Résumé : Cet article revient sur la création en 1895 de la Société des Américanistes, la première de son genre, et pose quelques jalons de son histoire.





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OMBRES ET LUMIÈRES DE L’AMÉRICANISME

On ne saurait terminer cet aperçu historique très synthétique, sans évoquer sommairement les orientations géographiques, disciplinaires, thématiques, constitutives de l’américanisme français telles qu’elles se donnent à lire dans les pages du Journal, sur le siècle qui court de 1896 au début des années 1990. Cela permettra de se faire une première idée de ses orientations, dont il faudra bien évidemment affiner l’analyse ultérieurement. De ce premier dépouillement, il résulte que le Journal de la Société des Américanistes est un bon sismographe8 qui reflète les tendances de fond de cette discipline. Inévitablement, cependant, des choix ont été opérés, des impasses sur la carte géographique et humaine du paysage américain se manifestent.

Rappelons pour mémoire l’article I des statuts de la Société des Américanistes : « elle a pour but l’étude scientifique de l’Amérique et de ses habitants depuis les époques les plus anciennes jusqu’à nos jours ». Si la Société ne restreint pas, a priori, l’étendue de ses champs d’investigation, il en va différemment lorsqu’on observe les pratiques effectives. De fait, trois pays et une aire continentale concentrent près des deux tiers des travaux publiés dans le Journal, entre 1896 et 1992 : le Mexique (165 sur 752), le Pérou (118), le Brésil (108) et, dans une moindre mesure, le sous-continent nord-américain (97)9.

Le Mexique, terre classique de l’américanisme, arrive donc largement en tête, avec plus d’un cinquième des articles publiés. Il est suivi par le Pérou qui recueille près d’un sixième des mémoires parus dans le Journal. La place de choix réservée à ces deux pays traduit certaines préférences thématiques de l’américanisme qui a été, dès sa constitution, très attaché à l’étude des hautes civilisations mésoaméricaines et andines et de leurs monuments, qui jouissaient d’un statut culturel élevé et d’un fort prestige. Encore à l’heure actuelle, le Mexique et le Pérou continuent d’être des pôles de la recherche américaniste, talonnés, il est vrai, par le Brésil.

Les études archéologiques ont formé longtemps une des disciplines maîtresses de l’américanisme, avec plus d’un quart des travaux publiés (201). La recherche archéologique américaniste s’est elle-même profondément transformée et s’est définitivement éloignée des fouilles d’amateurs. La place prépondérante de l’archéologie dans l’américanisme tient autant à l’intérêt que ses recherches revêtent pour sonder les origines et le passé des hautes civilisations préhispaniques et des autres sociétés amérindiennes, qu’à son étroite association avec l’anthropologie. Il faut, en effet, souligner « l’originalité même de la préhistoire américaine (au sens strict de période antérieure à l’apparition de documents écrits) qui se prolonge jusqu’à l’époque moderne, domaine de l’ethnologie et de l’histoire pour le monde occidental », note avec justesse Danièle Lavallée (1985, p. 49). C’est ce qui explique la quantité considérable de travaux publiés dans ce domaine. C’est flagrant en tout cas pour le Mexique et le Pérou avec, respectivement, près de 37 % et 30 % des publications consacrées à ces pays.

L’ethnologie est l’autre discipline phare de l’américanisme dans les pages du Journal, devant même l’archéologie (un tiers des publications, soit 250 articles sur 752). Cela dit, la pluridisciplinarité en américanisme n’est pas un vain mot car, malgré l’existence de revues spécialisées dans chacun de ces domaines, il faut noter la part appréciable des études dévolues à la linguistique amérindienne (un peu plus de 15 %des articles, soit 116 travaux), à l’histoire (11 %, soit 84 articles) et à l’ethnohistoire, spécialité plus récente, mais bien représentée (près de 8 %, soit 58 articles). Dès les années 1910, on sent un intérêt grandissant pour les langues amérindiennes, menacées pour beaucoup de disparition. Paul Rivet fut extrêmement attentif dans la promotion de cette discipline et la diffusion de ses propres connaissances, en publiant lui-même la grande majorité de ses travaux linguistiques dans le Journal, et en acceptant très régulièrement des contributions de missionnaires ou de spécialistes.

Les articles ethnologiques ont été particulièrement nombreux sur quatre pays : le Brésil (51 articles), le Pérou (43), le Mexique (32) et l’Amérique du Nord (36). Si l’on compare avec l’archéologie, ce n’est que tardivement, dans les années 1920-1930, que s’amorce réellement la recherche ethnologique au Mexique. Quant aux études monographiques sur les sociétés amérindiennes du Pérou, elles ne prennent réellement leur essor qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, même si l’on en perçoit les prémices dès les années 1930. C’est sur l’ethnologie de ces populations andines que l’on trouve le plus d’articles relatifs au Pérou (36 %), largement devant l’archéologie et la préhistoire.

Au regard de l’abondance des sources écrites relatives à l’histoire de la Nouvelle Espagne (les chroniques, les Relaciones, les Visites et archives administratives, les documents paroissiaux et minutes des procès d’idolâtrie), le Mexique est un champ privilégié de la recherche historique et ethnohistorique. C’est surtout à partir des années 1960 que ce domaine de recherche perce dans les pages du Journal, à un moment où les sources écrites, les chroniques, commencent à être mises en valeur et exploitées systématiquement. C’est aussi à la même période que les travaux ethnohistoriques au Pérou prennent de l’importance.

Indéniablement, c’est au Brésil que l’ethnologie américaniste a acquis ses lettres de noblesse. La recherche au Brésil s’est presque exclusivement concentrée sur l’ethnologie (près de la moitié des articles publiés : 51) et la linguistique amazonienne (un tiers des articles : 36). Les premiers travaux ethnologiques sur les sociétés amazoniennes publiés dans les années 1920 et 1930 dans le Journal sont écrits par Theodor Koch-Grünberg, Curt Nimuendajú, le linguiste Cestmir Loukotka, etc.

Après le Mexique, le Pérou et le Brésil, vient en quatrième place l’Amérique du Nord. Elle réunit près de 13 %des travaux publiés (97), loin devant l’Argentine (40) ou la Colombie (38). Ce sont en majorité des études ethnologiques, historiques et archéologiques. Elles sont communément écrites par des chercheurs canadiens et états-uniens – exception faite des articles historiques relatant les diverses expériences françaises sur le territoire nord-américain, rédigés presque toujours par des Français. L’abondance des auteurs nord-américains illustre bien les liens que la Société entretenait avec cette communauté scientifique dans l’entre-deux-guerres, États-Unis en tête, les articles sur cette aire continentale étant, en effet, les plus nombreux dans les années 1920-1930. Plus généralement, c’est au cours de la période 1895-1940 que l’on trouve les deux tiers des travaux publiés sur cette région. On remarque deux moments forts dans l’intérêt que le Journal porte aux cultures nord-amérindiennes : l’un, dans les années 1950, qui est principalement axé sur l’esquimaulogie, l’autre en 1988-1989, avec un numéro spécial du Journal, qui ouvre alors largement ses pages à ces cultures qui avaient été délaissées depuis plusieurs décennies.

Le fait que l’étude des sociétés nord-amérindiennes figure peu dans le Journal s’explique surtout parce que cette aire continentale est le domaine de prédilection des anthropologues états-uniens et canadiens. Dans certains pays latino-américains, le développement tardif des études universitaires en sciences sociales, parfois seulement dans les années 1940-1950 et le manque d’intérêt des communautés scientifiques à l’égard de ces zones peuvent justifier le faible nombre d’articles concernant, par exemple, l’Argentine (40 articles), la Colombie (38) et la Bolivie (38), trois pays andins qui parviennent néanmoins à émerger, avec un peu plus de 5 % chacun d’articles publiés.

Au total, le Mexique, le Pérou, le Brésil, l’Argentine, la Colombie et la Bolivie ainsi que l’Amérique du Nord représentent ensemble 80 % des travaux américanistes du Journal. Les laissés pour compte de la recherche sont clairement l’Amérique centrale et l’aire caraïbe.

Cette discrimination géographique est aussi thématique, et s’explique d’elle-même si l’on garde présent à l’esprit le profond clivage épistémologique que l’anthropologie américaniste a longtemps instauré entre, d’une part, l’Amérindien, l’Indien paré de toute sa pureté originelle, et, de l’autre, le reste du monde américain – métis et populations d’origine africaine en tête.

La notion d’urgence ethnographique, telle qu’elle s’affirme au xixe siècle, a pendant de nombreuses décennies profondément orienté l’anthropologie américaniste. Il fallait sauver de l’oubli les « sociétés appelées à disparaître », il fallait garder trace de leur passé – parce qu’elles ne pouvaient représenter que le passé, un temps forcément révolu. Dans les pages du Journal, on constate que les efforts se sont focalisés sur les lieux où l’Indien était encore visiblement présent et était resté non contaminé par la civilisation, l’acculturation et le métissage, contribuant ainsi à perpétuer l’image de sociétés qui, malgré cinq siècles de colonisation, seraient demeurées hors d’atteinte du temps occidental et n’auraient pas évolué, ne se seraient pas transformées sous l’effet conjugué d’une dynamique interne à leurs structures sociales et de la domination coloniale. En fait, l’ethnologie américaniste a fait l’économie de toute analyse sociologique et a eu tendance à figer les Amérindiens dans un état de torpeur historique. À ce titre, ce sont les sociétés des basses terres amazoniennes qui ont été les plus aptes à véhiculer une conception de l’Indien faiblement acteur de son devenir, de son histoire. L’Indien resté pur, « fidèle à ses traditions ancestrales », représenta l’archétype de l’altérité exotique pour l’ethnologue, à la différence de l’Indien métis, « déjà » civilisé. Maintenir le métissage, les phénomènes d’acculturation, les dynamiques sociales, hors du champ de l’anthropologie américaniste, ne rechercher uniquement que les survivances chez les groupes indigènes, c’était aussi refuser l’histoire, le politique, comme mode opérateur signifiant pour ces sociétés.

Dans les pages du Journal, il a fallu attendre 1969, et le numéro spécial dirigé par Roger Bastide consacré aux Afro-Américains, pour noter un réel intérêt pour les autres populations concernées par la Conquête et la colonisation du continent américain. Roger Bastide, dans son Introduction, revenait sur les particularités de l’américanisme français :
Les Français sont restés obnubilés par l’ancienne anthropologie qui ne s’intéressait qu’aux «  primitifs » ou à la recherche des « archaïsmes ». Le Journal de la Société des Américanistes en est la preuve et c’est même pour contrecarrer ce courant que j’ai accepté de préparer un numéro spécial sur les Afro-Américains qui, tout en tenant compte des « archaïsmes », s’ouvrait le plus largement possible à la nouvelle anthropologie. C’est dans cette voie qu’il faut s’engager [...]. Les études afro-américaines n’ont jamais occupé une place très importante dans le Journal. On en comprend les raisons : les problèmes noirs d’Amérique [les survivances, les syncrétismes religieux, les phénomènes d’acculturation et les rapports de domination dans les sociétés coloniales] ont été jusqu’à présent plus de nature sociologique qu’anthropologique. (Bastide 1971,

p. 334)

Plus généralement, faute d’outils conceptuels adéquats, à cause également de la priorité épistémologique accordée à l’étude d’un Indien pur – ce qui n’a, bien sûr, nullement entravé la publication de travaux ethnographiques remarquables –, l’anthropologie américaniste de la première moitié du xxe siècle n’a pas toujours su rendre la richesse et la singularité de certaines formes sociales et culturelles originales et complexes : la religiosité populaire indigène, largement mêlée de catholicisme, ou encore la médecine traditionnelle avec la socialisation et la dimension persécutive de la maladie, la cosmogonie indigène, due rapport au corps des Amérindiens, tous sujets difficiles à aborder en prenant appui sur les habituelles catégories occidentales de pensée. Les multiples bricolages à l’œuvre dans le monde américain, les innombrables brassages, métissages des hommes, des croyances, s’ils n’ont pas été tout simplement ignorés, minimisés, passaient alors pour des phénomènes périphériques dont l’étude ne faisait pas partie des orientations thématiques légitimes, propres au champ de recherches américanistes. Depuis les années 1950-1960, la tendance s’est largement inversée, et l’américanisme s’est singulièrement renouvelé (Bernand et Gruzinski 1992 ; Erikson, Galinier et Molinié 2001 ; Taylor 2004), à la fois sous l’effet de facteurs propres à « l’état des questions » qui agitent la discipline et ceux propres à « l’état des lieux » (Augé 2006, pp. 14-15), c’est-à-dire propres à l’environnement social, politique et économique du continent américain avec, par exemple, la montée en puissance de revendications identitaires exprimées par des populations amérindiennes elles-mêmes recomposées et le développement de traditions et de questionnements ethnologiques propres à chaque nation latino-américaine. Le défi, pour la Société des Américanistes et son Journal, c’est de continuer d’être ce sismographe de l’américanisme international et de prendre en considération ses multiples facettes.
BIBLIOGRAPHIE

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2006 Le métier d’anthropologue. Sens et liberté, Galilée, Paris.
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2001 Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir Éditions, coll. » Cours et travaux », Paris.
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Lasteyrie Robert de

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1904
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