Hubert Bonin, Catherine Hodeir & Jean-François Klein





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Hubert Bonin, Catherine Hodeir & Jean-François Klein

L’esprit économique impérial


Groupes de pression & réseaux du patronat colonial

en France & dans l’empire (1830-1970)


Publications de la Sfhom
www.sfhom.com

www.espritimperial.free.fr
Introduction

Notre programme de recherche L’esprit économique impérial ? entendait reconstituer et confronter la réalité de « milieux économiques impériaux » – Chambres de commerce & d’industrie, syndicats professionnels, associations patronales, institutions diverses – à Paris et dans des régions ou des cités marchandes et industrieuses, en métropole ou outre-mer. Partiellement dès le xixe siècle quand s’esquissent des « projets de colonisation », puis surtout quand le projet de colonisation territoriale, militaire et humaine s’achève au tournant du xxe siècle et culmine au moment de la célébration du centenaire de la conquête de l’Algérie, de la publication de multiples ouvrages valorisant le mouvement colonisateur1 et au moment de l’Exposition coloniale2 de 1931, se cristallise un projet de « civilisation »3 politique et culturelle et, pour ce qui concerne l’histoire économique, un projet de « mise en valeur » qui, au nom d’une conception néo-positiviste du « progrès », s’appuie sur une « culture impériale » impliquant aussi les milieux d’affaires, leurs réseaux, leurs institutions professionnelles. L’organisation de deux colloques successifs en 2006, l’un à Paris puis l’autre à Bordeaux, a débouché sur ce recueil de trois douzaines de chapitres.
En contribuant à écrire l’histoire des liens entre capitalisme et colonisation4, cet ouvrage reflète pleinement la vitalité de l’école française d’histoire économique des outre-mers coloniaux. Celle-ci avait eu le vent en poupe dans les années 1960-1980 – que l’on songe à Charles-Robert Ageron, Jean Suret-Canale, Catherine Coquery-Vidrovitch, Hélène d’Almeida-Topor, René Gallissot, Pierre Guillen, Daniel Hémery, Jacques Marseille ou Daniel Lefeuvre, notamment –, mais elle s’était fait concurrencer par des courants de recherche dynamiques en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis, tandis que sa position institutionnelle s’était quelque peu érodée ; par chance, une nouvelle génération d’historiens trentenaires et quadragénaires a relevé le flambeau, et elle est fortement présente dans cet ouvrage ! Une énorme majorité des auteurs sont en effet des doctorants, de jeunes docteurs ou maîtres de conférences, qui ont pris à bras le corps les thématiques nouvelles de l’histoire ultramarine et se sont lancés dans des dépouillements d’archives massifs : nombre de chapitres sont l’expression de cette nouvelle offensive de cette école française d’histoire ultramarine ragaillardie.
1. Pour une histoire des réseaux d’influence
Le livre L’esprit économique impérial s’attache à déterminer des corpus de valeurs et d’idées (« values & issues »), voire une “identité” ; il précise les contours des réseaux d’influence et des groupes de pression en faveur de la colonisation ou des projets de « mise en valeur » et apprécier la réalité et l’efficacité des moyens d’action utilisés, en particulier auprès des pouvoirs publics, du Parlement (« parti colonial », comités, législation, règles commerciales, etc.) ou des moyens d’information. Au-delà des prosopographies, des récits d’investissements ou des histoires d’entreprise, notre ouvrage a pour but d’identifier des choix de politique impériale, d’accompagnement ou d’anticipation de la colonisation ; d’apprécier également la capacité d’influence du patronat engagé dans l’empire ; de préciser l’influence des Chambres de commerce & d’industrie tant en métropole que dans l’outre-mer en faveur de l’action ultramarine. Il veut enfin reconstituer l’évolution de l’opinion, de l’action et de l’influence du patronat et des institutions consulaires engagés dans l’empire face au mouvement de décolonisation.
Les biographies d’entrepreneurs actifs dans l’empire, de responsables politiques, industriels, financiers ou grands négociants engagés dans les affaires impériales, l’histoire d’entreprises et des monographies régionales (en métropole ou outre-mer), se sont fortement développées au sein des universités depuis trois décennies. Elles permettent de croiser les approches régionales, nationale et transocéanique pour évaluer et comprendre, à travers le prisme impérial, la pluralité et la complexité des liens qui existent entre histoire sociale, politique, économique et culturelle.
Le spécialiste d’histoire d’entreprise et d’histoire bancaire ne manquera pas de souligner que cet ouvrage d’histoire économique reflète aussi des avancées significatives effectuées par l’école française d’histoire des entreprises5, puisque ce sont des patrons et des groupements professionnels qui sont largement partie prenante dans les réseaux d’influence scrutés par les chapitres de ce livre. Cette histoire des entreprises elle aussi, comme toute spécialité de la discipline historique, a su s’ouvrir aux autres spécialités et ainsi s’attacher aux formes « immatérielles » du pouvoir de la firme, à son capital de relations, à sa position institutionnelle, à sa perception par les réseaux conducteurs de l’opinion publique ou tout au moins de l’opinion éclairée au sein de l’appareil économique d’État ou du monde politique.

Par ailleurs, l’histoire des organisations professionnelles, de leurs réseaux et capacité d’influence, de leurs institutions représentatives, notamment les organisations consulaires (Chambres de commerce & d’industrie) s’est structurée ; elle sert désormais de levier à une compréhension des moyens d’influence et d’action du patronat, tant au sein du monde des acteurs économiques que parmi les décideurs des pouvoirs politiques nationaux et territoriaux. Elle aide aussi à déterminer l’alimentation des débats d’idées au sein du monde patronal et des élites de chaque place marchande et/ou portuaire, ou de la capitale ; elle permet de mieux dessiner les nœuds d’interconnexion en valeurs et normes culturelles au sein des élites économiques (« webs of business culture »). L’analyse du rôle de ces institutions professionnelles et patronales au sein des affaires impériales et ultramarines constitue le socle de cet ouvrage L’esprit économique impérial.
2. Croiser les approches historiques
Par son insertion dans les problématiques et thématiques des études d’histoire coloniale développées en particulier en Amérique du Nord (« colonial studies »6) et en Europe (réécriture des recherches sur « l’impérialisme », réévaluation des interactions économiques, sociales, culturelles entre le Nord et le Sud, etc.), notre livre se situe à la croisée de l’histoire économique et sociale, culturelle et politique.
Il veut ainsi participer aux débats sur les formes de cristallisation et de diffusion d’une « culture institutionnelle » (« cultural studies »), structurées précisément ici par le biais d’une histoire des « institutions » comme levier de l’imprégnation culturelle et impériale de la société par des relais d’opinion structurés, par des codes ou des normes de référence communs à des communautés de pensée et d’action économiques, tant au niveau régional qu’au niveau parisien. Il s’agit de préciser les « représentations » explicites ou implicites des enjeux de la « mise en valeur » économique des outre-mers au sein des milieux d’affaires, de discerner les structures et les modalités du discours patronal et institutionnel. L’on doit toutefois préciser si celui-ci n’était pas « surévalué » par rapport aux pratiques ou à l’intensité de l’engagement des milieux d’affaires outre-mer. Il convient également de mesurer comment s’est réalisée la « perception » de ce discours patronal ou institutionnel au sein des entités professionnelles ou interprofessionnelles.
Notre ouvrage participe par conséquent à la reconstitution du processus de définition insensible d’un capital immatériel de références culturo-économiques et d’un cadre « conventionnel » au déploiement des branches et des entreprises outre-mer, comme force d’impulsion institutionnelle et entrepreneuriale d’un changement économique institutionnel (« institutional change ») tourné vers les champs outre-mers d’expansion économique. Notre projet s’est placé dans le sillage des réflexions sur « l’économie de convention », en particulier celle qui se structure autour de réseaux d’information et d’impulsion, ou dans celui des débats autour de « l’économie institutionnelle », notamment en discernant la cristallisation d’un environnement institutionnel de l’action des entreprises et des patronats tournés vers l’outre-mer impérial.
Plus encore, nombre de chapitres dessinent les réseaux de sociabilité et d’idées, dans la ligne des recherches sur la diffusion de valeurs communes à des milieux d’affaires organisés en réseaux de solidarité culturelle et de proximité (« entrepreneurial networks »). Ils étudient la constitution de pôles d’ancrage ou de relais de ces réseaux, en tenant compte des recherches sur les notions d’enracinement sociologique et culturel (« embeddedness » ou immersion dans le milieu socioculturel et dans les réseaux d’influence) des hommes d’affaires (cf. les recherches de Mark Casson, et alii). La reconstitution socio-économique du cadre de « culture » et de « valeurs » de l’action des entreprises outre-mer est donc l’un des enjeux de ce livre, qui dessine les structures relationnelles contribuant à déterminer la stratégie des firmes tournées vers la mise en valeur des outre-mers impériaux. Il tente aussi de mesurer l’intensité d’une éventuelle « sub-culture » que le monde des affaires tourné vers l’économie impériale aurait pu nourrir au sein du capitalisme et du patronat français et de préciser les interactions entre ce capitalisme général et le capitalisme ultramarin ; il convient aussi de confronter cette « sub-culture » impériale à la culture patronale classique et de préciser leurs différences ou leurs complémentarités.
L’insertion dans les courants d’étude tournés vers la « sociologie économique » définis depuis le tournant des années 1990 explique l’appel à des analyses socio-économiques, pour déterminer les rapports de forces au sein du monde patronal, la capacité à orienter la politique des firmes en fonction de conceptions économiques impériales et de la cristallisation de groupes sociaux spécifiques au sein du monde des affaires. C’est pourquoi notre livre vise notamment à préciser comment ces groupes ont pu définir et conduire des stratégies de déploiement orientées vers les marchés des outre-mers en comparaison avec d’autres marchés potentiels en fonction des déterminants socioculturels et relationnels (logique : « markets from networks ») (cf. les recherches de Mark Granovetter7 et alii).
Notre livre se met en quête de la construction d’un « système socio-économique » – nous renvoyons à notre schéma ci-dessous – en quête de son « modèle de stabilité » – propre à structurer des stratégies durables d’investissement outre-mer autour de marchés de configuration stable ou espérée telle (surtout dans les années 1900-1950). Des aires géographiques et capitalistes de développement dynamique et d’esprit d’entreprise ont pu prendre forme grâce à ces perspectives et élargir le cadre structurel du capitalisme français par le biais de ces “poches” de croissance, avec des degrés plus ou moins variables d’ouverture à la compétition, celle-ci pouvant d’ailleurs évoluer au gré de l’influence des groupes de pression auprès des pouvoirs publics.
Plus classiquement, notre livre participe aux courants de recherche déjà bien affirmés qui relient l’histoire économique et l’histoire politique, par le biais de l’histoire des groupes d’influence (cf. les travaux récents de J. Garrigues, longtemps après ceux de H. Ehrmann, J. Meynaud ou J. Lautman). Il s’associe à la relance de l’histoire du monde patronal, de ses contours socio-mentaux et culturels, de son insertion institutionnelle, de son rôle dans la Cité. Enfin, il s’attache à la collecte des « signes » (ou du « signifiant ») qui, dans les mots des discours et écrits des hommes d’affaires, ou dans les images des affiches ou des expositions parrainées par le monde des affaires, traduisent la construction d’un capital cognitif constituant l’environnement socio-mental de l’opinion ou du moins des prescripteurs d’opinion.
3. Esprit économique impérial et nouvelles formes d’impérialisme économique
Ce livre d’histoire économique (et sociale) est aussi un livre de politique et d’idéologie – d’où d’ailleurs la participation d’auteurs spécialistes d’histoire politique et religieuse – car les idées impériales sous-tendent d’abord l’idée de puissance, de reconstruction de la puissance au sein du jeu des Puissances, de l’équilibre géopolitique de l’Europe du traité de Vienne et des recompositions territoriales des années 1860-1870 : le mot « impérial » glisse alors de l’évocation des grandeurs (déchues) du Premier Empire à l’idée d’un projet de reconstruction de la puissance économique par la mobilisation des forces commerciales, dont une partie est orientée vers l’outre-mer de ce qui devient insensiblement (entre 1827 et peut-être la défaite de Langson et la chute du gouvernement du « Tonkinois » Ferry) puis explicitement (à partir des années 1880-1900) « l’empire », un nouvel empire vers lequel se tournent peu à peu des groupes de représentation d’intérêts de moins en moins informels : nombre de chapitres évoquent ainsi cette lente maturation de desseins de déploiement d’activités économiques outre-mer, généralement avec l’appui des autorités.
Une forme d’impérialisme économique8 (« Business Imperialism » ou « Capitalist Imperialism ») prend corps par conséquent : au-delà des polémiques – par le biais de multiples « affaires » (l’Enfida et le protectorat tunisien9, l’Ouenza, des concessions ferroviaires comme celle du Tonkin, des concessions d’exploitation des ressources naturelles, commerciales et humaines en Afrique centrale, française10 ou léopoldienne, le Congo-Océan, etc.) –, c’est une forme de mobilisation de groupements commerciaux, de groupes d’influence au sein des Chambres de commerce, de coalitions encore en esquisse sur chaque grande place portuaire et marchande et à Paris, qui se dessine – et les multiples études de D.K. Fieldhouse ont bien scruté cette cristallisation pour le Royaume-Uni – comme si le mercantilisme revêtait un nouveau masque.
Beaucoup de chapitres convergent pour charpenter les structures d’un impérialisme économique solide, légitimé par le discours politique, par une véritable idéologie coloniale (pour l’économie : « la mise en valeur »), et, sur notre registre, porté par des groupes de représentation d’intérêts étoffés et désormais aussi par des institutions destinées à servir de levier à la diffusion des réseaux d’influence au coeur de l’action politique régionale et nationale. Un véritable « système d’influence » est alors en activité, des années 1880 (« le parti colonial ») aux années 1950 ; mais nombre de chapitres en remettent en cause l’homogénéité et insistent sur les divergences entre groupes de pression. C’est bien là le noeud de la problématique, banale en histoire et en science politiques : si la réalité des groupes de représentation d’intérêts est évidente, leur poids sur le fonctionnement de la Cité, de la vie politique, doit être relativisé en fonction des conflits d’intérêt entre ces lobbies, quel que soit l’enjeu du moment ; ce livre constitue donc une nouvelle percée pour déterminer le rapport des forces représentant l’esprit économique impérial, le jeu d’équilibre entre ces groupes, au fil du temps et selon les places marchandes ou industrielles.
Le retour en force, depuis une dizaine d’années, des débats sur l’histoire des colonisations11, stimulé par les réflexions parfois polémiques sur une « repentance » nourrie de « compassion » rétrospective a relancé l’argumentaire sur le lien entre sous-développement et colonisation économique (et socio-culturelle), de façon quelque peu convenue, peut-être. Or notre livre reprend les analyses conçues de façon pionnière par J. Marseille dans sa thèse de 1984 puis dans son colloque du Comité pour l’histoire économique et financière de la France de 1996 sur l’histoire économique de la France et de son outre-mer, mais en remontant plus encore dans le temps et en creusant plus en profondeur, et, surtout, en analysant avec méticulosité les anticipations des forces colonisatrices économiques : il scrute leurs représentations, la perception qu’elles ont esquissée du devenir de leur action, du futur des territoires en cours de colonisation ou pour lesquels elles incitaient à la colonisation. Souvent, il s’agit pour ces acteurs d’un mouvement de l’Histoire de méditer sur ce qu’on appellerait aujourd’hui le projet colonial, sur ses effets (bénéfiques, à coup sûr, encore que des oppositions se soient manifestées) pour la Métropole et pour les territoires (et populations) eux-mêmes ; ces représentations ex ante ou, parfois, ces illusions ou ces fausses évidences méritaient d’être appréciées car elles ont constitué elles aussi des leviers du temps colonial.
Sur ce registre des représentations par les contemporains, les débats déjà bien convenus entre mouvement colonial et périodes de repli économique de la France et entre élan colonisateur et révolution industrielle sont repris dans notre ouvrage, mais du point de vue des institutions (Chambres de commerce, sociétés de pensée, associations professionnelles et interprofessionnelles) et des acteurs eux-mêmes : que croyaient-ils vraiment quand ils s’engageaient dans l’action colonisatrice ? Qu’espéraient-ils comme retombées économiques et financières pour leur entreprise, leur profession, le commerce national, leur place marchande ? Pensaient-ils vraiment que la compétitivité du pays passait par son déploiement colonial – selon la logique de « l’impérialisme du pauvre » ou dans la ligne de Paul Leroy-Beaulieu (auquel est consacré un chapitre) – et en quoi et à quel niveau collectif cette « croyance » a-t-elle été transformée en système de pensée ? Inversement, plus tard, dans la ligne de ce Paul Bernard devenu une « vedette » des histoires de J. Marseille et C. Hodeir, ces acteurs ont-ils conçu précocement des schémas de décolonisation économique (donc de réallocation des ressources financières et des projets d’investissement) pour enrayer le « déclin » suscité par la « croyance » fallacieuse dans l’apport de l’empire colonial à la compétitivité du pays ? pour mettre fin aux chasses gardées qui érodaient l’esprit de compétition ? pour convaincre les pouvoirs publics de la nécessité d’une évaluation12 des contraintes que le maintien de l’empire faisait peser sur la capacité d’adaptation du capitalisme français ?
Nous ne prétendons pas « mesurer » systématiquement le poids de chaque courant de pensée, car ce livre s’appuie sur des études empiriques et présente quelques lacunes territoriales et sectorielles. Cela dit, elles mobilisent des archives nouvelles, des interrogations neuves ; et elles mêlent histoire d’entreprise, histoire économique, histoire institutionnelle, histoire de l’action publique et des groupes d’influence qui pèsent sur elle, ce qui permet des croisements et des rapprochements féconds, et in fine une reconsidération de nombre d’idées reçues sur l’histoire de chaque place marchande et/ou portuaire et sur l’histoire de chaque profession – que l’on pense au chapitre sur les Maîtres de forges par exemple.
4. Questions sur les groupes de représentation d’intérêts et les groupes d’influence
La base de notre ouvrage est constituée en effet par le lien entre action publique et action entrepreneuriale ultramarines : en étudiant l’esprit économique impérial, il renouvelle l’histoire de l’impérialisme ultramarin. Il balaye largement plusieurs places marchandes et/ou portuaires et plusieurs professions et ainsi propose une nouvelle réalité sociologique et économique du mouvement colonisateur, en mettant en valeur l’activité de places érigées en communautés de pensée et d’influence et la substance intellectuelle et sociologique de groupes professionnels impliqués dans l’outre-mer, ce qui facilite les comparaisons. Esprit d’entreprise et esprit de corps se sont entremêlés, de façon classique dans toute histoire du monde de l’entreprise ; en élargissant considérablement (voire en les remettant modestement en cause ici et là) les études pionnières sur le « Parti colonial » des années 1880-1910, l’ouvrage entend par conséquent préciser la capacité d’influence de ces groupes de représentation d’intérêts au sein de l’appareil économique d’État, au sein de l’appareil politique et administratif (ce qu’on appelle alors « les Bureaux ») à propos du mouvement colonisateur et de la structuration des politiques économiques ultramarines, ce qui est d’autant plus pertinent que, encore à la Belle Époque ou dans l’entre-deux-guerres, l’appareil économique d’État manque de structuration et que l’économie mixte émerge lentement, ce qui confère une importance décisive au capitalisme privé pour mettre en oeuvre la « mise en valeur ».
Le livre mobilise des sources nouvelles pour préciser comment se sont construits les réseaux d’influence à Paris, dans les régions mais aussi dans les territoires d’outre-mer eux-mêmes. Des organisations professionnelles deviennent des relais essentiels (planteurs de caoutchouc, industriels de la métallurgie, industriels du textile, négociants de Marseille, de Bordeaux ou du Havre, etc.) ; des sociétés s’affirment en clés de voûte du système économique ultramarin qui émerge puis se consolide (une banque comme le Cnep, une firme de négoce comme Cfao ou Maurel & Prom, une firme de btp comme Batignolles, etc.) ; des hommes d’influence deviennent des figures du patronat au coeur du système politique ou des réseaux proches des Bureaux parisiens (comme Émile Maurel ou Frédéric Bohn). La grande originalité de notre ouvrage réside dans la reconstruction de l’édifice socio-culturel qui a été bâti par des institutions et sociétés de pensée pour structurer les réseaux d’influence et cristalliser l’opinion des parties prenantes du mouvement de colonisation économique : l’Union coloniale, les syndicats professionnels, les sociétés de géographie, les Instituts coloniaux, notamment, sont l’objet des études de plusieurs chapitres.
« Pour nous, il n’y pas de doute : notre magnifique empire colonial reste notre plus beau placement »13, indique une publication de 1934 qui voit dans la Grande Île une nouvelle « Australie française ». « Il est en Algérie des richesses latentes, des forces endormies, dont la mise en valeur nécessaire n’est possible que par la collaboration de l’intelligence inventive, du travail sans indolence et du capital sans âpreté »14, rappelait le gouverneur général Théodore Steeg en 1922. Publications en livres ou en articles et discours convergent pour faire croire dans la légitimité de la notion d’eldorado propre à consolider la puissance économique nationale. Sur ce registre, là encore de façon banale, il faudra se demander quel impact réel ont obtenu ces conducteurs d’opinion et de quelle efficacité ont bénéficié ces réseaux d’influence au coeur du système politique et administratif et au sein de l’appareil économique d’État. Nombre de chapitres sont autant de cas d’étude sur ce registre d’une histoire mêlant histoire politique, sociologie politique, histoire des mentalités. Comme dans les recherches toniques de l’équipe de l’Achac (autour des ouvrages de Pascal Blanchard et de Nicolas Bancel, qui se sont notamment interrogés sur l’impact des images et des expositions coloniales sur l’opinion publique et sur la constitution d’une culture coloniale de masse15) se pose la question de la perception par les destinataires des messages d’influence et d’opinion – ici, les ministres, les responsables des Bureaux, les communautés d’affaires censées se mobiliser derrière leurs groupes de représentation d’intérêts, leurs sociétés de pensée et leurs institutions représentatives.
Est-ce que ces figures de l’esprit économique impérial, tant au niveau national que sur chaque place marchande, ont réussi à mobiliser l’opinion éclairée derrière leur corpus d’idées et leurs préceptes d’action publique ou de politique publique ? Cela conduit à se demander de quel poids réel disposaient les guides de l’esprit économique impérial sur les grandes places, comme Bordeaux, Marseille16 ou Le Havre, ou au sein des Chambres de commerce, en particulier à Paris. Ainsi, sur Bordeaux, quelle capacité d’influence était-elle portée par le monde des négociants outre-mer et industriels transformateurs des denrées coloniales face aux autres industriels et aux négociants en vins et alcools ? Comment se traduisait concrètement l’influence de ce « parti colonial » et lui-même s’exprimait-il en communauté de pensée, en réseaux de solidarité et de sociabilité, en groupe de pression (à propos des tarifs douaniers, des lignes maritimes, des tarifs maritimes et portuaires, etc.) ?
L’on est conduit finalement à se poser des questions centrales. Est-ce que l’on n’a pas prêté aux milieux d’affaires trop d’influence sur la politique coloniale, parce qu’on était aveuglé par quelques « affaires » ou « scandales » ou parce qu’on se situait dans la logique d’un anti-impérialisme quelque peu « primaire » qui voyait le capitalisme dissimulé derrière chaque initiative ultramarine de la République ? Est-ce que la toute-puissance des milieux d’affaires au coeur des enjeux de l’empire n’a pas été tout simplement un « mythe »17 ? Cela inciterait à revenir au vieux débat lancé dès 1961 par Brunschwig18… : notre livre contribuera ainsi à nourrir ce débat grâce à l’apport d’un matériau de sources et d’idées original et n’a donc nulle vocation à être un « livre noir du colonialisme »19 économique… En quoi les trois douzaines de chapitres permettront-ils de renouveler, de compléter, d’infirmer, de confirmer ce qu’ont apporté les ouvrages de nos prédécesseurs français et étrangers sur le « parti colonial » et l’influence des groupes de représentation d’intérêts jugé impérialistes – mais en étendant cette problématique à un vaste champ chronologique, élargi en amont et en aval ?

Remerciements

Le point d’ancrage institutionnel du programme de recherche a été pluriel, car son parrainage a été assuré par


  • La Société française d’histoire d’outre-mer (Sfhom) (présidée par le professeur Hélène d’Almeida-Topor) et les Publications de la Sfhom ;

  • L’inalco (grâce au soutien des professeurs Gilles Delouche, ancien président, et Jacques Legrand, président ; et le concours de Jean-François Klein, maître de conférences) ;

  • L’umr Gretha 5113 de l’Université Montesquieu-Bordeaux 4 ;

  • Le programme de recherche Colonisation & décolonisation, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 (sous l’égide du professeur Singaravelou) ;

  • L’École doctorale d’histoire de l’Université de Paris 4-Sorbonne (professeur Jacques Frémeaux) ;

  • L’Institut d’études politiques de Bordeaux ;

  • Le programme Région Aquitaine 2006-2008 Histoire des pôles et des réseaux ultramarins.




1 Gabriel Hanotaux & Alfred Martineau, Histoire des colonies françaises et de l’expansion de la France dans le monde, Paris, Société d’histoire nationale & Plon, 1929, six volumes, 3 624 pages.

2 Cf. « Le premier congrès international d’histoire colonial (21-25 septembre 1931) », Revue de l’histoire des colonies françaises, 19e année, n°5, septembre-octobre 1931, pp. 457-516 (tiré à part, plaquette, de la collection Bibliothèque d’histoire coloniale publiée par l’Académie des sciences coloniales et la Société de l’histoire des colonies françaises, Paris, Ernest Leroux & Société d’éditions géographiques, 1931).

3 Cf. Alice Conklin, A Mission to Civilize. The Republican Idea of Empire in France and West Africa, 1895-1930, Stanford, Stanford University Press, 1997. Tony Chafer & Amanda Sackur (dir.), Promoting the Colonial Idea. Propaganda and Visions of Empire in France, Londres, Basingstoke, 2001 (avec un chapitre clé d’Odile Goerg).

4 Jacques Marseille, « Capitalisme et colonisation : une histoire à écrire », in Patrick Fridenson & André Straus, Le capitalisme français, xixe-xxe siècles. Blocages et dynamiques d’une croissance, Paris, Fayard, 1987. pp. 259-271.

5 Cf. Youssef Cassis, « Business History in France », in Franco Amatori & Geoffrey Jones (dir.), Business History around the World, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 192-214. Hubert Bonin, « A short history of entrepreneurship in France (from 1780 up today)  », in Youssef Cassis & Ioanna Pepelasi Minoglou (dir.), Country Studies in Entrepreneurship. A Historical Perspective, Oxford, Oxford University Press, 2006, pp. 65-97.

6 Cf. Emmanuel Sibeud, « Post-Colonial et Colonial Studies : enjeux et débats », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007, tome 51, n°4 bis, pp. 87-95.

7 Pour les références, nous renvoyons au chapitre historiographique.

8 Cf. Winfried Baumgart, Imperialism: The Idea and Reality of British and French Colonial Expansion, 1880-1914, Oxford, Oxford University Press, 1982.

9 Cf. l’allusion à cette affaire dans Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885, chapitre V.

10 Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris-La Haye, 1972 ; réédition, Paris, Ehess, 2001.

11 Cf. Claude Liauzu (dir.), Dictionnaire de la colonisation française, Paris, Larousse, 2007.

12 Dans le style de : Tony Hopkins, « Macmillans’ audit of empire, 1957 », in Peter Clarke & Clive Trebilcock (dir.), Understanding Decline. Perceptions and Realities of British Economic Performance (Essays presetned to Barry Supple), Cambridge, Cambridge University Press, pp. 234-260.

13 Marius-Ary Leblond, Madagascar, création française, Paris, Plon, 1934.

14 L’Illustration économique et financière, supplément au n° du 29 avril 1922, L’Algérie.

15 Cf. Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire, Culture coloniale. La France conquise par con empire, 1871-1931, collection Mémoires n°86, Paris, Éditions Autrement, 2003.

16 Cf. Adrien Artaud, « Marseille métropole coloniale », L’Illustration économique et financière, supplément au numéro du 14 mars 1925, Les Bouches du Rhône, pp. 32-33.

17 Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, « Vendre : le mythe économique impérial », in Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire, Culture coloniale. La France conquise par con empire, op.cit., pp. 163-176.

18 Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français, 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1961.

19 Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme français, Paris, Robert Laffont, 2002.


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