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blagué tout à l’heure sur ses croix, je le croyais plus fort qu’il n’est, dit-il à voix basse au peintre ; mais nous le remettrons sur ses décorations, ce petit fabricant de chandelles. – Allons, mon brave, dit-il à Oscar, humez-moi le verre versé pour l’épicier, ça vous fera pousser des moustaches.

Oscar voulut faire l’homme, il but le second verre et mangea trois autres talmouses.

– Bon vin, dit le père Léger en faisant claquer sa langue contre son palais.

– Il est d’autant meilleur, dit Georges, qu’il vient de Bercy ! Je suis allé à Alicante, et, voyez-vous, c’est du vin de ce pays-là comme mon bras ressemble à un moulin à vent. Nos vins factices sont bien meilleurs que les vins naturels. – Allons, Pierrotin, un verre ?... Hein ! c’est bien dommage que vos chevaux ne puissent pas en siffler chacun un, nous irions mieux.

– Oh ! c’est pas la peine, j’ai déjà un cheval gris, dit Pierrotin en montrant Bichette.

En entendant ce vulgaire calembour, Oscar trouva Pierrotin un garçon prodigieux.

– En route ! Ce mot de Pierrotin retentit au milieu d’un claquement de fouet, quand les voyageurs se furent emboîtés.

Il était alors onze heures. Le temps un peu couvert se leva, le vent du haut chassa les nuages, le bleu de l’éther brilla par places, aussi quand la voiture à Pierrotin s’élança dans le petit ruban de route qui sépare Saint-Denis de Pierrefitte, le soleil avait-il achevé de boire les dernières vapeurs fines dont le voile diaphane enveloppait les fameux paysages de cette région.

– Eh ! bien, pourquoi donc avez-vous quitté votre ami le pacha ? dit le père Léger à Georges.

– C’était un singulier polisson, répondit Georges d’un air qui cachait bien des mystères. Figurez-vous, il me donne sa cavalerie à commander !... très bien.

– Ah ! voilà pourquoi il a des éperons, pensa le pauvre Oscar.

– De mon temps, Ali de Tébélen avait à se dépêtrer de Chosrew-Pacha, encore un drôle de pistolet ! Vous le nommez ici Chaureff, mais son nom en turc se prononce Cossereu. Vous avez dû lire autrefois dans les journaux que le vieil Ali a rossé Chosrew, et solidement. Eh ! bien, sans moi, Ali de Tébélen eût été frit quelques jours plus promptement. J’étais à l’aile droite et je vois Chosrew, un vieux finaud qui vous enfonce notre centre... Oh ! là ! raide et par un beau mouvement à la Murat. Bon ! Je prends mon temps, je fais une charge à fond de train et coupe en deux la colonne de Chosrew, qui avait dépassé le centre et qui restait à découvert. Vous comprenez... Ah ! dame, après l’affaire, Ali m’embrassa...

– Ça se fait en orient ? dit le comte de Sérisy d’un air goguenard.

– Oui, monsieur, reprit le peintre, ça se fait partout.

– Nous avons ramené Chosrew pendant trente lieues de pays... comme à une chasse, quoi ! reprit Georges. C’est des cavaliers finis, les Turcs. Ali m’a donné des yatagans, des fusils et des sabres !... en veux-tu, en voilà. De retour dans sa capitale, ce satané farceur m’a fait des propositions qui ne me convenaient pas du tout. Ces orientaux sont drôles, quand ils ont une idée... Ali voulait que je fusse son favori, son héritier. Moi, j’avais assez de cette vie-là ; car, après tout, Ali de Tébélen était en rébellion avec la Porte, et je jugeai convenable de la prendre, la porte. Mais je rends justice à monsieur de Tébélen, il m’a comblé de présents : des diamants, dix mille thalaris, mille pièces d’or, une belle Grecque pour groom, un petit Arnaute pour compagne, et un cheval arabe. Allez, Ali pacha de Janina est un homme incompris, il lui faudrait un historien. Il n’y a qu’en orient qu’on rencontre de ces âmes de bronze, qui pendant vingt ans font tout pour pouvoir venger une offense un beau matin. D’abord il avait la plus belle barbe blanche qu’on puisse voir, une figure dure, sévère...

– Mais qu’avez-vous fait de vos trésors ? dit le père Léger.

– Ah ! voilà. Ces gens-là n’ont pas de Grand-Livre ni de Banque de France, j’emportai donc mes bigallions sur une tartane grecque qui fut pincée par le Capitan-Pacha lui-même ! Tel que vous me voyez, j’ai failli être empalé à Smyrne. Oui, ma foi, sans monsieur de Rivière, l’ambassadeur, qui s’y trouvait, on me prenait pour un complice d’Ali-Pacha. J’ai sauvé ma tête, afin de parler honnêtement, mais les dix mille thalaris, les mille pièces d’or, les armes, oh ! tout a été bu par le soifard trésor du Capitan-Pacha. Ma position était d’autant plus difficile que ce Capitan-Pacha n’était autre que Chosrew. Depuis sa rincée, le drôle avait obtenu cette place, qui équivaut à celle de grand amiral en France.

– Mais il était dans la cavalerie, à ce qu’il paraît, dit le père Léger qui suivait avec attention le récit de Georges.

– Oh ! comme on voit bien que l’orient est peu connu dans le département de Seine-et-Oise ! s’écria Georges. Monsieur, voilà les Turcs : vous êtes fermier, le Padischa vous nomme maréchal ; si vous ne remplissez pas vos fonctions à sa satisfaction, tant pis pour vous, on vous coupe la tête ; c’est sa manière de destituer les fonctionnaires. Un jardinier passe préfet, et un premier ministre redevient tchiaoux. Les Ottomans ne connaissent point les lois sur l’avancement ni la hiérarchie ! De cavalier, Chosrew était devenu marin. Le Padischah Mahmoud l’avait chargé de prendre Ali par mer, et il s’est en effet rendu maître de lui, mais assisté par les Anglais, qui ont eu la bonne part, les gueux ! ils ont mis la main sur les trésors. Ce Chosrew, qui n’avait pas oublié la leçon d’équitation que je lui avais donnée, me reconnut. Vous comprenez que mon affaire était faite, oh ! raide ! si je n’avais pas eu l’idée de me réclamer en qualité de Français et de troubadour auprès de monsieur de Rivière. L’ambassadeur, enchanté de se montrer, demanda ma liberté. Les Turcs ont cela de bon dans le caractère, qu’ils vous laissent aussi bien aller qu’ils vous coupent la tête, ils sont indifférents à tout. Le consul de France, un charmant homme, ami de Chosrew, me fit restituer deux mille thalaris ; aussi son nom, je puis le dire, est-il gravé dans mon cœur...

– Vous le nommez ? demanda monsieur de Sérisy.

Monsieur de Sérisy laissa voir sur sa figure quelques marques d’étonnement quand Georges lui dit effectivement le nom d’un de nos plus remarquables consuls-généraux qui se trouvait alors à Smyrne.

– J’assistai, par parenthèse, à l’exécution du commandant de Smyrne, que le Padischa avait ordonné à Chosrew de mettre à mort, une des choses les plus curieuses que j’aie vues, quoique j’en aie beaucoup vu, je vous la raconterai tout à l’heure en déjeunant. De Smyrne, je passai en Espagne, en apprenant qu’il s’y faisait une révolution. Oh ! je suis allé droit à Mina, qui m’a pris pour aide de camp, et m’a donné le grade de colonel. Je me suis battu pour la cause constitutionnelle qui va succomber, car nous allons entrer en Espagne un de ces jours.

– Et vous êtes officier français ? dit sévèrement le comte de Sérisy. Vous comptez bien sur la discrétion de ceux qui vous écoutent.

– Mais il n’y a pas de mouchards, dit Georges.

– Vous ne songez donc pas, colonel Georges, dit le comte, qu’en ce moment on juge à la Cour des pairs une conspiration qui rend le gouvernement très sévère à l’égard des militaires qui portent les armes contre la France, et qui nouent des intrigues à l’étranger dans le dessein de renverser nos souverains légitimes...

Sur cette terrible observation, le peintre devint rouge jusqu’aux oreilles, et regarda Mistigris qui parut interdit.

– Eh ! bien ? dit le père Léger, après ?

– Si, par exemple, j’étais magistrat, mon devoir ne serait-il pas, répondit le comte, de faire arrêter l’aide de camp de Mina par les gendarmes de la brigade de Pierrefitte, et d’assigner comme témoins tous les voyageurs qui sont dans la voiture,...

Ces paroles coupèrent d’autant mieux la parole à Georges qu’on arrivait devant la brigade de gendarmerie, dont le drapeau blanc flottait, en termes classiques, au gré du zéphyr.

– Vous avez trop de décorations pour vous permettre une pareille lâcheté, dit Oscar.

– Nous allons le repincer, dit Georges à l’oreille d’Oscar.

– Colonel, s’écria Léger que la sortie du comte de Sérisy oppressait et qui voulait changer de conversation, dans les pays où vous êtes allé, comment ces gens-là cultivent-ils ? Quels sont leurs assolements ?

– D’abord, vous comprenez, mon brave, que ces gens-là sont trop occupés de fumer eux-mêmes pour fumer leurs terres...

Le comte ne put s’empêcher de sourire. Ce sourire rassura le narrateur.

... Mais ils ont une façon de cultiver qui va vous sembler drôle. Ils ne cultivent pas du tout, voilà leur manière de cultiver. Les Turcs, les Grecs, ça mange des oignons ou du riz... Ils recueillent l’opium de leurs coquelicots, qui leur donne de grands revenus ; et puis ils ont le tabac, qui croît spontanément, le fameux Lattaqui ! puis les dattes ! un tas de sucreries qui croissent sans culture. C’est un pays plein de ressources et de commerce. On fait beaucoup de tapis à Smyrne, et pas chers.

– Mais, dit Léger, si les tapis sont en laine, elle ne vient que des moutons ; et pour avoir des moutons, il faut des prairies, des fermes, une culture...

– Il doit bien y avoir quelque chose qui ressemble à cela, répondit Georges ; mais le riz vient dans l’eau, d’abord ; puis, moi, j’ai toujours longé les côtes et je n’ai vu que des pays ravagés par la guerre. D’ailleurs, j’ai la plus profonde aversion pour la statistique.

– Et les impôts ? dit le père Léger.

– Ah ! les impôts sont lourds. On leur prend tout, mais on leur laisse le reste. Frappé des avantages de ce système, le pacha d’Égypte était en train d’organiser son administration sur ce pied-là, quand je l’ai quitté.

– Mais comment... dit le père Léger qui ne comprenait plus rien.

– Comment ?... reprit Georges. Mais il a des agents qui prennent les récoltes, en laissant aux fellahs juste de quoi vivre. Aussi, dans ce système-là, point de paperasses ni de bureaucratie, la plaie de la France... Ah ! voilà !...

– Mais en vertu de quoi ? dit le fermier.

– C’est un pays de despotisme, voilà tout. Ne savez-vous pas la belle définition donnée par Montesquieu du despotisme : « Comme le sauvage, il coupe l’arbre par le pied pour en avoir les fruits... »

– Et l’on veut nous ramener là, dit Mistigris ; mais chaque échaudé craint l’eau froide.

– Et on y viendra, s’écria le comte de Sérisy. Aussi ceux qui ont des terres feront-ils bien de les vendre. Monsieur Schinner a dû voir de quel train toutes ces choses-là reviennent en Italie.

– Carpo di Bacco, le pape n’y va pas de main morte ! reprit Schinner. Mais on y est fait. Les Italiens sont un si bon peuple ! Pourvu qu’on les laisse un peu assassiner les voyageurs sur les routes, ils sont contents.

– Mais, reprit le comte, vous ne portez pas non plus la décoration de la Légion d’honneur que vous avez obtenue en 1819, c’est donc une mode générale ?

Mistigris et le faux Schinner rougirent jusqu’aux oreilles.

– Moi ! c’est différent, reprit Schinner ; je ne voudrais pas être reconnu. Ne me trahissez pas, monsieur. Je suis censé être un petit peintre sans conséquence, je passe pour un décorateur. Je vais dans un château où je ne dois exciter aucun soupçon.

– Ah ! fit le comte, une bonne fortune, une intrigue ?... Oh ! vous êtes bien heureux d’être jeune...

Oscar, qui crevait dans sa peau de n’être rien et de n’avoir rien à dire, regardait le colonel Czerni-Georges, le grand peintre Schinner, et il cherchait à se métamorphoser en quelque chose. Mais que pouvait être un garçon de dix-neuf ans, qu’on envoyait pendant quinze à vingt jours à la campagne, chez le régisseur de Presles ? Le vin d’Alicante lui montait à la tête, et son amour-propre lui faisait bouillonner le sang dans les veines ; aussi, lorsque le fameux Schinner laissa deviner une aventure romanesque dont le bonheur devait être aussi grand que le danger, attacha-t-il sur lui des yeux pétillants de rage et d’envie.

– Ah ! dit le comte d’un air envieux et crédule, il faut bien aimer une femme pour lui faire de si énormes sacrifices...

– Quels sacrifices ?... fit Mistigris.

– Ne savez-vous donc pas, mon petit ami, qu’un plafond peint par un si grand maître se couvre d’or ? répondit le comte. Voyons ? Si la liste civile vous paye trente mille francs ceux de deux salles au Louvre, reprit-il en regardant Schinner ; pour un bourgeois, comme vous dites de nous dans vos ateliers, un plafond vaut bien vingt mille francs ; or, à peine en donnera-t-on deux mille à un décorateur obscur.

– L’argent de moins n’est pas la plus grande perte, répondit Mistigris. Songez donc que ce sera certes un chef-d’œuvre, et qu’il ne faut pas le signer pour ne point la compromettre !

– Ah ! je rendrais bien toutes mes croix aux souverains de l’Europe pour être aimé comme l’est un jeune homme à qui l’amour inspire de tels dévouements ! s’écria monsieur de Sérisy.

– Ah ! voila, fit Mistigris, on est jeune, on est aimé ! on a des femmes, et comme on dit : abondance de chiens ne nuit pas.

– Et que dit de cela madame Schinner ? reprit le comte, car vous avez épousé par amour la belle Adélaïde de Rouville, la protégée du vieil amiral de Kergarouet, qui vous a fait obtenir vos plafonds au Louvre par son neveu, le comte de Fontaine.

– Est-ce qu’un grand peintre est jamais marié en voyage ? fit observer Mistigris.

– Voilà donc la morale des ateliers ?... s’écria niaisement le comte de Sérisy.

– La morale des cours où vous avez eu vos décorations est-elle meilleure ? dit Schinner qui recouvra son sang-froid un moment troublé par la connaissance que le comte annonçait avoir des commandes faites à Schinner.

– Je n’en ai pas demandé une seule, répondit le comte, et je crois les avoir toutes loyalement gagnées.

– Et ça vous va comme un notaire sur une jambe de bois, répliqua Mistigris.

Monsieur de Sérisy ne voulut pas se trahir, il prit un air de bonhomie en regardant la vallée de Groslay qui se découvre en prenant à la Patte-d’Oie le chemin de Saint-Brice, et laissant sur la droite celui de Chantilly.

– Attrape, dit en grommelant Oscar.

– Est-ce aussi beau qu’on le prétend, Rome ? demanda Georges au grand peintre.

– Rome n’est belle que pour les gens qui aiment, il faut avoir une passion pour s’y plaire ; mais, comme ville, j’aime mieux Venise, quoique j’aie manqué d’y être assassiné.

– Ma foi, sans moi, dit Mistigris, vous la gobiez joliment ! C’est ce satané farceur de lord Byron qui vous a valu cela. Oh ! ce chinois d’Anglais était-il rageur ?

– Chut ! dit Schinner, je ne veux pas qu’on sache mon affaire avec lord Byron.

– Avouez tout de même, répondit Mistigris, que vous avez été bien heureux que j’aie appris à tirer la savate.

De temps en temps, Pierrotin échangeait avec le comte de Sérisy des regards singuliers qui eussent inquiété des gens un peu plus expérimentés que ne l’étaient les cinq voyageurs.

– Des lords, des pachas, des plafonds de trente mille francs ! Ah ! çà, s’écria le messager de l’Isle-Adam, je mène donc des souverains aujourd’hui ? quels pourboires !

– Sans compter que les places sont payées, dit finement Mistigris.

– Ça m’arrive à propos, reprit Pierrotin ; car, père Léger, vous savez bien ma belle voiture neuve sur laquelle j’ai donné deux mille francs d’arrhes... Eh ! bien, ces canailles de carrossiers, à qui je dois compter deux mille cinq cents francs demain, n’ont pas voulu accepter un acompte de quinze cents francs et recevoir de moi un billet de mille francs à deux mois !... Ces carcans-là veulent tout. Être dur à ce point avec un homme établi depuis huit ans, avec un père de famille, et le mettre en danger de perdre tout, argent et voiture, si je ne trouve pas un misérable billet de mille francs. Hue, Bichette ! Ils ne feraient pas ce tour-là aux grandes entreprises, allez.

– Ah ! dam !
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