Peut-on réconcilier diversité culturelle et cohésion nationale ?





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Peut-on réconcilier diversité culturelle et cohésion nationale ?

Le cas de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration.
Luc Gruson

Directeur du GIP de préfiguration de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration

Professeur associé à l’Université de Besançon

Communication pour le séminaire « la France et ses autres, nouveaux musées, nouvelles identités », 1er et 2 juin 2006 The University of Chicago Center in Paris, Maison René Ginouvès, UP X Nanterre.


Résumé de l’article : La reconnaissance de la diversité culturelle n’est pas dans la tradition française. Ce n’est également que récemment que la France a admis la nécessité de reconnaître l’importance de l’immigration dans la construction nationale. Ainsi, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont la création a été décidée en 2004, a l’ambition d’apporter cette reconnaissance. L’institution se situe sur une position originale et risquée, qui donne à réfléchir sur la place et le rôle des institutions culturelles patrimoniales dans le monde d’aujourd’hui.
La diversité culturelle, que l’on a d’abord appelé ici le droit à l’exception culturelle, n’est pas dans la tradition française. La République se définit elle-même comme une et indivisible. Elle a longtemps considéré ses valeurs comme universelles par essence. De ce fait, elle ne reconnaît ni les groupes ni les communautés, seulement les « citoyens », individus égaux en droit. Dans cette logique, la France propose une culture commune, une langue, une éducation nationale. Bien avant André Malraux, il était déjà admis que la culture est une affaire d’Etat, singulièrement dans le domaine du patrimoine et des musées : on parle depuis la Révolution Française des « musées nationaux », depuis le XIXe siècle des « monuments historiques ». Cette conception unitaire n’a pas favorisé à l’intérieur des frontières et même dans « l’Empire » durant la période coloniale, une vision plurielle de ce qu’on appelle les « Français ».
La redéfinition des identités liée à la globalisation, à la primauté des valeurs individuelles et enfin au mouvement général de relativisation des valeurs a rendu nécessaire, en France également, la réévaluation des relations au monde, dans une vision que l’on qualifie, dans l’argumentaire de ce séminaire, de post-coloniale. Il est banal de rappeler que cette redéfinition est souvent présentée en France comme étant plus difficile ou du moins plus douloureuse qu’ailleurs, tant l’idéal républicain s’est nourri d’un universalisme qui rend proprement impensable l’idée même de différenciation.

Face à l’explosion des différences perçues, ou du moins des approches différentialistes, l’introduction de la diversité culturelle dans les politiques culturelles des grandes nations a pris depuis la fin du XXe siècle deux voies différentes :

  • soit le développement et la valorisation des différences elles-mêmes, au profit d’une reconnaissance des groupes, minorités, particularismes de tous ordres… mais cette orientation se heurte en France à la vision républicaine. Dans les pays où elle se pratique, elle peut en outre menacer la cohésion nationale, l’espace du collectif se désagrégeant progressivement au profit des oppositions communautaires (ethniques, religieuses, …) lorsque le national n’est plus assez fort pour contenir les forces centrifuges.

  • soit l’ouverture de la culture commune à la réalité de la diversité. Cette seconde voie implique :

    • un travail sur la démocratie culturelle : toutes les catégories de population doivent être représentées et se reconnaître dans la culture légitime, dont le périmètre doit en retour être élargi ;

    • un travail sur l’offre : les valeurs communes doivent introduire la diversité comme richesse à partager. La cohérence globale doit être préservée et renforcée.


La Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration s’inscrit très fortement dans cette deuxième approche, qui nécessite de la part de toute la collectivité un travail sur les représentations et un effort de reconnaissance de la place de l’autre dans ce qui fait le « nous ».
Ce n’est également que récemment que la France a admis la nécessité de reconnaître l’importance de l’immigration dans la construction nationale : alors que les Etats-Unis ou le Canada se vivent comme des pays d’immigration, la France, bien qu’elle ait été un pays d’immigration de manière quasi continue depuis les années 1820 jusqu’à aujourd’hui a toujours occulté cette réalité. Il est vrai que dans le même temps, la plupart des pays européens étaient des pays d’émigration. Ce n’est qu’à partir les années 80 que les historiens du mouvement ouvrier ont mis au jour la constance de ces mouvements démographiques… Et il aura encore fallu attendre près de 20 ans pour qu’une institution soit consacrée à l’histoire de l’immigration. Ainsi, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont la création a été décidée en 2004, a l’ambition d’apporter cette reconnaissance.

L’institution qui va être créée a l’ambition d’être une institution culturelle, mais aussi de poursuivre des mission éducatives, scientifiques et citoyennes. Elle se situe sur une position originale et risquée, à la fois par ses thématiques et son mode d’action, qui donne à réfléchir sur la place et le rôle des institutions culturelles patrimoniales dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration ne veut pas être le musée des cultures d’origine, encore moins celui des communautés, mais bien celui des valeurs communes et du destin partagé. Le sujet n’est pas « eux », mais « nous », ce nous englobant la volonté de reconnaître les différences pour les partager. En ce sens, on peut affirmer que l’institution culturelle est aussi un outil de cohésion nationale.
Pour atteindre ce but, le projet de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration pose un double défi :

  • Premier défi : faire admettre comme patrimoine commun ce phénomène indissociable de la construction de la France qu’est l’histoire de l’immigration. Cette reconnaissance de la place des étrangers dans l’Histoire commune nécessite un travail symbolique, sur ce qui définit le patrimoine commun et la culture légitime. C’est la raison pour laquelle la mission présidée par Jacques Toubon en 2003 a choisi de privilégier :

    • la constitution d’un musée national, car en France ce sont les musées nationaux qui conservent au nom du peuple Français les trésors de la République. Il faut bien admettre qu’ériger en musée national une institution culturelle consacrée à l’immigration n’allait pas de soi : la position du Ministère de la Culture n’a pas été d’emblée favorable et il fallait convaincre que l’on pouvait construire un musée sans collection au départ sur un thème qui est tout sauf « noble » (alors que les musées, bien qu'ils s’en défendent, poursuivent également une tradition aristocratique). Mais il faut insister sur le fait que la Cité n’est pas seulement un musée, car il faut « confronter » le patrimoine à la réalité du sujet.

    • une approche historique et scientifique qui permet seule une appropriation collective ; là également, cela n’allait pas de soi : on aurait pu privilégier une approche contemporaine, ou davantage sociologique, ramenant la question migratoire aux débats plus généraux du « rapport à l’autre » ou bien de la « mobilité humaine » ;

    • l’implantation dans un Palais de la République car symboliquement, ce musée national ne doit pas être considéré comme « périphérique ». Là non plus, le choix n’était pas le plus naturel : d’aucuns avaient rêvé, auparavant, d’un lieu « d’émergences culturelles », situé dans une friche industrielle, en banlieue, voire en province. De plus, le choix du Palais de la Porte Dorée a fait débat et fera encore débat, car il oblige à se confronter aux contradictions de l’histoire européenne.




  • Second défi : mettre au coeur de son projet le public et les « habitants », la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration se définissant comme un lieu et un réseau. A ce titre, elle ambitionne :

    • d’associer les partenaires du réseau (associations, entreprises, collectivités, universitaires) à la co-construction de ses activités ;

    • de constituer une institution culturelle, mais aussi pédagogique et sociale ;

    • de concevoir son musée national comme projet de collecte et non de collection. Cette collecte des « traces matérielles et immatérielles de l’histoire de l’immigration » doit s’appuyer sur la participation des habitants. Le musée renfermera notamment une « galerie des dons ».


Ce double défi est un enjeu civique pour que la France s’accepte ouverte et plurielle, dans un monde qui n’y invite pas toujours. Mais pour que la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration réussisse son pari, il reste aussi des obstacles concrets à vaincre :


  • faire en sorte que la question de l’immigration devienne un thème culturel « légitime ». Ce n’est pas tout à fait le cas encore…

  • questionner la fonction des musées dans le monde d’aujourd’hui. A cet égard, le projet de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration est une sorte de test pour vérifier la capacité des institutions culturelles françaises à évoluer. Ainsi, la diversité culturelle est difficile à mettre en œuvre concrètement, qu’il s’agisse de débattre des acquisitions du musée, des choix de programmation culturelle ou encore de la politique des recrutements lorsque l’on doit se limiter à des agents publics.

  • introduire une véritable démocratie culturelle, qui reste souvent à la porte des institutions culturelles pour que la politique de l’offre s’enrichisse de la demande sociale. A cet égard, la capacité du futur établissement à véritablement intégrer le réseau à la définition de ces orientations aura valeur de test. De la même façon, la mise en interaction du public et des acteurs de la société civile avec le projet scientifique et culturel reste une belle idée à « pratiquer ».

  • inventer une muséologie qui ne soit ni celle des objets, ni celle des discours, mais plutôt celle des regards où le point de vue de « l’autre » doit avoir sa place. Ce défi à relever, c’est peut-être là le point commun entre les nouveaux projets de musées dont il est question dans ce colloque : le MUCEM, Branly et la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration.


Mais ce qui différencie peut-être la Cité des deux autres projets, c’est que si tous les trois ont été conçus par la volonté nationale, seul celui-ci résulte en premier lieu d’une demande sociale, qui s’est exprimée durant des années par l’entremise d’universitaires et de militants associatifs avant que la décision politique de réaliser le projet puisse être prise.


Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration

Palais de la Porte Dorée

293 avenue Daumesnil 75012 PARIS

T +33 1 53 59 58 60 -

mailto:luc.gruson@histoire-immigration.fr

site à visiter : http://www.histoire-immigration.fr



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