Robert Boulin et le monde du vin girondin : l’art de louvoyer entre communautés d’intérêts et progrès viticole





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Colloque Robert Boulin en politique, 1er-3 octobre 2009, Libourne
Robert Boulin et le monde du vin girondin : l’art de louvoyer entre communautés d’intérêts et progrès viticole
Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et à l’umr Gretha-Université Montesquieu Bordeaux 4 [www.hubertbonin.com]
[Ce texte est une version encore provisoire, appelée à être complétée et corrigée grâce aux apports et critiques des participants au colloque]

Si l’action de Robert Boulin au ministère de l’Agriculture1 lui a permis de participer à « la révolution silencieuse »2 des campagnes des années 1960-1970, l’exercice de son mandat législatif (en direct ou par le biais de son suppléant) pendant une vingtaine d’années lui a imposé une étroite proximité avec son électorat issu du monde du vin – puisque, faut-il le rappeler, le Libournais et la Gironde sont des territoires viticoles de premier plan. Certes, les paysans peuvent aussi y avoir d’autres activités (élevage, forêt, etc.) et la diversité industrielle et tertiaire du Libournais ont élargi les bases sociologiques de l’électorat d’un Boulin souvent élu ou réélu de justesse, avec une marge minime (300 voix en 1967, 1 000 voix en 1973), ce qui imposait de tricoter un maillage systématique de cette terre de conquête gaulliste au cœur de cantons plutôt à gauche (Coutras, Fronsac, Branne, etc.)3, tandis que le canton de Libourne lui-même (avec une couronne d’exploitations rurales) était détenu par Jean Bernardet, un socialiste modéré4 : a priori, « le monde du vin n’était pas favorable aux gaullistes »5.
Pourtant, le monde du vin constitue l’une des « parties prenantes » clés sur ce territoire politique : l’enracinement en son sein du député et du ministre a par conséquent été une nécessité, d’autant plus que Libourne elle-même a joué une fonction de petite « capitale » du « pays libournais », malgré la force d’attraction de la métropole bordelaise, avec des pôles de responsabilité dont certains s’appuyaient sur le monde du vin, tels que la Chambre de commerce et d’industrie (négoce, services, liés à l’économie vinicole) et la Caisse régionale de Crédit agricole du Libournais – distincte historiquement de la Caisse régionale de Crédit agricole de la Gironde, de Bordeaux, même si le Saint-Émilionnais s’était rattaché à cette dernière6. Notre étude se cantonnera à quelques aspects simples et évidents car une histoire politique du monde du vin manque encore en Gironde, malgré une percée récente en science politique institutionnelle7 alors que l’histoire économique et sociale vini-viticole8 a déjà pris une ampleur permettant de fournir le cadre général de nos investigations. Nous déterminerons les enjeux viti-vinicoles de l’implantation et de l’enracinement de Boulin dans ce qui devient son « fief » libournais et nous isolerons quelques aspects de son engagement aux côtés du monde viticole.
1. Les enjeux viti-vinicoles de la circonscription de Boulin
Notre analyse des bases viticoles de la circonscription de Boulin est quelque peu faussée par le fait que la « réforme Pasqua » a modifié ses contours dans les années 1990 et lui a ôté certains cantons qui avaient joué un rôle décisif dans l’animation syndicale et politique. Pourtant, comme dans toutes les circonscriptions, le candidat et l’élu ont dû tenir compte avec doigté des équilibres socio-politiques délicats de ce territoire libournais : « Boulin a engagé une politique de rassemblement »9 pour tenter de briser les positions politiques acquises et drainer les voix et les relais d’influence issus du monde du vin.
A. Confédérer des intérêts viti-vinicoles éparses et contradictoires
Le « pays » a en effet tout d’abord montré une sensibilité aiguë, voire épidermique, face aux autres territoires girondins et à la métropole de Bordeaux : l’existence même d’une succursale de la Banque de France (en particulier pour le réescompte des crédits au négoce du vin), d’une Caisse régionale de Crédit agricole (pour les crédits de campagne aux paysans, pour les prêts d’équipement, etc.) depuis 1907, d’une Caisse d’épargne (pour les livrets des ruraux) et d’une Chambre de commerce et d’industrie (pour le soutien aux équipements logistiques, aux services, aux conseils de gestion, etc., notamment pour le transport et le négoce des vins) expriment ce « patriotisme de clocher », dont Boulin, doté d’une envergure nationale, a dû tenir compte volens nolens, en « jouant le jeu » des spécificités réelles ou proclamées du monde du vin libournais.
Il a dû également prendre en compte les rivalités de territoires, entre les appellations, les « bons » terroirs et les terroirs banals, « les gros » et « les petits », nombreux dans un Libournais caractérisé souvent par de petites exploitations dotées d’un relief pentu qui compliquait le travail de la vigne, les concurrences multiples d’image de marque, de caractéristiques vinicoles, les rivalités entre le monde du négoce et celui des coopératives (désormais relativement puissantes quoique, à cette époque, fragmentées). Il a dû aussi respecter le chauvinisme du Saint-Émilionnais, marqué à la fois par un « petit peuple » de vignerons et certaines appellations moins prestigieuses et par une « bourgeoisie » articulée autour de domaines et appellation renommés10 et surtout d’un réseau de sociabilité dense (compagnonnage, Crédit agricole) animé à cette époque par la dynastie des Capdemourlin : Jean Capdemourlin présidait le Syndicat viticole de Saint-Émilion et animait la Jurade (recréée en 1948). Au-delà des positions idéologiques et politiques11, il a fallu à Boulin être « un fin politique » pour déjouer ces chausse-trapes sociologiques et réussir à confédérer peu à peu un électorat stable afin de transformer la réussite de son « parachutage » initial en réel « enracinement »12. Le fait d’être catholique et d’aller à la messe à Libourne favorisait indirectement son image dans les cercles de Saint-Émilion depuis longtemps cimentés par des convictions catholiques-sociales13.
Le choix de son premier suppléant (et député en 1966-1968), Jacques Boyer-Andrivet, fournit une indication sur l’art de Boulin de marcher en funambule entre les pôles socio-politiques de ce qui devient son terroir. En effet, alors que son prédécesseur était un charpentier (André Lathière, maire de Saint-Médard-de-Guizières), c’est lui-même un viticulteur, de Saint-Pey-de-Castets, et président de la cave coopérative de Génissac, donc bien représentatif du monde du vin, mais aussi un centriste, donc représentant des forces chrétiennes-sociales classiques dans le monde des campagnes de cette époque (dans le sillage du Mrp, par exemple)14. Son deuxième suppléant, en 1968-1973, Bertrand des Garets, vient certes du monde professionnel des services et de la Jeune Chambre économique de Libourne ; mais il est devenu maire de Saint-Médard-en-Guizières (1969-1983), au coeur du vignoble, et, surtout, il a acquis une grande exploitation viticole (et forestière) près d’Abzac, à Beaulieu-Saint-Médard-de-Guizières. Enfin, son troisième suppléant, Gérard César (en 1973-1979), est résolument un viticulteur, coopérateur fervent, appelé à devenir président de la cave coopérative de Rauzan, commune dont il devient maire et conseiller général. L’avocat Boulin, l’homme politique « parisien », le « citadin » de la capitale libournaise, où dominent les activités industrielles et les services, se doit d’agir en tandem électoral avec une personnalité issue du vignoble rural.
L’action de Boulin en faveur du monde du vin nous apparaît d’autant plus décisive que cette « figure » de la vie politique girondine occupe insensiblement une position importante au cœur de cette « communauté d’intérêts » viti-vinicole, voire rurale, qui s’appuie sur la droite pour promouvoir ses demandes. En effet, le parlementaire de premier plan qui agissait comme « passeur » de ces dernières sur Paris, Jean Sourbet, un « indépendant et paysan », a peu à peu quitté la scène politique, et Jacques Chaban-Delmas a grosso modo, au niveau local, assumé surtout la promotion de la métropole urbaine bordelaise. Imperceptiblement, Boulin se voit investi d’une mission indicible mais réelle de porte-parole des campagnes au sein des réseaux de la majorité parlementaire et auprès des « bureaux » ministériels, en étant mieux placé pour cela par rapport aux parlementaires de gauche (Raymond Brun dans le Médoc, des communistes de Sainte-Foy-la-Grande, etc.) ou du centre (Aymar Achille-Fould dans le Médoc) – et le fait que Boulin ait battu Jean-Raymond Guyon aux élections de novembre 1958 a brisé l’influence exercée par ce parlementaire socialiste pendant la IVe République au Parlement en faveur du monde rural, malgré son implantation dans l’agglomération bordelaise : Guyon avait même été secrétaire d’État au Budget dans les gouvernements Bourgès-Maunoury et Gaillard en 1957, soit la fonction même qu’exerce plus tard Boulin, et il avait également présidé le Conseil supérieur des alcools ; son décès en 1961 agrandit encore la mission que peut occuper Boulin en tant que porte-parole du monde du vin girondin au sein de la majorité politique.
B. Endiguer le mouvement de contestation viticole
Or, comme le Languedoc et l’ensemble de la Gironde, le Libournais est soumis aux « troubles » syndicaux des années 1960, quand le monde paysan s’insurge véritablement (barricades, manifestations amples et parfois violentes, occupation ou dégradation de bâtiments publics, etc.) contre les pesanteurs conservatrices et le contrôle de la représentation du monde paysan par des élus originaires des contrées les plus riches (betteraviers, céréaliers du Nord du pays) – avec encore des manifestations dures autour de Mai 68. Les Jeunes Agriculteurs (Cnja) bousculent les positions acquises au sein de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (Fnsea) et de ses entités départementales (Fdsea). Le paradoxe veut que, en Gironde, une part appréciable des « notabilités » en place et des leaders de la contestation sont des paysans libournais, ce qui, à coup sûr, a conduit Boulin à se montrer vigilant pour ne pas se trouver balayé lors des élections : il a dû « humer l’air de la base », assimiler les revendications des contestataires sans se brouiller avec les notabilités. « Le gaullisme n’était pas enraciné au milieu des années 1960. Boulin, avec habileté, a cherché à séduire puis rallier des prescripteurs d’influence. »15 
L’aire rurale de rayonnement politique de Boulin abritait par surcroît des « figures » du mouvement paysan : « Il était encerclé par des personnalités de haute volée »16. Du côté des « gens établis », deux personnalités dominaient, avec Joseph Courau, vice-président (1947-1953) et président (1953-1966) de la Fdsea, président de la Fnsea (1956-1963), maire et président de la cave coopérative de Périssac, vice-président du Crédit agricole de la Gironde, et surtout, encore plus enraciné dans le monde du vin, Pierre Martin ; celui-ci était à l’apogée de son influence au tournant des années 1960, en tant qu’acteur historique de l’institutionnalisation du monde du vin : il présidait la Cave coopérative de Rauzan (après l’avoir créée dès 1933) et avait élu en 1935 président de la Fédération des caves coopératives de Gironde et du Sud-Ouest, ce qui lui conférait un poids certain face à l’élu parachuté d’autant plus qu’il avait acquis une stature nationale, comme président de la Confédération nationale des caves coopératives (1943-1972), de la Fédération nationale de la coopération agricole (1946-1972), de la Fédération des associations viticoles (1952), voire un temps de la Confédération générale de l’agriculture (1948). Du côté des forces contestataires et contestant l’ordre établi, qu’il soit syndical, institutionnel ou social, la circonscription de Boulin ou son proche voisinage abrite là encore des « figures » du mouvement : André Lurton, président du Cercles des jeunes agriculteurs de France, dont le Cnja était l’héritier, était actif tout près, à Grézillac : « J’avais relancé le Syndicat viticole de l’Entre-deux-mers en 1952 avec une équipe de collègues ; je faisais un petit peu l’agitateur avec les Jeunes Agriculteurs et le Syndicat. Vers 1958/59, on a reconstitué le Syndicat de bordeaux et bordeaux supérieur qui était entre les mains de braves gens qui laissaient courir. »17 Gérard César militait à partir de son bastion de Rauzan – tandis que les frères Jean et Pierre Perromat bataillaient depuis la vallée de la Garonne, plus au sud-est.
« Boulin, baratin », pouvait-il voir inscrit sur les murs ou sur les routes par les manifestants ruraux au milieu des années 1960 : le ministre était acculé dans ses responsabilités, poussé à réagir faute de se couper de ses mandants. Heureusement, loin de se figer dans le rejet autiste de ces courants contestataires, le gaullisme, on le sait18, a cherché à contourner les Pinaysiens des Indépendants & paysans (Cnip) et à contenir les centristes (identifiés alors à Lecanuet), à court-circuiter les notables ruraux classiques qui, traditionnellement, étaient proches du Cnip. Dès lors, un « compromis » a été conclu entre les forces émergentes du monde paysan (identifiées alors à Michel Debatisse) qui ont fini par conquérir les postes dirigeants au sein de la Fdsea, de la Fnsea et in fine de la Chambre d’agriculture. Boulin a relayé en Gironde cette stratégie politique habile et proactive et a franchement négocié avec les leaders du mouvement (ceux du Cdja, notamment) pour défendre leurs revendications.
Ce rapprochement socio-politique a été symbolisé par le recrutement de G. César lui-même comme suppléant en 1973 ; Boulin le lui avait déjà proposé dès 1968, mais le bureau du Cdja – il était lors président régional, sur neuf départements – avait vivement conseillé à son co-leader de respecter la séparation entre action syndicale et engagement politique, pour ne pas « polluer » le mouvement contestataire, et G. César lui-même avait soutenu cette « ligne ». Mais, en 1973, l’institutionnalisation du mouvement paysan, l’intégration d’une partie des centristes à la majorité pompidolienne et la montée en puissance de Boulin au gouvernement incitent G. César à accepter l’offre renouvelée du candidat à la députation – ce qui lui permet d’ailleurs de devenir plus tard député (août 1976-octobre 1979, comme suppléant du ministre, puis comme son remplaçant après son décès, jusqu’en mai 1981) après que Boulin est redevenu ministre dans le gouvernement de Raymond Barre en 1976.
2. Quelques traces de l’action de Boulin en faveur du monde du vin
Ainsi doté d’un réseau d’information et d’influence, ayant renouvelé sa base électorale et socio-politique, Boulin a pu se situer au coeur d’un « mini-système » politico-économique centré sur le monde du vin – mais sans exclusivité ; il a pu servir utilement de force de relais et de proposition au service de cette communauté d’intérêts, au carrefour d’une politique publique de modernisation de la viticulture – quelque peu « vieillie » depuis les années 1930 – de la représentation politique des intérêts viti-vinicoles19. « En tant que ministre de l’Agriculture, il a abouti à une position lui permettant d’agir notamment au service de la viticulture »20, d’autant plus qu’il disposait d’une « très bonne connaissance des pratiques budgétaires et législatives » depuis son passage au Budget21.
A. Une action générale d’aménagement rural avec ses effets sur le monde du vin
Puisque sa circonscription est rattachée au monde du vin, Boulin accompagne et encourage le mouvement de modernisation. Il se fait ainsi le truchement de l’insertion de sa cité et de son pays dans la politique nationale d’aménagement du territoire, quand elle promeut les « villes moyennes » pour rééquilibrer les grandes métropoles choyées depuis le tournant des années 1960 ; et Libourne est ainsi inscrite dans ce schéma de renouveau au début des années 1970, au titre de « métropole viticole »22. Globalement, Boulin aura bien sûr profité au niveau local de l’ensemble des réformes modernisant l’agriculture française, enclenchées par le Premier Ministre (puis aussi ministre de l’Économie & des Finances en 1966-1968) Michel Debré23, activées par le ministre de l’Agriculture Edgard Pisani (en 1962-1967) et ses successeurs (dont Boulin lui-même pendant un an) : restructurations du foncier et remembrement, « plans de développement » et « plans d’aménagement rural », extension des prêts à moyen et long termes du Crédit agricole pour la modernisation des exploitations (machines à vendanger, pressoirs, chais, etc.), financement des installations de jeunes agriculteurs ou de rapatriés acclimatant en Gironde des techniques évoluées – avec des Oranais, notamment, venus s’installer dans le Libournais24 –, droit de préemption (1962) exercé par la Safer de Gironde (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural),etc. Des acteurs comme Martin et G. César ont par exemple co-animé le mouvement de remembrement à partir du « noyau » de Rauzan25, au coeur du Libournais, et leur élu n’a pu manquer de favoriser la diffusion de cette initiative.
B. Une action plus spécifiquement tournée vers le monde du vin
Nous devons admettre qu’il est difficile d’isoler les points précis où l’influence ou l’action de Boulin peut être identifiée… Quel poids, autre que celui de la parole de l’élu politique, celui de « la pédagogie de la salive » (comme disait Jean Monnet), pouvait-il exercer pour « conduire » le mouvement de modernisation, plaider par exemple en faveur des vins de qualité, des encépagements nouveaux jugés nécessaires dans cette voie, au détriment des vins rouges courants, au profit des vins de qualité, au détriment des vins blanc de bas de gamme au profit soit des vins rouges soit des vins blanc aoc ? Un suivi chronologique permet d’apporter quelques précisions.


  • Un témoin26 appelle que Boulin a usé de son entregent pour faciliter le report d’une annuité sur l’ensemble des dettes dues par les viticulteurs au titre des emprunts noués (à faible taux d’intérêt) auprès du Crédit agricole au lendemain des graves gelées de 1956 et de 1957, qui avaient anéanti nombre de vignobles et imposé un déficit de récoltes pendant au moins quatre ans.

  • Les rapatriés ont obtenu un moratoire pour les prêts d’insertion dont ils avaient bénéficié.

  • Il a également (depuis l’Agriculture ?) favorisé au tournant des années 1970 la généralisation des capsules prépayées qui évitent d’aller aux Contributions directes pour obtenir à chaque fois les « acquis » qui permettent de faire circuler le vin27 et régler les taxes (droits de circulation, etc.) – et cette réforme était demandée depuis plusieurs années par les syndicats viticoles.


C. L’affaire de la tva sur les vins (1968)
Écoutant la vox populi grommelant contre la généralisation de la tva en 1968, qui risquait de substituer à des taux de fiscalité indirecte plutôt bas (taxe locale, etc.) un taux élevé (13 % pour les vins, au lieu de 6 % pour les autres produits agricoles), et éperonné par des manifestations de viticulteurs, tant en Gironde que dans le Midi, Boulin a obtenu un temps pour les viticulteurs une compensation entre le taux élevé de la tva imposé aux échanges de vin et le taux minimum : « C’était un engagement que Boulin avait pris lorsqu’il était secrétaire d’État au Budget. Il y a eu des campagnes d’affichage. Ç’a été un long combat. Cette décision a facilité sa réélection en 1968. »28 En effet, c’est la loi de Finances 1968 qui prévoit la modalité ad hoc, grâce à l’entremise de Boulin : « Nous devons, à cet égard, rendre un particulier hommage à M. Boulin, secrétaire d’État à l’Économie et des Finances, qui a bien voulu, après tant et tant d’explications, de confirmation et de justifications données en première lecture ici et là, venir à une heure tardive devant la commission mixte paritaire pour lui rappeler avec clarté et mesure la position du gouvernement sur les points les plus délicats. »29
Le remboursement compensatoire forfaitaire doit s’effectuer par le biais de groupements de producteurs, tels que les coopératives ou les organismes stockeurs. Mais l’opposition dénonce les lacunes de la mesure, vantée notamment par Boulin lors d’un discours à Montpellier : « Si vous aviez assisté mercredi dernier aux barrages sur les voies ferrée et les toutes, vous auriez entendu une toute autre opinion de la part des viticulteurs. »30 Des manifestations virulentes ont lieu et, en Gironde, le monde du vin fait pression sur Boulin, rappellent plusieurs témoins. « Boulin intervient pour calmer les ardeurs des viticulteurs avec une subvention (clé de répartition des crédits dans les régions viticoles, etc.). »31 « Boulin promet de mettre à la disposition des agriculteurs des crédits de 20 millions de francs pour la viticulture française à charge pour elle de se répartir la somme. La Gironde en a récupéré une part d’environ un tiers. Ces crédits ont été affectés par le Civb à charge pour lui de les gérer, ce qu’on appelé “les crédits Boulin”. »32 « “Les crédits Boulin” importants (9 millions de francs à l’époque) ont servi à la promotion des vins de Bordeaux en période de crise »33, ce qui a contribué à cristalliser des actions de promotion au Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux-Civb.
D. Une contribution au mouvement d’institutionnalisation du Civb
Sur Bordeaux même, l’organisme confédérateur qu’était le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux a suscité des débats de plus en plus intenses. De « conservatoire » un peu ronronnant, il a commencé à évoluer vers une organisation d’outil professionnel plus à même de contribuer à une régulation du marché du vin, au travers de dissensions intenses au sein du monde du vin. Le nom de Boulin apparaît à deux reprises, semble-t-il :
Boulin, ministre délégué de l’Économie et des Finances, co-signe le 7 juillet 1977 la loi validant des décrets instituant des organismes professionnels ou interprofessionnels, qui, entre autres, valide des décrets du 18 novembre 1966 et du 16 février 1976 « portant réorganisation du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux ». Cette modeste signature met en valeur la grande réforme de novembre 1966 qui modifie substantiellement le mode de fonctionnement et les missions du Civb, l’organisme interprofessionnel chargé d’organiser une régulation institutionnalisée du monde du vin girondin, autour des exigences de qualité et de programmes de promotion commerciale : propositions de régulation du marché, campagnes de promotion, contrôle de la qualité des aoc, études économiques, fédération des initiatives des organismes professionnels, etc. Sans qu’on sache précisément la contribution directe de Boulin à cette évolution décisive – mais qui tarde en fait à être mise en oeuvre dans les années qui suivent –, sa participation ministérielle à cette évolution – par la signature qu’il appose en tant que secrétaire d’État au Budget en dessous de celle d’Edgar Faure, le ministre de l’Agriculture, de Michel Debré, le ministre de l’Économie et aux Finances, et du Premier Ministre – est un signe de son engagement – nécessaire en second rang, derrière les personnalités conductrices du mouvement – aux côtés des réformateurs d’un marché viti-vinicole déséquilibré, même si cette réforme a pris du temps (une décennie) pour se concrétiser.
Quoi qu’il en soit, dès ce décret de 1966, des jalons sont établis, et, par exemple, les contestataires pénètrent dans les instances du Civb, tel André Lurton, à la tête de la commission de la promotion. « La viticulture » progresse ainsi face aux négociants, et Boulin, peu ou prou, se sera associé indirectement à ce mouvement de rénovation institutionnelle, dans la lignée des réformes animées en direct par son collègue Pisani. « Le protocole des vins de Bordeaux »34, qui enclenche une mutation plus sensible vers une qualité plus homogène, est ainsi établi, en levier d’une évolution à moyen terme.
Conclusion
L’on aura perçu que l’enracinement du candidat et de l’élu Robert Boulin dans le monde du vin girondin constitue un enjeu essentiel pour la réussite de ses campagnes électorales et pour la pérennité de son assise politique. Tisser des réseaux solides en profondeur dans les cantons du Libournais et plus largement encore en Gironde lui aura permis de consolider les bases de sa carrière nationale, en lui procurant une partie de la légitimité nécessaire. « Homme de la ruralité », de la rurbanité et des villes petites et moyennes par rapport à un Chaban-Delmas clairement citadin, Boulin a su déjouer les pièges des rivalités de clocher qui dominaient en Gironde : il a su manœuvrer avec doigté pour confédérer les diverses parties prenantes de ce monde du vin, tant parmi les positions bien établies que parmi les forces montantes – appelées à constituer elles aussi une bourgeoisie rurale rénovée dans les années 1980-2000 – en particulier parmi les Jeunes Agriculteurs contestataires, dont l’un des leaders devient même son suppléant parlementaire… Cela dit, il convient de raison garder : Boulin n’a dirigé le ministère de l’Agriculture que pendant une année, sans devenir un nouveau Henri Queuille (si souvent ministre de l’Agriculture dans l’entre-deux-guerres), sans se spécialiser dans le rural ou le vin, sans devenir « l’homme du vin » ! Mais, à travers ses fonctions successives (Budget, Finances, notamment), il a pu se faire l’intercesseur du monde du vin, fournir « le coup de pouce » nécessaire, faire ouvrir quelques crédits ou subventions, plaider auprès de l’Administration, des divers comités, des commissions parlementaires – où sa présence assidue et sa bonne connaissance des dossiers étaient appréciés des élus – en faveur de telle ou telle mesure, dont nous n’avons pu dresser une liste exhaustive, nous l’admettons bien volontiers.


1 Nous renvoyons au chapitre de Gilbert Noël sur ce thème, dans ce même ouvrage. Cf. aussi Gilbert Noël & E. Willaert, Georges Pompidou, une certaine idée de la modernité agricole et rurale, Bruxelles, PIE Peter Lang, 2007.

2 Michel Debatisse, La révolution silencieuse, Paris, 1963.

3 Entretien avec Gérard César, septembe 2009.

4 Ibidem.

5 Ibidem.

6 Hubert Bonin, « Crédit agricole et combat politique en Gironde à l’orée du xxe siècle », Annales du Midi, tome 105, n°201, janvier-mars 1993, pp. 65-91. H. Bonin, Un siècle de Crédit agricole mutuel en Gironde, Bordeaux, Crédit agricole d’Aquitaine, 2002. H. Bonin, « Coffres & barriques. Banque et vins en Gironde (1900-1960) », in Claudine Le Gars & Philippe Roudié (dir.), Des vignobles & des vins à travers le monde (Actes du colloque de Bordeaux de 1994 en hommage à Alain Huetz de Lemps), Presses universitaires de Bordeaux, collection Grappes & millésimes, 1996, pp. 79-96.

7 Andy Smith, Jacques de Maillard & Olivier Costa, Vin et politique. Bordeaux, la France, la mondialisation, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2007.

8 Gérard Aubin, Sandrine Lavaud & Philippe Roudié, Bordeaux, vignoble millénaire, Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1996. Philippe Roudié, Vignobles et vignerons du Bordelais, 1850-1980, Paris, Éditions du Cnrs, 1988 ; nouvelle édition, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection Grappes & millésimes, 1994. Hélène Velasco-Graciet, Jean-Claude Hinnewinkel & Claudine Le Gars, Philippe Roudié, Bordeaux, le vin et l'historien, Bordeaux, Éditions Féret, 2008.

9 Entretien avec G. César.

10 Cf. G. Caumes, « Le vignoble Saint-Émilionnais. Les structures et les productions », Revue de géographie économique du Sud-Ouest, 1967, n°2, pp. 445-500 et n°3, pp. 621-644. Philippe Roudié, « Quelques aspects de l’évolution récente du vignoble de Saint-Émilion », Revue de géographie économique du Sud-Ouest, 1968, n°1, pp. 51-72. Henri Enjalbert, Les grands vins de Saint-Émilion, Pomerol, Fronsac, Paris, Bardi, 1983.

11 Nous renvoyons aux chapitres de Françoise Taliano et Christophe-Luc Robin dans ce même ouvrage.

12 Cf. S. Ghezzi & Enzo Mingione, “Embeddedness, path dependency and social institutions: An economic sociology approach”, Current Sociology, 2007, 55, n°1, pp. 11-23. John Scott, Social Network Analysis. A Handbook, Beverly Hills ; Londres, Sage, 2000 (première édition, 1995).

13 Entretien avec G. César.

14 Boyer-Andrivet devient ensuite lui-même sénateur en 1971-1980, puis suppléant du sénateur Jacques Valade, et, à ce titre, il devient sénateur en 1987-1989.

15 Entretien avec G. César.

16 Ibidem.

17 Entretien avec André Lurton, décembre 1996.

18 Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001. Cf. aussi le Dictionnaire de Gaulle, Paris, Robert Laffont, 2006.

19 Cf. Bruno Jobert & Pierre Müller, L’État en action. Politiques publiques et corporatismes, Paris, Puf, 1987. Philippe Schmitter, « Interest intermediation and regime governability in advanced industrial/capital polities”, in Suzanne Berger (dir.), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, pp. 285-327.

20 Entretien avec G. César.

21 Ibidem.

22 La ville de Libourne, métropole viticole, in Politique des villes moyennes. Programme de 1974, deux volumes, 1974, 138 pages.

23 Cf. René Groussard, « Michel Debré et les questions agricoles », in Cheff, Michel Debré, un réformateur aux Finances, 1966-1968, Paris, Publications du Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2005, pp. 37-51.

24 Entretien avec Gérard César, septembre 2009.

25 P. Roudié, Vignobles et vignerons du Bordelais, op.cit.

26 Entretien avec G. César.

27 Entretien avec Bertrand des Garets, septembre 2009.

28 Entretien avec G. César.

29 « Journal officiel de la République française, débats parlementaires, Assemblée nationale, 5 décembre 1967, « discussion du texte proposé par la commission mixte paritaire », p. 5 536.

30 Le député communiste Roger Combrisson, Ibidem, p. 5 541.

31 Entretien avec Hubert Mussotte, expert économique au Civb, 1997.

32 Ibidem.

33 Ibidem.

34 Cf. Jean Querre, Le protocole du vin de Bordeaux, Bordeaux, Éditions Bière, 1968. Certaines appellations, comme le pomerol, ne le signent pas car elles estiment respecter d’ores et déjà des critères de qualité (entretien avec Henri de Lambert, octobre 1997).


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