La difficile conquête d'une identité D'entreprise bancaire





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LES RACINES HISTORIQUES DU CRÉDIT MUTUEL :

LA DIFFICILE CONQUÊTE D'UNE IDENTITÉ D'ENTREPRISE BANCAIRE

Alors que le Crédit mutuel se situe aujourd’hui parmi les tout premiers groupes bancaires français, son histoire ne présente pas la limpidité et la simplicité d'une grande institution dont l'évolution linéaire accomplirait le cycle de la métamorphose en grande entreprise... Le Crédit mutuel s'est en fait inséré dans les interstices de l'histoire des banques qu’on appelle en France les banques "classiques" (les banques de dépôts ou d’affaires, nationales ou régionales, dotées d'un statut banal de société anonyme) et des institutions bancaires mutualistes ou coopératives spécialisées, parrainées souvent par la Puissance publique (Banques populaires, Crédit agricole, Crédit mutuel) ; il y est parvenu avec tant de cheminements tortueux et aléatoires que les dirigeants ont dû entretenir une foi sans pareille dans leurs valeurs et dans leur conception du mutualisme pour qu'ils puissent vaincre tant d'incertitudes et d'obstacles.
La difficulté clé réside dans l'absence d'une "identité" propre aux entités du futur Crédit mutuel, d'une véritable existence "organique", puisqu'il a fallu finalement attendre le tournant des années 1960 pour qu'une véritable "organisation" se dessine et donne naissance au Crédit mutuel tel qu'on le connaît aujourd'hui. Mais ces trois décennies ont été encore bien nécessaires pour voir se structurer - par fusions et développement interne - de vraies entreprises bancaires affichant l'enseigne du Crédit mutuel.
Cela explique d'ailleurs le désir d'histoire de plusieurs d'entre elles, leur attachement à reconstituer leur histoire : chaque entreprise vient d'effectuer en plusieurs lustres une patiente gestation et d'accéder enfin au statut de "grande banque". La réussite de cette aventure historique se marque non seulement par la conquête de parts de marché, mais aussi par la construction d'une identité, ce qu'on appelle souvent une "culture d'entreprise". Notre propos vise ici à identifier les causes de la fragmentation, de l'isolement et de l'inégale répartition géographique du mouvement du Crédit mutuel au sein de l'histoire du mutualisme bancaire français ; puis d'identifier les leviers de la progressive cristallisation d'un groupe Crédit mutuel durant la “troisième révolution bancaire contemporaine”1 qui anime l'économie de l'argent française depuis le milieu des années 1960. Nous souhaitons déterminer comment s’est constituée peu à peu une véritable organisation apte à porter le développement d’une entreprise bancaire.
1. La préhistoire du Crédit mutuel : un mutualisme de combat (des années 1880 aux années 1920)
Même si cela peut sembler étonnant pour le mutualiste ou le client d'aujourd'hui, les institutions du futur Crédit mutuel se sont déployées en France selon un dessein "réactionnaire", conservateur, voire antirépublicain ! En effet, dans les premières années de la IIIe République, la "France des petits" devient un enjeu politique ; les philanthropes sociaux de gauche et de droite souhaitent leur procurer des outils de développement et de bien-être qui leur permettent d'échapper à la pauvreté ou de consolider leur position de classes moyennes (généralement non salariées : "petits" paysans, commerçants, artisans), sans sombrer dans le socialisme.
A. Aider la France des petits
A cette époque, l'Etat n'est pas considéré comme la panacée, la notion d'économie mixte ou d'interventionnisme public n'est pas vraiment inventée. Certes, l'Etat, par le biais de la Caisse des dépôts, parraine les centaines de Caisses d'épargne (560 en 1930) qui ont fleuri depuis les années 1820, et les caisses de retraites qui s'affilient à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse (créée en 1850, et la future Caisse nationale de prévoyance). On compte sur la libre initiative des citoyens et des producteurs, sur leur capacité à s'organiser eux-mêmes pour se doter des instruments collectifs devant les aider à affronter les aléas humains et économiques. Les sociétés de secours mutuels ont pris corps, surtout à partir de la loi de 1850, pour tout ce qui touche à la santé : la loi de 1898 consacre davantage encore l'espoir mis dans la mutualité par la République sociale, et les sociétés mutuelles fédèrent 5,4 millions d'adhérents en 1913.
Les "petits" pâtissent des difficultés d'accéder au crédit, car la révolution bancaire s'est orientée surtout vers les classes supérieures et moyennes, vers les firmes grandes ou moyennes. Localement, dans les villages ou les quartiers urbains, le candidat à l'emprunt doit recourir à de modestes maisons d'escompte, coûteuses, ou à des "gros" - propriétaires fonciers, négociants en grains ou en matériel agricole, notaires, etc. - dont les "conditions" de prêt restent dures, sinon usuraires. Les "petits" manquent de "surface" financière, de solvabilité, de réserves d'argent solides, de capacité de remboursement sûres : on ne leur fait guère confiance, leur "crédit" est faible.
Cela explique la maturation de l'idée de mutualisme bancaire : comme dans les pays germaniques ou rhénans, la gestion collective de l'argent (dépôts et crédits) permettrait aux "petits" de distribuer des prêts grâce à une analyse des dossiers par les représentants désignés par la communauté (professionnelle ou locale) elle-même, grâce à une bonne connaissance réciproque des possibilités de chacun. Comme ailleurs en Europe, cette conception mutualiste s'appuie alors sur des valeurs chrétiennes-sociales ou sur des valeurs laïques progressistes, voire socialisantes.
Or, en France, les secondes bénéficient d'un atout essentiel : les républicains, arrivés au pouvoir en 1877, souhaitent s'enraciner dans les campagnes et auprès des classes moyennes non salariées, face aux forces de droite ; celles-ci, appuyées traditionnellement par l'Eglise, ont longtemps joué de la peur des "rouges", des classes ouvrière et artisanale urbaines. La conquête de l'électorat passe donc par le contrôle des instruments d'encadrement socio-économique, pour éviter qu'ils ne soient animés par les conservateurs.
B. La maîtrise du crédit aux petits par les institutions républicaines
La création des caisses (locales en 1894, régionales en 1899, nationale en 1920-1926) de Crédit agricole s'inscrit dans ce combat politique : les caisses parrainées par les républicains bénéficient de subventions publiques et leur fonctionnement est censé ainsi prouver l'efficacité de la République au sein de la France des petits, d'autant plus que se dessine à l'époque ce qu'on appelle la République modérée, fédérée autour de deux grands mouvements politiques, le centre-droit (les vrais "modérés", comme Poincaré) et le centre-gauche, avec les radicaux (Caillaux, Clemenceau, Herriot). Et la même conception préside à l'institution du "Crédit populaire" à partir de 1917 : la gestation chaotique des Banques populaires2 dans les années 1920-1930 reflète le désir des républicains de soutenir les artisans, commerçants et patrons de petites entreprises.
Dans les pays germaniques, les caisses Raiffeisen correspondent grosso modo aux caisses de Crédit agricole en France. Par contre, presque tout l'espace du mutualisme bancaire français est occupé de plus en plus solidement par les entités parrainées par l'Etat et les républicains : Caisses d'épargne, Crédit agricole, Banques populaires. Il reste finalement peu de place pour des organismes comme les caisses de Crédit mutuel... Le Crédit mutuel a failli par conséquent ne pas même avoir d'histoire !
C. L'émergence des ancêtres du Crédit mutuel
Pourtant, des interstices sont occupés avec vaillance par des institutions qui constituent les ancêtres du Crédit mutuel. Très souvent, ce sont des hobereaux de province (c’est-à-dire des propriétaires fonciers aisés, des nobles petits ou moyens, influents dans leur village) et des curés de campagne qui souhaitent engager le fer avec les républicains et qui patronnent - on parle d'ailleurs de "patronage social" - la création de caisses de Crédit mutuel. Ils veulent rassembler des paysans et des "petits" pour les empêcher de rejoindre les institutions parrainées par les républicains et les laïcs, pour les orienter vers des entités gérées par les conservateurs catholiques - les sociologues actuels diraient qu'il s'agit d'un désir de "contrôle social" - et garder leur influence politique et électorale parmi eux : il faut empêcher que les républicains réussissent à les convaincre que la République peut leur vouloir et leur faire du bien ! Parallèlement, après le vote de la loi de 1884 autorisant le syndicalisme social et professionnel, la droite monte tout un réseau de syndicats agricoles distinct du réseau des syndicats de gauche.
On assiste dans beaucoup de régions à la floraison de caisses de Crédit mutuel. Elles refusent toute tutelle de l'Etat (républicain), donc toute subvention, et tout parrainage - au sein des comités de soutien, à la tribune des assemblées générales ou dans les conseils d'administration des caisses - des notables républicains : on parle alors d'un "Crédit agricole libre", face au Crédit agricole officiel. Le bilan est contrasté. En effet, dans plusieurs régions, les "petits" ont vite compris leur intérêt : pour glaner la manne de l'argent public, ils se sont empressés de rallier les caisses de Crédit agricole "de gauche". Nous avons montré3 ainsi que, en Gironde, les viticulteurs du Saint-Emilionnais, à majorité plutôt catholiques de droite, ont monté leur propre caisse (le Crédit agricole de Saint-Emilion) où se sont rassemblés gros propriétaires et petits paysans, pour ne pas manquer de capter les subventions publiques ; et l'oecuménisme modéré de la Caisse régionale du Crédit agricole de Gironde a permis un effondrement rapide de la dizaine de caisses du Crédit agricole "libre"... De même, dans la vallée du Rhône, ce n'est qu'en 1929 que la Caisse du Sud-Est, créée en 1899 et animée par les conservateurs, quitte la mouvance du Crédit agricole "officiel", au patronage longtemps souple, ce qui a quelque peu court-circuité l'émergence d'un Crédit mutuel "libre".
Dans beaucoup de régions à dominante républicaine, les ‘petits’ (paysans, artisans, commerçants) ont choisi d'exprimer des idées de gauche dès la IIe République parfois, comme l'ont montré les historiens Maurice Agulhon et Philippe Vigier dans leurs études sur ce régime. Ils ont préféré par conséquent se doter d'un Crédit agricole farouchement républicain, sans laisser beaucoup de place à un éventuel Crédit agricole "libre" : c'est le cas pour le Midi de la France, du Sud-Ouest au Sud-Est, riche en petits propriétaires exploitants directs.
2. Le renforcement d'institutions indépendantes des Crédits agricole et populaire (des années 1920 aux années 1960)
Par contre, dans plusieurs régions où les convictions catholiques étaient vivaces, des caisses du Crédit agricole "libre" se sont multipliées, une tradition de gestion collective de l'argent s'est constituée en parallèle au Crédit agricole officiel : les semences du futur Crédit mutuel se sont enracinées ! Tandis que le Crédit agricole consolide ses bases provinciales et se dote d'une organisation nationale, tandis que s'esquisse une confédération du Crédit populaire, des caisses mutuelles de crédit connaissent une évolution propre. Les ancêtres du Crédit mutuel affûtent leur savoir-faire et renforcent leur assise. Cette mouvance bénéficie indéniablement du retour à la Mère-patrie de l'Alsace-Lorraine.
A. Un bastion du futur Crédit mutuel : l'Alsace-Lorraine
En effet, l'Alsace-Lorraine a vécu entre 1870 et 1918 un destin allemand ; aussi a-t-elle profité du bond des caisses Raiffeisen ! Comme dans nombre de contrées germaniques et rhénanes, les villages et bourgades d'Alsace-Lorraine ont privilégié une formule faisant une large part aux valeurs chrétiennes de solidarité, d'entraide, de mutualisme, définie et animée par Frédéric-Guillaume (Friedrich-Wilhelm) Raiffeisen4 (1818-1888), d'où le nom – encore en vigueur aujourd'hui en Allemagne – de "caisses Raiffeisen". Raiffeisen a défini une organisation originale d'entraide dans le crédit et l'achat en commun, en s'appuyant notamment sur les réflexions de Hermann Schulze-Delitzsch sur le mouvement coopératif et le mutualisme (Genossenschaft) dans les années 1850-1860 : les premières caisses de Crédit mutuel naissent à partir du début des années 1860 dans les contrées germaniques et autrichiennes, tandis que se développent en parallèle des coopératives d'approvisionnement.
Un double mouvement prend corps, autour de Schulze-Delitsch, avec des caisses à dominante urbaine mais bien implantées aussi dans les campagnes, et de Raiffeisen, avec des caisses essentiellement rurales ; mais une dissidence naît au sein de l’organisation Raiffeisen, autour de Haas, d'où le déploiement de trois structures rivales, dont le poids s'amplifie après le vote d'une grande loi sur les associations coopératives en 1889. L'unification de ces trois courants ne s'effectue qu'en 1930, pour les caisses Raiffeisen et Haas, et en 1971 pour les caisses Raiffeisen et Schulze-Delitzsch. Ainsi l'Allemagne a-t-elle connu elle aussi des tensions et des divisions et ne s'est-elle dotée d'une organisation unifiée que tardivement. Cela jette les bases d'une tradition commune à divers mouvements européens de crédit mutuel : les controverses théoriques...
Les trois départements d'Alsace-Lorraine s'équipent eux aussi de caisses de crédit mutuel. Dès le 27 février 1882, une caisse de Crédit mutuel naît en Alsace5, à La Wanztenau, sous l'égide du mouvement Raiffeisen, et 17 caisses sont fondées cette même année, la majorité dans le Bas-Rhin, en liaison étroite avec les comices agricoles6, avant une percée dans le monde urbain à partir de 1896. Une fédération commune aux trois départements d'Alsace-Lorraine est instituée dès 1896-1900 - Hubert d'Andlau la présidant de 1905 à 1950 -, qui devient la Fédération des caisses rurales d'Alsace-Lorraine en 1918. Elle se dote d'une Caisse centrale en 1919 - elle prend le nom de Banque fédérative - pour obtenir son indépendance vis-à-vis de l'entité de compensation allemande ; et cette structure issue du mouvement Raiffeisen absorbe dès 1921 une autre structure de crédit mutuel, qui s'était développée en Alsace-Lorraine en concurrence depuis 1903.
Malgré l'établissement d'un Crédit agricole mutuel "officiel" en Alsace-Lorraine en 1923, les caisses de Crédit mutuel conservent toute leur puissance dans l'entre-deux-guerres (avec un rapport de 1 à 26 entre le Crédit agricole et le Crédit mutuel en 1930 pour l'encours des prêts et de 1 à 76 pour les dépôts) et leur originalité de "caisses d'épargne et de prêts". Il faut cependant toute une série de contorsions statutaires pour que ces caisses puissent à la fois bénéficier des avantages fiscaux de la législation prévue pour le Crédit agricole en 1920 et conserver leur spécificité, par exemple le lien intime entre l'organisme bancaire et la coopérative agricole qui en est le véritable tuteur. Mais, comme l'heure n'est plus en France aux bagarres entre chrétiens et laïcs et alors que prime la priorité à la réussite de l'intégration de l'Alsace-Lorraine, l'originalité du Crédit mutuel est préservée - tout comme celle d'ailleurs des Caisses d'épargne d'Alsace-Lorraine. Crédit mutuel et Crédit agricole se côtoient désormais bon gré mal gré dans plusieurs régions, même si, à la Libération, en 1945, des velléités unificatrices ont été entretenues quelque temps par le Crédit agricole.
B. Le développement du futur Crédit mutuel hors d'Alsace-Lorraine
En contrepoint, avant 1918, la diffusion du Crédit mutuel en France apparaît davantage comme un mouvement de minoritaires face à la vitalité du Crédit agricole officiel que comme l'éclosion d'un secteur solide. Il faut toute l'énergie des dirigeants, appuyée sur leurs convictions mutualistes, pour que les caisses du Crédit "libre" essaiment7.
Louis Durand, un avocat lyonnais, s'est posé en missionnaire du Crédit mutuel Raiffeisen en France : sur fond de luttes d'influence entre républicains et conservateurs, entre laïcs et catholiques, des caisses "libres" sont apparues, fer de lance d'un catholicisme social militant qui voit de nombreux ecclésiastiques prendre en charge leur fondation et même leur gestion. La naissance de l'Ucrof (Union des caisses rurales & ouvrières françaises) en 1893 - donc un an avant la loi lançant les caisses locales de Crédit agricole "officiel" - ouvre la voie à la création de caisses locales d'un Crédit agricole mutuel qui se considère comme "libre" par rapport à toute tutelle éventuelle de l'État : l'histoire du futur Crédit mutuel s'inscrit donc dans une logique (plutôt virulente même parfois) d'indépendance par rapport à l'appareil d'État.
Près d'un millier de caisses locales fonctionnent vers 1905-1911, avec des effectifs estimés entre 45 000 et 100 000 sociétaires. L'Ouest est devenu la place-forte du "crédit libre", après que le chanoine P.J. Thomas a créé la première caisse rurale en Loire-Atlantique en 1894 : peu à peu, en une trentaine d'années, le mouvement a essaimé dans l'Ouest, avec, en Loire-Atlantique, des caisses tournées aussi vers un sociétariat non agricole. La force des traditions catholiques de ces contrées explique certainement cette diffusion, ainsi que l'importance qu'y tiennent généralement les petits et moyens paysans, désireux de bénéficier d’appuis financiers à leur exploitation courante.
Dans d'autres départements, la force des caisses Durand s'explique par le lien étroit avec l'essor d'un syndicat agricole et d'une coopérative : c'est le cas dans le Nord8 - où la première caisse se crée à Attiches en 1895 et où des caisses généralistes côtoient des caisses spécialisées dans l'agriculture, autour d'une caisse régionale, L'Entraide rurale, créée en 1928 -, le Pas-de-Calais (1909), la Marne (1896), l'Eure-et-Loir (1906). A. Gueslin note que, avant comme après la Première Guerre, le mouvement Durand est relativement fort dans huit départements seulement, dont quatre dans l'Ouest (autour de Nantes), avec quelques excroissances dans le Doubs ou dans le Lot-et-Garonne.
A la veille de la Première Guerre, les effectifs de leur sociétariat ne constituent qu'un quart de ceux du Crédit agricole officiel. Celui-ci s'est montré plus pragmatique par rapport aux idéaux du mutualisme : alors que les caisses du Crédit mutuel "libre" se cantonnent dans la redistribution en prêts des seules sommes collectées grâce à l'épargne de leurs sociétaires, les caisses du Crédit agricole officiel ne sont mutualistes que dans leur fonctionnement courant, dans l'analyse collective des dossiers de prêt : elles ne vivent pas seulement de l'argent des sociétaires puisqu'elles mobilisent leurs structures coopératives pour la distribution de l'argent public, de la subvention versée par l'État aux caisses régionales, ce qui ne peut qu'attirer des clients transformés en sociétaires pour la bonne cause...
Après la mort de Louis Durand en 1916, le coeur du mouvement Durand se situe de plus en plus à Nantes, autour d'un chanoine, P.J. Thomas (le leader du mouvement jusqu'à sa mort en 1939), fidèle au refus de toute ingérence de l'Etat dans le fonctionnement des caisses. Mais la guerre de clochers entre les deux Crédits agricoles s'estompe quelque peu car l'unité civique autour de la République s'est effectuée à la Belle Époque et pendant la Guerre : l'heure est à l'émulation et à la coexistence résignée. A la limite, l'esprit de décentralisation et de mutualisme est encore mieux respecté au sein d'une institution plus modeste, qui maintient sa fidélité aux préceptes initiaux de Raiffeisen. Mais le poids des "autorités sociales" contredit quelque peu cette vision d'un mutualisme démocratique puisque, encore en 1928, 27 % des administrateurs sont nobles et 32 % des ecclésiastiques ; l'importance de l'encadrement catholique exprime la continuité de l'enracinement religieux du mouvement.
« Toutefois [contrairement au Crédit agricole officiel, le Crédit libre n’apparaît pas comme une entité institutionnelle, mais comme une série d’ensembles, souvent isolés les uns des autres, car jaloux de leur personnalité et de leur spécificité régionale », déplore A. Gueslin. En effet, aux caisses Durand s'ajoutent des caisses liées directement à la puissante organisation professionnelle agricole conservatrice, l'Union centrale des agriculteurs de France (ou "Rue d'Athènes", d'après la localisation de son Siège parisien). Cette Union incite ses syndicats départementaux à se munir d'une caisse de crédit agricole, gérée certes selon des principes mutualistes et donc par des élus des sociétaires, mais dotée surtout d'une vocation financière, sans guère de motivation humaniste profonde : la solidarité y est l'outil de l'efficacité, non son ferment « La référence au mutualisme ne s’embarrasse jamais de considérations doctrinales rigides. La fonction des caisses est de servir les organisations économiques qui gravitent autour du syndicat. En cela, elles sont au service d’un projet social : il s’agit de briser l’individualisme pour mieux souder la communauté paysanne dans le cadre d'une "solidarité de classe" qui procède du fondamentalisme agrarien », précise A. Gueslin9.
Cet historien ajoute que « le degré d’élaboration mutualiste n’est pas identique. Le groupe alsacien et lorrain est achevé […] ; quant au groupe de la rue d’Athènes, il fait montre d’un grand éclectisme qui limite le mutualisme à un moyen », à un simple rôle d’outil, tandis que le groupe Durand présente un « caractère confessionnel marqué » car « il s’intègre dans un combat politique qui dépasse la question agricole ». Et, en ce qui concerne la clientèle, « comme mouvements agrariens, [le groupe Durand et la Rue d’Athènes] s’opposent aux mouvements Raiffeisen qui prétendent à la vocation générale même si celle-ci reste encore peu marquée à cette époque ».
Sous couvert de mutualisme et de solidarité, la diversité règne : « Le drame du Crédit libre, c’est qu’il ne peut opposer un contre-modèle [au Crédit agricole républicain]. Le Crédit Raiffeisen, pourtant référence originelle, ne semble pas pouvoir répondre, sauf dans l’Est et dans le Nord, aux besoins de l’agriculture. La Rue d’Athènes ne réussit pas à s’organiser et, de toute façon, emprunte à la fois aux structures du Crédit agricole et du Crédit Raiffeisen sans projet institutionnel bien cohérent. Globalement, cela aurait nécessité une harmonisation structurelle sans doute, mais surtout une volonté de "faire ensemble" qui n'existe pas10 ».
Enfin, la crise des années 1930 a encore affaibli le mouvement du Crédit mutuel "libre". Le réseau de caisses animé par la Rue d'Athènes s'effondre quasiment en 1931-1933, victime d'une mauvaise gestion, de placements aventureux ou de l'incompétence de dirigeants, comme à Limoges, à Reims ou au Mans. Le courant de caisses Durand n'échappe pas lui non plus aux soubresauts de la crise quand il s'avère que nombre d'ecclésiastiques ne sont guère aptes à assumer des fonctions bancaires : la chute de la caisse d'Arras, qui débouche sur la création du Crédit mutuel de l'Artois en 1934, ouvre la voie à une nette tendance au repli des ecclésiastiques des instances de gestion des caisses, et ce mouvement est d’ailleurs renforcé par la relève qui s’accomplit par le départ de la génération des fondateurs.
Les conclusions de ce tiers de siècle d'histoire sont simples : le mouvement du Crédit mutuel "libre" n'a pas réussi à se doter d'une structure unifiée à plusieurs étages comme le Crédit agricole "officiel" ; les divisions en trois courants perdurent et la crise de la Rue d'Athènes a bloqué le processus tendant à voir émerger une sorte de caisse centrale à Paris ; cela explique durablement la faiblesse organisationnelle du Crédit mutuel "libre" - quasiment jusqu'aux années 1960-1970. À l'évidence, ce mouvement est le plus marqué par l'idéologie, les croyances, les valeurs social-chrétiennes, les aspirations socio-économiques et morales, etc. ; il est aisé par conséquent d'y voir fleurir les débats, les controverses sur l'interprétation (parfois sectaire) des préceptes du mutualisme. Paradoxalement, le mouvement le plus hostile à l'individualisme a le plus manqué de sens de la communauté de ses croyances et de ses intérêts. A cela s'ajoute un provincialisme exacerbé, une volonté farouche de chaque groupe départemental de préserver au maximum son indépendance, ce qui débouche sur la perception d'une fragmentation du Crédit mutuel "libre".
Le mutualisme philanthropique n'a pas encore généralement effectué son apprentissage gestionnaire : la bonne volonté ne suffit plus à garantir le succès de caisses dont les opérations ont grossi. Certes, nombre de caisses du Crédit agricole officiel éprouvent elles aussi des difficultés graves dans les années 1930 ; mais la tutelle de la Caisse nationale et même des Finances finissent par imposer des règles plus strictes. Or les caisses "libres" peinent à assimiler les exigences comptables et bancaires : c'est dans ces années 1930 qu'elles doivent s'initier à ce qu'on peut appeler un "mutualisme de responsabilité", qui concilie les préceptes du crédit mutuel - notamment l'analyse de la situation personnelle du candidat à l'emprunt, de ses qualités, de sa capacité de remboursement potentielle, et non pas seulement celle de ses comptes - et la nécessité de ne pas prêter inconsidérément.
A l'inverse, des caisses ont trop délaissé leurs racines et sont devenues à la fois moins mutualistes et irresponsables : « De plus en plus, on voit des caisses abandonner les principes Raiffeisen-Durand. Elle font des opérations qui leur sont interdites et par la loi et par leurs statuts, et certains d’entre elles sont devenues de véritables banques. Il faut absolument qu’elles limitent leurs opérations au crédit mutuel et qu'elles restent ‘une œuvre’ : c'est uniquement pour cela qu'elles ont été créées. Il ne faut pas qu'elles cherchent à faire de nombreuses opérations, soit pour employer leurs disponibilités, soit pour augmenter leurs réserves ; elles sortent ainsi de leur but. Chaque prêt doit être examiné au point de vue moral », rappelle le chanoine Thomas11. Des divergences aiguës surgissent alors entre les tenants d'une croissance plus nette et les partisans d'un respect des règles de la prudence et du mutualisme.
Bref, après quarante ans d'existence, le Crédit mutuel "libre" n'est qu'un agrégat bien frêle : « La pyramide mutualiste n’était qu’un trompe-l’œil. Les institutions centrales sont incapables d’assumer les tâches de compensation [entre les caisses] et de révision [des comptes]. Les caisses régionales [qui chapeautent les caisses locales] développent un particularisme poussé à l’excès, par souci d’indépendance. Il n’existe aucune solidarité dans un ensemble qui voulait être un mouvement. Les difficultés proviennent également du pari insensé fait par les notables de jouer sur toute la panoplie législative ; il en résulte une floraison d'organismes empruntant leurs statuts aux textes les plus variés, une multiplication de personnes morales servant d'écran l'une à l'autre. Tout cela aboutit à un imbroglio juridique qui favorise évidemment les indélicatesses. Ceci est d'autant plus facile que la volonté de servir, qui anime la plupart des notables, ne s'accompagne pas de la compétence financière indispensable ; ils sont souvent à la merci de n'importe quel aigrefin12 », précise A. Gueslin. L'essentiel reste à faire, l'histoire du Crédit mutuel est encore dans les limbes, sauf bien sûr en Alsace-Lorraine, où le courant Raiffeisen a réussi à préserver son assise.
3. La gestation d'un Crédit mutuel unifié et puissant
Or, aux faiblesses internes s'ajoutent les menaces externes : le Crédit mutuel "libre" est remis en cause fortement dans la seconde moitié des années 1930 et encore à la Libération. Ainsi, les caisses régionales du Crédit agricole "officiel" obtiennent en 1935 le monopole de l'appellation de "Crédit agricole mutuel" ; et l'État impose aux caisses en 1937 des mesures de contrôle qui réduisent leur indépendance. Si, face au risque d'étatisation, les trois courants du Crédit mutuel fondent en 1936 l'Assemblée générale du Crédit mutuel & de la coopération agricoles, elle n'a guère de consistance réelle.
À la Libération sourd le projet d'intégrer le Crédit agricole "libre" au sein du Crédit agricole, ce qui sonnerait le coup de grâce pour le Crédit mutuel. Créée en 1946, la Fédération centrale du Crédit agricole mutuel, présidée par Christian d'Andlau, le fils du comte d'Andlau, est destinée à plaider la cause des caisses de Crédit mutuel. Elle prend le contrôle d'un tout petit établissement bancaire parisien proche du syndicat agricole d'origine conservatrice et en fait la Banque française de l'agriculture, à titre de précaution. Mais les tensions s'apaisent finalement avec la poussée des modérés au Parlement : Crédit mutuel "libre" et Crédit agricole continuent leur cohabitation empirique. Pourtant, les débats ne peuvent que s'aviver au sein des animateurs du Crédit mutuel "libre" : comment résister à la poussée du Crédit agricole ? comment pallier le déclin relatif du monde agricole face à l'épanouissement du monde citadin ?
A. L'idée d'unification mûrit (1951-1963)
Le patron de la Banque française d'agriculture entre 1951 et 1959, Henri Ardant, l'ancien président de la Société générale, réussit à établir des habitudes de rencontre, de coopération, de débat entre les dirigeants des multiples instances des "caisses libres du Crédit agricole mutuel", car il les côtoie quand il leur procure des refinancements. Tous admettent que le Crédit agricole est en train de connaître parallèlement une croissance vigoureuse et que, pour résister à sa poussée, il serait temps d'unifier quelque peu les mouvements divers qui se sont constitués au fil des décennies face à lui. « Or la constitution d’un groupe solide et structuré, capable d’être un interlocuteur privilégié face aux pouvoirs publics, suppose réglée la question du statut légal », rappelle l'historien A. Gueslin13. En effet, plusieurs statuts coexistent : les caisses d'Alsace-Lorraine ont un statut de droit local ; les caisses "libres" s'intègrent dans les lois de 1920 et 1941 sur le Crédit agricole et les banques ; les caisses généralistes ont un statut flou, voire quasiment dans les lacunes du droit fiscal et bancaire...
Des pesanteurs historiques séparent les trois mouvements qui ont mûri depuis le xixe siècle au sein du "Crédit libre" : le mouvement Raiffeisen en Alsace-Lorraine, les caisses syndicales de Crédit agricole, structure très lâche puisqu'elles sont toutes autonomes les unes par rapport aux autres, et enfin le mouvement de Crédit mutuel de Nantes, fort réticent à toute perte d'autonomie. D'ailleurs, l'Ucrof, héritée des caisses Durand, rompt avec la Fédération centrale du Crédit agricole mutuel en 1948. Et l'Ucrof disparaît elle-même en 1956 quand ce courant Durand éclate en deux groupes, l'un partisan du projet de confédération en cours, l'autre, centré dans l'Ouest, arc-bouté sur ses positions social-chrétiennes et hostile à toute évolution avec un profil de groupe bancaire.
B. Le bond en avant de l'unification : la seconde naissance du Crédit mutuel (1958-1967)
Ces ultimes chocs fratricides aboutissent à accentuer la fragmentation interne tant les dirigeants de chaque mouvement divergent sur la façon d'adapter le mutualisme aux nécessités économiques et sociales, aux mutations de l'environnement concurrentiel (le Crédit agricole, les Banques populaires, les Caisses d'épargne) et de la production (avec le repli du secteur agricole au sein de la population active). Mais la maturation des idées débouche sur une solution de compromis. D'un côté, on tend à l'unité : en avril 1958 se crée la Confédération nationale du Crédit mutuel, qui est un organisme de représentation auprès de l'État et une institution de contrôle interne, présidée par Ardant (jusqu'à sa mort en 1959), avec Jean Witz, de Strasbourg, comme délégué général. D'un autre côté, on proclame les préceptes du mutualisme ; on profite des pleins pouvoirs accordés au dernier ministère de la IVe République, celui de De Gaulle, pour monter dans le train de toute une série d'ordonnances réformistes qui accélèrent la modernisation de l'économie. Le Crédit mutuel "libre" obtient une loi (en octobre 1958) qui confirme que les caisses ne peuvent accorder des crédits ou des prêts qu'à leurs seuls sociétaires ; par ce texte équivalant à la loi allemande de 1889, il est enfin doté de statuts officiels unificateurs. Le mouvement du Crédit mutuel est unifié précisément autour de règles de fonctionnement mutualistes.

Munies ainsi d'un statut, les caisses de Crédit mutuel doivent conquérir leur unité. Le successeur d'Ardant, Christian d'Andlau, préside à des débats agités entre 1959 et 1963. Des conceptions plus orientées vers le financement de l'agriculture, dans la lignée du Crédit agricole "libre" en affrontent d'autres, qui sont tournées vers la diversification des activités bancaires, prônées notamment par les Alsaciens, déjà bien habitués dans leurs caisses Raiffeisen aux métiers de la "banque généraliste" : d'ailleurs, dès 1959, la Fédération agricole de Strasbourg prend le nom de Fédération du Crédit mutuel, pour bien proclamer la diversité de son implantation professionnelle. Comme les caisses de l'Est sont les plus puissantes en France, elles ne peuvent qu'imposer leur conception d'une unité dans la renonciation à la spécialisation, sous peine de les voir rester à l'écart du mouvement...
Ces tensions débouchent sur une rupture : les "ruralistes" (ou agrariens), hostiles à une orientation vers la ‘banque universelle’, s’isole dans une structure propre en décembre 1962 ; elle récupère plusieurs organisations (Fédération centrale de Crédit agricole mutuel, Banque française de l'agriculture & du Crédit mutuel) ; et les groupes provinciaux dissidents qu’elle parraine sont actifs dans le Pas-de-Calais, dans le Nord, dans le Finistère (Landerneau), dans l'Eure-et-Loir (Châteaudun) et autour de Nantes. Le mouvement issu des caisses Raiffeisen, qui rassemble les "généralistes", construit quant à lui en juin 1963 une organisation homogène mais diversifiée autour d'une Caisse de réserve & de garantie du Crédit mutuel, qui devient la caisse centrale du groupe en 1964.
L'héritage de culture et de valeurs est identique : le message social, la priorité à l'entraide mutualiste, le mode de gestion démocratique associant les sociétaires à la vie des caisses. Mais, comme dans tout mouvement, un attachement trop fort aux traditions tend à devenir "conservateur", sinon immobiliste, par peur d'un reniement des racines mutualistes. Il est vrai que les Alsaciens bénéficient de l'exemple des institutions philanthropiques allemandes, les Caisses d'épargne ou les caisses Raiffeisen, qui ont prouvé qu'elles pouvaient être gérées sérieusement tout en diversifiant leurs activités et en respectant leur mode de fonctionnement interne ; cela explique leur confiance dans une diversification stratégique. D'ailleurs, peu à peu convaincues elles aussi, les caisses de l'Ouest qui avaient refusé en 1956 de se joindre au courant fédérateur rejoignent finalement le Crédit mutuel en 1966. Enfin, pour stimuler de tels ralliements, une loi de 1967 impose à toutes les caisses de crédit agricole mutuel "libre" de rejoindre le Crédit mutuel, l’institution fédératrice, ou de disparaître, ce qui accélère le processus d'intégration...
L'unité se réalise après plus de dix ans d'efforts ! Peu à peu, elle s'effectue à la base au sein des groupes départementaux : tous les courants du Crédit mutuel "libre" se dissolvent année après année, bien que, au sein du nouveau Crédit mutuel, nombre de fédérations rechignent longtemps à approuver tout de go les proposition des caisses de l'Est, jugées trop impérialistes. On garde ici et là quelque ressentiment envers des mutualistes qui ont trop bien réussi - grâce, il est vrai, à leur rattachement à l'Allemagne avant la Première Guerre ; et l'on éprouve des réticences à subir ce qu'on juge la tutelle des Alsaciens après avoir bataillé pendant des décennies contre la tutelle de l'Etat parisien... Ces mouvements d'humeur et ces états d'âme sont bien compréhensibles car ils reflètent trois quarts de siècle d'une histoire bien différente selon les régions et selon les courants de pensée.
C. L'essaimage du Crédit mutuel
Froidement, on ne peut que suggérer que les fédérations départementales qui grommellent contre l'influence des responsables strasbourgeois n'avaient qu'à renforcer leur propre assise pour contrebalancer la puissance des Alsaciens-Lorrains ! Et c'est bien la tendance qui s'enclenche dans les années 1960-1980 : tout en contribuant à faire essaimer le Crédit mutuel, de nombreux groupes départementaux s'érigent eux aussi en organisation dotées d'une force réelle ; cela permet progressivement un rééquilibrage au sein du mouvement mutualiste.
Il faut reconnaître que, dans les années 1950, le Crédit mutuel reste encore implanté de façon fort discontinue et disparate ; trop de régions ont été peu défrichées. Cinq bastions restent dominants : l'Alsace et la Moselle, le Pas-de-Calais, le Nord, le Finistère et les Côtes-du-Nord, l'Eure-et-Loir - départements où le poids du Crédit mutuel face au Crédit agricole dans les campagnes dépasse les 20 %. Aussi favorise-t-on la diffusion des caisses. Le mouvement Raiffeisen strasbourgeois essaime dans les contrées limitrophes, en Lorraine, à partir du milieu des années 1950 ; cela explique la naissance en 1966 de la Banque du Crédit mutuel lorrain qui, de Metz, anime ce déploiement. La même année, l'apparition de la Fédération de Franche-Comté reflète les efforts de prospection opérés depuis quatre ans par les Alsaciens, porte-drapeau du Crédit mutuel dans le Grand-Est... ; d'ailleurs, la Fédération de Franche-Comté rejoint celle d'Alsace-Lorraine en 1971 : une grande institution plurirégionale s’est ainsi constituée, à l’échelle du grand Nord-Est.
Peu à peu, la carte du pays se remplit de structures départementales homogènes. Le Crédit mutuel conquiert des parts de marché, il élargit son sociétariat : en 1973, il regroupe 1,5 million de sociétaires, animés par 35 000 administrateurs élus, qui supervisent 9 000 salariés. Cette croissance explique que, au sommet, de nouveaux statuts soient définis en 1973, qui permettent de consacrer l'harmonisation, voire l'unification du mouvement - symbolisée par l'adoption au milieu des années 1960 d'un logo commun, avec trois anneaux associés, censés représenter respectivement l'épargne, le crédit et la coopération.
Celle-ci est complétée au début des années 1990 par la disparition de la distinction entre les caisses généralistes et les caisses spécialisées dans les prêts agricoles, quand l'État supprime le monopole des crédits "bonifiés" détenu par les caisses rurales : cela scelle le décès du Crédit mutuel agricole rural, ultime survivance du "Crédit agricole libre". Dans le même temps, peu à peu, les groupes départementaux se transforment en véritables banques à la fois généralistes - la "banque universelle" - et régionales ; cette tendance est accélérée par les difficultés subies par plusieurs caisses : des pôles fédérateurs se constituent pour les sauver et en prendre la responsabilité. Ainsi, la Fédération du Nord prend le contrôle en 1992-1993 des fédérations de Champagne et de l'Artois-Picardie, ce qui fait de lui une véritable banque régionale active sur sept départements14. Celle de Bretagne, un autre pilier du Crédit mutuel, parraine quant à elle désormais le Crédit mutuel du Sud-Ouest, créé en 1977 mais meurtri par quelques déconvenues. Enfin, la caisse de Strasbourg, déjà présente en Franche-Comté, reprend en 1992 sa voisine de Dijon en créant la Fédération Centre-Est-Europe, la plus importante des 18 fédérations du groupe.
D. Concilier grande entreprise bancaire et mutualisme
Dans cette expansion, la difficulté consiste à préserver l'acquis du mutualisme, à ne pas transformer les sociétaires en simples "clients". Des valeurs sont en effet encore affirmées, comme l'exprime ce slogan de l'assemblée générale de la Fédération du Crédit mutuel à Strasbourg en 1963 : « L’union fait la force [ce qui exprime la notion d’entraide et de solidarité, héritée du concept allemand de Selbsthilfe]. Le crédit vient en épargnant [ce qui exprime la notion de prévoyance et de redistribution mutualiste de l’argent épargné par les sociétaires] ». Certes, les dirigeants des instances des divers niveaux hiérarchiques sont imprégnés de ces valeurs et convaincus de leur mission : la diffusion du Crédit mutuel est pour eux une sorte de prosélytisme moral où on doit gagner de nouvelles couches de sociétaires aux règles de l'épargne et du mutualisme, en contribuant quelque peu à l'éducation citoyenne.
L'humanisme du projet mutualiste15, dans la lignée de la pensée de Raiffeisen, conserve toute sa vigueur dans le dernier tiers du siècle, entretenu par le président Christian d'Andlau et par son successeur en 1971, Théo Braun, un Lorrain issu de la Jeunesse ouvrière chrétienne puis de la Cftc (un syndicat social-chrétien dont il est vice-président national en 1945-1962), ainsi que du Mrp (un parti politique chrétien-social) et de son successeur le Centre démocrate (dont il est secrétaire général en 1962-1967) - avant qu'un Strasbourgeois, Étienne Pflimlin lui succède à la tête du Crédit mutuel. Cependant, comme au sein du Crédit agricole ou des grandes coopératives, la volonté de puissance concurrentielle, de développement des parts de marché d'une organisation, de conquête d'une clientèle s'impose certainement chez de nombreux gestionnaires. De plus, la loi bancaire de 1984 a banalisé le statut des banques jusqu'alors spécialisées et dotées d'avantages multiples : elles deviennent des "banques universelles" soumises à la pleine concurrence des banques dites "classiques".
Cette contradiction, somme toute banale à une époque où la ‘déspécialisation’ des banques s’effectue, apparaît comme le grand défi de la fin du siècle. Comment gérer un grand groupe bancaire français tout en préservant la spécificité du mouvement mutualiste, fort en 1984 de 3 000 caisses locales et de 4 millions de sociétaires ? Or le Crédit mutuel est devenu en 1996 le neuvième groupe bancaire français pour le bilan16, le cinquième pour les dépôts, le troisième pour le réseau de guichets, avec 3 600 unités. Il dégage en 1996 autour de deux milliards de francs de bénéfices, soit la moitié de ceux rassemblés par la Société générale ou la Bnp et un peu plus que ceux des Caisses d'épargne ou des Banques populaires. Déjà, en 1975, la Confédération du Crédit mutuel a doté le groupe d'une "charte du Crédit mutuel", et plusieurs modifications des statuts ont réalisé une adaptation vigoureuse de l'organisation en 1976-1978, afin de rendre compatibles ce qui devient le "projet mutualiste" - et non plus une sorte de culte des traditions - et la nécessaire cohésion managériale de ce qui est désormais un véritable "groupe bancaire".
Celui-ci dispose d'une triple mission : affûter la compétitivité d'une grande entreprise de banque - car le legs de l'Histoire comporte de grosses lacunes de l'implantation géographique -, asseoir un mode de gestion fidèle au mutualisme – il y a 22 000 réunions d’administrateurs par an dans le groupe Crédit mutuel17 », déclare E. Pflimlin en 1997 - et diffuser dans l'ensemble du Crédit mutuel ce qui a constitué la force des Alsaciens-Lorrains, l'attachement à un régionalisme rénové, pour affronter la concurrence des Caisses d'épargne, du Crédit agricole, des Banques populaires ou du Cic. Ces rivaux animent tous désormais des structures décentralisées aptes à séduire de façon originale les clientèles des professionnels, des pme et des particuliers - notamment pour la "bancassurance", originalité du Crédit mutuel depuis son initiative de 1970 (avec les Assurances du Crédit mutuel).
L’ambiguïté du Crédit mutuel est enfin accentuée quand, en 1998, la Fédération Centre-Est (dont le Siège est à Strasbourg) gagne l’appel d’offres de la privatisation du groupe bancaire fédéral Cic, nationalisé en 1982 : le mouvement mutualiste se retrouve à la tête d’un groupe de banques ‘classiques’, dont il doit préserver la spécificité en parallèle avec ses propres institutions mutualistes ! Devenu le troisième réseau de guichets en France, cet ensemble s’affirme comme une originalité, alors que, en Allemagne, le Crédit mutuel Raiffeisen et les Banques populaires Volksbanken ont choisi de s’unir car ils disposent de la même structure à la fois décentralisée et mutualiste. Mais les assurances mutualistes Groupama ont parallèlement acquis l’assureur classique Gan, le Crédit agricole a acheté la banque Indosuez. Cette percée du secteur mutualiste au sein du monde “capitaliste” prouve le dynamisme qui lui a permis de se doter de grandes entreprises en un tiers de siècle d’histoire financière et bancaire.

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