La bourgeoisie aujourd’hui : entre mobilité et ancrage





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Barbara BAUCHAT, CEMS (EHESS)

Communication au Colloque de l’Association Française de Sociologie,

Bordeaux, septembre 2006 - RT 5

La bourgeoisie aujourd’hui : entre mobilité et ancrage

La mondialisation des échanges, le marché du travail, la progression dans la carrière professionnelle, etc., sont des facteurs qui conduisent, de plus en plus, les hommes à se déplacer. Cette mobilité touche certaines fractions bien spécifiques de la population active. Ce sont essentiellement les dirigeants et les cadres supérieurs (du privé comme du public) qui sont aujourd’hui, en France, très mobiles géographiquement.

L’enquête IPSOS « La France des cadres actifs 2004 » met en avant que seuls 35% de cette population salariée occupent le même poste depuis six ans et plus, et 64% occupent leur poste actuel depuis moins de cinq ans, et pour 21% la barre tombe même sous les deux ans. Cette mobilité s’exprime également sur un plan géographique. Pour un poste jugé intéressant, 57% des cadres se disent prêts à changer de région et 35% à prendre la direction de l’étranger. Chez les dirigeants et cadres supérieurs, ces proportions sont encore plus élevées : 58% ne voient aucun inconvénient à changer de région et 40% à quitter la pays.

Nous nous intéressons ici aux personnes de la bourgeoisie qui occupent essentiellement ces fonctions de cadres supérieurs et de dirigeants et, qui se trouvent ainsi confrontés à cette mobilité, autant inter-entreprises que géographique dans la gestion de leur carrière.

Nous utilisons l’expression « bourgeoisie « de passage » » pour qualifier cette fraction de la bourgeoisie qui est mobile géographiquement, qui habite quelques années (de deux à quatre ans, le plus souvent) dans une ville, la quitte et se réinstalle provisoirement dans une autre ville. Alors que la bourgeoisie se caractérise par un fort ancrage local, comment la bourgeoisie « de passage » fait face à cette mobilité géographique ? Quelles sont les conséquences de cette mobilité sur son identité ? Sur les traits caractéristiques de sa culture ?

L’expérience de la mobilité est-elle également celle d’une indépendance par rapport à au milieu social d’origine ?

I. Questionnements à propos d’une recherche sur la bourgeoisie
Existe-t-il encore ce qu’on appelle une bourgeoisie de nos jours ? S’il faut entendre par là les riches, les détenteurs de capital, il est incontestable – les magazines en donnent régulièrement le palmarès - qu’un certain nombre d’administrateurs de sociétés, de chefs d’entreprises, d’hommes d’affaires concentrent une grande partie de la richesse nationale. Mais ces hommes et ces femmes « les plus riches de France » ne peuvent à eux seuls constituer une classe ou alors il faudrait en revenir à l’idée que « 200 familles » ou un chiffres avoisinant, résument la bourgeoisie. Or, même en élargissant aux contribuables assujettis à l’impôt sur la fortune, on aurait du mal à définir un groupe homogène, conscient de lui-même et partageant les mêmes valeurs. Car la bourgeoisie ne peut pas se définir par des critères seulement financiers.
La mobilité sociale due aux transformations rapides de l’économie, la hausse globale et sensible des niveaux de vie, la complexification des statuts professionnels, bref l’évolution sociale depuis la Seconde Guerre mondiale a largement redistribué les cartes. Les revenus ne sont pas suffisants pour délimiter la bourgeoisie : Mais qu’est-ce qui fait aujourd’hui la bourgeoisie ?
Il est difficile de définir la bourgeoisie puisque aucun critère précis ne permet son dénombrement, ni de dire qui est bourgeois de qui ne l’est pas.

D’abord, il n’existe pas « une » définition de la bourgeoisie en raison de la variabilité du statut de bourgeois. Béatrix Le Wita et Annick Sjögren indiquent que « l’histoire révèle l’extrême variabilité dans le temps et dans l’espace du statut de bourgeois. Les conditions requises, à travers les siècles pour être bourgeois donnent successivement et conjointement parfois, priorité à des attributs différents : homme de la ville, riche marchand, industriel, rentier, bon père de famille, etc. Les figures se succèdent, les modèles changent (…) Le statut de bourgeois se rejoue à chaque génération1 ».

Ensuite, la bourgeoisie n’est pas repérable dans les statistiques socio-professionnelles car « un bourgeois n’est pas nécessairement un patron, un patron n’est pas nécessairement bourgeois2 ». On ne peut pas attacher une profession à un milieu bourgeois. Même si certaines professions ont un recrutement très bourgeois (les commissaires-priseurs3, par exemple), en raison de la mobilité sociale, de l’ouverture de l’enseignement supérieur, c’est de moins en moins le cas.

La bourgeoisie n’est pas non plus limitée à une inscription dans un annuaire mondain. L’inscription dans le Bottin Mondain4, par exemple, est plutôt le fait d’une partie des représentants de la noblesse et d’une fraction, souvent traditionnelle, de la bourgeoisie.

Enfin, la seule richesse économique n’est pas suffisante pur définir la bourgeoisie. En effet, la richesse de la bourgeoisie est multiforme : « les bourgeois sont riches, mais d’une richesse multiforme, un alliage fait d’argent, de beaucoup d’argent mais aussi de culture, de relations sociales et de prestige5 ».

Ces autres formes de richesses, nettement moins visibles que l’argent, participent largement à définir l’appartenance à la bourgeoisie. Il s’agit du capital social6, du capital culturel et de tous ces éléments (l’attention portée aux détails, le contrôle de soi, l’entretien et l’usage constants d’une vaste mémoire familiale, etc.) qui constituent l’identité et la culture bourgeoise7.

Ce qui fait la bourgeoisie, c’est sa culture, son mode de vie, sa capacité relationnelle, son art de s’exprimer, sa distinction, ses valeurs, ses manières d’être, sa conscience de former un groupe et à discerner très facilement ceux qui en font partie ou non… La culture bourgeoise résiste-t-elle à la mobilité géographique ?
La difficulté de définir la bourgeoisie se trouve renforcée par les différentes fractions qui la constituent. Elle n’est jamais une, elle est faite de différentes strates mal circonscrites où entrent en compte des critères aussi divers que le niveau de fortune, la profession, l’ancienneté de la famille…

A l’ancienneté (ancienne/nouvelle bourgeoisie) et à la richesse (grande, moyenne, petite bourgeoisie) il nous semble qu’aujourd’hui, il faut prendre en considération un nouvel élément : la durée de l’installation dans la ville de résidence. Une nouvelle distinction apparaît entre bourgeoisie enracinée et bourgeoisie de passage. Il nous paraît important de mettre en avant ce critère de « durée d’installation dans une ville » comme élément constitutif d’une nouvelle fraction de la bourgeoisie provinciale car sur certains points, bien spécifiques, nous verrons que bourgeoisie de passage et bourgeoisie enracinée (ou ancrée) sont différentes.
Parti pris méthodologique : le choix des interviewés s’est fait par le croisement de plusieurs « critères » : la profession du chef de famille, le lieu de résidence, la durée d’installation, l’inscription dans annuaires mondains, le système de valeurs spécifique, le fait d’être considéré comme « bourgeois » par les personnes qui nous ont mis en relation les unes avec les autres…

Le travail de terrain (plus d’une soixantaine d’entretiens semi-directifs, travail sur annuaires mondains, observation participante) s’est essentiellement déroulé dans les villes de Metz et de Strasbourg, et principalement dans la bourgeoisie catholique.

II. La bourgeoisie face à la mobilité géographique
On peut aisément penser que confrontée à la mobilité géographique, à la découverte d’autres villes, d’autres pays, d’autres cultures, la bourgeoisie de passage puisse être moins « traditionnelle » et pourrait attacher moins d’importance à la culture bourgeoise8 et à sa mise en avant.

Or, confrontés à une nouvelle société d’accueil, des personnes qu’ils ne connaissent pas (ou par réseau interposé), il semblerait, au contraire, que les membres de la bourgeoisie de passage doivent en quelque sorte « prouver » leur statut de bourgeois. Lors des interactions sociales, pour les différents choix qu’ils vont être contraints de faire (choix du quartier, de l’école des enfants, des activités…), les membres de la bourgeoisie de passage vont ainsi bien mettre en avant les traits caractéristiques de leur appartenance bourgeoise. Car dans cette lutte incessante de perceptions et de classements qui s’instaure à la rencontre d’une personne qu’on ne connaît pas, ces familles vont devoir mettre en avant les traits caractéristiques, des informations « objectables » telles que le nom, l’aisance corporelle, la parole (l’accent ou la prononciation), la tenue vestimentaire, etc. de leur appartenance au milieu.
La « reconnaissance » des siens

Claire, 40 ans, 5 enfants, strasbourgeoise depuis 12 ans mais issue d’une bourgeoisie établie bordelaise, raconte très bien les différences fondamentales entre quelqu’un qui est véritablement issu de la bourgeoisie et quelqu’un qui y a accédé par ses études, par les fonctions qu’il occupe et qui a assimilé les principaux traits constituants de la culture bourgeoise. Même si cette dernière personne pense avoir intégré le milieu bourgeois, pour Claire, qui côtoie beaucoup de gens de passage, il y aura toujours des détails, ces « petits riens » qui font la différence, qui « trahissent ses origines » :

Interviewée :(..) Il y a « bourgeois » et « bourgeois », je crois aussi.

Interviewer : Et qu’est-ce qui ferait la différence ?

Interviewée : Je crois qu’il y a des gens qui sont devenus bourgeois… qui peut-être venaient d’un milieu social plus simple et qui ont réussi à s’élever par leurs études, par leur travail et qui, du coup, sont tombés dans la bourgeoisie. Et puis, il y a nous, qui venons nous-mêmes d’un milieu bourgeois depuis notre naissance. Et qui avons ça ancré dans nos gênes et dans notre vie. Donc voilà.

Interviewer : Et est-ce que ces deux bourgeoisies se rencontrent ?

Interviewée : Elles se rencontrent ! Elles se rencontrent tout à fait mais elles se reconnaissent ! Oui, elles savent reconnaître celui qui est arrivé et celui qui est.

Interviewer : Sur quelles choses ?

Interviewée : Alors là, c’est très drôle ! C’est la façon de parler, les expressions… La façon de se tenir. Il y a des choses qu’on dit, il y a des choses qu’on ne dit pas. Il y a des choses qu’on achète, il y a des choses qu’on n’achète pas. Ce sont des petites choses comme ça.

Interviewer : Un petit exemple ?

Interviewée : Très bien, je vais vous dire. On ne dit pas « je mange à la cantine » mais « je déjeune à la cantine ! » ça, c’est un truc typique ! C’est idiot. On ne dit pas « les de la Bretèche » on dit « les la Bretèche ». Voilà, ce sont des petites choses comme ça.

Interviewer : Donc ça, ce sont des petites choses qui peuvent « trahir »…

Interviewée : Si, si, elles trahissent ! C’est très drôle quand on voit quelqu’un arriver, hop, tout de suite, par une attitude, par une façon de parler, etc. on sait tout de suite où on le place 
Les membres de la bourgeoisie, lorsqu’ils énumèrent les caractéristiques propres à leur milieu, mettent toujours en avant des éléments culturels. Une même éducation, de bonnes manières, le sens de la famille sont des éléments fréquemment cités. Rarement ils évoqueront la position ou le niveau professionnel et plus rarement encore le revenu ou la fortune. A les écouter, seul le capital culturel a de la valeur.
L’appartenance au milieu bourgeois passe également par une forme de ségrégation urbaine. Quartiers bourgeois, volonté d’entre-soi en sont une des composantes.

L’illustration de l’importance de l’entre-soi bourgeois prend toute son ampleur au cours des entretiens. Celui-ci se manifeste par des expressions comme « les quartiers où l’on doit habiter », « l’école où il faut aller », « la bonne paroisse ».

Très prégnant dans la bourgeoisie9, il apparaît peut-être encore plus important pour les personnes de passage. En effet, étant dans la ville pour peu de temps, tout est en quelque sorte accéléré. Résider dans le bon quartier ou bien inscrire ses enfants dans les bonnes écoles permettent une économie de temps, notamment en ce qui concerne la création de liens car, les membres de la bourgeoisie « de passage » seront quasiment certains de rencontrer les « bonnes personnes », c’est-à-dire les personnes de leur milieu:

« Par exemple, mon amie m’avait dit « ah, mais tu sais, si tu les mets dans telle école, tu ne rencontreras personne parce que c’est une école où beaucoup de mamans travaillent, quelque soit le milieu, et, donc tu vois les nourrices et donc, tu ne rencontres personne ! » Ce qui est tout à fait vrai ! Mais, c’est vrai que si l’on veut rencontrer des gens de la bourgeoisie, ce n’est pas là qu’il faut les mettre !» (Sonia, 40 ans, épouse d’un lieutenant-colonel, trois enfants, quatrième déménagement depuis son mariage). 
Dans la nouvelle ville de résidence, les femmes de la bourgeoisie « de passage » ne connaissent pas personnellement beaucoup de monde en arrivant. Mais elles se « reconnaissent10 » à la sortie des classes, dans les parcs et reconstituent rapidement leur micro milieu. Bridge, échanges de services autour des enfants, par exemple, cimenteront ces premiers contacts vécus comme des rencontres de hasard.

Les beaux quartiers favorisent l’accumulation et l’entretien des relations sociales. Alors que les autres catégories sociales sont plutôt dispersées dans la ville, l’extrême concentration spatiale de la bourgeoisie favorise les rencontres, impromptues ou délibérées, et donc peut faciliter l’insertion sociale. Les familles de la bourgeoisie « de passage » se retrouvent majoritairement dans les « beaux quartiers11 » de la ville. Cette homogénéité des choix tient aux procédés utilisés par les familles pour trouver un logement, la mobilisation du réseau, les contacts. Les nouveaux arrivants « de passage » reprennent souvent les appartements de familles de passage ce qui renforce la place des lieux les plus choisis. C’est encore une des illustrations manifestes de la cooptation.
Ces familles contrôlent donc fortement la reproduction familiale et laissent peu de place à la découverte des « autres », à l’ouverture sur un autre milieu : le choix des écoles, le plus souvent privées et catholiques, est significatif. Malgré leur importante mobilité géographique, ces familles n’inscrivent pas leurs enfants dans des écoles « internationales », ou alors, quand leurs enfants ont un bon niveau en langue, ils suivent une section internationale. Les enfants sont fortement incités à faire partie d’associations, troupes de scouts, de guides, rallyes, et à continuer des activités extra-scolaires déjà commencées dans d’autres villes (sport, pratique d’un instrument de musique). Les familles les plus « mobiles » géographiquement (hauts fonctionnaires, cadres du privé, officiers) se montrent très soucieuses lors de l’arrivée dans une nouvelle ville de choisir pour leurs enfants, sinon les lieux les plus sûrs, du moins les lieux où leurs enfants ne seront pas trop désorientés ; le choix de l’école revêt alors une importance décisive et stratégique. Elles évitent de prendre des risques, redoutent des ruptures fortes dans l’environnement et sont soucieuses de permettre à leurs enfants une adaptation rapide dans le nouveau lieu de résidence.

Il semble donc que ces familles recherchent « la réduction à tout prix de l’incertitude des rencontres » pour reprendre l’expression de Eric Maurin12. Et cette recherche passe d’abord, semble-t-il, par le contrôle des activités de loisirs, de l’école, une école qui garantisse un espace de relations assez uniforme et qui assure le minimum de diversité à l'intérieur de l'homogénéité sociale13.
A l’instar d’Anne-Catherine Wagner qui pose la question de la position des cadres étrangers dans l’espace social français14 (ces familles sont souvent installées provisoirement dans le pays et rappellent régulièrement leur distance par rapport à la société française), on peut se demander quelle est la position de la bourgeoisie de passage dans l’espace de la bourgeoisie locale.

La mobilité géographique, l’installation provisoire dans une ville sont des facteurs qui ne favorisent guère l’insertion sociale dans une ville, et encore moins dans le milieu bourgeois, milieu où les interconnaissances familiales, l’ancienneté de l’enracinement agissent comme les meilleures garanties de l’appartenance aux classes dominantes. Mais par l’activation du réseau social, l’insertion sociale dans le milieu bourgeois pose assez peu de problèmes. Très peu de personnes rencontrées ont connu des difficultés pour s’intégrer, pour se faire des relations. Mais les membres bourgeoisie de passage rencontrent essentiellement des « semblables ». Si la bourgeoisie enracinée accueille la bourgeoisie de passage (par une aide pour s’installer, par la mise en relation avec d’autres personnes, par exemple), la création de liens plus intimes met beaucoup plus de temps. Il semblerait que la bourgeoisie enracinée se préserve d’instaurer des relations sociales plus développées avec la bourgeoisie de passage en raison de son installation provisoire et du choc affectif que constitue le départ d’un(e) ami(e)

Le lien entre la bourgeoisie et la ville est-il en train de s’estomper ?

Plusieurs auteurs15 ont mis en avant la mobilité de la bourgeoisie ou tout du moins le lien beaucoup plus distendu entre la bourgeoisie et sa ville. Avant, on avait un patronat local enraciné, où l’interconnaissance était forte. Aujourd’hui, on assiste à une déterritorialisation du recrutement des dirigeants et une transformation profonde de la composition du patronat local. Ce qui a des conséquences sur la sociabilité puisque ces nouveaux dirigeants implantés dans la région participent peu à la sociabilité locale et qu’ils connaissent assez mal en fait en raison de leur turn-over. La bourgeoisie de passage participe assez peu aux formes traditionnelles de la bourgeoisie (clubs, clubs-services16).
Par ailleurs, en matière de résidence, on peut constater que la bourgeoisie de passage a un rapport à la ville très différente de la bourgeoisie enracinée. En effet, la bourgeoisie de passage est très souvent locataire de son logement principal mais propriétaire d’une résidence secondaire. Peu de personnes de passage font le choix d’acheter leur résidence principale puisque leur installation n’est que provisoire. Le choix d’être propriétaire d’une résidence secondaire révèle, au contraire, un désir de stabilité, l’envie d’être ancré, pour une durée assez longue, dans un endroit choisi ou hérité.


La forte mobilité résidentielle liée aux changements d’affectation dans une carrière professionnelle semble conduire parfois à une volonté d’accroître les protections ou les barrières, à développer le souci d’éviter des ruptures fortes qui pourraient compromettre le développement des enfants, à limiter au maximum les traumatismes qui pourraient être associés à la mobilité, à accentuer certains traits de la culture bourgeoise. La logique de fonctionnement des membres de la bourgeoisie mobile repose en partie sur la mise en scène de symboles sociaux (autres que l’argent), de tous ces signes extérieurs ou apparents de statut social tels que le quartier où l’on réside, l’intérieur bourgeois, les activités de loisirs, la maîtrise des codes relationnels… autant d’éléments qui viennent renforcer l’identité bourgeoise de ces personnes de passage vis-à-vis de la bourgeoisie « établie », enracinée.

Ces résultats vont dans le sens des travaux de Philippe Pierre, qui déclare à propos des cadres internationaux « la mondialisation favorise peut être les migrations, les échanges d’idées et les emprunts culturels, mais dans le même temps, et pas seulement chez les exclus, elle s’accompagne d’une réactivation des traits caractéristiques des communautés d’appartenance 17 ».

S’ils exercent la même profession, ont le même genre de vie, les mêmes activités, les mêmes amis (ou presque les mêmes), le même milieu social dans les différents pays ou villes traversés, ces membres des classes aisées peuvent vivre comme dans une bulle. C’est là tout le paradoxe de cette fraction de la bourgeoisie : alors qu’elle se caractérise par une ouverture géographique, elle reste encore relativement fermée socialement.


1 Voir sur ce point Béatrix Le Wita & Annick Sjögren, « La bourgeoisie, tabou et fascination » in J. Gutwirth, Colette Petonnet (dir.), Les chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques, Paris, Editions du CTHS, 1987, pp. 171-187.

2 Op. cit.

3 Alain Quemin démontre qu’en dépit de la relative diversité des professions représentées par les pères des commissaires-priseurs, pratiquement tous sont issus de la bourgeoisie. Cf. Alain Quemin, Les commissaires-priseurs. La mutation d’une profession, Paris, Anthropos, 1997.

4 Sur les inscrits dans le Bottin Mondain, on peut se référer à l’étude de Cyril Grange, Les gens du Bottin Mondain. Y être, c’est en être 1903-1987, Paris, Fayard, 1996.

5 Cf. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la Bourgeoisie, Paris, La Découverte, 2000, p.6.

6 Pour Pierre Bourdieu, le capital social « est l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance ; ou, en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles », in «Le capital social. Notes provisoires », Actes de la recherche en sciences sociales, n°31, 1980, p.2.

7 Béatrix Le Wita, Ni vue, ni connue. Approche ethnographique de la culture bourgeoise. Paris, Edition de la MSH, 1988.

8 Béatrix le Wita a décrit avec beaucoup de minutie et d’attention quelques uns des éléments caractéristiques de la culture bourgeoise : attention portée aux détails, contrôle de soi, quasi-ritualisation des pratiques quotidiennes, aménagement des intérieurs, entretien et usage d’une vaste mémoire familiale… Cf. Béatrix Le Wita, Ni vue ni connue. Approche ethnographique de la culture bourgeoise, Paris, Editions de la MSH, 1988.

9 Cf. tous les travaux de Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot.

10 Sur cette « reconnaissance », Béatrix Le Wita a étudié, avec beaucoup de minutie, la tenue bourgeoise. Pour elle « les bourgeois font preuve d’une maîtrise infinie du détail qui marque les différences. La tenue vestimentaire sert à signifier que l’on appartient au milieu. Elle est repérée par les pairs. La différence recherchée ne fonctionne pas par rapport aux autres, elle permet avant à un bourgeois de repérer et de se faire repérer par les siens », in Béatrix Le Wita & Annick Sjögren, « La bourgeoisie, tabou et fascination » in J. Gutwirth, Colette Petonnet (dir.), Les chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques, Paris, Editions du CTHS, 1987, pp. 171-187. Dans les entretiens, certaines femmes ont beaucoup insisté sur la tenue vestimentaire, sur ce qui se faisait et sur ce qui ne se faisait pas, ce qu’il était souhaitable de porter comme vêtement, etc. Elle apparaît alors bien comme un élément qui permet de la « reconnaissance ».

11 A Strasbourg, il s’agit des rues situées près du parc de l’Orangerie, l’Avenue des Vosges, le quartier de la Robertsau. A Metz, il s’agit du centre-ville, des quartiers de Queuleu, de Sainte-Thérèse ainsi que certains quartiers de la commune limitrophe de Montigny-lès-Metz.

12 Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Ed. du Seuil, 2004, p. 7.

13 Monique de Saint Martin, « Une ‘bonne’ éducation », Ethnologie française, 1, janv.-mars 1990, pp. 62-70.

14 Anne-Catherine Wagner, Les nouvelles élites de la mondialisation. Une immigration dorée en France, Paris, PUF, 1998.

15 On peut citer Pierre-Paul Zalio, Grandes familles de Marseille au XXème siècle, Paris, Belin ou « Territoires et activités économiques. Une approche par la sociologie des entrepreneurs », Genèses, n°56, septembre 2004, p. 6. (1999), Marcel Roncayolo « Le déclin des bourgeoisies enracinées », in Georges Duby (éd.), Histoire de la France urbaine, tome 5, Paris, Seuil, 1985, pp. 66-73.

16 L’étude des noms des membres des clubs-services du type Lions Club, Rotary Club et les entretiens qui ont été menés dans ces clubs mettent en avant l’enracinement local des membres.

17 Philippe Pierre, « Mobilité internationale et identité des cadres : pour une sociologie « immergée ». Des usages de l’ethnicité dans l’entreprise mondialisée », EspacesTemps.net, juin 2005.

Consultable sur le site : http://espacestemps.net/document1455.html




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