Les réseaux d’affaires en Égypte : patronat européen, minorités locales et notables égyptiens dans la réforme et l’industrialisation du pays durant l’entre-deux-guerres





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Les réseaux d’affaires en Égypte : patronat européen, minorités locales et notables égyptiens dans la réforme et l’industrialisation du pays durant l’entre-deux-guerres.
Caroline Piquet, Ater à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV)


L’Égypte de l’entre-deux-guerres offre un cas original pour l’étude du patronat européen outre-mer, puisque celui-ci y fonctionne en réseau avec les minorités étrangères locales et les notables égyptiens. La pénétration des capitaux étrangers dans le pays s’effectue dès la seconde moitié du xixe siècle. L’occupation anglaise en 1882 ne verrouille pas le marché égyptien, qui demeure le lieu d’une concurrence entre capitaux étrangers : jusqu’en 1956, les capitaux français sont plus importants que ceux des Britanniques1. En 1922, le pays est déclaré souverain et s’engage dans une période de construction nationale. Alors que l’administration coloniale anglaise contrôle l’appareil d’État, les acteurs privés se penchent sur la réforme industrielle et sociale du pays. Le patronat européen comprend alors qu’il convient d’assurer ses réseaux au sein de la société égyptienne afin de maintenir ses positions.
L’étude des réseaux réunissant le patronat européen et les élites économiques d’Égypte représente un vaste terrain de recherche, ouvert par les études fondatrices de David Landes2, Robert Tignor3 et Samir Saul4. Néanmoins, bien des aspects demeurent encore méconnus : pour mener à bien un tel projet, il conviendrait de se livrer à une prosopographie des patronats européens dans le pays, puis à celle des bourgeoises locales et égyptiennes, pour proposer ensuite une étude des réseaux. Récemment, une initiative de l’université américaine du Caire vise à développer des études de cas d’entreprises étrangères et égyptiennes, dans une perspective nouvelle adoptant les méthodes de la Business History5. Le présent chapitre se veut bien moins ambitieux ; il propose d’étudier les réseaux qui se forment entre le patronat européen et les acteurs locaux à travers deux associations spécialisées sur la réforme et l’industrialisation du pays : la Société Sultanieh d’économie politique, de statistiques et de législation  et la Fédération des industries égyptiennes. Ces associations permettent de présenter les enjeux et les limites de la collaboration entre les Européens et les Égyptiens. Ces deux groupes partagent, certes, un projet commun : sortir le pays de son arriération économique et le faire entrer dans la marche des pays développés ; néanmoins, leurs intérêts sont divergents : conserver les privilèges pour les uns, conquérir le marché égyptien pour les autres. Le capitalisme colonial peut-il accepter l’émergence d’un capitalisme national ? Ce dernier peut-il accepter les chasses gardées et les privilèges octroyés aux étrangers ? Pour présenter le débat, nous reviendrons sur les acteurs de la réforme, pour évoquer ensuite leur participation aux deux associations mentionnées ci-dessus. Enfin, on s’attachera à l’affaiblissement du patronat européen face à la montée du nationalisme.
1. Les hommes de la Réforme : les patronats européens et les élites économiques locales
Dès le xixe siècle, les khédives égyptiens ont souhaité associer les Européens à la rénovation et à la modernisation du pays, en réclamant l’aide des scientifiques occidentaux et l’apport technique et financier des entreprises étrangères. Dans le domaine économique, trois catégories d’acteurs apparaissent alors : le patronat européen, les minorités étrangères locales et les grands propriétaires terriens égyptiens.

A. Le patronat européen en Égypte : de la distance à l’arrimage au pays



L’Égypte au xixe siècle constitue une colonie de capitaux où les étrangers s’illustrent dans le crédit hypothécaire, la commercialisation du coton et les sociétés concessionnaires6. Les trois types de patronats européens les plus représentés sont le patronat britannique, français et belge. Ces investisseurs dominent en particulier le secteur des banques, avec entre autres la National Bank et la Land Bank en ce qui concerne les capitaux britanniques, le Crédit foncier égyptien, les agences des banques métropolitaines de la Société générale et du Crédit lyonnais pour les capitaux français. L’autre grand domaine d’investissement de ce patronat concerne les concessions d’équipement public. Ces sociétés sont constituées de capitaux étrangers et conservent une direction européenne, bien que relevant le plus souvent de la juridiction égyptienne. On compte parmi les plus fameuses de ces entreprises la Compagnie du canal de Suez, la Compagnie des eaux d’Alexandrie et du Caire, la Compagnie des tramways d’Alexandrie, la Cairo Electric Company, la Compagnie Oasis d’Héliopolis du Baron Empain ou encore la Compagnie de gaz et d’électricité Lebon. Toutefois, le patronat européen n’est pas uniforme : les Britanniques sont attachés à une Égypte agraire et se montrent hostiles aux entreprises locales, alors que les Français, les Belges, les Allemands et les Italiens y voient des opportunités pour leurs financiers7. De plus, il convient de souligner la position particulière du patronat français : outre l’importance des capitaux investis dans le pays, celui-ci se distingue par un discours de civilisation : l’évocation de la France des Lumières se présente volontiers comme un contrepoids à l’occupant anglais8.
Néanmoins, ce n’est pas tant la nationalité de ces entreprises et de leurs capitaux qui en font des modèles coloniaux que leur organisation et leur fonctionnement. Et l’exemple- type de l’entreprise coloniale en Égypte demeure un bastion du patronat français : la Compagnie du canal de Suez. Les dirigeants de la Compagnie entretiennent des liens très serrés avec les milieux d’affaires coloniaux. Le prince d’Arenberg, Charles Jonnart, Jules et François Charles-Roux, présidents et vice-président de la Compagnie, incarnent des figures célèbres du « parti colonial »9. De plus, les réseaux d’affaires de Suez se situe tout entier hors d’Égypte et repose sur le patronat métropolitain : dans son conseil d’administration se distinguent les industriels du Nord avec un représentant de l’industrie textile, Eugène Motte, et deux maîtres de forges, Armand Viellard-Migeons et Humbert de Wendel, les représentants du patronat lyonnais avec l’industriel Auguste Issac et le banquier Cambefort, le patronat marseillais avec le négociant Marcel Rouffio, l’industriel Émile Darier et les Charles-Roux, père et fils10. Enfin, parmi les administrateurs aux carrières politiques, on note le poids des anciens fonctionnaires coloniaux : Gaston Doumergue, André Lebon, Marcel Olivier, les frères Paul et Jules Cambon, Ernest Roume.
Cependant, le cas de Suez est assez exceptionnel dans le pays : beaucoup d’entreprises étrangères présentent un profil bien plus intégré et fonctionnent avec des réseaux locaux. C’est le cas notamment de la société fondée par le baron Empain en 1906, la Heliopolis Oases Company : destinée à créer un faubourg au nord du Caire, cette entreprise met en place un vaste projet immobilier assorti de l’équipement d’un chemin de fer pour assurer la liaison avec la capitale. Héliopolis demeure une oeuvre majeure du patronat colonial belge, financée pour l’essentiel par le grand capitalisme wallon11. Malgré un financement européen et une direction européenne à cheval entre Paris et Bruxelles, l’entreprise s’ouvre à la société locale assez tôt, pour des raisons d’efficacité ; Empain se concilie les intérêts locaux, ce qui lui permet de signer l’achat de terrain et une concession pour le chemin de fer avec Boghos Nubar, fils d’un ancien Premier Ministre avec lequel il avait déjà noué des contacts pour le tramway du Caire. Empain utilise aussi les services de Georges Eid, sujet belge né en Syrie et devenu représentant commercial des Belges au Caire ; d’autre part, la société a recours à des intermédiaires locaux comme l’ingénieur Ayrout et les maisons de maçonnerie locales12.
De même, le Crédit foncier d’Égypte offre un exemple de patronat européen bien intégré dans les affaires du pays. Premier établissement financier et seconde plus grande entreprise d’Égypte à la veille de la Première Guerre mondiale après Suez, il illustre le dynamisme des capitaux français dans le pays. Joseph Caillaux en 1911 est nommé président de conseil d’administration, puis après la guerre, Émile Miriel impose sa personnalité dans l’établissement comme administrateur-délégué. Ancien inspecteur des finances, cet homme a été choisi pour défendre les intérêts français en Égypte. Durant l’entre-deux-guerres, les membres du conseil d’administration du Cfe soulignent les liens très ténus avec les réseaux bancaires parisiens, avec notamment la présence de l’ancien président du Crédit lyonnais, le Baron Brincard.  Toutefois si les réseaux financiers du Cfe se situent en France, cet établissement est l’un des premiers dans les années 1880 à réorganiser son fonctionnement, pour mettre l’accent sur une meilleure intégration au marché égyptien. À cette époque, bon nombre de sociétés étrangères qui n’avaient leurs réseaux qu’en Europe s’avérèrent incapables de s’adapter aux réalités du marché égyptien ; faute de relais locaux, la plupart d’entre elles disparaissent pour laisser place à de nouvelles formes d’entreprises qui implantent leur siège en Égypte13. Le Cfe installe alors une partie de sa direction au Caire et intègre à son organisation des banquiers et des entrepreneurs locaux issus des communautés juive, grecque et levantine, le plus célèbre étant le banquier Suarès.
Toutefois, malgré les efforts réalisés pour mieux s’insérer dans le maillage économique et social de l’Égypte, le patronat européen demeure un patronat colonial. Ces investisseurs conservent en effet des liens très serrés avec les milieux coloniaux de leur pays et s’appuient sur l’administration britannique pour garantir leurs intérêts financiers. Ils profitent, en outre, des avantages fiscaux offerts par le régime des capitulations. Enfin, les Égyptiens qui parviennent à siéger dans les conseil d’administration des firmes étrangères sont marginaux, une douzaine14 environ en 1923. Ces sociétés préfèrent la collaboration avec les minorités locales juives ou chrétiennes.
B. Les minorités locales : un rôle d’intermédiaire entre le patronat européen et la société égyptienne 
Par minorités locales, on désigne les membres des communautés juive, levantine, grecque, italienne ou arménienne établies en Égypte depuis des générations. Beaucoup se sont installées sous le règne de Mohamed Ali en se spécialisant dans les métiers de l’import-export. Leur intégration au marché égyptien se poursuit sous les règnes de Saïd et d’Ismaïl, avec les sociétés de coton et les établissements de crédit. Ces communautés s’illustrent également dans l’industrie textile et agroalimentaire ; beaucoup d’entreprises sont créées après le boum financier des années 1899-1907, dans le domaine du sucre, du coton, du tabac, de la bière, du ciment et du sel. Se forme alors un groupe de banquiers et de marchands d’origines juives, grecques ou italiennes dont les noms les plus célèbres sont les Menasce, Suarès, Cattaui, Rollo, Mosseri, Zervudachi, Salvago15. Ces communautés se concentrent dans les grandes villes, Le Caire, Alexandrie, Port-Saïd et Ismaïlia, surtout à partir des années 1920, sous l’impact du nationalisme et l’ascension des marchants égyptiens dans les campagnes et les villes moyennes16.
Quelques familles ont laissé des monographies de leur entreprise : c’est le cas des Zerbini ; ces derniers, originaires de Mytilène, s’installent en Égypte au xixe siècle et créent en 1894 une entreprise d’égrenage du coton, The Kaft-el-zayat cotton, qui prospère17 jusqu’en 1956. Son conseil d’administration regroupe pour l’essentiel des Grecs, des juifs et des Syro-Libanais ; on peut citer notamment la présence de René Cattaui : la famille Cattaui, célèbre famille de banquiers juifs égyptiens, s’illustre aussi dans le domaine des sucreries, en dirigeant une des plus grandes concessions sucrières du pays, la concession de Kom Ombo située en Haute-Égypte. Cette entreprise, comme la plupart des entreprises sucrières, présente une collaboration entre agents locaux et banquiers parisiens18. Un autre domaine d’épanouissement des communautés étrangères est le petit commerce : la maison Papazian fournit un bel exemple : créée par des Arméniens originaires d’Alexandrette, cet établissement est tenu par des commerçants - horlogers du Caire, installés en 1903 et toujours en activité19. À Port-Saïd, les commerces grecs et italiens colonisent des rues entières20 ; le plus connu d’entre eux, le Simon Arzt, est créé à la fin du xixe siècle par des juifs autrichiens installés en Égypte. Grand magasin situé directement sur la jetée du canal de Suez, il constitue un énorme de dépôt des marchandises venues d’Orient et d’Occident. À Alexandrie, les Grecs dominent le commerce des spiritueux et les industries de cigarettes, quant les Italiens se distinguent dans les métiers du bâtiment et de l’artisanat21.
Cette bourgeoisie locale s’impose comme un élément indispensable à la structure économique du pays. Bien intégrés, installés depuis des générations en Égypte, les membres de ces communautés sont pourtant qualifiés d’intrus par le mouvement national qui les accuse de profiter des richesses de l’Égypte en parasite22. Ils sont considérés comme étrangers car beaucoup relèvent d’une protection européenne. Dans les années vingt, alors que la loi définit la nationalité égyptienne, très peu font le choix de la demander et préfèrent conserver une protection étrangère dans le cadre des capitulations 23. Or, ce système représente pour les notables égyptiens un régime de privilèges injuste et préjudiciable à leur propre développement.

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