a le plus beau parc des environs de Paris, un vrai Versailles, une terre de famille, il en porte le nom. Ne connaissez-vous pas monsieur Moreau ?

– L’intendant de Presles, dit Pierrotin.

– Eh ! bien, monsieur le comte va passer deux jours à Presle.

– Ah ! je vais mener le comte de Sérisy, s’écria le messager.

– Oui, mon gars, rien que cela. Mais attention ? il y a une consigne. Si vous avez des gens du pays dans votre voiture, ne nommez pas monsieur le comte, il veut voyager en cognito, et m’a recommandé de vous le dire en vous annonçant un bon pourboire.

– Ah ! ce voyage en cachemite aurait-il par hasard rapport à l’affaire que le père Léger, fermier des Moulineaux, est venu conclure ?

– Je ne sais pas, reprit le valet ; mais le torchon brûle. Hier au soir, je suis allé donner l’ordre à l’écurie de tenir prête, à sept heures du matin, la voiture à la Daumont, pour aller à Presle ; mais, à sept heures, Sa Seigneurie l’a décommandée. Augustin, le valet de chambre, attribue ce changement à la visite d’une dame qui lui a eu l’air d’être venue du pays.

– Est-ce qu’on aurait dit quelque chose sur le compte de monsieur Moreau ! le plus brave homme, le plus honnête homme, le roi des hommes, quoi ! Il aurait pu gagner bien plus d’argent qu’il n’en a, s’il l’avait voulu, allez !...

– Il a eu tort alors, reprit le valet sentencieusement.

– Monsieur de Sérisy va donc enfin habiter Presle, puisqu’on a meublé, réparé le château ? demanda Pierrotin après une pause. Est-ce vrai qu’on y a déjà dépensé deux cent mille francs ?

– Si nous avions, vous ou moi, ce qu’on a dépensé de plus, nous serions bourgeois. Si madame la comtesse y va, ah ! dame, les Moreau n’y auront plus leurs aises, dit le valet d’un air mystérieux.

– Brave homme, monsieur Moreau ! reprit Pierrotin qui pensait toujours à demander ses mille francs au régisseur, un homme qui fait travailler, qui ne marchande pas trop l’ouvrage, et qui tire toute la valeur de la terre, et pour son maître encore ! Brave homme ! Il vient souvent à Paris, il prend toujours ma voiture, il me donne un bon pourboire, et il vous a toujours un tas de commissions pour Paris. C’est trois ou quatre paquets par jour, tant pour monsieur que pour madame ; enfin, un mémoire de cinquante francs par mois, rien qu’en commissions. Si madame fait un peu sa quelqu’une, elle aime bien ses enfants, c’est moi qui vas les lui chercher au collège et qui les y reconduis. Chaque fois elle me donne cent sous, une grande magni-magnon ne ferait pas mieux. Oh ! toutes les fois que j’ai quelqu’un de chez eux ou pour eux, je pousse jusqu’à la grille du château... Ça se doit, pas vrai ?

– On dit que monsieur Moreau n’avait pas mille écus vaillant quand monsieur le comte l’a mis régisseur à Presle, dit le valet.

– Mais depuis 1806, en dix-sept ans, cet homme aurait fait quelque chose ! répliqua Pierrotin.

– C’est vrai, dit le valet en hochant la tête. Après ça, les maîtres sont bien ridicules, et j’espère pour Moreau qu’il a fait son beurre.

– Je suis souvent allé vous porter des bourriches, dit Pierrotin, à votre hôtel, rue de la Chaussée-d’Antin, et je n’ai jamais évu la valiscence de voir ni monsieur ni madame.

– Monsieur le comte est un bon homme, dit confidentiellement le valet ; mais s’il réclame votre discrétion pour assurer son cognito, il doit y avoir du grabuge ; du moins, voilà ce que nous pensons à l’hôtel ; car, pourquoi décommander la Daumont ? pourquoi voyager par un coucou ? Un pair de France n’a-t-il pas le moyen de prendre un cabriolet de remise ?

– Un cabriolet est capable de lui demander quarante francs pour aller et venir ; car apprenez que cette route-là, si vous ne la connaissez pas, est faite pour les écureuils. Oh ! toujours monter et descendre, dit Pierrotin. Pair de France ou bourgeois, tout le monde est bien regardant à ses pièces ! Si ce voyage concernait monsieur Moreau... mon Dieu, cela me vexerait-il, s’il lui arrivait malheur ! Vingt-bon-Dieu ! ne pourrait-on pas trouver un moyen de le prévenir ? car c’est un vrai brave homme, un brave homme fini, le roi des hommes, quoi !...

– Bah ! monsieur le comte l’aime beaucoup, monsieur Moreau ! dit le valet. Mais, tenez, si vous voulez que je vous donne un bon conseil : chacun pour soi. Nous avons bien assez à faire de nous occuper de nous-mêmes. Faites ce qu’on vous demande, et d’autant plus qu’il ne faut pas se jouer de sa Seigneurie. Puis, pour tout dire, le comte est généreux. Si vous l’obligez de ça, dit le valet en montrant l’ongle d’un de ses doigts, il vous le rend grand comme ça, reprit-il en allongeant le bras.

Cette judicieuse réflexion et surtout l’image eurent pour effet, venant d’un homme aussi haut placé que le second valet de chambre du comte de Sérisy, de refroidir le zèle de Pierrotin pour le régisseur de la terre de Presles.

– Allons, adieu, monsieur Pierrotin, dit le valet.

Un coup d’œil rapidement jeté sur la vie du comte de Sérisy et sur celle de son régisseur est ici nécessaire pour bien comprendre le petit drame qui devait se passer dans la voiture à Pierrotin.

Monsieur Hugret de Sérisy descend en ligne directe du fameux président Hugret, anobli sous François Ier.

Cette famille porte parti d’or et de sable à un orle de l’un à l’autre et deux losanges de l’un à l’autre, avec : I, semper melius eris, devise qui, non moins que les deux dévidoirs pris pour supports, prouve la modestie des familles bourgeoises au temps où les Ordres se tenaient à leur place dans l’État, et la naïveté de nos anciennes mœurs par le calembour de Eris, qui, combiné avec l’I du commencement et l’s final de Melius, représente le nom (Sérisy) de la terre érigée en comté.

Le père du comte était Premier Président d’un Parlement avant la Révolution. Quant à lui, déjà Conseiller d’État au Grand Conseil, en 1787, à l’âge de vingt-deux ans, il s’y fit remarquer par de très beaux rapports sur des affaires délicates. Il n’émigra point pendant la Révolution, il la passa dans sa terre de Sérisy, d’Arpajon, où le respect qu’on portait à son père le préserva de tout malheur. Après avoir passé quelques années à soigner le président de Sérisy, qu’il perdit en 1794, il fut élu vers cette époque au Conseil des Cinq-Cents, et accepta ces fonctions législatives pour distraire sa douleur. Au Dix-Huit Brumaire, monsieur de Sérisy fut, comme toutes les vieilles familles parlementaires, l’objet des coquetteries du Premier Consul, qui le plaça dans le Conseil d’État et lui donna l’une des administrations les plus désorganisées à reconstituer. Le rejeton de cette famille historique devint l’un des rouages les plus actifs de la grande et magnifique organisation due à Napoléon. Aussi le Conseiller d’État quitta-t-il bientôt son administration pour un Ministère. Créé comte et sénateur par l’Empereur, il eut successivement le proconsulat de deux différents royaumes. En 1806, à quarante ans, le sénateur épousa la sœur du ci-devant marquis de Ronquerolles, veuve à vingt ans de Gaubert, un des plus illustres généraux républicains, et son héritière. Ce mariage, convenable comme noblesse, doubla la fortune déjà considérable du comte de Sérisy qui devint beau-frère du ci-devant marquis de Rouvre, nommé comte et chambellan par l’Empereur. En 1814, fatigué de travaux constants, monsieur de Sérisy, dont la santé délabrée exigeait du repos, résigna tous ses emplois, quitta le gouvernement à la tête duquel l’Empereur l’avait mis, et vint à Paris où Napoléon, forcé par l’évidence, lui rendit justice. Ce maître infatigable, qui ne croirait pas à la fatigue chez autrui, prit d’abord la nécessité dans laquelle se trouvait le comte de Sérisy pour une défection. Quoique le sénateur ne fût point en disgrâce, il passa pour avoir eu à se plaindre de Napoléon. Aussi, quand les Bourbons revinrent, Louis XVIII, en qui monsieur de Sérisy reconnut son souverain légitime, accorda-t-il au sénateur, devenu pair de France, une grande confiance en le chargeant de ses affaires privées, et le nommant Ministre d’État. Au 20 mars, monsieur de Sérisy n’alla point à Gand, il prévint Napoléon qu’il restait fidèle à la maison de Bourbon, il n’accepta point la pairie pendant les Cent-Jours, et passa ce règne si court dans sa terre de Sérisy. Après la seconde chute de l’Empereur, il redevint naturellement membre du Conseil privé, fut nommé vice-président du Conseil d’État et liquidateur, pour le compte de la France, dans le règlement des indemnités demandées par les puissances étrangères. Sans faste personnel, sans ambition même, il possédait une grande influence dans les affaires publiques. Rien ne se faisait d’important en politique sans qu’il fût consulté ; mais il n’allait jamais à la cour et se montrait peu dans ses propres salons. Cette noble existence, vouée d’abord au travail, avait fini par devenir un travail continuel. Le comte se levait dès quatre heures du matin en toute saison, travaillait jusqu’à midi, vaquait à ses fonctions de pair de France ou de vice-président du Conseil d’État, et se couchait à neuf heures. Pour reconnaître tant de travaux, le roi l’avait fait chevalier de ses Ordres. Monsieur de Sérisy était depuis longtemps Grand-Croix de la Légion d’honneur ; il avait l’ordre de la Toison d’or, l’ordre de Saint-André de Russie, celui de l’Aigle de Prusse, enfin presque tous les ordres des cours d’Europe. Personne n’était moins aperçu ni plus utile que lui dans le monde politique. On comprend que les honneurs, le tapage de la faveur, les succès du monde étaient indifférents à un homme de cette trempe. Mais personne, excepté les prêtres, n’arrive à une pareille vie sans de graves motifs. Cette conduite énigmatique avait son mot, un mot cruel.

Amoureux de sa femme avant de l’épouser, cette passion avait résisté chez le comte à tous les malheurs intimes de son mariage avec une veuve, toujours maîtresse d’elle-même avant comme après sa seconde union, et qui jouissait d’autant plus de sa liberté, que monsieur de Sérisy avait pour elle l’indulgence d’une mère pour un enfant gâté. Ses constants travaux lui servaient de bouclier contre des chagrins de cœur ensevelis avec ce soin que savent prendre les hommes politiques pour de tels secrets. Il comprenait d’ailleurs combien eût été ridicule sa jalousie aux yeux du monde qui n’eût guère admis une passion conjugale chez un vieil administrateur. Comment, dès les premiers jours de son mariage, fut-il fasciné par sa femme ? Comment souffrit-il d’abord sans se venger ? Comment n’osa-t-il plus se venger ? Comment laissa-t-il le temps s’écouler, abusé par l’espérance ? Par quels moyens une femme jeune, jolie et spirituelle l’avait-elle mis en servage ? La réponse à toutes ces questions exigerait une longue histoire qui nuirait au sujet de cette scène, et que, sinon les hommes, du moins les femmes pourront entrevoir. Remarquons cependant que les immenses travaux et les chagrins du comte avaient contribué malheureusement à le priver des avantages nécessaires à un homme pour lutter contre de dangereuses comparaisons. Aussi le plus affreux des malheurs secrets du comte était-il d’avoir donné raison aux répugnances de sa femme par une maladie uniquement due à ses excès de travail. Bon, et même excellent pour la comtesse, il la laissait maîtresse chez elle ; elle recevait tout Paris, elle allait à la campagne, elle en revenait, absolument comme si elle eût été veuve ; il veillait à sa fortune et fournissait à son luxe, comme l’eût fait un intendant. La comtesse avait pour son mari la plus grande estime, elle aimait même sa tournure d’esprit ; elle savait le rendre heureux par son approbation ; aussi faisait-elle tout ce qu’elle voulait de ce pauvre homme en venant causer une heure avec lui. Comme les grands seigneurs d’autrefois, le comte protégeait si bien sa femme que porter atteinte à sa considération eût été lui faire injure impardonnable. Le monde admirait beaucoup ce caractère, et madame de Sérisy devait immensément à son mari. Toute autre femme, quand même elle eût appartenu à une famille aussi distinguée que celle des Ronquerolles, aurait pu se voir à jamais perdue. La comtesse était fort ingrate ; mais ingrate avec charme. Elle jetait de temps en temps du baume sur les blessures du comte.

Expliquons maintenant le sujet du brusque voyage et de l’incognito du ministre.

Un riche fermier de Beaumont-sur-Oise, nommé Léger, exploitait une ferme dont toutes les pièces faisaient enclave dans les terres du comte, et qui gâtait sa magnifique propriété de Presles. Cette ferme appartenait à un bourgeois de Beaumont-sur-Oise, appelé Margueron. Le bail fait à Léger en 1799, moment où les progrès de l’agriculture ne pouvaient se prévoir, était sur le point de finir, et le propriétaire refusa les offres de Léger pour un nouveau bail. Depuis longtemps monsieur de Sérisy, qui souhaitait se débarrasser des ennuis et des contestations que causent les enclaves, avait conçu l’espoir d’acheter cette ferme en apprenant que toute l’ambition de monsieur Margueron était de faire nommer son fils unique, alors simple percepteur, receveur particulier des finances à Senlis. Moreau signalait à son patron un dangereux adversaire dans la personne du père Léger. Le fermier, qui savait combien il pouvait vendre cher en détail cette ferme au comte, était capable d’en donner assez d’argent pour surpasser l’avantage que la recette particulière offrirait à Margueron fils. Deux jours auparavant, le comte, pressé d’en finir, avait appelé son notaire, Alexandre Crottat, et Derville, son avoué, pour examiner les circonstances de cette affaire. Quoique Derville et Crottat missent en doute le zèle du régisseur, dont une lettre inquiétante avait provoqué cette consultation, le comte défendit Moreau, qui, dit-il, le servait fidèlement depuis dix-sept ans. – « Hé ! bien, avait répondu Derville, je conseille à Votre Seigneurie d’aller elle-même à Presles, et d’inviter à dîner ce Margueron. Crottat y enverra son premier clerc avec un acte de vente tout prêt, en laissant en blanc les pages ou les lignes nécessaires aux désignations de terrain ou aux titres. Enfin, que Votre Excellence se munisse au besoin d’une partie du prix en un bon sur la Banque, et n’oublie pas la nomination du fils à la Recette de Senlis. Si vous ne terminez pas en un moment, la ferme vous échappera ! Vous ignorez, monsieur le comte, les roueries des paysans. De paysan à diplomate, le diplomate succombe. » Crottat appuya cet avis, que, d’après la confidence du valet à Pierrotin, le pair de France avait sans doute adopté. La veille, le comte avait envoyé par la diligence de Beaumont un mot à Moreau pour lui dire d’inviter à dîner Margueron, afin de terminer l’affaire des Moulineaux. Avant cette affaire, le comte avait ordonné de restaurer les appartements de Presles, et, depuis un an, monsieur Grindot, un architecte à la mode, y faisait un voyage par semaine. Or, tout en concluant son acquisition, monsieur de Sérisy voulait examiner en même temps les travaux et l’effet des nouveaux ameublements. Il comptait faire une surprise à sa femme en l’amenant à Presles, et mettait de l’amour-propre à la restauration de ce château. Quel événement était-il survenu pour que le comte, qui la veille allait ostensiblement à Presles, voulût s’y rendre incognito dans la voiture de Pierrotin ?

Ici, quelques mots sur la vie du régisseur deviennent indispensables.

Moreau, le régisseur de la terre de Presles, était le fils d’un procureur de province, devenu à la Révolution procureur-syndic à Versailles. En cette qualité, Moreau père avait presque sauvé les biens et la vie de messieurs de Sérisy père et fils. Ce citoyen Moreau appartenait au parti Danton ; Robespierre, implacable dans ses haines, le poursuivit, finit par le découvrir et le fit périr à Versailles. Moreau fils, héritier des doctrines et des amitiés de son père, trempa dans une des conjurations faites contre le Premier Consul à son avènement au pouvoir. En ce temps, monsieur de Sérisy, jaloux d’acquitter sa dette de reconnaissance, fit évader à temps Moreau, qui fut condamné à mort ; puis il demanda sa grâce en 1804, l’obtint, lui offrit d’abord une place dans ses bureaux, et définitivement le prit pour secrétaire en lui donnant la direction de ses affaires privées. Quelque temps après le mariage de son protecteur, Moreau devint amoureux d’une femme de chambre de la comtesse et l’épousa. Pour éviter les désagréments de la fausse position où le mettait cette union, dont plus d’un exemple se rencontrait à la cour impériale, il demanda la régie de la terre de Presles où sa femme pourrait faire la dame, et où dans ce petit pays ils n’éprouveraient ni l’un ni l’autre aucune souffrance d’amour-propre. Le comte avait besoin à Presles d’un homme dévoué, car sa femme préférait l’habitation de la terre de Sérisy, qui n’est qu’à cinq lieues de Paris. Depuis trois ou quatre ans, Moreau possédait la clef de ses affaires, il était intelligent ; car, avant la Révolution, il avait étudié la chicane dans l’étude de son père ; monsieur de Sérisy lui dit alors : – « Vous ne ferez pas fortune, vous vous êtes cassé le cou, mais vous serez heureux, car je me charge de votre bonheur. » En effet, le comte donna mille écus d’appointements fixes à Moreau, et l’habitation d’un joli pavillon au bout des communs ; il lui accorda de plus tant de cordes à prendre dans les coupes de bois pour son chauffage, tant d’avoine, de paille et de foin pour deux chevaux, et des droits sur les redevances en nature. Un sous-préfet n’a pas de si beaux appointements. Pendant les huit premières années de sa gestion, le régisseur administra Presles consciencieusement ; il s’y intéressa. Le comte, en y venant examiner le domaine, décider les acquisitions ou approuver les travaux, frappé de la loyauté de Moreau, lui témoigna sa satisfaction par d’amples gratifications. Mais lorsque Moreau se vit père d’une fille, son troisième enfant, il s’était si bien établi dans toutes ses aises à Presles, qu’il ne tint plus compte à monsieur de Sérisy de tant d’avantages exorbitants. Aussi, vers 1816, le régisseur, qui jusque-là n’avait pris que ses aises à Presles, accepta-t-il volontiers d’un marchand de bois une somme de vingt-cinq mille francs pour lui faire conclure, avec augmentation d’ailleurs, un bail d’exploitation des bois dépendant de la terre de Presles, pour douze ans. Moreau se raisonna : il n’aurait pas de retraite, il était père de famille, le comte lui devait bien cette somme pour dix ans bientôt d’administration ; puis, déjà légitime possesseur de soixante mille francs d’économies, s’il y joignait cette somme, il pouvait acheter une ferme de cent vingt mille francs sur le territoire de Champagne, commune située au-dessus de l’Isle-Adam, sur la rive droite de l’Oise. Les événements politiques empêchèrent le comte et les gens du pays de remarquer ce placement fait au nom de madame Moreau, qui passa pour avoir hérité d’une vieille grand-tante, dans son pays, à Saint-Lô. Dès que le régisseur eut goûté au fruit délicieux de la propriété, sa conduite resta toujours la plus probe du monde en apparence ; mais il ne perdit plus une seule occasion d’augmenter sa fortune clandestine, et l’intérêt de ses trois enfants lui servit d’émollient pour éteindre les ardeurs de sa probité ; néanmoins il faut lui rendre cette justice, que s’il accepta des pots-de-vin, s’il eut soin de lui dans les marchés, s’il poussa ses droits jusqu’à l’abus, aux termes du Code il restait honnête homme, et aucune preuve n’eût pu justifier une accusation portée contre lui. Selon la jurisprudence des moins voleuses cuisinières de Paris, il partageait entre le comte et lui les profits dus à son savoir-faire. Cette manière d’arrondir sa fortune était un cas de conscience, voilà tout. Actif, entendant bien les intérêts du comte, Moreau guettait avec d’autant plus de soin les occasions de procurer de bonnes acquisitions, qu’il y gagnait toujours un large présent. Presles rapportait soixante-douze mille francs en sac. Aussi le mot du pays, à dix lieues à la ronde, était-il : – « Monsieur de Sérisy a dans Moreau un second lui-même ! » En homme prudent, Moreau plaçait, depuis 1817, chaque année ses bénéfices et ses appointements sur le Grand-Livre, en arrondissant sa pelote dans le plus profond secret. Il avait refusé des affaires en se disant sans argent, et il faisait si bien le pauvre auprès du comte qu’il avait obtenu deux bourses entières pour ses enfants au Collège Henri IV. En ce moment, Moreau possédait cent vingt mille francs de capital placés dans le Tiers Consolidé, devenu le cinq pour cent et qui montait dès ce temps à quatre-vingts francs. Ces cent vingt mille francs inconnus, et sa ferme de Champagne augmentée par des acquisitions, lui faisaient une fortune d’environ deux cent quatre-vingt mille francs, donnant seize mille francs de rente.

Telle était la situation du régisseur au moment où le comte voulut acheter la ferme des Moulineaux dont la possession était indispensable à sa tranquillité. Cette ferme consistait en quatre-vingt-seize pièces de terre bordant, jouxtant, longeant les terres de Presles, et souvent enclavées comme des cases dans un jeu de dames, sans compter les haies mitoyennes et des fossés de séparation où naissaient les plus ennuyeuses discussions à propos d’un arbre à couper, quand la propriété s’en trouvait contestable. Tout autre qu’un ministre d’État aurait eu vingt procès par an au sujet des Moulineaux. Le père Léger ne voulait acheter la ferme que pour la revendre au comte. Afin de parvenir plus sûrement à gagner les trente ou quarante mille francs, objet de ses désirs, le fermier avait depuis longtemps essayé de s’entendre avec Moreau. Poussé par les circonstances, trois jours auparavant ce samedi critique, au milieu des champs, le père Léger avait démontré clairement au régisseur qu’il pouvait faire placer au comte de Sérisy de l’argent à deux et demi pour cent net en terres de convenance, c’est-à-dire avoir, comme toujours, l’air de servir son patron, tout en y trouvant un secret bénéfice de quarante mille francs qu’il lui offrit. – « Ma foi, avait dit le soir en se couchant le régisseur à sa femme, si je tire de l’affaire des Moulineaux cinquante mille francs, car monsieur m’en donnera bien dix mille, nous nous retirerons à l’Isle-Adam dans le pavillon de Nogent. » Ce pavillon est une charmante propriété jadis bâtie par le prince de Conti pour une dame, et où toutes les recherches avaient été prodiguées. – « Ça me plairait, lui avait répondu sa femme. Le Hollandais qui est venu s’y établir l’a très bien restauré, et il nous le laissera pour trente mille francs, puisqu’il est forcé de retourner aux Indes. – Nous serons à deux pas de Champagne, avait repris Moreau. J’ai l’espoir d’acheter pour cent mille francs la ferme et le moulin de Mours. Nous aurions ainsi dix mille livres de rente en terres, une des plus délicieuses habitations de la vallée, à deux pas de nos biens, et il nous resterait environ six mille livres de rente sur le Grand-Livre. – Mais pourquoi ne demanderais-tu pas la place de juge de paix à l’Isle-Adam ? nous y aurions de l’influence et quinze cents francs de plus. – Oh ! j’y ai bien pensé. » Dans ces dispositions, en apprenant que son maître voulait venir à Presles et lui disait d’inviter Margueron à dîner pour samedi, Moreau s’était hâté d’envoyer un exprès qui remit au premier valet de chambre du comte une lettre à une heure trop avancée de la soirée pour que monsieur de Sérisy pût en prendre connaissance ; mais Augustin la posa sur le bureau, selon son habitude en pareil cas. Dans cette lettre, Moreau priait le comte de ne pas se déranger, et de se fier à son zèle. Or, selon lui, Margueron ne voulait plus vendre en bloc et parlait de diviser les Moulineaux en quatre-vingt-seize lots ; il fallait lui faire abandonner cette idée, et peut-être, disait le régisseur, arriver à prendre un prête-nom.

Tout le monde a ses ennemis. Or, le régisseur et sa femme avaient froissé, à Presles, un officier en retraite, appelé monsieur de Reybert, et sa femme. De coups de langue en coups d’épingle, on en était arrivé aux coups de poignard. Monsieur de Reybert ne respirait que vengeance, il voulait faire perdre à Moreau sa place et devenir son successeur. Ces deux idées sont jumelles. Aussi la conduite du régisseur, épiée pendant deux ans, n’avait-elle plus de secrets pour les Reybert. En même temps que Moreau dépêchait son exprès au comte de Sérisy, Reybert envoyait sa femme à Paris. Madame de Reybert demanda si instamment à parler au comte que, renvoyée à neuf heures du soir, moment où le comte se couchait, elle fut introduite le lendemain matin, à sept heures chez Sa Seigneurie. – « Monseigneur, avait-elle dit au ministre d’État, nous sommes incapables, mon mari et moi, d’écrire des lettres anonymes. Je suis madame de Reybert, née de Corroy. Mon mari n’a que six cents francs de retraite et nous vivons à Presles, où votre régisseur nous fait avanies sur avanies, quoique nous soyons des gens comme il faut. Monsieur de Reybert, qui n’est pas un intrigant, tant s’en faut ! s’est retiré capitaine d’artillerie en 1816, après avoir servi pendant vingt-cinq ans, toujours loin de l’Empereur, monsieur le comte ! Et vous devez savoir combien les militaires qui ne se trouvaient pas sous les yeux du maître avançaient difficilement ; sans compter que la probité, la franchise de monsieur de Reybert déplaisaient à ses chefs. Mon mari n’a pas cessé, depuis trois ans, d’étudier votre intendant dans le dessein de lui faire perdre sa place. Vous le voyez, nous sommes francs. Moreau nous a rendus ses ennemis, nous l’avons surveillé. Je viens donc vous dire que vous êtes joué dans l’affaire des Moulineaux. On veut vous prendre cent mille francs qui seront partagés entre le notaire, Léger et Moreau. Vous avez dit d’inviter Margueron, vous comptez aller à Presles demain ; mais Margueron fera le malade, et Léger compte si bien avoir la ferme qu’il est venu réaliser ses valeurs à Paris. Si nous vous avons éclairé, si vous voulez un régisseur probe, vous prendrez mon mari ; quoique noble, il vous servira comme il a servi l’État. Voire intendant a deux cent cinquante mille francs de fortune, il ne sera pas à plaindre. » Le comte avait remercié froidement madame de Reybert, et lui avait alors donné de l’eau bénite de cour, car il méprisait la délation ; mais, en se rappelant tous les soupçons de Derville, il fut intérieurement ébranlé ; puis tout à coup il avait aperçu la lettre de son régisseur ; il l’avait lue, et, dans les assurances de dévouement, dans les respectueux reproches qu’il recevait à propos de la défiance que supposait cette envie de traiter l’affaire par lui-même, il avait deviné la vérité sur Moreau. – La corruption est venue avec la fortune, comme toujours ! se dit-il. Le comte avait alors fait à madame de Reybert des questions moins pour obtenir des détails que pour se donner le temps de l’observer, et il avait écrit à son notaire un petit mot pour lui dire de ne plus envoyer son premier clerc à Presles, mais d’y venir lui-même pour dîner. – « Si monsieur le comte, avait dit madame de Reybert en terminant, m’a jugée défavorablement sur la démarche que je me suis permise à l’insu de monsieur de Reybert, il doit être maintenant convaincu que nous avons obtenu ces renseignements sur son régisseur de la manière la plus naturelle : la conscience la plus timorée n’y saurait trouver rien à redire. » Madame de Reybert, née de Corroy, se tenait droit comme un piquet. Elle avait offert aux investigations rapides du comte une figure trouée comme une écumoire par la petite vérole, une taille plate et sèche, deux yeux ardents et clairs, des boucles blondes aplaties sur un front soucieux ; une capote de taffetas vert passée, doublée de rose, une robe blanche à pois violets, des souliers de peau. Le comte avait reconnu en elle la femme du capitaine pauvre, quelque puritaine abonnée au
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