Vers un nouveau et indispensable partage des risques Eric Briys Fred Célimène ceregmia, Université des Antilles et de la Guyane Août 2004 Abstract





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Globalisation et Marchés Financiers:

Vers un nouveau et indispensable partage des risques




Eric Briys
Fred Célimène
CEREGMIA, Université des Antilles et de la Guyane
Août 2004

Abstract




Croissance et richesse sont les deux versions du même Saint Graal. Ce Graal économique est aussi difficile à cerner que celui de la Geste Arthurienne. Sa quête a mobilisé les talents d’économistes, d’historiens, de sociologues, d’anthropologues. Pourtant, la brûlante question posée par David S. Landes : « Pourquoi sommes-nous si riches et pourquoi sont-ils si pauvres ? » reste sans réponse convaincante. Les inégalités de richesse sur la planète restent criantes. L’économiste Péruvien Hernando De Soto a récemment suggéré que le vrai problème n’était pas l’absence de capital dans les pays pauvres mais bien plutôt l’absence de droits de propriété sur ce capital dûment définis et applicables. Dans les pays pauvres, le capital, quel qu’il soit, est mort et le reste.
Dans cet article, nous proposons une explication complémentaire à celle de De Soto : la fracture du partage des risques (« the risk-sharing divide »). Le destin de trop nombreuses populations, de trop nombreuses entreprises, de trop nombreux pays demeure dicté par un immense jeu de hasard, particulièrement dans les pays défavorisés qui ont souvent la particularité d’être sous-diversifiés. Ce jeu de dupes est perpétué, entretenu par les louvoiements de nombreuses élites gouvernantes, tant dans les pays développés que sous-développés, qui privent trop souvent les individus, les collectivités, les entreprises des libertés financières les plus élémentaires. Ceci engendre des inégalités injustifiables et inacceptables. Ces inégalités empêchent les individus d’accumuler du capital. Ils en sont contraints à « vivre au jour le jour »
Contrairement à ce que l’on entend trop souvent aujourd’hui, priorité doit être donnée à la libération des forces financières (Briys et de Varenne (1999, 2000), Brenner (2002)). De nouveaux modes de partage des risques doivent être promus. Dans l’acception habituelle, les marchés financiers garantissent l’ouverture (« Openness »). L’ouverture ne suffit pas. Nous avons besoin de ce que nous appelons dans cet article « d’excentricité responsable ». En d’autres termes, il est impératif que les talents (initiative individuelle, entrepreneuriale) puissent se marier au capital sous ses formes les plus créatives (fonds propres, dettes, titres hybrides, dérivés, titrisation etc…) et que chacun des deux éléments de ce mariage soient tenus rendre des comptes – privés et publics (justice, police etc.. ) à l’autre partie à tout moment.

Dans le superbe western de Sergio Leone, « Le Bon, la Brute et le Truand », Clint Eastwood et Eli Wallach sont à la recherche d’un magot d’or volé. Ils finissent par découvrir que cet or est enterré dans un immense cimetière sous une pierre tombale sans pour autant savoir laquelle. C’est à ce moment précis que Clint Eastwood adresse cette réplique immortelle à Eli Wallach : « In this world there’s two kinds of people, my friend. Those with loaded guns. And those who dig.” Dans le monde d’aujourd’hui, il y a, pourrait-on dire, deux types d’individus et/ou de pays: les nantis qui ont les moyens de gérer les risques divers et variés qui pèsent sur eux et ceux qui continuent de creuser ou qui bientôt creuseront à leur tour faute de pouvoir résister à la multitude de risques qui ne cessent de s’accumuler sur eux.
La prospérité et ses clés demeurent un mystère. Nombreux sont pourtant ceux qui ont essayé de comprendre pourquoi certains pays sont devenus prospères (le sont restés) alors que d’autres restaient pauvres (ou le devenaient). On peut citer par exemple : parmi les économistes Solow (1956), Romer (1986), Jones (1998), Brenner (2002), parmi les historiens Braudel (1979), Baechler (1995), Favier (1987), Landes (1998) , parmi les sociologues Weber (1947). Pour son discours présidentiel au congrès de l’American Economic Association (1989), l(historien de Harvard, David S. Landes chosit le titre suivant : « Whay are we so rich and they so poor ? ». Deux cents ans plus tôt, l’Ecossais Adam Smith se posait la même question.
Dans un livre pénétrant, Jared Diamond (1998), Professeur de physiologie à UCLA, a une manière très originale de résumer la question de la prospérité. En juillet 1972, il étudiait l’évolution des oiseaux en Nouvelle-Guinée. Alors qu’il déambulait sur la plage, il fit connaissance d’un politicien local dénommé Yali. Yali était caractérisé par une curiosité insatiable. Il ne put s’empêcher de poser à Diamond la question qui visiblement lui brûlait les lèvres depuis longtemps : « Why is that you white people have so much cargo and brought it to New Guinea, but we black people had little cargo1 of our own?” Quelle que soit la latitude, toujours la même difficile question. Aujourd’hui, la question de Yali est exprimée de façon plus « vocale ». De Gêne à Porto Allegre, une foule croissante de gens exprime sa colère et ses craintes. Elle s’insurge contre la globalisation et le fossé croissant des richesses. Elle ne veut plus du monde soi-disant forgé par les élites réunies chaque année dans le petit village suisse de Davos.
Ceci nous ramène à la question de la croissance. Selon la théorie traditionnelle à la Solow, nous sommes plus riches parce que nous investissons plus et parce que nous avons une croissance de la population plus basse. Ainsi, nous accumulons lus de capital par travailleur et nous accroissons la productivité du travail. De plus, le progrès technologique rend cette croissance de la richesse continue. C’est son vrai déterminant de long terme beaucoup plus que le taux d’épargne ou de croissance de la population. Ainsi, passons plus de temps que les autres à apprendre et à acquérir de nouvelles technologies (Romer (1986)). Tout ceci est très bien. Mais, comment se fait-il alors que cette recette « simple » ne soit pas appliquée d’Est en Ouest, du Nord au Sud? Une des réponses réside dans le cadre institutionnel : les fameuses institutions. La recette fait l’hypothèse que les conditions pour engranger les dividendes des efforts sont les mêmes pour tout le monde : par exemple, égalité devant la loi. En d’autres termes, les conditions sont en place qui permettent aux individus de parier sur les idées. Il suffit de faire, à l’instar d’Hernando De Soto, l’expérience de la création et de la gestion d’une entreprise au Pérou pour comprendre qu’il s’agit là d’une hypothèse plus qu’audacieuse. Les entraves sont telles que le pari entrepreneurial se transforme rapidement en calvaire. En outre, il est fréquent que les droits des actionnaires minoritaires dans de tels pays soient systématiquement bafoués. La simple définition et stricte application des droits de propriété est la plupart du temps du domaine de l ‘exotisme !
De Soto est intarissable sur le sujet. Ses arguments ne sont ni rhétoriques ni théoriques. Dans son livre de 1989, The Other Path, il décrit son expérience de création et de gestion d’une petite entreprise de vêtements dans la banlieue de Lima. Il estime que les coûts infligés à son entreprise par l’absence de droits de propriété clairs et applicables à 32 fois le salaire minimum mensuel. Dans son autre livre, The Mystery of Capital, De Soto pousse l’argument encore plus loin : « This 80% majority is not, as Westerners often imagine, desperately impoverished. In spite of their obvious poverty, even those who live under the most grossly unequal regimes possess far more than anybody has ever understood. What they possess however, is not represented in such a way as to produce additional value.” De Soto mentionne le cas de l’Egypte. Selon lui, lorsque l’on quitte le Nile Hilton du Caire, ce ne sont pas les fax, télévisions, air conditionné ou antibiotiques que l’on laisse derrière soi. Ce que l’on laisse derrière soit, c’est « the world of legally enforceable transactions on property rights2. » On passe d’un monde formel à un monde informel. Il s’agit selon De Soto d’un saut quantique, du vivant vers le mort3. En effet, le capital, les actifs existent mais « nobody can identify who owns what, addresses cannot be easily verified, people cannot be made to pay their debts etc…” Selon De Soto, le capital est mort. Il ne peut servir de collateral et permettre ainsi de créer de la richesse.
Ce diagnostic pessimiste pose une question : Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi la malédiction du « capital mort » affecte-t-elle les pays pauvres à une telle échelle ? La réponse est moins évidente. Il est intuitif que sans infrastructure légale une pièce majeure du moteur de la croissance est manquante. Les individus en sont réduits à des expédients. Mais, ce n’est pas la seule pièce qui manque. Il manque également la possibilité de redistribuer les risques. Evidemment, en l’absence de droits de propriétés bien définis et défendables, on ne peut dessiner et utiliser les contrats et les institutions nécessaires pour gérer et redistribuer les risques. Il s’agit en l’occurrence d’une fracture redoutable. De Soto a raison. Le capital dans les pays pauvres est mort. Néanmoins, il aurait dû immédiatement ajouté que les risques dans les pays pauvres sont vivants, toxiques et mortels ! Lorsque l’on quitte le Nile Hilton du Caire, on abandonne le monde des droits de propriétés, mais aussi et surtout celui du partage des risques (marchés financiers, assurance etc…)
Et, même si le capital était libéré de ses entraves, cela ne changerait pas grand chose en présence de risques toujours aussi menaçants. Il est, en effet, frappant de constater que les économies sous-développées souffre d’un manque de diversification patent par rapport à celle dont jouissent les économies développées. Souvent d’ailleurs, un malheur n’arrive pas seul. Ainsi, un déclin prononcé du revenu national après le passage d’un cyclone peut réduire à néant les efforts consentis en matière de droits de propriété et replonger une économie dans le chaos dont elle venait à peine de sortir. La vie dans les pays pauvres est dominée par le fléau des risques. Fafchamps et Lund (2000) résume la situation en termes forts :  “The vagaries of health, weather, crop pests, and job opportunities create large income variations over time. In addition, households must incur large expenditures such as medical costs and funeral celebration, the timing of which is not always foreseeable. With per capita incomes low in even the best times, unmitigated income and consumption shocks can have devastating consequences.” Le contraste avec les pays développés est saisissant.
Les individus et les entreprises des pays riches ont accès à une vaste panoplie d’instruments et d’institutions financiers qui leur permettent de doser leur exposition aux risques qui pèsent sur eux. Ils peuvent investir dans des actions, des obligations, des placements sans risque, des SICAV, des produits dérivés. Ils peuvent souscrire des assurances dommage et vie. Ils ont accès à des régimes de retraite. En d’autres termes, le menu rentabilité-risque dont ils disposent est fort riche. Nonobstant cette grande variété, on peut objecter que cela n’est pas encore suffisant. Ainsi, Athanasoulis, Shiller et van Wincoop (1999) observent : “there is good reason to believe that most people’s wealth is not well diversified.” Ils en veulent pour preuve par exemple, que, bien que les investisseurs puissant diversifier leurs portefeuilles d’actions (10% of revenu national), “about 90% of an average person’s income is sensitive to sectoral, occupational and geographic uncertainty.” Hess et Shin (2001) livrent le même constat. Ils montrent que le niveau de partage domestique des risques aux Etats-Unis est encore trop bas. Les ménages américains investissent “in the familiar” ce qui ne conduit pas à une réallocation des risques suffisante. Il est clair toutefois que les habitants des pays riches sont mieux lotis que ceux des pays en voie de développement.
Néanmoins, cela serait une description biaisée de la réalité que de penser que les mécanismes de partage des risques sont absents des pays pauvres. Bien au contraire ! Dans l’adversité, les populations inventent des schémas de partage de risques qui montrent combien elles sont sensibles à leur vulnérabilité. A l’époque coloniale par exemple, de nombreux voyageurs rapportent, à leur retour, dans leurs écrits des modes de gestion de risques tout-à-fait originaux. Par exemple, en 1931, le célèbre journaliste Albert Londres, sillone la Mer Rouge à bord d’un Sambouk. Il part à la rencontre des pêcheurs de perles. Il est fasciné puis horrifié par le dur labour de ces plongeurs qui infatigablement, attaché à une corde, râcle le fond à la recherché des huîtres perlières. Les dangers sont legion qui guettent les plongeurs: tympans perforés, bronchitis, troubles cardiaques, requins, raies électriques font partie du lot quotidian. Mais, il y a pire encore: la cécité. Quel espoir reste-t-il à un pêcheur devenu aveugle, si courageux soit-il? Avec sa vue, c’est aussi son gagne-pain qui disparaît. A Dalhak pourtant, Albert Londres observe une étrange transaction baptisée “le tiers de l’aveugle”. En effet, les pêcheurs ont une façon bien particulière de partager chaque moisson de perles: un tiers pour l’équipage, un tiers pour les courtiers et un tiers pour les aveugles. Un tiers des perles vient donc indemniser ceux qui ont perdu leur vue pour elles. Et, Albert Londres observe que cette part est immuable et ne fait l’objet d’aucune manipulation: “les pêcheurs aveugles n’avaient pas d’avocats, leur part n’était jamais en danger”. Albert Londres note d’ailleurs avec ironie que ce tiers existait bien avant nos propres regimes de retraite! Ce sytème issu de la Mer Rouge est bien un mode de partage de risque. Il s’agit en l’occurrence d’un risque idiosyncratique qui fonctionne sans risque de hazard moral et de selection adverse car il repose sur une communauté étroite, homogène et disciplinée.
Plus près de nous, Fafchamps (1998), Fafchamps et Lund (2000), Townsend (1994), Zhang et Ogaki (2000) décrivent des arrangements similaires dans les Philippines rurales, dans les villages du Nord de la Thaïlande, au Nord du Nigera et en Inde. Un autre exemple, plus charismatique, est celui de Mohammed Yunus qui a créé la Grameen Bank au Bangladesh. Il s’agit d’une institution qui a permis à plus de 2 millions de personnes, principalement des femmes, de souscrire à des micro-prêts ($120 en moyenne) destinés à financer leurs projets. Le succès de ces différents exemples est indéniable. Pourtant, il est limité puisqu’il ne concerne que des petites communautés. Le partage des risques se fait à l’échelle du village. Il n’existe pratiquement pas de schémas inter-villages. Le risque idiosyncratique est géré. Il reste toujours le risque agrégé qui n’est pas redistribué. Ceci s’explique par la confiance et l’asymétrie d’information qui sont facilement maîtrisables à l’échelle d’une petite communauté4 mais qui ne le sont plus à grande échelle. Les risques agrégés demeurent menaçants et le sort de ces communautés reste conditionné par la chance ou la malchance.
Cette épée de Damoclès n’est pas la seule rançon de la latitude. Elle est malheureusement le produit de l’attitude des élites et des gouvernements. Trop de populations de par le monde sont les otages de leurs dirigeants qui leur refusent les libertés les plus élémentaires et l’accès à des institutions ou des marchés qui pourraient remettre en cause la mainmise des élites. Pourtant, l’arithmétique de base de la prospérité est relativement simple. Brenner et Briys (2002) en donnent un exposé d’une grande clarté :
To prosper people must have access to capital. Talent must be matched with capital and the two sides of this wealth enhancing equation have to be held accountable. There are only five ways to source capital: Natural resources, savings, capital markets, government and crime. The last two ones are somehow what’s left when the first three ones are unavailable. This is what we see in many poor countries: government and crime at their worst more often than not. Having a sound access to proper capital is not an easy thing. It is a complex and subtle construction that can be easily perverted. It requires a rich set of markets and institutions to channel funds and risks properly. It also necessitates a maze of checks and balances – both private and public – to make sure that mistakes are recognized and corrected with no delay. In other words, it takes an open-minded attitude and some hard work to get there.”
Hernando De Soto a raison lorsqu’il écrit: “there is a growing sense, even among some elites in developing countries, that if they have to depend solely and forever on the kindness of outside capital, they will never be productive players in the global capitalist game. They are increasingly frustrated at not being masters of their own fate.” C’est la vraie limite de la croisade du Jubilé (qui vise à l’annulation pure et simple de la dette du Tiers-Monde) menée par Jean Paul II et la rock star Bono. Il est toujours facile de jouer sur la crédulité et d’abuser du sentiment de culpabilité qui hantent les nantis. Cela ne résout en rien les problèmes de fond et les racines du mal restent intactes. La pauvreté n’est en rien réglée. C’est grave car, comme le rappelait avec vigueur Rudiger Dornbusch : « Poverty is bad, but inequality is not ». L’inégalité est d’ailleurs trop souvent confondue avec la pauvreté. Selon Dornbusch (2001), « equality occurs when every citizen is given the full chance to reach his or her potential. » Ceci est vrai aussi longtemps que nous ne demeurons pas inégaux devant les risques. C’est-à-dire que l’inégalité ne se trouve pas fondamentalement enracinée dans le risque. Robert Shiller (1993) donne un exemple de ce type d’inégalité qu’il doit-être possible d’éradiquer. Au milieu des années 80, le marché immobilier du Nord-Est des Etats-Unis connut un boom spectaculaire. Shiller avait par chance acheté sa maison avant le boom. Du jour au lendemain, il se trouvait singulièrement plus fortuné. Ce gain inattendu provoqua ce commentaire : « What did I do to deserve this windfall ? » La réponse est rien, sinon d’avoir eu de la chance. Qui plus est, Shiller aurait pu utiliser cette plus-value potentielle comme collatéral dans d’autres transactions. En effet, son droit de propriété immobilière est parfaitement délimité et reconnu et il peut donc le monétiser. Que se serait-il dans le cas inverse d’un krach ? En l’absence d’un marché de couverture des fluctuations des prix immobiliers, son droit de propriété ne lui aurait pas servi à grand-chose. En revanche, la possibilité de couvrir ce risque lui aurait permis d’éviter d’avoir son futur dicté par une volatilité immobilière que par définition il ne maîtrise pas.
Cette anecdote illustre bien le fait que, contrairement à une idée communément répandue, nous ne souffrons pas d’un excès, d’une prolifération de marchés financiers, mais bien plutôt d’une carence. Pour reprendre la terminologie classique à la Arrow-Debreu, nos marchés sont incomplets. Et, pourtant, comme l’écrit Michael Mandel (1996), « the invention of new markets – whether physical or financial – is one of the highest forms of economic creativity. » De cette créativité nous avons besoin pour éliminer les effets pervers sur le bien-être de risques incomplètement diversifiables et diversifiés. Depuis longtemps, Robert C. Merton s’est fait l’avocat de l’ingénierie financière et de son application à l’échelle des pays. Lors de l’un de ses voyages en Asie (1999), on posa à Merton la fameuse question de Yali : « How do we explain different countries’relative performance and the variations in performance across regions ? And what do we do about it? » Merton répondit à cette question par une autre question : « How much of what we observe ex-post is a consequence of ex ante different risk profiles ? » Ce que nous observons ex post, c’est la prospérité ou son manque. Or, le constat que l’on peut faire est que de nombreux pays sous-développés ou en voie de développement sont mal diversifiés. Certes, comme le souligne Merton, le travail d’identification des vrais facteurs de risque d’un pays n’est pas chose et ce ne sont pas la comptabilité nationale ou le bilan de la banque centrale qui sont très éclairants de ce point de vue5. L’intuition commande néanmoins que les pays fortement exposés à une poignée de risques peuvent basculer du jour en lendemain dans le chaos le plus total. Le paradoxe, ici, est qu’il peut y avoir de bonnes raisons à ce qu’un pays soit spécialisé dans un domaine (avantage comparatif à la Ricardo etc…) Le problème est alors que l’investissement dans cette spécialité n’est pas séparable du risque que cette spécialité entraîne. Robert Merton en donne un bon example avec Taïwan. Taîwan est fortement investie dans le secteur de l’électronique. Elle y a développé une expertise reconnue. Néanmoins, cela signifie, au plan macroéconomique, une sous-diversification aux conséquences potentiellement néfastes en cas de marasme du secteur de l’électronique. Quelle est la plupart du temps le levier qu’adoptent les gouvernements dans untel cas : celui de la politique industrielle6. Pour améliorer la diversification nationale et la rendre plus compatible avec le reste du monde, Taïwan pourrait décider de développer une industrie automobile locale et d’y affecter une partie de sa main d’œuvre. Est-ce une décision sage ? Non ! Imaginons que cinq ans plus tard, Taïwan décide de faire marche arrière, pour quelques raisons que ce soit (et elles peuvent être nombreuses) : les coûts économiques et sociaux seraient énormes. N’y-a-t-il alors aucune autre solution ? La réponse tient précisément dans l’ingénierie financière et les formes nouvelles de partage des risques. Elle tient en un mot : swap. Au lieu de bâtir physiquement une industrie automobile, Taïwan pourrait en bâtir une virtuelle. Taïwan aurait pour ce faire à entrer dans un contrat de macro-swap aux termes duquel, elle échange la rentabilité d’un index de l’électronique contre celui d’un index de l’automobile. Ce faisant, elle devient exposée au secteur de l’automobile sans avoir eu à y investir physiquement. Le risque est donc géré sans avoir besoin d’altérer l’investissement. Le jour où Taïwan décide de réduire son exposition automobile, il lui suffit de renverser tout ou partie du swap.
En somme, Taïwan est débitrice sur le swap précisément quand elle le mieux à même de payer et créditrice quand sa situation l’exige. On peut même aller plus loin dans l’argument. Si le secteur électronique de Taïwan fait mieux que l’indice mondial de l’électronique7 , elle engrange ce surplus tout en bénéficiant de la diversification procurée par le swap. Ce swap protège en quelque sorte le mariage talent-capital (à la Brenner) du secteur de l’électronique en le préservant de fluctuations qui pourraient le mettre en péril. On peut même aller plus loin. Le swap, ou tout autre arrangement contractuel, peut constituer une solution au sous-investissement fréquent qui sévit lorsque les risques sont trop dirimants aux yeux des entrepreneurs. Enfin, mentionnons le fait que la charge de gestion des droits de propriété est moindre dans le cas du swap : inutile d’investir physiquement à Taïwan. Seuls, les différentiels de rentabilité entre les index sont échangés.
On objectera à ce montage qu’il n’est pas faisable car le déséquilibre serait toujours du même côté. Par exemple, personne n’oserait acheter un produit dérivé sur Corporate Africa. Ceci est tout simplement inexact. Premièrement, il ne faut pas oublier que l’on parle ici de diversification de portefeuille et d’addition d’une créance contingente à des portefeuilles existants. Deuxièmement, on peut objecter à cet argument de la malédiction de la croissance, les examples du Japon de l’après-guerre, du Canada des années 50, de l’Irlande des années 80 etc… Ce qui est sûr, c’est que les marchés financiers d’aujourd’hui ne sont pas suffisants pour accomplir la tâche. Ils ont ouverts mais pas encore « excentriques ».
La question immédiate est alors : Pourquoi ? Certains diront qu’il s’agit d’une preuve flagrante de la déficience de la main invisible d’Adam Smith. Mais, il faut en la matière bon sens et raison garder. Hernando De Soto, à propos des droits de propriété, rappelle que Rome ne s’est pas faite en un jour. Il prend l’exemple des Etats-Unis au XIXième et début du Xxième siècle. Le Far West était endroit où l’on faisait respecter ses droits du haut de sa selle, Winchester à la main. La plupart des marchés dérivés actuels n’existaient pas en 1980. Les dérivés de crédit sont une invention récente. On peut ajouter que faire réussir une innovation n’est pas chose évidente, surtout lorsque qu’elle est susceptible de remettre en cause les intérêts de groupes de pression (Mancur Olson (1982)). Les choses peuvent être faites mais elles entrent trop souvent en conflit avec les agendas politiques. Les marchés apportent la transparence dont ne veulent pas les élites locales. De ce point de vue les marchés apportent l’ouverture que l’écrivain américain de science-fiction appelle de ses vœux :
« “Because I'm a brash eccentric, I need a society that is open, tolerant and welcoming of eccentricity! One whose institutions are accountable enough to minimize the inevitable capricious power abuses that fester in every human culture. One where competition takes place under conditions that maximize fair comparison of quality (in goods, services, and ideas) while minimizing the destructive effects of our most loathsome human trait -- an ingenious talent for rationalizing, predation, cheating and oppression.”
Il poursuit en revendiquant “a world where coercion is minimized and individuals are free to achieve the maximum they can by making fair and open deals with each other, leveraging off others' talents, and benefiting from the mutual criticism that only true freedom engenders.”
Ce n’est pas de la science fiction. Nous serions bien avisés d’écouter Brin. L’ouverture est le matériau même dont sont faits les marchés financiers. C’est bien d’ouverture dont les gens ont besoin. Mais, nous avons besoin de plus. Nous avons besoin d’excentricité responsable dans tous les sens du terme excentricité. En d’autres termes, et pour reprendre les termes de Brenner et Briys (2002), “Financial markets embedded in a proper maze of checks and balances yield this essential accountable eccentricity.” Sans elle, et donc sans eux, le nouvel ordre mondial du risque ne se fera pas avec toutes les consequences néfastes que l’on peut imaginer.


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1 Le terme cargo renvoie aux biens (acier, allumettes, vêtements, ombrelles etc…) qui furent apportés par avion en Nouvelle-Guinée par avion lors de la Seconde Guerre Mondiale. Pour les autochtones de Nouvelle Guinée ces avions étaient « divins ». Pour s’attirer les grâces aériennes divines, les habitants embrassèrent le culte du cargo.

2 Pour une analyse remarquable des droits de propriété se référer à Yoram Barzel (1989)

3 Argument similaire chez Baechler (1995, p394, Vol. 2)

4 La communauté peut être géographique, religieuse, définie par l’appartenance à une caste etc…

5 Notons qu’il en va de même des institutions financières lorsque celle-ci doivent apprécier les facteurs de risque qui pèsent sur leurs actifs et leurs passifs.

6 C’est le genre de politique dont les gouvernants sont friands.

7 Un gérant de portefeuille dirait que Taïwan génère un alpha positif.

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