Résumé : Cet article revient sur la création en 1895 de la Société des Américanistes, la première de son genre, et pose quelques jalons de son histoire.





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PAUL RIVET, LA CHEVILLE OUVRIÈRE DE L’AMÉRICANISME FRANÇAIS (1908-1958)
À compter de son retour de mission en Équateur, en 1906, Paul Rivet ne va plus quitter la Société des Américanistes : parrainé par Hamy et Verneau, il est élu le 5 mars 1907 membre titulaire, et il rejoint immédiatement la commission de publication du Journal de la Société des Américanistes (JSA). Il devient particulièrement actif à partir de l’été 1907, date à laquelle il assure pendant neuf mois l’intérim du secrétaire général de la Société, Léon Lejeal, décédé brutalement. Il y démontre toutes ses qualités d’organisation et d’animation, et il emporte la confiance de ses aînés. Une fois Louis Capitan définitivement nommé à ce poste en avril 1908, il devient bibliothécaire-archiviste, chargé de développer les échanges d’ouvrages et de périodiques avec les autres institutions françaises, mais surtout étrangères, et de faire connaître la revue. C’est cette fonction qu’il occupe à la mort de Hamy.

L’américanisme à huis clos tel que l’entendait Hamy s’avère une entreprise peu viable sur la durée, une fois le père fondateur disparu. Si Hamy concevait le plafonnement du nombre des membres à soixante comme une assurance de pouvoir écarter les importuns et de mener en toute quiétude des recherches scientifiques entre gens partageant les mêmes aspirations, il n’en va plus de même après sa mort. La Société a besoin, pour assurer sa survie financière, de souscripteurs qui acceptent d’engager quelque argent. La cotisation annuelle est abaissée, afin de ne pas constituer un obstacle à l’adhésion. Au lieu d’un seul et unique mécène, ce sont dorénavant les membres par leur souscription, et les bienfaiteurs par leurs dons qui mettent la Société à l’abri du besoin. En 1928, le legs de cent mille francs du linguiste Philippe Marcou mettra définitivement la Société à l’abri des soucis financiers jusqu’en 1947. Ce legs a été rendu possible grâce au décret du 25 mars 1924 qui reconnaît la Société des Américanistes comme établissement d’utilité publique et lui octroie le droit de recevoir des dons et de posséder des biens en propre. Paul Rivet est l’artisan de cette reconnaissance d’utilité publique, tout comme il est à l’origine de ce don important, qui salue ses propres recherches en linguistique amérindienne et l’ouverture du Journal à cette discipline. Paul Rivet décroche aussi plusieurs subventions publiques : ami de Jean Marx, le directeur du Service des Œuvres françaises à l’étranger, il obtient de ce service qu’il souscrive plusieurs abonnements en faveur d’institutions internationales ; la caisse des recherches scientifiques apporte son obole, tout comme la fédération des sciences naturelles.

Paul Rivet ne va pas s’activer uniquement sur le plan pécuniaire : la pérennité de la Société passe aussi par une qualité accrue du Journal, qui représente la vitrine de la Société et son meilleur argument. Il devient secrétaire général adjoint puis, en 1922, secrétaire général – titre purement honorifique puisqu’il n’est pas rémunéré. À ce titre, il est chargé de la préparation et de la publication des numéros du Journal. Le bureau de la Société est conscient qu’il faut l’ouvrir et affirmer le caractère international du Journal en y admettant les langues étrangères. Jusqu’au tournant des années 1910, il n’y avait qu’un noyau assez réduit d’auteurs. À partir de 1910, l’éventail de contributeurs s’élargit considérablement, les langues étrangères font leur entrée en force dans les pages du Journal, qui accueille désormais l’anglais, l’allemand, le portugais, l’espagnol et l’italien. Cela ne peut qu’accroître son audience et servir les ambitions internationales de la Société.

S’inspirant de la maquette de la revue L’Anthropologie, Paul Rivet développe considérablement deux rubriques qui vont faire toute la richesse informative et la renommée du Journal : le « Bulletin critique » et les fameux « Mélanges et Nouvelles américanistes » qui font preuve d’une curiosité inégalée. Grâce à ces deux rubriques, qui permettent aussi l’expression personnelle et la mise en avant de partis pris grâce aux remarques, aux commentaires, le Journal va devenir un outil de référence incontournable, un instrument de travail précieux pour tous les américanistes de l’Ancien et du Nouveau Monde qui se tiennent ainsi au courant de l’actualité éditoriale, scientifique, voire politique concernant le continent américain. On a peine à imaginer la somme de travail – en lectures, collectes d’informations, correspondances – que représentent ces deux rubriques. En une dizaine d’années, Paul Rivet écrit plus de sept cent notes pour les « Mélanges », c’est dire son ardeur à la tâche et l’intensité de son implication. Dans les débuts, il est aidé dans cette tâche titanesque par un confrère, devenu entre-temps un compagnon de route et un ami : Léon Poutrin, médecin militaire de formation, tout comme lui. À son décès précoce à la fin de la Grande Guerre, victime de la grippe espagnole à 38 ans, Paul Rivet raconta que, de 1909 à 1914, « il devint mon collaborateur le plus actif et le plus précieux dans la direction de notre Journal. Presque à lui seul, il assuma la tâche accablante d’analyser toutes les publications de langue anglaise. [...] Le succès qu’a rencontré dans le monde savant notre Bulletin critique et qui a contribué pour une très large part à la renaissance de notre Journal est dû en très grande partie à l’activité de Poutrin » (Rivet 1919, p. 642).

Quiconque ouvre un volume du Journal postérieur à 1908 ne peut qu’être frappé par le changement de ton et son ouverture internationale, son souci cosmopolite très prononcé. Outre les articles, ces rubriques ouvertes sur la vie scientifique contemporaine grâce aux analyses critiques toujours plus nombreuses, aux mille et une informations dont fourmillent les Mélanges, aux comptes rendus très détaillés des séances, rendent la revue très vivante et attrayante. Paul Rivet et son collaborateur Léon Poutrin, aidés ponctuellement de nombreux sociétaires appelés en renfort dans leur domaine de compétence précis, tiennent les lecteurs au courant d’une foule d’informations de tous ordres, concernant tout autant les recensements statistiques, les découvertes archéologiques et linguistiques, les dernières avancées de la recherche américaniste, les nouvelles relatives à des conférences et promotions d’américanistes que les politiques indigénistes des gouvernements sud-américains, les mouvements migratoires, les expéditions et missions des ethnographes et missionnaires, etc. Le lecteur apprend beaucoup de choses sur l’état de la science en train de se faire et sur les américanistes qui la pratiquent. La revue devient le carrefour de l’américanisme non pas français mais international, un lieu d’échanges intenses, le lien qui relie l’Europe à l’Amérique, l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, cette dernière étant plus proche de l’Europe jusqu’aux années 1940. Sa double tâche est de faire connaître au lectorat américain les travaux des savants européens et, comme le souligne Rivet (1921, p. 121), de divulguer au lectorat européen « le labeur prodigieux et fécond des ethnologues du Nouveau Monde et y entretenir le goût et la curiosité des choses américaines ».

Quelques-unes des personnalités les plus réputées de l’américanisme publient dans le Journal. Paul Rivet entretiendra d’ailleurs avec plusieurs d’entre elles une correspondance régulière. Kaj Birket-Smith, Alexander Chamberlain, Jijon y Caamaño, Theodor Koch-Grünberg, Cestmir Loukotka, Curt Nimuendajú, Alfred Métraux, Erland Nordenskiöld, Paul Radin, Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Robert Ricard, Paul Radin, Edward Sapir, Eduard Seler,William Thalbitzer, Max Uhle... font partie de l’impressionnante liste de contributeurs. Le Journal s’ouvre sur des pays comme le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Amérique centrale, et massivement sur l’ethnologie et la linguistique : signe de sa notoriété et de son importance, la Société reçoit de plus en plus d’ouvrages pour recension et de demandes d’échanges de revues. De 24 en 1907, ces échanges passent à 55 en 1920.

Le meilleur indice de la prospérité et du succès de la Société après 1908 réside dans l’examen des listes de membres5. La publication régulière dans le Journal de la liste des membres appartenant à la Société des Américanistes constitue une mine d’informations pour le chercheur. Le geste en soi n’est pas innocent : en publiant ces listes, la Société créée du lien, une communauté symbolique entre des individus qui peuvent ne pas se connaître, mais que réunit un intérêt commun pour les études américanistes. Les nommer, c’est en quelque sorte les sortir de l’anonymat, amorcer un début de reconnaissance qui soude symboliquement les membres les uns aux autres. La Société fonde aussi une partie de sa légitimité scientifique, sur le nombre des membres qu’elle a su attirer par son programme et la qualité de ses travaux. D’une certaine façon, ceux-ci cautionnent son existence, valident ses activités et attestent de leur bien-fondé, de leur teneur scientifique. Ces listes témoignent du rayonnement de la Société, de l’autorité et du prestige scientifiques qui deviennent les siens dans les années de l’entre-deux guerres, de la diffusion de son Journal et de son implantation dans les cercles scientifiques institutionnels. À l’occasion d’un premier examen rapide, grossier, des listes, deux faits attirent immédiatement l’attention. Premièrement, l’audience de la Société croît d’une façon impressionnante : entre 1895 et 1930, le nombre des membres fait plus que décupler. Une fois sauté l’article II des statuts de la Société qui stipulait qu’elle se composait de soixante membres au maximum, le nombre de sociétaires augmente rapidement, avec un taux de croissance impressionnant : il passe à 98 en 1909 (+22 %), puis à 138 membres en 1913 (+40 %). La Société en compte 234 en 1920 (+70 %), puis 425 en 1925 (+82 %) et 677 en 1930 (+60 %), son maximum. Pour une société savante spécialisée, c’est beaucoup. À titre comparatif, on peut citer l’exemple de la Société d’anthropologie, qui compte 235 membres titulaires dans les années 1910 (Wartelle 2004, p. 155), ou bien encore la Société de linguistique qui rassemble environ 240 membres dans les années 1920. À l’heure actuelle (c’est-à-dire 2008), le nombre des membres de la Société des Américanistes doit avoisiner les 400, institutions comprises.

Le deuxième fait remarquable est l’écrasante proportion de membres étrangers au sein de la Société. En moyenne, ils ne représentent pas moins de la moitié et, la plupart du temps, plus des deux tiers du total des sociétaires. Dès 1902, plus de la moitié des membres est étrangère : près des deux tiers de ceux-ci proviennent des Amériques. À partir de 1920, les membres latino-américains constituent la majorité des effectifs étrangers. L’implantation de la Société dans les milieux savants et institutionnels latino-américains peut peut-être en partie s’expliquer par le manque d’infrastructures institutionnelles universitaires à la mesure de ces pays, et aussi par leur dépendance scientifique et intellectuelle vis-à-vis de l’Europe. Au début des années 1940, le vent tourne, et ce sont les États-Unis qui prennent la relève de la tutelle scientifique de l’Europe, en perte de vitesse notamment à cause de la guerre. Le deuxième gros bataillon de membres étrangers provient de l’Amérique du Nord, États-Unis en tête. C’est parmi eux que l’on remarque le plus tôt des scientifiques professionnels, qu’ils soient affiliés à la Smithsonian Institution, à la Heye Foundation, au Peabody Museum, à l’American Museum of Natural History, ou bien encore à un département de recherches dans une université. En Europe, ce sont les membres allemands qui dominent. Ceux-ci ont derrière eux, depuis Humboldt, une longue tradition d’études américanistes qui va de pair avec un solide réseau de musées ethnographiques dont la réputation n’est plus à faire. On peut être légitimement amené à penser que la Société remplissait un vide dans le domaine des études américanistes internationales qui n’était pas encore comblé par l’enseignement universitaire et les centres de recherche nationaux, ni par l’éclosion de revues spécialisées latino-américaines, comme cela sera le cas à partir des années 1950-1960.

Une analyse plus nuancée de ces listes aide à dégager le profil-type de l’américaniste : c’est un homme, étranger et plutôt originaire du Nouveau-Monde, il réside dans une capitale, là où le savoir et le pouvoir sont concentrés et, en raison de sa profession ou de ses activités extra-professionnelles, il appartient au corps enseignant, au champ universitaire ou à une institution de savoir, voire à la haute administration. Il fait donc partie de l’élite intellectuelle, scientifique et/ou sociale de son pays. Plusieurs catégories de membres sont aussi repérables : les nobles, les explorateurs, les médecins, les hommes politiques (on compte trois présidents de républiques latino-américaines) et les représentants de la haute administration, du corps diplomatique en particulier. Il est encore trop tôt pour pouvoir repérer, dans les années 1920-1940, une nette professionnalisation de la discipline qui ne s’effectuera réellement qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1970, c’est un acquis : la majorité des membres est composée de chercheurs professionnels et d’étudiants de troisième cycle. C’est dire que la composition sociologique des américanistes a subi une mutation totale et aussi, partant, une diminution de ses effectifs, la pratique en amateur régressant.

Ce que l’on observe aussi, ce sont les liens étroits que la Société des Américanistes a su tisser avec les institutions académiques, les musées ethnographiques. À défaut de structures universitaires solides, ce sont ces derniers qui se chargent de la production du savoir américaniste, qui avait alors principalement trait à l’étude des antiquités, des objets, de la culture matérielle, et à la constitution de collections ethnographiques aussi complètes et représentatives que possible des sociétés amérindiennes.
La Société des Américanistes doit incontestablement ce développement remarquable et plutôt rapide à Paul Rivet, cheville ouvrière de l’institution, qui a compris quelle ligne éditoriale il fallait promouvoir, quelles étaient les directions scientifiques à privilégier, le rôle qu’elle devait remplir. Pendant plusieurs décennies, le Journal n’aura pas d’équivalent dans le monde. Rivet en est parfaitement conscient, lorsqu’il présente la Société à l’extérieur :

Seul centre européen uniquement consacré à l’étude scientifique de l’Amérique, [la Société] est devenue fatalement l’agent de liaison permanent et indispensable entre les savants qui, dans le Vieux Monde, travaillent en isolés le problème de l’origine des races et des civilisations indiennes, et les grands centres de recherches, qui sont une des gloires des États-Unis et du Canada et qui s’organisent de plus en plus puissamment dans toutes les Républiques de l’Amérique espagnole et portugaise. (Rivet 1921, p. 121)
Parler de l’histoire de l’américanisme français de cette période, c’est immanquablement aussi parler de Paul Rivet, qui a eu un rôle clé dans son développement et a contribué à son rayonnement hors de l’hexagone. En effet, il faut comprendre ce que l’américanisme représente pour Rivet et dans sa carrière. Paul Rivet nourrit pour l’ethnologie une ambition pluridisciplinaire très marquée, qui s’apparente à celle que Boas promeut aux États-Unis avec les fameux four fields (archéologie, anthropologie physique, linguistique et anthropologie sociale). À partir des années 1925-1928, il affirme cette volonté, en profitant de la position institutionnelle dominante qu’il acquiert en tant que co-secrétaire général de l’Institut d’Ethnologie, professeur d’anthropologie au Muséum et directeur du musée d’ethnographie du Trocadéro, avant d’être le fondateur du musée de l’Homme, en 1937. Il a déjà amplement expérimenté cette ambition pluridisciplinaire au sein de son domaine d’élection, l’américanisme. Tout autant qu’ethnologue, Paul Rivet est aussi, et d’abord, américaniste. Il a toujours tenu ensemble les deux bouts de la corde, le particulier et le général, l’américanisme et l’ethnologie. Pour la société savante dont il se réclame, il n’a ménagé ni son temps ni son énergie, se mettant à son service, oeuvrant activement à la montée en puissance et à la renommée de cette institution, qui devient dans les années 1920-1940 le principal organe de diffusion du savoir américaniste sur le plan international. C’est dans ce cadre qu’il prend conscience de la solidarité savante et qu’il se fait courageusement l’apôtre pour la première fois, au moment critique de la reprise de la vie civile en 1919, d’un internationalisme scientifique qui ne se démentira plus.
Car il ne faudrait pas croire que le succès de la Société des Américanistes, au lendemain de la Première Guerre mondiale, était assuré, voire inévitable – ce fut loin d’être le cas. Du reste, cette réussite ne s’explique pas seulement par des raisons scientifiques. Les événements politiques, certains choix à la fois idéologiques et politiques auraient tout simplement pu inverser le cours des choses et renvoyer la Société et son Journal à une certaine confidentialité si Paul Rivet n’avait su affirmer l’importance de l’internationalisme scientifique contre ceux qui voulaient radier de la liste des membres les savants des nations ennemies, en 1919, en mettant dans la balance une menace de démission qui aurait très sérieusement mis en danger l’existence même de la Société6. Devant sa détermination, ceux qui voulaient continuer la guerre sur le terrain scientifique reculent devant ceux qui prônent l’extra-territorialité de la science, et la proposition de radiation est rejetée. C’est à cette occasion que Paul Rivet noue avec Franz Boas une forte relation épistolaire, passionnante, les deux hommes partageant la même façon de concevoir l’engagement scientifique. Tout au long des années 1920-1930, leur amitié ne fera que se renforcer, et ils mèneront en commun plusieurs combats : l’antifascisme, l’antiracisme, la nécessité absolue de favoriser et préserver le dialogue scientifique international et ¢ malgré leurs divergences de fond quant à la façon d’aborder la profusion linguistique dans le Nouveau Monde – l’intérêt pour les langues amérindiennes qu’il faut étudier pendant qu’il en est encore temps7. À plusieurs reprises, à des moments critiques, au cours des années 1920, Franz Boas lève des fonds auprès de ses collègues et d’institutions états-uniennes en faveur du Journal et de la Société des Américanistes, dont la situation financière est très précaire à cause de la forte augmentation des frais d’impression, du prix du papier et de la dépréciation continue du franc. En 1920, plusieurs centaines de dollars viennent à point nommé renflouer les caisses de la Société et c’est à Franz Boas que celle-ci le doit. À nouveau, en 1924, Franz Boas envoie de l’argent à Paul Rivet, qui avait décidé de suspendre l’impression du Journal, ne pouvant acquitter les factures de l’imprimeur.

Nul mieux que Rivet pouvait comprendre l’importance de cet enjeu de la coopération sur le plan international, car la grande majorité de ses interlocuteurs, ses opposants comme ses partisans, sont tous étrangers et n’appartiennent donc pas au champ anthropologique français. Le niveau d’intégration de la compétence et de la légitimité scientifiques de Paul Rivet se situe bien au-delà de l’hexagone, en même temps qu’il lui permet de s’émanciper des contraintes institutionnelles françaises où il n’est encore qu’un assistant à la chaire d’anthropologie du Muséum, jusqu’en 1928. Grâce à ses travaux et ses responsabilités au sein de la Société, il s’impose comme la figure de proue de l’américanisme français et devient l’un des plus éminents représentants de la science française en Amérique latine, l’un des plus connus et admirés. Il se rend régulièrement en Amérique latine. Entre 1927 et 1939, il accomplit six longues tournées de conférences pendant les mois d’été : il se rend en Argentine, au Mexique (trois fois), au Brésil, au Guatemala, au Salvador, en Colombie, au Pérou, etc. Infatigable, doué d’une curiosité insatiable, il visite les musées, les bibliothèques, les sites de fouilles archéologiques, il prononce des conférences dans des amphithéâtres bondés. Reçu comme une personnalité officielle française importante, il fréquente les élites politiques, scientifiques et intellectuelles des contrées visitées. Amoureux de la langue castillane, goûtant fort la saveur des américanismes, des locutions propres à chaque nation, il est perçu comme un ami de l’Amérique latine, comme un fin connaisseur de sa réalité humaine et de sa situation politico-économique. Chaque voyage se solde par une vague de souscriptions d’abonnements pour le Journal et de parrainages de nouveaux membres rejoignant les rangs de la Société des Américanistes.

S’il a su l’imposer sur le devant de la scène scientifique, on ne peut pas dire pour autant que le Journal n’ait été qu’une « revue-personne », la création d’une seule et forte individualité qui se serait approprié la revue : ce serait plutôt une « revue-carrefour », collégiale, selon les expressions proposées par Jacques Julliard (1987, p. 5), sans quoi le Journal n’aurait pas perduré et rencontré un tel écho. Il est certain que, comme dans beaucoup de revues scientifiques, il y a une personne que l’on peut identifier plus spontanément que d’autres à la publication et qui s’y consacre avec plus d’implication affective et professionnelle. En l’occurrence, il s’agit ici de Paul Rivet qui possède au plus haut point ce que Pierre Bourdieu (2001, pp. 101-102) appelait la libido scientifica, qui permet de s’investir vigoureusement dans le champ sans pour autant espérer être payé en retour, c’est-à-dire payé en monnaie sonnante et trébuchante puisqu’il est question d’une charge de travail gracieusement consentie. Par ricochet, la rémunération symbolique qui, inévitablement, en découle si l’œuvre est couronnée de succès, n’en a que plus de prix : l’autorité scientifique, l’influence, la renommée, qui résultent de cette activité désintéressée pour le bien commun assoit en retour sa position et accroît les dispositions de Rivet à poursuivre cet investissement dans les institutions du savoir de son champ. Le grand mérite de Paul Rivet, c’est qu’il n’en a pas disposé uniquement pour son profit personnel et qu’il a très tôt compris que la pérennité de la Société imposait la constitution d’une équipe éditoriale capable de se renouveler régulièrement.
À partir des années 1925-1928, il a un peu moins de temps à accorder à la Société et son Journal, tant ses activités pour l’Institut d’Ethnologie, le Muséum et le musée du Trocadéro réclament son attention. La revue se collectivise, et il parvient à fédérer, à intéresser les jeunes étudiants américanistes au sort du Journal. Tout au long des années 1930, ceux-ci apportent leur concours et préparent la relève, sous le regard de leurs aînés du Bureau. Plusieurs sont des élèves recrutés à l’Institut d’ethnologie ou dans l’entourage scientifique de Rivet. Paul Rivet recrute d’autorité des recenseurs, des gens qui collectent et répercutent les informations contenues dans la grosse correspondance et le service d’échanges de revues (55 en 1920) que reçoit la Société, ou qui écrivent des notes à partir de leurs propres recherches et des informations qu’ils collectent sur leur terrain américain, comme Robert Ricard, Henri Lehmann, Guy Stresser-Péan, Alfred Métraux, Claude Lévi-Strauss, Jacques et Georgette Soustelle, Paule Barret et son époux, l’archéologue Henri Reichlen...
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