Les banquiers français en Chine (1860-1950) : Shanghai et Hong Kong, relais d’un impérialisme bancaire ou plates-formes d’outre-mers multiformes ?





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Les banquiers français en Chine (1860-1950) :

Shanghai et Hong Kong, relais d’un impérialisme bancaire ou plates-formes d’outre-mers multiformes ?



Hubert Bonin, professeur d’histoire économique contemporaine à l’Institut d’études politiques de Bordeaux
Missionnaires, soldats, explorateurs ou géographes, négociants, capitaines au long cours, armateurs ou marins : nombre de Français ont fréquenté l’Empire du Milieu au tournant du 20e siècle. Malgré leur discrétion professionnelle naturelle et la prédominance de la majestueuse Hong Kong & Shanghai Bank, il ne faut pas oublier que les banquiers ont eux aussi établi des têtes de pont en Chine et contribué au développement des relations humaines et économiques entre la France et la Chine. Au-delà des circonstances chronologiques et institutionnelles de cette implantation en Extrême-Orient, l’objectif est ici de déterminer l’évolution des savoir-faire des banquiers, afin de préciser s’ils ont seulement transféré leur capital d’expérience parisien sur les places marchandes asiatiques ou s’ils sont construit un bloc de savoir-faire original, enrichi des spécificités extrême-orientales ; il convient aussi d’apprécier la compétitivité des maisons françaises face à leurs rivaux britanniques, allemands et japonais (puis aussi américains) et leur talent à faire évoluer leurs activités pour s’insérer dans des niches ou dans certains courants d’affaires ; enfin, il faut mesurer en quoi ce déploiement en Chine s’est avéré rentable, efficace, s’il était justifié par l’animation d’une logique d’entreprise : consolidation d’une stratégie commerciale, alimentation des profits, synergies entre entités de la firme à travers le monde ou en Asie du Sud-Est. Les sources sont constituées de livres clés, notamment celui de Marc Meuleau1, pendant pour la France de l’œuvre monumentale de Frank King pour la Hong Kong & Shanghai Bank, mais aussi de diverses recherches menées au fil des années récentes par divers chercheurs français, asiatiques2 ou anglo-saxons.
1. Des banquiers pionniers
Un constat s’impose tout d’abord : s’il est relativement aisé d’exercer la profession de banquier sur les grandes places d’Europe occidentale, si nombre d’entre eux y appartiennent même aux réseaux de sociabilité de la bourgeoisie, selon leur rang professionnel et leur position sociale, être banquier sur des places lointaines relève d’un état d’esprit quelque peu ‘missionnaire’ – au nom du culte de l’argent et du prosélytisme en faveur du capitalisme – tant les conditions de vie y sont tout de même relativement difficiles. Ce qui pèse surtout, en premier, est l’éloignement vis-à-vis de la mère-patrie et du cœur décisionnel de la maison mère. Malgré la concentration des étrangers dans une ville de type européen et dans des concessions nationales, malgré des liens de sociabilité certainement très forts pour compenser cet éloignement et cet isolement (renforcé par les différences de langue, de coutumes, de mode de pensée – sans même parler des rapports de ‘dominant’ à ‘dominé’ qui, dans la pratique de la vie courante, peuvent s’inverser…, il faut se rendre compte qu’être cadre dans de telles entités bancaires ‘exotiques’ reste une aventure : l’expatriation est alors une réalité forte, à cause de la durée des relations par paquebot avec l’Europe, via Suez3 ; le courrier, les hommes, mettent longtemps à circuler. Les liaisons télégraphiques, par câble sous-marin ou terrestre, puis par ‘radio sans fil’, permettent aux seules affaires de bénéficier d’un ‘temps court’…
Quels que soient leur rang et leur statut au sein de la Banque de l’Indochine, notamment, ces banquiers sont encore quelque peu des ‘aventuriers’ – d’où le titre du livre de l’historien Marc Meuleau4 qui reconstitue leur histoire : Des pionniers en Extrême-Orient…Une communauté d’hommes se constitue au fil des décennies, qui fédère les cadres et dirigeants qui effectuent une bonne partie de leur carrière loin du Siège parisien : de même que de telles communautés regroupent les hommes actifs en Russie, au Levant et sur le pourtour de la Méditerranée, en particulier en Méditerranée orientale, on peut croire que ces expatriés en Asie ont peu à peu échafaudé une micro-société au sein de laquelle ils ont pu faire évoluer leur carrière, partagé leur capital d’expérience, acquérir des soutiens techniques, voire psychologiques. Il reste à bâtir une histoire sociale et humaine de cette expatriation des hommes d’affaires et donc des banquiers !
Cela dit, le déploiement de cette communauté bancaire reflète l’expansion des activités des entreprises françaises en Asie du Sud-Est – que nous évoquerons ici juste rapidement. Les négociants, capitaines au long cours et armateurs – les Messageries maritimes5 lancent une ligne entre Marseille et Shanghai en 1864 – ont largement devancé les banquiers à Shanghai6 ! Ils y œuvrent depuis les années 1840 – notamment par le biais des opérations commerciales des capitaines au long cours et négociants bordelais, comme les maisons Sensine & Chalès7 et, plus durable, Denis frères – alors que la première implantation bancaire française ne date que de 1860. En effet, la seule banque vraiment dotée d’une stratégie asiatique est pendant longtemps le Comptoir d’escompte de Paris, qui déploie des agences de la Méditerranée à l’océan Indien à la Chine et l’Australie, en accompagnant le négoce dans ses mouvements de lettres de change et les demandes de crédit. C’est donc lui qui est le symbole des banquiers pionniers en Chine !
Dès 1860, en effet, il porte le drapeau français à Shanghai8, en complément d’une ‘chaîne’ de comptoirs bancaires établie le long des escales marchandes et maritimes9. Mais, après avoir été affaibli par son krach en 1889 et surtout après avoir recentré sur l’Australie et la Méditerranée égyptienne et tunisienne ses activités d’outre-mer directes, il se retire des affaires asiatiques – dès 1889, il ferme les agences qu’il avait ouvertes en 1886 à Tien Tsin et Fou Tcheou – et il cède en janvier 1896 ses agences de Shanghai et Hankeou à la Banque russo-chinoise10. Celle-ci vient de se créer à Saint-Petersbourg grâce à une alliance entre des intérêts russes et français (autour de la banque d’affaires Paribas) pour développer une zone d’influence le long des chemins de fer sibériens et mandchouriens, au financement initial desquels elle participe. Désireuse de renforcer son dispositif opérationnel en Chine, elle se dote ainsi de relais en Chine centrale, notamment pour le financement des échanges Nord-Sud, entre la Chine et la Russie (par exemple pour les importations de thé par la cette dernière).
Il a fallu attendre la création de la Banque de l’Indochine en 1875 pour qu’une véritable spécialiste de l’Asie soit mise en place au sein de la communauté bancaire française : le Comptoir d’escompte de Paris lui transmet d’ailleurs son fonds de commerce en Indochine. En fait, le conseil d’administration de la Banque de l’Indochine rechigne à gaspiller ses fonds pour prospecter le marché chinois, qu’il juge hasardeux, peu rentable et surtout fortement concurrentiel puisque les intérêts britanniques y dominent, autour de la Hong Kong & Shanghai Bank et que, par ailleurs, sur certaines places et pour certains flux entre la Chine et l’Europe du Nord-Ouest, la Deutsch Asiatische Bank a été établie en 1889 par les milieux industriels allemands – avant de se rapprocher de la Deutsche Bank. Il faut toute la pression du gouvernement français, soucieux de la pénétration des intérêts nationaux en Chine, pour que la Banque de l’Indochine, déjà présente sur l’emporium anglo-chinois de Hong Kong depuis le 1er juillet 1894, ouvre une succursale à Shanghai le 5 juillet 1898.
Pour une fois, la volonté de la puissance publique s’avère riche de perspectives car pleine de discernement ! D’une part, le marché chinois devient si vaste, avec le décollage de l’économie extravertie et avec la poussée de la pénétration des intérêts (impérialistes) occidentaux11 que les activités bancaires y deviennent énormes pour la Banque de l’Indochine. La grande mission de prospection économique et commerciale conduite en 1895 dans ces contrées a révélé l’importance de l’enjeu d’une réelle présence française12. D’autre part, la Banque de l’Indochine devient la grande banque française en Chine quand la défaite russe devant le Japon en 1905 réduit l’influence de la Banque russo-chinoise, obligée de réduire sa voilure au-delà de la Mandchourie ; de Shanghai, la Banque de l’Indochine rayonne alors largement en Chine du Nord, avant de disposer d’agences à Pékin et dans le port qui en dépend, Tien Tsin, en 1907.
Même si le Comptoir national d’escompte de Paris en est resté un actionnaire clé et est un correspondant important en France, la Banque de l’Indochine fédère en Asie les intérêts de l’ensemble de la communauté bancaire française, surtout quand le Crédit lyonnais et la Société générale rejoignent son capital à la fin du 19e siècle en abandonnant leur projet de disposer de leurs agences en direct, voire de filiales sur place. La Banque de l’Indochine a donc une nature de ‘banque consortiale’, de représentante de l’ensemble de la communauté bancaire française, présente à son capital ; c’est alors l’ambassadeur de la place de Paris en Asie : les banquiers bandent leurs forces pour résister à l’hégémonie de la Hong Kong & Shanghai Bank ! Cette maison britannique a été lancée dès 1865 à Hong Kong et sa puissance découle de la prédominance des marchands et armateurs du Royaume-Uni dans les grands ports chinois, bien plus robustes que leurs concurrents japonais, allemands ou français. Elle est elle-même accompagnée par des consœurs robustes, telle la Chartered Bank of India, Australia, China (créée en 1853 et bien implantée dans le monde des maisons de négoce britanniques de Londres, Manchester, Hong Kong et Shanghai) et l’Eastern Bank (créée en 1905) – la Chartered Mercantile Bank of India, London & China13 et l’Oriental Bank éprouvant de sérieuses difficultés dans les années 1890 – car la communauté bancaire britannique mobilise en 1913 32 agences en Asie du Sud-Est et 25 en Extrême-Orient.
2. La spécificité de la succursale de Hong Kong
Sans exercer jusqu’à la Seconde Guerre mondiale la domination qu’elle exerce ensuite sur les relations d’affaires avec la Chine continentale puisqu’elle partage avec Shanghai la fonction de position clé dans ce domaine, Hong Kong est déjà une place d’envergure14. C’est d’abord pour les négociants français une plate-forme d’accès aux régions méridionales, vers la Rivière des Perles et Canton, qui traitent par le biais de Hong Kong pour l’essentiel – même si Canton s’ouvre au négoce étranger, ce qui explique que la Banque de l’Indochine y ouvre une succursale en 1902 (jusqu’en 1957), qui agit comme une délégation de la succursale de Hong Kong. Grâce à la perte du monopole de la Compagnie des Indes en 1834 et au punch des firmes de négoce britanniques (Jardine & Matheson15, Swire, Inchcape, etc.), Hong Kong s’est surtout affirmée comme le pôle-relais des activités commerciales et bancaires vers l’ensemble de l’Asie du Sud-Est et des mers du Sud, pour toute la zone s’étalant des détroits (Straits, c’est-à-dire Malacca, Penang, Malaisie et Singapour) au Japon, en passant donc par l’Indochine française. Comme Shanghai, Hong Kong est insérée dans les réseaux télégraphiques par câble (puis par ‘sans fil’) qui, en outils clés de la profession bancaire, permettent des liaisons entre les places asiatiques et avec l’Europe de l’Ouest (par le biais de la firme anglaise The Eastern & Associated Companies, qui devient, après son union avec Marconi dans les années 1920, la Cable & Wireless, encore en activité au 21e siècle)16. La succursale de la Banque de l’Indochine, reprise au Comptoir national d’escompte de Paris en juillet 1894, est par conséquent insérée au cœur de ces flux d’affaires.
A. La succursale dans le système économique de l’outre-mer français
Tout d’abord, la place de Hong Kong est pour la Banque de l’Indochine un nœud d’échanges avec Saigon : l’Indochine exporte beaucoup de riz avec la Chine, en passant par le négoce de Hong Kong, ce qui procure un premier flux d’affaires bancaires, accru puisqu’une part importante de ce riz est réexporté depuis Hong Kong. M. Meuleau note que la Banque de l’Indochine rembourse sur Hong Kong les énormes avances effectuées en Cochinchine et au Tonkin pour l’achat des récoltes et brasse ainsi de gros montants unitaires – d’où l’enjeu de disposer à Hong Kong d’une banque française puisque cela permet d’éviter de recourir aux banquiers britanniques comme correspondants. « L’agence de Hong Kong doit être le point d’appui permettant de dénouer les opérations venues des succursales d’Indochine ou décidées par elles » (M. Meuleau, page 154).
B. Un levier de l’insertion dans l’économie de l’Asie du Sud-Est et de l’Extrême-Orient
Par ailleurs, nn volume considérable de marchandises transite par la colonie britannique. Hong Kong importe principalement du riz d’Indochine et du Siam, ainsi que des filés de coton venus d’Europe et d’Inde. En retour, elle exporte vers l’Europe et l’Inde des soies de Chine et du thé. Elle réexporte également de l’opium, après l’avoir raffiné, vers la Chine et l’Inde. Le flux permanent d’échanges permet à l’agence, qui encaisse les remises documentaires des succursales d’Indochine et dispose de liquidités abondantes, de les placer à court terme sous forme d’avances sur marchandises – quinze jours le plus souvent –, puis de les rapatrier en achetant des remises sur l’Indochine, l’Europe ou l’Inde. La diversité des solutions permet au directeur de l’agence, sans cesse tenu au courant par télégramme des cours sur les places avec lesquelles Hong Kong est en rapport, de choisir les options les plus profitables, comme en 1898 où, devant la cherté de l’argent en Inde, il privilégie les achats de traites sur Bombay, Calcutta, Rangoon et Mandalay, et vend en contrepartie des transferts télégraphiques aux importateurs de filés de coton et d’opium indiens » (M. Meuleau, page 154). Au sein même de l’espace économique chinois, la place de Hong Kong capte des courants d’échange volumineux, comme les flux d’étain et d’opium exportés par le Yunnan sur Hong Kong, avant leur réexportation.
Hong Kong s’est ainsi érigée en grande place de change, avec l’Europe et l’ensemble des places marchandes asiatiques, que ce soit en argent-métal (par exemple entre hg et Singapour) ou en lettres de change. La Banque de l’Indochine fait de sa succursale le pivot de sa participation à ces flux de devises et de métal précieux : beaucoup d’argent-métal (piastres-argent ou lingots) est encaissé, ce qui sert de levier aux prêts. En quelques années, Hong Kong devient, avec plus tard Shanghai, la grande place de change de la Banque de l’Indochine.
A travers ce commerce de marchandises et de change multiforme, Hong Kong brasse énormément de liquidités17 : un flux d’argent y circule entre les Chinois expatriés tout autour des mers de l’Asie du Sud-Est et leurs familles des régions côtières ; beaucoup de maisons de banque autochtones y animent ces flux (remise de billets à ordre, change, etc.), accrus par les affaires des négociants eux-mêmes. Aussi les banques occidentales peuvent elles recueillir une partie de ces liquidités, par le biais des dépôts et de leur insertion dans la chaîne de crédit. La succursale de la Banque de l’Indochine développe donc les prêts aux négociants présents à Hong Kong, les escomptes documentaires liées à l’import-export, mais aussi les avances pour financer le gonflement des stocks, lors du refroidissement des affaires (comme en 1904), en véritable ‘banque locale’.
Dès le début de 1895, la Banque de l’Indochine a accordé à son agence de Hong Kong une bonne autonomie de gestion en la dotant d’un fonds de liquidités – par un droit de tirage sur le Siège de 25 000 livres sterling) – et d’un compradore chinois d’envergure qui facilite sa pénétration au cœur du monde des affaires autochtone – avant que la direction ne la détache de sa dépendance administrative vis-à-vis de la succursale de Saigon et la relie directement au Siège parisien, ce qui prouve la montée en puissance rapide de cette tête de pont française – et correspondant du Comptoir national d’escompte de Paris pour ses affaires en Chine du Sud – au cœur d’un fief des intérêts britanniques. Celle-ci constitue un succès d’autant plus méritoire que cette succursale doit affronter sur cette place douze concurrents en 1914 au lieu de quatre en 1898, tant Hong Kong est devenue un pôle d’attraction pour le monde bancaire. Un rival français y surgit d’ailleurs, par le biais d’une agence de la Banque russo-chinoise, installée en 1904, ce qui rompt l’accord conclu entre les deux maisons françaises en 1898 ; mais la Banque de l’Indochine l’emporte largement sur sa consœur.

3. La spécificité de la succursale de Shanghai
Tandis que Hong Kong a bénéficié du privilège de l’antériorité pour l’ouverture aux courants d’affaires avec le capitalisme des ‘Occidentaux’ et tire parti de son statut particulier, la place de Shanghai a acquis peu à peu, notamment dans le dernier quart du 19e siècle, une envergure telle qu’elle devient la cible privilégié des hommes d’affaires ‘occidentaux’, notamment européens, qui s’appuient sur le statut des concessions.
A. La succursale dans le système économique de l’outre-mer français
La succursale de la Banque de l’Indochine – comme certainement aussi celle de la Banque russo-chinoise – est d’abord le relais de l’influence économique française. Elle accueille donc des dépôts, ceux des maisons de commerce, des agences des compagnies maritimes, des Français expatriés – il y en a 2 000 en 1925 dans la ville, dont les ingénieurs et techniciens participant à des chantiers ou des missions de conseil en Chine – ceux des autorités françaises, ainsi que ceux des missions religieuses (jésuites, lazaristes). Elle gère ainsi les moyens de payement de ses clients (change, liquidités, comptes chèques, etc.), en une mini-banque de dépôts, d’où le rôle éminent joué par le Caissier de l’agence de Shanghai, dont le sérieux et la méticulosité sont les bases de la pérennité financière. C’est de Shanghai que la Banque de l’Indochine assure aussi le service financier de la part française des emprunts d’Etat chinois effectués avant la Première Guerre mondiale – en particulier l’emprunt monté par le consortium des banques occidentales, japonaises et américaines en 1911-1913.
Une activité clé de la succursale de la Banque de l’Indochine est procurée par les relations avec les ‘gros comptes’, essentiellement la Compagnie des tramways & éclairage électrique de Shanghai, fleuron prospère et durable du capitalisme français en Extrême-Orient, des sociétés immobilières, de grandes maisons de commerce tel l’important négociant en gros français Olivier, des commissionnaires, etc. Elles assurent le change de leurs taëls et le rapatriement en Europe de leurs fonds, etc. Des facilités de caisse peuvent ainsi leur être accordées ; et il faut financer aussi les importations des personnes ou entités d’origine occidentale, surtout les produits alimentaires, les pièces d’habillement, l’équipement de la maison ou de bureau, etc.
B. Le levier de l’insertion dans les flux économiques intraasiatiques
Le grouillement des affaires sur Shanghai procure de nombreuses occasions de pénétrer les circuits de l’argent asiatiques. Les banquiers s’affirment comme les compagnons de route des maisons de commerce ou des commissionnaires actifs en Chine, en particulier d’abord celles des soyeux lyonnais18 qui, depuis les années 1840-1860, s’y approvisionnent en soies grèges et en produits finis (crêpes, etc.). C’est un point d’appui efficace pour traiter des affaires avec la Chine du Nord, d’abord parce que Pékin reste fermé aux intérêts bancaires étrangers jusqu’aux années 1890 et ensuite parce que l’intervention des banquiers sur la place de Pékin est plutôt consacrée aux activités financières (financement des besoins courants du gouvernement, négociation et service des emprunts d’Etat). Shanghai est aussi la grande porte d’entrée vers les marchés chinois de l’intérieur, vers la vallée du Yang Tse Kiang, au cœur de laquelle remontent plusieurs lignes de navigation, dont plusieurs contrôlées par les Britanniques, notamment la maison de négoce Jardine & Matheson (alors : Jardine & Skinner). C’est aussi une tête de pont dans des contrées côtières riches, dont les productions commerciales se développent fortement. La succursale de la Banque de l’Indochine constitue donc en Chine une tête de pont essentielle pour le monde des affaires français et un nœud du dispositif de rayonnement bancaire, d’autant plus que la Banque de l’Indochine ouvre une agence à Hankeou en 1902.
Certes, les marchands passent souvent par des banques anglaises et la Hong Kong & Shanghai Bank dispose même depuis 1881 d’une agence à Lyon19… : après avoir été acquises grâce à des prêts des banques britanniques (Hong Kong & Shanghai Bank ou Baring, toutes deux établies à Shanghai), les soies chinoises gagnent Lyon pour y être entreposées, notamment au Magasin général des soies, qui sert de base à des crédits sur warrants, ou pour y être mises en consignation, et la Hong Kong & Shanghai Bank s’immisce sur la place bancaire lyonnaise à la fois pour suivre toute la chaîne du crédit et pour grignoter une fraction des prêts accordés à Lyon même aux acheteurs de la soie. Pourtant, la montée en puissance de la Banque de l’Indochine facilite l’émergence de courants d’affaires substantiels – jusqu’aux troubles des années 1930-1940. Si la puissance des banques britanniques est redoutable, le quintuplement des exportations de Shanghai entre 1890 et 1913 (en valeur) explique qu’on puisse se tailler des parts de marché appréciables sur la place.
Grâce aux liquidités fournies par le siège de la Banque de l’Indochine à Saigon ou accumulées au fil des ans, une masse de l’activité de crédit réside dans le financement du commerce de gros chinois lui-même, directement ou par les banquiers autochtones, surtout des avances sur marchandises : opium, cotonnades, soies filées, etc.Les banquiers ont comme clients de petites banques locales (ch’ien chuangs) qui leur empruntent de quoi assurer le payement des livraisons effectuées par les marchands de l’intérieur : cocons de soie20, tissus, porcelaines, etc., ainsi que le thé, puisque le déplacement des courants d’exportation de thé chinois21 ont glissé de Canton à Shanghai dans les années 1840-1880. Ces banques leur remettent des billets à ordre, par le biais des intermédiaires chinois qui travaillent pour eux, les fameux compradores – tel Zhu Zhiyao (entre 1897 et la Seconde Guerre mondiale) à la Banque de l’Indochine, compradore mi-chemin entre la banque et l’investissement industriel, comme l’analyse l’historienne M.C. Bergère22. Ceux-ci sont seuls à même de jauger la qualité des risques constitués par les banquiers et marchands autochtones au sein de cet empire du commerce gigantesque ; rémunérés par des commissions sur les affaires, ils en garantissent souvent la bonne fin et, en tout cas, ils constituent, par leurs réseaux et leur réputation, des outils déterminants de l’économie bancaire, à Shanghai comme ailleurs en Chine – pays où les garanties bancaires classiques (garantie de stocks, traites documentaires, etc.) sont rares. Ils ont d’ailleurs la responsabilité du recrutement du personnel chinois des agences. Ce sont en tout cas des aides indispensables pour franchir l’obstacle de la langue chinoise et de ses composantes dialectales.
Ce ‘commerce de l’intérieur’ passe par les rivières en amont ou par cabotage le long des côtes – celui-ci procurant en fait une masse d’argent aussi élevée que le commerce maritime d’import-export avec l’étranger. En outre, une fraction de ce dernier se pratique avec des Chinois d’outre-mer installés dans toute l’Asie du Sud-Est. Les banquiers français sont donc à la fois des financiers de cet import-export, en liaison avec les places marchandes et bancaires européennes, et des financiers du commerce intrarégional, les deux aspects étant indissociables car complémentaires. Il faut ainsi une bonne dose d’expérience pour gérer non seulement les circuits de devises et de traites à l’échelle internationale, mais aussi ces relations avec le monde marchand chinois : cela explique que nombre de ces responsables accomplissent une large partie de leur carrière en Asie, puisque leur capital de savoir-faire est irremplaçable.
La vie quotidienne des banquiers est ainsi remplie de la gestion des flux de traites commerciales, des opérations de change, avec surtout : livre britannique, argent-métal, monnaie chinoise (tael-argent). Ils doivent veiller à faire circuler les avoirs importants d’une succursale à une autre pour tenir compte des différences de taux de change, en une activité d’arbitrage légèrement spéculative. Dans les années 1910-1930, la succursale de Shanghai de la Banque de l’Indochine est le pivot des flux de change de la maison en Chine, en relais de Pékin et Hankeou et de l’ensemble du réseau asiatique : « Dans les années 1930, métaux précieux, traites, remises affluent vers elle de tout le réseau. En 1932-1933, elle opère à elle seule près de 50 % du change de la banque et […] devient le principal centre de profit de l’établissement du second semestre de 1932 au premier semestre de 1935 » (M. Meuleau), devant même Saigon !

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