La Bibliothèque électronique du Québec





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maman, s’écria l’un des deux inconnus en riant.

Ce mot parvint à l’oreille d’Oscar et détermina un : – Adieu, ma mère ! lancé dans un terrible mouvement d’impatience.

Avouons-le ? madame Clapart parlait un peu trop haut, et semblait mettre les passants dans la confidence de sa tendresse.

– Qu’as-tu donc, Oscar ? demanda cette pauvre mère blessée. Je ne te conçois pas, reprit-elle d’un air sévère en se croyant capable (erreur de toutes les mères qui gâtent leurs enfants) de lui imposer du respect. Écoute, mon Oscar, dit-elle en reprenant aussitôt sa voix tendre, tu as de la propension à causer, à dire tout ce que tu sais et tout ce que tu ne sais pas, et cela par bravade, par un sot amour-propre de jeune homme ; je te le répète, songe à tenir ta langue en bride. Tu n’es pas encore assez avancé dans la vie, mon cher trésor, pour juger les gens avec lesquels tu vas te rencontrer, et il n’y a rien de plus dangereux que de causer dans les voitures publiques. En diligence, d’ailleurs, les gens comme il faut gardent le silence.

Les deux jeunes gens, qui sans doute étaient allés jusqu’au fond de l’établissement, firent entendre de nouveau sous la porte cochère le bruit de leurs talons de bottes ; ils pouvaient avoir écouté cette semonce ; aussi, pour se débarrasser de sa mère, Oscar eut-il recours à un moyen héroïque, qui prouve combien l’amour-propre stimule l’intelligence.

– Maman, dit-il, tu es ici entre deux airs, tu pourrais gagner une fluxion ; et, d’ailleurs, je vais monter en voiture.

L’enfant avait touché quelque endroit sensible, car sa mère le saisit, l’embrassa comme s’il s’agissait d’un voyage de long cours, et le conduisit jusqu’au cabriolet en laissant voir des larmes dans ses yeux.

– N’oublie pas de donner cinq francs aux domestiques, dit-elle. Écris-moi trois fois au moins pendant ces quinze jours ? conduis-toi bien, et songe à toutes mes recommandations. Tu as assez de linge pour n’en pas donner à blanchir. Enfin, rappelle-toi toujours les bontés de monsieur Moreau, écoute-le comme un père, et suis bien ses conseils...

En montant dans le cabriolet, Oscar laissa voir ses bas bleus par un effet de son pantalon qui remonta brusquement, et le fond neuf de son pantalon par le jeu de sa redingote qui s’ouvrit. Aussi le sourire des deux jeunes gens, à qui ces traces d’une honorable médiocrité n’échappèrent point, fit-il une nouvelle blessure à l’amour-propre du jeune homme.

– Oscar a retenu la première place, dit la mère à Pierrotin. Mets-toi dans le fond, reprit-elle en regardant toujours Oscar avec tendresse et lui souriant avec amour.

Oh ! combien Oscar regretta que les malheurs et les chagrins eussent altéré la beauté de sa mère, que la misère et le dévouement l’empêchassent d’être bien mise ! L’un des deux jeunes gens, celui qui avait des bottes et des éperons, poussa l’autre par un coup de coude pour lui montrer la mère d’Oscar, et l’autre retroussa sa moustache par un geste qui signifiait : Jolie tournure !

– Comment me débarrasser de ma mère, se dit Oscar qui prit un air soucieux.

– Qu’as-tu ? lui demanda madame Clapart.

Oscar feignit de n’avoir pas entendu, le monstre ! Peut-être dans cette circonstance madame Clapart manquait-elle de tact. Mais les sentiments absolus ont tant d’égoïsme.

– Aimes-tu les enfants en voyage ? demanda le jeune homme à son ami.

– Oui, s’ils sont sevrés, s’ils se nomment Oscar, et s’ils ont du chocolat.

Ces deux phrases furent échangées à demi-voix pour laisser à Oscar la liberté d’entendre ou de ne pas entendre ; sa contenance allait indiquer au voyageur la mesure de ce qu’il pourrait tenter contre l’enfant pour s’égayer pendant la route. Oscar ne voulut pas avoir entendu. Il regardait autour de lui pour savoir si sa mère, qui pesait sur lui comme un cauchemar, se trouvait encore là, car il se savait trop aimé par elle pour être si promptement quitté. Non seulement il comparait involontairement la mise de son compagnon de voyage avec la sienne, mais encore il sentait que la toilette de sa mère était pour beaucoup dans le sourire moqueur des deux jeunes gens. – S’ils pouvaient s’en aller, eux ? se dit-il.

Hélas ! un des gens venait de dire à l’autre en donnant un léger coup de canne à la roue du cabriolet : – Et tu vas, Georges, confier ton avenir à cette barque fragile.

– Il le faut ! dit Georges d’un air fatal.

Oscar poussa un soupir en remarquant la façon cavalière du chapeau mis sur l’oreille comme pour montrer une magnifique chevelure blonde bien frisée, tandis qu’il avait, par l’ordre de son beau-père, ses cheveux noirs coupés en brosse sur le front et ras comme ceux des soldats. Le vaniteux enfant montrait une figure ronde et joufflue, animée par les couleurs d’une brillante santé, taudis que le visage de son compagnon de voyage était long, fin de forme et pâle. Le front de ce jeune homme avait de l’ampleur, et sa poitrine moulait un gilet façon cachemire. En admirant un pantalon collant gris de fer, une redingote à brandebourgs et à olives serrée à la taille, il semblait à Oscar que ce romanesque inconnu, doué de tant d’avantages, abusait envers lui de sa supériorité, de même qu’une femme laide est blessée par le seul aspect d’une belle femme. Le bruit du talon des bottes à fer que l’inconnu faisait un peu trop sonner au goût d’Oscar, lui retentissait jusqu’au cœur. Enfin Oscar était aussi gêné dans ses vêtements faits peut-être à la maison et taillés dans les vieux habits de son beau-père, que cet envié garçon se trouvait à l’aise dans les siens. – Ce gars-là doit avoir quelques dix francs dans son gousset, pensa Oscar. Le jeune homme se retourna. Que devint Oscar en apercevant une chaîne d’or passée autour du cou, et au bout de laquelle se trouvait sans doute une montre d’or. Cet inconnu prit alors aux yeux d’oscar les proportions d’un personnage.

Élevé rue de la Cerisaie depuis 1815, pris et reconduit au collège les jours de congé par son père, Oscar n’avait pas eu d’autres points de comparaison, depuis son âge de puberté, que le pauvre ménage de sa mère. Tenu sévèrement selon le conseil de Moreau, il n’allait pas souvent au spectacle, et il ne s’élevait pas alors plus haut que le théâtre de l’Ambigu-Comique où ses yeux n’apercevaient pas beaucoup d’élégance, si toutefois l’attention qu’un enfant prête au mélodrame lui permet d’examiner la salle. Son beau-père portait encore, selon la mode de l’Empire, sa montre dans le gousset de ses pantalons, et laissait pendre sur son abdomen une grosse chaîne d’or terminée par un paquet de breloques hétéroclites, des cachets, une clef à tête ronde et plate où se voyait un paysage en mosaïque. Oscar, qui regardait ce vieux luxe comme un nec plus ultra, fut donc étourdi par cette révélation d’une élégance supérieure et négligente. Ce jeune homme montrait abusivement des gants soignés et semblait vouloir aveugler Oscar en agitant avec grâce une élégante canne à pomme d’or. Oscar arrivait à ce dernier quartier de l’adolescence où de petites choses font de grandes joies et de grandes misères, où l’on préfère un malheur à une toilette ridicule, où l’amour-propre, en ne s’attachant pas aux grands intérêts de la vie, se prend à des frivolités, à la mise, à l’envie de paraître homme. On se grandit alors, et la jactance est d’autant plus exorbitante qu’elle s’exerce sur des riens ; mais si l’on jalouse un sot élégamment vêtu, l’on s’enthousiasme aussi pour le talent, on admire l’homme de génie. Ces défauts, quand ils sont sans racines dans le cœur, accusent l’exubérance de la sève, le luxe de l’imagination. Qu’un enfant de dix-neuf ans, fils unique, tenu sévèrement au logis paternel à cause de l’indigence qui atteint un employé à douze cents francs, mais adoré, et pour qui sa mère s’impose de dures privations, s’émerveille d’un jeune homme de vingt-deux ans, en envie la polonaise à brandebourgs doublée de soie, le gilet en faux cachemire et la cravate passée dans un anneau de mauvais goût, n’est-ce pas des peccadilles commises à tous les étages de la société, par l’inférieur qui jalouse son supérieur ? L’homme de génie lui-même obéit à cette première passion. Rousseau de Genève n’a-t-il pas admiré Venture et Bacle ? Mais Oscar passa de la peccadille à la faute, il se sentit humilié, il s’en prit à son compagnon de voyage, et il s’éleva dans son cœur un secret désir de lui prouver qu’il le valait bien. Les deux beaux fils se promenaient toujours de la porte aux écuries, des écuries à la porte, allant jusqu’à la rue ; et quand ils retournaient, ils regardaient toujours Oscar, tapi dans son coin. Oscar, persuadé que les ricanements des deux jeunes gens le concernaient, affecta la plus profonde indifférence. Il se mit à fredonner le refrain d’une chanson mise alors à la mode par les Libéraux, et qui disait : C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau. Cette attitude le fit sans doute prendre pour un petit clerc d’avoué.

– Tiens, il est peut être dans les chœurs de l’Opéra, dit le voyageur.

Exaspéré, le pauvre Oscar bondit, leva le dossier et dit à Pierrotin : – Quand partirons-nous ?

– Tout à l’heure, répondit le messager qui tenait son fouet à la main et regardait dans la rue d’Enghien.

En ce moment, la scène fut animée par l’arrivée d’un jeune homme accompagné d’un vrai gamin qui se produisirent suivis d’un commissionnaire traînant une voiture à l’aide d’une bricole. Le jeune homme vint parler confidentiellement à Pierrotin qui hocha la tête et se mit à héler son facteur. Le facteur accourut pour aider à décharger la petite voiture qui contenait, outre deux malles, des seaux, des brosses, des boîtes de formes étranges, une infinité de paquets et d’ustensiles que le plus jeune des deux nouveaux voyageurs, moulé sur l’impériale, y plaçait, y calait avec tant de célérité, que le pauvre Oscar, souriant à sa mère alors en faction de l’autre côté de la rue, n’aperçut aucun de ces ustensiles qui auraient pu révéler la profession de ces nouveaux compagnons de route. Le gamin, âgé d’environ seize ans, portait une blouse grise serrée par une ceinture de cuir verni. Sa casquette, crânement mise en travers sur sa tête, annonçait un caractère rieur, aussi bien que le pittoresque désordre de ses cheveux bruns bouclés, répandus sur ses épaules. Sa cravate de taffetas noir dessinait une ligne noire sur un cou très blanc, et faisait ressortir encore la vivacité de ses yeux gris. L’animation de sa figure brune, colorée, la tournure de ses lèvres assez fortes, ses oreilles détachées, son nez retroussé, tous les détails de sa physionomie annonçaient l’esprit railleur de Figaro, l’insouciance du jeune âge ; de même que la vivacité de ses gestes, son regard moqueur révélaient une intelligence déjà développée par la pratique d’une profession embrassée de bonne heure. Comme s’il avait déjà quelque valeur morale, cet enfant, fait homme par l’Art ou par la Vocation, paraissait indifférent à la question du costume, car il regardait ses bottes non cirées en ayant l’air de s’en moquer, et son pantalon de simple coutil en y cherchant des taches, moins pour les faire disparaître que pour en voir l’effet.

– Je suis d’un beau ton ! fit-il en se secouant et s’adressant à son compagnon.

Le regard de celui-là révélait une autorité sur cet adepte en qui des yeux exercés auraient reconnu ce joyeux élève en peinture, qu’en style d’atelier on appelle un rapin.

– De la tenue, Mistigris ! répondit le maître en lui donnant le surnom que l’atelier lui avait sans doute imposé.

Ce voyageur était un jeune homme mince et pâle, à cheveux noirs, extrêmement abondants, et dans un désordre tout à fait fantasque, mais cette abondante chevelure semblait nécessaire à une tête énorme dont le vaste front annonçait une intelligence précoce. Le visage tourmenté, trop original pour être laid, était creusé comme si ce singulier jeune homme souffrait, soit d’une maladie chronique, soit des privations imposées par la misère qui est une terrible maladie chronique, soit de chagrins trop récents pour être oubliés. Son habillement, presque analogue à celui de Mistigris, toute proportion gardée, consistait en une méchante redingote usée, mais propre, bien brossée, de couleur vert-américain, un gilet noir, boutonné jusqu’en haut, comme la redingote, et qui laissait à peine voir, autour de son cou, un foulard rouge. Un pantalon noir, aussi usé que la redingote, flottait autour de ses jambes maigres. Enfin des bottes crottées indiquaient qu’il venait à pied et de loin. Par un regard rapide, cet artiste embrassa les profondeurs de l’hôtel du Lion-d’Argent, les écuries, les différents jours, les détails, et il regarda Mistigris qui l’avait imité par un coup d’œil ironique.

– Joli ! dit Mistigris.

– Oui, c’est joli, répéta l’inconnu.

– Nous sommes encore arrivés trop tôt, dit Mistigris. Ne pourrions-nous pas chiquer une légume quelconque ? Mon estomac est comme la nature, il abhorre le vide !

– Pouvons-nous aller prendre une tasse de café ? demanda le jeune homme d’une voix douce à Pierrotin.

– Ne soyez pas longtemps, dit Pierrotin.

– Bon, nous avons un quart d’heure, répondit Mistigris en trahissant ainsi le génie d’observation inné chez les rapins de Paris.

Ces deux voyageurs disparurent. Neuf heures sonnèrent alors dans la cuisine de l’hôtel. Georges trouva juste et raisonnable d’apostropher Pierrotin.

– Eh ! mon ami, quand on jouit d’un sabot conditionné comme celui-là, dit-il en frappant avec sa canne sur la roue, on se donne au moins le mérite de l’exactitude. Que diable ! on ne se met pas là-dedans pour son agrément, il faut avoir des affaires diablement pressées pour y confier ses os. Puis cette rosse, que vous appelez Rougeot, ne nous regagnera pas le temps perdu.

– Nous allons vous atteler Bichette pendant que ces deux voyageurs prendront leur café, répondit Pierrotin. Va donc, toi, dit-il au facteur, voir si le père Léger veut s’en venir avec nous...

– Et où est-il, ce père Léger ? fit Georges.

– En face, au numéro 50, il n’a pas trouvé de place dans la voiture de Beaumont, dit Pierrotin à son facteur sans répondre à Georges et en disparaissant pour aller chercher Bichette.

Georges, à qui son ami pressa la main, monta dans la voiture, en y jetant d’abord d’un air important un grand portefeuille qu’il plaça sous le coussin. Il prit le coin opposé à celui que remplissait Oscar.

– Ce père Léger m’inquiète, dit-il.

– On ne peut pas nous ôter nos places, j’ai le numéro un, répondit Oscar.

– Et moi le deux, répondit Georges.

En même temps que Pierrotin paraissait avec Bichette, le facteur apparut remorquant un gros homme du poids de cent vingt kilogrammes, au moins. Le père Léger appartenait au genre du fermier à gros ventre, à dos carré, à queue poudrée, et vêtu d’une petite redingote de toile bleue. Ses guêtres blanches, montant jusqu’au-dessus du genou, y pinçaient des culottes de velours rayé, serrées par des boucles d’argent. Ses souliers ferrés pesaient chacun deux livres. Enfin, il tenait à la main un petit bâton rougeâtre et sec, luisant, à gros bout, attaché par un cordon de cuir autour de son poignet.

– Vous vous appelez le père Léger ? dit sérieusement Georges quand le fermier tenta de mettre un de ses pieds sur le marchepied.

– Pour vous servir, dit le fermier en montrant une figure qui ressemblait à celle de Louis XVIII, à fortes bajoues rubicondes, où pointait un nez qui dans toute autre figure eût paru énorme. Ses yeux souriants étaient pressés par des bourrelets de graisse. – Allons, un coup de main, mon garçon, dit-il à Pierrotin.

Le fermier fut hissé par le facteur et par le messager au cri de : – Haoup ! là ! ahé ! hisse !... poussé par Georges.

– Oh ! je ne vais pas loin, je ne vais que jusqu’à La Cave, dit le fermier en répondant à une plaisanterie par une autre.

En France tout le monde entend la plaisanterie.

– Mettez-vous au fond, dit Pierrotin, vous allez être six.

– Et votre autre cheval ? demanda Georges, est-ce comme
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